CHAPITRE XI
[Permission de la Pentecôte. — Arrivée le i9 mai. — Le départ était fixé au lundi 20, mais, sursis de départ de huit jours pour bronchite légère (grippe contractée à l'Ecole et portée sur pied.)]
Fontainebleau, mercredi 29 mai.
J'ai très peu de temps pour vous écrire, le lieutenant M... vient de m'apprendre que demain je subirai un examen oral sur l'Auto et que les notes que je pourrais obtenir pourraient m 'être très avantageuses, donc deux petits mots seulement.
Excellent voyage. A mon arrivée à Paris, vite chez Sœur Madeleine où je communie, oh ! ma chère Communion auprès d'elle !
Elle est superbe d'entrain, notre petite sœur, de santé... de sainteté. Toute la matinée avec elle, petit déjeuner servi par elle et le grand déjeuner aussi.. On est si bon pour moi dans la chère maison ! Plus de danger d'obus... je ne vous dis pas pourquoi... Censure ! Silence !... Donc, douce causerie. Je n'ai vu qu'elle aujourd'hui ; c'était son tour puisque je n'avais pu visiter que Sœur Marie à mon passage pour me rendre auprès de vous...
34o LETTRES D*UN BLEUET
Pris train 12 heures 35... A Bleau tout parfait ! Le lieutenant charmant, je le croise en route, il descend de bicyclette, poignée de main, accueil fort aimable. Demain, après l'anto, mon dossier sera terminé... Un seul tengent dans notre brigade et on espère qu'il sera repêché... Tout splendide... Merci à Dieu.^
Demain longues nouvelles.
Merci pour toutes vos gâteries !... Je crois, j'en suis sûr même, que je vais être reçu... Priez, priez pour que je choisisse un régiment... apostolique... Vous comprenez .^ . . où je puisse faire du bien.
30 mai.
Et bien, ça y est ! j'ai tout fini ! Ce matin j'ai été trouver le lieutenant automobiliste qui m'a interrogé : (( Le différentiel.^ )), et je marche... a Bon, c'est bien, vous possédez bien votre affaire... Si vous répondez à une petite colle que je vais vous poser, je vous mets une bonne note : un petit problème sur l'avance à l'allumage dans l'emploi de la 2® et 3® vitesse dans la moitié d'une côte... » Je pars en 4^ vitesse, moi... (( Ah ! mais non ! attention ! Voici ce que je vous demande... etc. » « Bon. Pas mal !... )) Ma note est vivement jetée sur un bout de papier, cachetée, et je l'apporte au lieutenant M... pour qu'il puisse enfin terminer mon fameux dossier.
Aujourd'hui nous avons eu plusieurs expériences sensationnelles : Traversée de nuages de gaz. — Lance-flammes. — Asphyxie de pauvres chiens enchaînés dans une tranchée pendant un tir à obus toxiques.
FRONTS DE l' AISNE ET DE CHAMPAGNE 34 1
C'était passionnant ! Je vous raconterai tout en détail...
Hier matin je débarquais à la gare Saint-Lazare à 5 heures i5, — après un bon YOiyage sans fatigue — nuit bonne — Repassé mon auto...logie. Quelques douceurs dégustées ; merci à mes tant aimés ; ma prière..., un bonsoir à tous à chaque bout de la ligne et... je m'endors doucement...
A 6 heures i5 j'arrivais à la chère Maison, la-bas... J'ouvre la porte... ma petite Sœur aimée! Je l'embrasse... je vous représentais tous à ce moment, moi, si (( rien »... <( Viens vite, nous n'avons pas de messe à notre chapelle, viens à l'Eglise... nous pourrons communier ensemble ! » Elle part, ma chère petite cornette, et je la suis de loin... Lourde robe bleue, cornette frémissante au vent... et c'est elle, ma petite sœur, ma petite amie si chère !... A l'église, je me suis mis tout près d'un pilier, et, sans l'avoir cherché, je m'agenouille derrière elle... Et je regardais la blanche coimette, toute paisible, toute harmonieuse : elle était comme une fleur, une grande fleur du ciel, divinement pure... Lorsqne se mit à tinter la clochette, elle inclina sa coTolle vers l'autel... La communion... : elle se lève, je la suis, troublé, essayant de comprendre ma joie profonde... je m'agenouille près d'elle... Elle est là toute droite, toute palpitante comme si elle demandait un peu de rosée, un peu de lumière, beaucoup d'amour... Et Jésus descendit, et nos âmes communiaient en Lui...
...Sœur Madeleine m'a dit de l'attendre à sa chapelle : je finis donc mon action de grâce et je vous confie tous à mon Jésus, à notre mère du Ciel... La
porte s'ouvre, un pas menu que je reconnais bien, un appel dans un sourire.
Le petit déjeuner m'attend au parloir... Et Sœur Madeleine est heureuse... et son grand petit frère donc ! La Supérieure vient me voir, très bonne, très douce, très sainte... Sœur Gabrielle s'active et va préparer le déjeuner de sa compagne. C'est fête aujourd'hui par ma présence, et la bonne Sœur veut quenous passions ensemble le plus de temps possible... Alors nous causons tout bas, presque pieusement, échangeant des confidences, nos petites histoires de guerre.
Sœur Madeleine est gaie, tout-à-fait bien portante.., très haute, très haute dans le Christ Jésus... mais ne lui dites rien de mon appréciation...
31 mai.
Dernier jour du mois de Marie,
Ce soir, je suis allé m 'asseoir près de l'Etang aux Carpes... Je suis frappé par le grand calme des eaux où les ormes et les saules étirent languissamment leurs branches. De temps en temps une hirondelle effleure de ses ailes ce lac étrange où le vert doré des bois se reflète en s'accentuant, où l'on perçoit de tremblants reflets rouges, puis un bouillonnement... une carpe saute toute droite hors de l'eau et retombe avec un clapotis sec... Sur l'herbe, un cygne lisse ses plumes avant de s'endormir.
C'est la poésie apprêtée des parcs où la nature ne s'épanche plus, brutalement puissante, mais où l'on sent la touche d'une âme distinguée, qui la façonne
à sa guise... et par antithèse, je me reporte à ma journée d'hier : les gaz, le lanoe-flamme, les obus spéciaux... un exercice d'asphyxie... Je vais vous raconter ça.
Nous sommes partis de TEcole à une heure : soleil ardent, poussière fine, légère, énervante. Toutes les toiles du camion soigneusement fermées, et en route ! A i heure i5, débarquement sur le champ de tir. Les bonbonnes à gaz sont là toutes prêtes ; la grande séance va commencer..., mais le Capitaine a pris précipitamment sa jumelle, il semble vouloir fouiller une fumée qui s'élève, bonnasse sur le haut de la Salamandre : « Mes amis, il y a le feu là-haut ^ aux landes. Allons couper les ajoncs. En avant ! »
A l'assaut sous le soleil qui fait fumer les bruyères ; on arrache les genêts qui se laissent briser en éparpillant leurs clochettes d'or... Et nous partons à l'escalade de la Salamandre, armés de nos branches de genêt. Allons-y, les gars ! on sabre les ajoncs qui craquent, qui pétillent, qui se tordent sous de petites flammes méchantes. Comme des feux-follets, cellesci courent le long des branches, s'éteignent, reparaissent plus loin, galopent, puis s'évanouissent dans l'air brûlant.
On piétine les bruyères fumeuses... Enfin ça y est ! nous avons vaincu les petites flammes dansantes^ maintenant, en bas ! pour le gaz...
...Je cesse pour aujourd'hui ma description mais je tiens à vous dire encore :
i^ Que je suis reçu très probablement.
2^ Que noius sortons le i3 juin.
3° Que les permissions sont... suspendues.
Prions, remercions, ayons confianoe ! D'après des tuyaux ramassés ces jours-ci, je ne choisirai pas probablement les crapouillots^ mais l'artillerie légère?... la lourde .^ .î^ ?
i^"" juin.
Bien aimés tous, mon baromètre moral toujours très haut, faut-il dire trop haut.^ Est-ce le grand soleil, ou la perspective prochaine de sortir aspirant, je ne sais..., mais je suis d'une gaîté exubérante...
...Donc nous allons affronter les gaz... Nous frôlons les bonbonnes qui reflètent le soleil sur leurs flancs gris et semblent si inoffensives... Voilà le long tuyau qui file sous les herbes en serpentant comme une vipère, traîtreusement, avec une méchanceté aiguë... Nous allons nous ranger à une cinquantaine de mètres... Chacun vérifie son masque, rapplique de son mieux contre les tempes et l'on attend avec une certaine émotion curieuse... « Ouvrez !... » Un long susurrement... le gaz fuse brutalement, les brins d'herbe se couchent... Affolés les grillons jouent de leur petite crécelle un chant désespéré... Les jets de chlore fusent toujours, puissamment, régulièrement. La gorge se serre, le nez pique, les yeux pleurent, car le masque n'empêche pas l'odeur du chlore... le ciel devient vert, l'herbe jaunit... Là-bas les lanceurs, la main sur leur manette, nous regardent en souriant, leur masque pendu au cou. « Fermez !... Gaz rouges ! » Vivement les manettes tournent eit alors il se passe une chose étrange : le jet de chlore cesse brusquement et vers nous s'avancent.
FRONTS DE l'aISNE ET DE CHAMPAGNE 345
comme des lambeaux de brume épaisse, des nuages grisâtres avec des reflots rougeâtres qui se déroulent, moutonneux, argentés par le soleil ; ces nuages s'étirent, se mélangent, puis s'éparpillent, pour enfin venir se concentrer autour de nous. La vague empoisonnée arrive à moi, sa bave blanche frôle mes pieds, puis monte brusquement et m'étreint tout entier, et je suis là comme perdu tout seul... je ne vois plus rien, je ne suis pas gêné et pourtant ma respiration s'arrête nerveusement ; j'ouvre de grands yeux mouillés... Où suis-je?... Tout d'un coup le flot se déchire... J'aperçois près de moi un masque dont les deux yeux se tournent de mon côté... je ne suis plus seul dans cette étouffante opacité blanchâtre... Un remous... je ne vois plus rien... Je marche un peu, à raveuglette... Au-dessus de ma tête un grand trou bleu et la lumière du ciel qui me sourit... A mes pieds, l'herbe reparaît..., encore de longues effilochures blanches me frôlent ou semblent s'accrocher à moi... Enfin, toute fumée s 'évanouit..., il me semble que je sors d'un rêve lointain, neigeux, vague, oppressé...
J'aimerais à appartenir à un groupe où j'aurais un aumônier dominicain, voudrais-tu t'informer auprès du bon P. L...
Dimanche^ 2 juin.
Pas de voyage à Paris !... pourtant mon plan était superbe : matinée avec Sœur Madeleine ; midi auprès du bienveillant P. Monpeurt ; deux heures, avec Sœur Marie; retour à l'Ecole... Dieu ne l'a pas voulu... je m'incline.
Aussi dès hier soir je me suis promis d'occuper mon dimanche à une fantastique tournée dans la forêt et les environs de Fontainebleau.
Donc ce matin, je me suis levé à 5 heures, j'ai bourré ma museitte d'un tas de choses précieuses : pain, chocolat, figues (déjeuner délicieux du dernier envoi de petite maman), mon Office de la Saintô Vierge, deux... bouquins d'artillerie... Et zou / comme disait Tartarin ! A la messe de 6 heures j'arrive au Credo^ je communie. . . et j 'assiste à celle de 7 .heures. . . En avant, mon petit !
Il faisait beau, mon âme était doucement attirée par la beauté des choses, le soleil du matin donnait aux couleurs des nuances infiniment discrètes... Je rêvais... peinture, je pensais au grand artiste J.-F. Millet... (( Madame, pourriez-vous m'indiquer la route de Barbizon.^ » et la bonne dame que j'avais arrêtée en pleine rue me donnait de consciencieuses explications... A droite, puis à gauche... puis tout droit... puis... puis... Nous nous y perdions littéralement tous les deux...
Une longue avenue en pleine forêt ; le macadam bombé que le soleil surchauffe ; les allées cavalières où danse l'ombre des gigantesques futaies ; puis un sentier capricieux..., il se faufile entre des troncs qui ont la majesté tranquille des piliers de cathédrale... C'est un sentier tout étroit, plein de feuilles qui bruissent sous les pas et de branchettes qui craquent sec.
Et tout là-haut, des oiseaux éparpillent leurs chansons toujours les mêmes, mais dont on ne se fatigue jamais... Et leurs chants s'écoulent doucement
FRONTS DE l' AISNE ET DE CHAMPAGNE 347
des hautes cO'Uches lumineuses des frondaisons, filtrent à traders les feuillages sombres... Quelquefois un trou, une percée dans la forêt... un arbre gigantesque s'est effondré, et il repose de tout son long sur ses feuilles jaunies que faisait vibrer dans la lumière, il y a peu de temps encore, la brise alourdie par la senteur des pins.
Non loin, poussé sous l'ancien ombrage, un jeune orme, timide avec ses longues branches trop faibles et son écorce trop tendre, étale ses rares feuilles d'un vert presque jaune, sous le grand soleil, nouveau pour lui ; et au milieu des ombres des hêtres, il est là. point lumineux... les vieux arbres semblant, de leurs énormes branches inclinées, saluer en lui l'avenir.
Dans les rayons de lumière qui coupent brutalement ça et là le mystère des sous-bois, palpite tout un monde d'insectes, les uns tourbillonnant dans le rapide éclair de leur vol, les autres, grisés de soleil, restent immobiles, planant dans l'auréole argentée de leurs ailes vibrantes..., et de temps en temps une fleurette de hêtre desce'nd obliquement en affolant tout ce poudroiement d'or.
3 juin.
...Et je continuai à marcher dans Totmbre trouée de rais lumineux ; tout-à-coup des bruissements de pas précipités, un gémissement... je m'arrête, j'essaie d'analyser ces bruits confus et mystérieux, songeant à la vieille légende : le fantôme du grand veneur passait où je suis... ses chiens bondissaient en hurlant, et la meute et le chasseur fantastiques fuyaient vers les déserts d'Apremont, là où il n'y a plus ni
fraîcheur, ni vie, mais des rochers nus et désolés dont les échos renvoient au loin les abois lugubres des chiens, les appels désespérés du cor... Mais j'aperçois bientôt la Croix, la Croix du Grand Veneur, et, tranquille, je m'assieds à son ombre...
La grand 'route à présent s'allonge devant moi toute droite, fatigante de lumière trop crue. Je reprends ma route au hasard ; un auîo-camion passe en trombe, riiomnie me fait signe de monter près de lui, j'accepte d'un signe de tête, il arrête, je cours jusqu'à la voiture où je me hisse péniblement car J3 suis un peu las... u Où allez-vous .î^ )> — a A Corbeil ! )) — « Moi à Barbizon. )) — (( Savez-vous le chemin .►^ )) — « Non )) et l'auto dans sa trépidation métallique m'emporte ! je tire de ma poche mon guide de la Foret, tâchant de m 'orienter.
Bientôt le chauffeur lève la main vers une petite pancarte : Barbizon ! Je dis adieu à mon hôte de rencontre et me voilà de nouveau les pieds dans la poussière ténue... Un petit chemin, le chemin classique au milieu des blés, s'ouvre devant moi, je m'y engage... AutO'ur de moi les épis blondissants ondulent sous la brise ; attentif, j'en étudie le mouvement... non, ils n'ondulent pas, ce ne sont pas des vagues, on dirait une brume dorée très légère qui roule perpétuellement... Je continue ma route...
Un petit cimetière enclos d'un mur banal couvert de briques rouges, cimetière urbain, en plein champ pourtant, au milieu des blés frémissants émaillés de fleurettes rouges, bleues, un cimetière avec des tombes criardes et lourdaudes qui semblent étouffer, écraser leurs morts.
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Plus loin un petit village... artiflciel : des murstrop blancs, des persiennes rouges et yertes encadrant des fenêtres pseudo-romanes avec des rideaux roses ; des toitures biscornues, genre plus ou moins suisse ^ en tout cas prétentieux, des jardinets trop coquets, aux trop correctes corbeilles, aux parfums de salon... Et moi, je suis un rustique et j'aime la vraie nature du Bon Dieu, toute pure, toute brutale, toute puissante.
Mes très aimés, oh ! je suis heureux !... heureux 1
U juin.
Laisse-moi, mon papa tout aimé, t 'exprimer toute ma reconnaissance immense pour les lettres que tu. m'écris chaque jour et où je trouve tant de choses et de si précieuses pour moi !
J'ai étudié la jolie rêverie* que tu m'as envoyée... Vision d'avenir pour elle ; retour sur le passé de& petits, les oiselets d'autrefois...
La vision est un peu mélancolique certes, mais, que la grande amie très chère ne s'attriste pas. Lui est là, il sera sa force, elle, elle sera son guide.
(( Puis, assis au bord du chemin.., )) et la dernière lueur du jour s'éteint progressivement, tout doucement comme une soirée d'automne qui s'achève sur des objets fanés... Cette douceur du lent crépuscule est bien rendue...
« Lèvre moins rose » c'est vrai, tout se flétrit et
* Quelues v-ers lui avaient été envoyés : « La paix des dernier jours ».
35o LETTRES d'uN BLEUET
le sang lui-même semble avoir pâli... J'aime moins (( affaiblira tes yeux chéris », les yeux ont une immortelle expression, celle de l'âme ; ils sont profonds, ils sont rêveurs, ils sont doux, ils sont sévères ou gais... et cela, ils le sont toujours... les yeux ne se fanent pas ; tant que l'âme est jeune, leur habituelle expression ne se voile pas... seul, le mécanisme optique joue moins bien.
(( L'un par l'autre seront charmés... » Charmés., oh ! ce n'est plus le même charme qu'autrefois... La vie bout avec moins de puissance... l'affection s'est idéalisée...
Puis la poésie s'épanche toute mélancolique, la nature elle-même apparaît comme dans un rêve... Voilà, c'est (( au bord du chemin », loin du bruit, dans la paix de (( notre soirée »... La nature ne leur est plus extérieure, elle ne fait qu'un avec « lui » et « elle )). La soirée qui descend est « leur soirée », la nuit qui s'étend silencieuse, c'est « leur » nuit... Puis l'ombre descend encore, l'âme frissonne... mais la lumière divine s'épanche... Tout d'un coup le rêve s'achève et lui regarde elle avec un sourire.
Amie est-il donc si pénible
De voir comment nous vieillirons...
Merci à ma bonne grande... Dans son envoi j'ai trouvé non seulement à satisfaire ma coquetterie (triste.., pour un moine !) mais encore à... charmer mon gourmétisme (oh ! faiblesse humaine !)
Nous sortons le i3, c'est-à-dire jeudi prochain. Le classement aura lieu probablement samedi ou di-
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manche... Voulez-vous m 'envoyer si possible ma tunique... de gala !... avec les galons or eit fil rouge ! car je les tiens les petits galons que je désire tant, pour vous surtout. Je voudrais les étrenner auprès de vous... et pour cela, qui sait si je ne débarquerai pas là-bas, tout simplement en bon 2® C. C, canonnier conducteur, car déjà mes brisques de brigadier sont décousues... Mais les perm' sont suspendues, que faire .î^ H y a encore une lueur d'espoir : nous sortons le i3, nos ordres de transport seront datés du 17, paraît-il, je tâcherai de passer ces trois bienheureux jours à la maison...
Vous voyez ma joie... Priez pour que je puisse aller vous le faire voir mon pauvre petit galon... Ah ! le pauvret ! il me fait grand plaisir, je l'avoue, mais il me fait plaisir surtout pour vous, et aussi pour les âmes^ sur lesquelles j'aurai peut-être plus d'action... et pour Dieu enfin, que je pourrai mieux servir... Oui, mes aimés, si je devais moins a gagner » avec lui pour les âmes, j'aimerais mieux mille fois m'en passer et rester le 2® C. C. déjà nommé.
5 juin.
Ma lettre d'hier a arrêté net le récit de ma tournée dominicale. Je continue... mais auparavant laissemoi te faire l'aveu, cher papa, que j'ai un peu littérature l'autre jour avec mon histoire des gaz... J'avais plus grand souci de coller mon masque le plus hermétiquement possible que de suivre très minutieusement la marche rampante des gaz... Allons, plus d'inquiétude n'est-ce pas !...
Mais, revenons à Barbizon. Je marchais donc lentement dans la poussière moelleuse de la route, et je regardais les jardinets et les villas inondés de joie... lorsque je vois une grande porte vitrée ouvrant sur le bord de la route, oh, sans aucun mystère... et m 'apparaissent tous les détails d'une vaste pièce, éclairée par le haut, et là-dedans une sorte de ramassis de choses étranges : au fond, un vieux lit Henri II, au pied duquel une peau de tigre avec tête empaillée qui avait l'air bête et artificiellement méchante.
A droite, à gauche, des bustes, des tableaux, des médaillons posés sur de prétentieux chevalets de boudoir... Puis tout près, un petit bureau, des papiers en désordre, un journal du jour, une brosse jetée là... (( S'il vous plaît, Madame, demandai-je à une femme qui passait, ceci est un musée? » — « Non, Monsieur, c'est le salon (!) du peintre X... » Et je m'en fus mélancolique... Le talent, oui ! mais pas le talent qui bluffe, qui appelle les passants, qui fait le paon... « C'est moi... C'est moi, X..., le grand peintre ! » Je ruminais cette pensée, quand un sentiment très net de mes propres prétentions, à moi, me ramena à plus de bienveillance... En quoi cela me regardait-il, cette vanité, presque enfantine, d'un homme de talent... Donc adieu la philosophie ! la route m'a donné grand'faim ! j'ai du pâté, du pain, du chocolat... Un peu d'eau avec cela et je serai content. Je m'arrête... Dans l'air, au-dessus du bourdonnement des midis, s'élevait un bruissement humide très doux, comme un ruisselet qui chanterait dans rherbe... L'instinct me pousse vers le cristal
FRONTS DE l'aISNE ET DE CHAMPAGNE 353
pur de l'onde reYée... Déception !... Un grand peuplier s'élevait en plein ciel, et la brise faisait frissonner ses feuilles argentées dans un susurrement liquide...
6 juin,
...Tout près de la maison de Th. Rousseau, un vrai celui-là ! je cherchais un coin d'ombre ; j'aperçus une sorte de chapelle blottie sous le feuillage ; la porte était ouverte... j'entrai. C'esit là, m'a-t-on dit, que travaillait Rousseau, là, où, maintenant repose le maître. La messe venait d'être dite, les derniers assistants s'en allaient lentement, comme à regret... Je salue mon Dieu, puis je fais le tour de la chapelle. L'autel est banal mais le chemin de croix très artistique : vieux bas-reliefs aux personnages gauches et moyenâgeux, de l'or et du gris. Dans une chapelle latérale, un Sacré-Cœur rouge avec des fleurs de lys, dorées, éparpillées sur sa toge rouge et bleue ' Puis aux murailles une reproduction de l'Angélus, un Jésus et une Vierge bien dessinés, enfin un tableau dans l'ombre..., ce tableau force mon regard, s'impose à mon âme avec une puissance étrange par la simplicité même du sujet.
(( L'Evangile »... Devant un livre grand ouvert, un moine et un enfant... L'enfant a les yeux miclos, un air très pur..., une récollection profonde rehausse sa douceur enfantine ; on la sent très haute cette petite âme si délicate qui n'a pas connu le monde. Tout près, le visage austère où s'épanche la paix du ciel, où les yeux, perdus dans une profondeur céleste, fixent une vision... Oh ! qu'elle doit
être belle !... et leur chair n'a plus des tons de chair, une lumière irradie de ces visages transfigurés...
Critique d'art à présent? pauvre ignorant !... mais quelle émotion pour moi dans ce tableau !
J'ai quitté la chapelle, il était près de midi...
J'avais faim, j'avais soif... le Bon Dieu n'avait pas voulu me donner de son eau qui coule librement, pleine de soleil et de vie... Un petit cabaret, non loin. J'entre. Je demande un verre d'eau... Tête du patron qui ajoute une cuillerée de menthe... Je m'assieds, je déballe mes provisions et je me mets en devoir d'ouvrir la fameuse boîte de pâté... Mon superbe couteau suisse se plie en deux!... Un vieux campagnard s'approche : « Hé, petit, je vais t'ouvrir ça... Je connais la maison ! Et bien la patronne!., des tenailles !... » On tutoie toutes les capotes « horizon )) à présent... a Et qu'est-ce que tu fais-la, petit .^^ ))... et on cause, il m'a l'air sympathique ce brave homme... Il pense comme moi, il est patriote, allez !... Si les Boches s'étaient risqués dans la forêt... ah ! il serait venu se poster là, avec une mitrailleuse ! et... ron-ron-ron, la mécanique !... il le connaît ce truc-là... Dame ! quand on a été bobosse deux ans... quand on a fait l'Yser et Verdun !... Pauvre vieux ! un peu mûr pour des campagnes aussi récentes !... !... Enfin !... Si au lieu d'être en face de moi, il avait affaire à quelque politiquard , il tiendrait peut-être autre langage !... Ce serait très (( homme » hélas !
Et on cause du pays et je lui propose une bolée de cidre... Il voudrait la payer, mais j'insiste... Pour
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ne pas faire de la peine, il accepte... Mais dans l'arrière-boutique on jase et j'entends un nom qui me fait dresser l'oreille... « M. Millet... » Comment I il y a donc ici un M. Millet .^.. « J 'crois bien... le propre fils du grand peintre..., un si digne homme ! »
— (( J'avais entendu dire qu'il habitait Paris... Mon père a connu son père... » — a Pas possible ! Oh mais alo-rs, je vais (( vous » conduire chez lui, il sera très heureux de vous voir, si heureux ! et puis, on s'connaît M'sieu Millet et moi... Ah ! le brave et digne homme !» — « Oh ! fîs-je embarrassé, je reviendrai dimanche, mais aujourd'hui..., à cette heure-ci... »
— (( Çà n'fait rien... » Nous soTtons. .. Je proteste toujours... (( Tenez, il demeure là, dans cette rue... » Nous nous approchons et mon bonhomme, sans autres façons, sonne un bon coup à la grille... Moi, avec un petit serrement de cœur : a Comment vais-ie me présenter?... » puis, je me rassérène, je dresse un petit plan pour mon entrée en scène... Coup de pouce à la cravate, brigadier mon ami !
Du chalet caché dans le feuillage une porte s'ouvre, un homme vient vers moi, je ne vois d'abord que de grands yeux de penseur...; mon introducteur bénévole me présente tant bien que mal... Je m'excuse de mon indiscrétion involontaire... a Mon père a connu J.-F. Millet..., relations affectueuses entre les familles depuis bientôt un siècle..., admiration pour lo grand peintre... oh ! si grand !... Je me suis permis de venir saluer son fils avant mon départ de l'Ecole d'Artillerie, car je viens d'apprendre qu'il passe l'été à Barbizon... et je me présente... » — a Mais il fallait vous nommer d'abord, entrez ! en-
trez donc ! » et son regard devient très doux, d'une douceur remplie de souvenirs lointains. . .
A bientôt la suite! excusez tous ces récits décousus.. J'écris, j'écris à mes aimés au galop !... A présent j'ai le temps et j'abuse... Mais nous sommes ensemble plus longtemps.
7 juin.
Et bien, ça y est !... Quoi.î^... Une folie !... Hier soir dix gars de la brigade joyeux et résolus se mettaient en bataille dans la Grande-Rue, face à la maison d'un... chapelier, et, par deux, au pas, solennellement, faisaient irruption dans le magasin luxueux, sous les yeux épanouis du patron... Echange de saluts... (( Que désirent ces Messieurs.^... » Quelques minutes après les vieux képis roulent un peu partout, et les beaux, les neufs, les dorés sont placés bien droit, bien coquettement sur les têtes épanouies d'une joie enfantine... « A trois pas, mon vieux, on jurerait un sous-lieutenant !... » — « Au mien, dit un autre, le fil rouge est trop visible ! Trouves-tu pas? » Et l'on rit ! Oh ! la bonne joie, si bonne ! si naïvement bonne !... Et je suis de ceux qui rient ! et j'ai moi aussi « mon kêpi )) sur la tête... et ma pensée saute jusqu'à vous !
Il est tard... demain je finirai, espérons-le, l'interminable récit de ma promenade en forêt... Journées trépidantes, si gentiment joyeuses... Dieu est bon !
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8 juin.
... M. Millet me fait entrer dans une salle à manger coquette, genre moderne... et bientôt nous parlons de Gréville, de notre beau pays de Grévilk...
Avec un geste lent et solennel, il me montre du doigt une armoire normande... (( Elle Vient de Gruchy*... Savez-Yous ce qu'elle a contenu pendant de longues années.^... une bouteille yénérée qui apparaissait sur la table de famille dans les circonstances solennelles... Une Yieille étiquette sur laquelle s'étalait en chiffres énormes une date : i83o. C'était votre grand 'père qui l'avait calligraphiée et collée luimême. Il avait offert à mon père, son ami d'enfance cette bouteille, grise de la poussière d'un demi-siècle, et dans laquelle on apercevait, par des éraflures et des coups d'ongles, un liquide doré aux reflets ambrés... Aux grandes fêtes, avec des précautions quasirituelles, on apportait solennellement la bouteille sur la table..., une goutte à chacun ! et religieusement on rebouchait « i83o » qui allait reprendre dans les profondeurs de l'armoire son repos de plusieurs mois... »
Et puis nous avons parlé des ancêtres... Notre grand 'père, les oncles... et il me parlait avec une douceur et une gravité étranges, la voix basse, entrecoupée par de longues réflexions comme s'il cherchait à détailler ses souvenirs... Quelquefois il fermait les yeux pour effacer le présent et retirer les vieilles inscriptions de sa mémoire... puis il me regardait, jus-
* ViUage où est né J.-F. Millet le 4 octobre 1815.
qu'au fond, syec une puissance du regard virile et douce... 11 me semble que je retrouvais en lui toute s;i race... C'était bien vous en lui, Jean-Louis Millet, son grand-père ! c'était bien vous en lui Jean-François, son père ! c'était bien ce dernier, la figure très mâle a\ec des yeux très doux, habitués aux immensités et une âme accoutumée à les méditer... La porte s'ouvre discrètement... une femme... elle s'avance vers moi... 6v Mary, dit-il avec une poésie dans la voix, Mary... le fils d'un des bons amis de mon père... » Et cette dame se fait très aimable, trouvant des mots d'accueil très bienveillants...
Nous parlons... puis, tout à coup, elle s'approche : (( Monsieur..., je serai très indiscrète... Voulez-vous me permettre une question.^... Qu'avez-vous l'intention de faire .^ » Je lui dis tout simplement : « Religieux, Madame..., Dominicain... )) — a Oh, Monsieur, vraiment !... Et vous êtes seul fils !... C'est très beau... mais c'est très dur... )) Et la conversation s'épanche librement. Je venais de les saluer pour la première fois et déjà ils avaient pour moi et me témoignaient une tendresse étrange...
Le premier, M. Millet me parle de Jésus : « Oh, il est si beau !... » et ses yeux se perdaient au loin,| dans le rêve... a On le comprend si mal, Jésus... Je me souviens de ce que j'entendais dire parfois à mon père : Dieu est si grand ! Oui... plus grand encore que nos pauvres esprits peuvent se le figurer... Si grand, si beau ! mais à son service, que de mesquineries ! Il s'en indignait parfois, pauvre père... Je le prends comme interprète auprès de Dieu... Cha-
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que soir je le prie de porter à ses pieds mes adorations. ))
Et je leur parlai de mon grand désir de me donner à Dieu, de lui offrir le sacrifice complet de tout mon moi...; d'être un moine, tout à Lui... Ils se rapprochaient de moi, tous les deux, peu à peu, et nous nous comprenions... (( Vous prierez pour notre fils, notre cher Jean... )) et c'était une intimité très douce...
Comme je me levais pour prendre congé : (( Restez, restez près de nous. . . et dînez ce soir avec nous ; nous serions très heureux. » Je m'excusai, mais je dus promettre de venir dimanche prochain passer la journée avec eux.
J'ai été très touché de cette affabilité grande.
Et en revenant tout doucement par les gorges d'Apremont qui avaient une rude beauté hagarde je songeais à ces belles âmes que Dieu me permettait de connaître... ces âmes qui avaient été nourries de la même poésie que vous, ô bien aimés parents !
Dimanche, 9 juin.
Ce matin, à la messe de 6 heures que j'entendais avant de partir pour Barbizon comme je l'avais promis, quelqu'un me frappe sur répaule... Maman !!... Nous avons communié ensemble...
Quelle bonne journée ! Je lui ai fait voir, à la chère maman, le Polygone, le mail Henri-IV, les rochers de Boligny, superbe chaos de roches très pittoresques, la foTet splendide égayée par des biches. Très chère petite maman, elle est si heureuse ! et moi donc !.., nous pensons à vous, si loin... si loin !...
36o LETTRES d'uN BLEUET
Je me suis excusé par dépêche auprès de M. et Mme Millet.
C'est officiel : mercredi, classement... Samedi, envolée !... Auroms-nous nos perm'.î^
Priez pour que je puisse choisir un bon régiment, pas trop loin de chez nous y et surtout... où je puisse jaire le plus de plaisir au Bon Dieu.
H juin.
Le classement a paru officiellement ce soir : je suis reçu, classé le 99^ du groupe sur i88. Vous voyez... pas très brillant...
Ai-je donné tout mon effort .î^ Je ne sais? Je le crois? Ce dont je suis sûr, c'est que je suis très content... Me voilà dans les premiers... de la deuxième moitié !
12 juin.
Tout est fini et je viens de vous envoyer la dépêche dont chaque mot a si grande portée... j'ai pn choisir le régiment qui me ramènera près de vous pour quelques jours et j'ai signé de mon noim de religieux, Joseph, pour donner à ma dépêche toute sa signification et vous montrer que dans ma joie réelle je n'oublie pas, oh non ! mon cher idéal... Cette période actuelle, si douce, n'est que transitoire, Dieu merci !..., c'est ma robe blanche qu'il me faut... Mes petits modestes galons ! je veux qu'ils ne servent qu'au plus grand bien des âmes, et, par elles, à la gloire de Dieu.
L'ASPIRANT (Juin 1918)
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i3 juin.
Je rentre d'un petit banquet où nous avons fêté nos galons... cela a été charmant... beaucoup de gaîté... infiniment desprit... Chacun de nous a eu les honneurs d'un couplet spécial... Mon couplet à moi était spirituel au possible, très malin d'ailleurs... mon fameux plumier en a fait tous les frais, on le trouve un peu vieux jeu... Repas très bien ordonné, tout-à-fait dans la note, luxueux sans trop... c'était parfait.
Que tous mes camarades croient en Dieu et soient des (( hommes » !... qu'ils arrivent tous au bonheur du Ciel, c'est la prière que je faisais pour eux en regagnant l 'Ecole. . .
Ce soir au retour j'ai trouvé votre bonne dépêche. Ma grande joie est de vous avoir fait plaisir, surtout à toi, ô mon si grand, si doux, oh ! mon plus grand, mon plus doux ami après Jésus... mon papa !
iU juin.
J'espère bien vous arriver avant ce petit mot mais je récris quand même. Nous prendrons le train demain soir pour Paris, après-demain pour le cher pays où l'on m'attend...