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CHAPITRE XII

[Arrivée le i6 juin dans la tenue mod6ste de 2® C. C..., plus même de galons de brigadier. Départ pour le front le 25 juin.]

Entre Coumlle et Sottevast, 25 juin i918. En route pour le front.

Mes bien aimés tous, je viens de vous quitter, je vous confie à notre Jésus et je suis tranquille. Merci, merci pour toutes vos délicates tendresses... Pardonnez-moi si j'ai dit ou fait quelque chose Cfui vous ait déplu... Vous êtes ici-bas toute, toute ma vie... Souffrir pour vous me serait très doux... Par devoir, je ne le demande pas... je me contente de vous aimer de toute mon âme.

Demain je ferai notre pèlerinage auprès de nos petites Soeurs... Nous allons bien prier pour vous

Je pars content, plein d'espoir de vous revoir dans quelques jours et du désir de faire le bien.

Que le bon Dieu mette la lumière et la paix dans vos cœurs... Allons, je vais m 'endormir, embrassezmoi... Votre âme ne fait qu'une seule âme avec la mienne...

FRONTS DE l'aISNE ET DE CHAMPAGNE 363

Paris j 26 juin.

Excellent voyage jusqu'à Saint-Lazare... Vite à la gare des Invalides ; je vais voir à la campagne ma bonne Sœur Marie... En descendant du train je la rencontre tout près de la gare, elle va repartir pour Paris où l'appelle sa Supérieure... Nous gagnons k maisonnette austère aux volets clos. On me fait entrer dans une sorte de vestibule... Sœur Geneviève accourt : « Est-ce désolant de vous recevoir ainsi... )) J'entre ; des chaises, un secrétaire, mie table où fume gaîment le bol de lait préparé par la bonne Sœur; puis nous passons dans le petit oratoire... Je vous confie au Maître, mais déjà ma sœur m'entraîne dans le jardin. Oh ! le délicieux jardinet avec ses plates-bandes soulignées de buis, ses roses sous 3es grands arbres, et la vieille table de pierre branlante,.. Napoléon s'est reposé là, sous cet ombrage.

Tout est clos, un dernier coup d'œil et me voilà sur la grande romte égayée par le soleil. Nous nous retrouvons peu de temps après dans le même wagon... Mais plus de causerie possible dans le brouhaha du train en marche. Aux Invalides nous nous quittons et je cours chez Sœur Madeleine...

Elles sont l'une et l'autre en parfaite santé...

Je vais passer la nuit dans un hôtel voisin de la maison de Sœur Marie que je reverrai demain, après la messe de cinq heures. A midi je partirai pour Conantre ; ma cantine est déjà enregistrée.

Paris y 27 juin,

A rhôtel, minuit 45, j'entends des coups redoublés dans ma porte : (( Descendez, descendez ! Les Gothas !... » La canonnade en effet semble proche, je me lève et descends par prudence. On m'indique un abri dans le voisinage... Un couloir. Quelques personnes debout... Discussion fiévreuse sur les avions boches... Je remonte, pour voir... Dans le ciel plein de -clartés lunaires, j'aperçois çà et là un éclatement rouge... mais c'est loin, très loin. Petit à petit le roulement s'éteint..., quelques aboiements de canons isolés et je vais me recoucher, désolé de n'avoir pas entendu les miaulements, paraît-il, effroyables, des sirènes qui avaient donné l'alarme. Je dormais si bien qu'il avait fallu qu'on me prévienne personnellement par des coups formidables dans ma porte.

Visites à mes sœurs, courses diverses ont occupé ma journée. Le soir à 8 heures lo j'arrivais à la gare de TEst. Te rappelles-tu, tant aimé papa, le Duval de la place de la Gare, les quais de départ... Noisyle-Sec... les longues passerelles au-dessus des voies, le factionnaire près de la porte, le Capitaine commandant la gare, et surtout, oh ! te rappelles-tu le quai où nous nous sommes quittés ! Je partais pour h front, il y a tout près d'un an... Pauvre papa bien aimé î

Cette fois mon départ n'est plus triste... A 6 h. 2 5 je prendrai la correspondance pour Conantre. Ce soir j'aurai fait déjà connaissance avec les Officiers de

FRONTS DE l'aISNE ET DE CHAMPAGNE 365

ma batterie et, qui sait, je m'apprêterai peut-être à reboucler ma valise.,. N'ai-je pas droit à ma perm' de détente !

28 juin.

Ce matin je me suis réveillé à 5 heures ; j'ai passé la nuit dans une salle d'attente, couché sur un banc poli par l'usage intensif, graissé par un vernis mystérieux qui sentait le rance. L'air était chaud, alourdi par les respirations qu'on entendait ronfler dans les coins. J'éprouvais dans ma pauvre tête vide un trouble douloureux. Un poilu entra, puis, faisant la moue : « Ça sent l'homme... )> Vite debout ! et je cherchai une issue pour pousser une reconnaissance en ville. Au milieu des maisonnettes toutes neuveset des coquettes tourelles des villas, je cherchais l'église car j'avais grand désir de communier. Je la trouve bientôt, c'est une église gothique, tout nouvellement construite, au clocher absent, aux vitraux inachevés. Dans la nef un grand désordre de chaises, là-bas le trône épiscopal sous une maigre draperie rouge... mais pas de Saint-Sacrement!... et le Curé?..

Une prière pour vons, une rapide connmunion spirituelle, et, un peu triste, je reprends le chemin de la gare. A 6 heures i5 le train se forme, je saute dans un w^agon de i^® classe et, quelques instants après, je regarde défileT à l'horizon ces immenses ondulations des champs trop réguliers et piquetés de petits bosquets ronds, toujours les mêmes, et assommants, parce qu'ils semblent avoir la prétention d'égayer cette campagne monotone à en pleurer.

A 8 heures 3o j 'arrivais à Conantre. Au bureau des

renseignements, un employé après avoir compulsé des carnets et de longues listes me jeta au crayon bleu avec le plus beau dédain du monde un nom de village inconnu pour moi, Damery. Train à 17 heures. Après avoir mis mes bagages à la consigne, me voilà parti à la découverte. Je marche longtemps dans une longue allée bordée d'arbres, j'aperçois un café, et, à l'instant même où je m'apprêtais à faire sonnailler la petite clochette suspendue à la porte, un autre aspirant arrive par un autre chemin... Un bonjour de collègues et nous commandons un déjeuner pour II heures. Tous deux ensuite nous nous engageons dans un petit bois tout proche. Il est charmant l'aspi, et le bois aussi, mais j'aimerais mieux être seul pour vivre plus avec vous, plus avec le Maître... je voudrais aller m'asseoir à l'église pour vous écrire. Les moustiques nous chassent du bois et nous rentrons pour déjeuner... Sur le désir de mon camarade nous nous rendons à l'église. Nous nous agenouillons tous les deux..., longue prière au pied du maître-autel... et je pense avec un sourire : (( Je viens de lui dire que je préparais ma médecine, lui, vient de me dire qu'il préparait Centrale et.., peut-être est-il comme moi un futur religieux. »

Nous avons ensuite causé assis à l'ombre de réglise, et, plus rêvé que causé...

Damery, 29 juin.

Quelles aventures depuis que je vous ai quittés... Hier, après avoir jeté à la boîte mon pauvre griffonnage, j'ai pris le train pour Epemay. Je me suis rencontré avec d'autres aspirants et nous sommes arrivés

FRONTS DE I'aISNE ET DE CHAMPAGNE 867

dans cette Yille à 2 heures 3o, mais pas de correspondance pour Damery, obligé de coucher à Epernay. On nous indique un hôtel... Au second j'ai chambre et cabinet de toilette, avec fenêtres donnant sur une jolie place où s'élève une église toute neuve, toute gracieuse. Dans ma chambre, une glace et un fauteuil avaient été déchiquetés par des éclats au dernier bombardement par avions ; ma nuit se passa tranquille. A 6 heures je m'habillai rapidement. Quelques instants après j'étais à l'église où je me confessais et communiais... Après ce grand bonheur je me suis rendu à la gare avec un aspi qui, lui aussi, se. rendait au 33o. Nous apercevons un logis-chef : (( De quel groupe .î^ » — « Du premier » Parfait, il venait pour ravitailler et va nous emporter, aspis et bagages, à l'échelon du groupe.

Quand il eut fini ses achats, la vieille bagnole, une bagnole dans le genre de celle qui m'emporta, pour la première fois, au front, s'ébranla tout doucement dans la poussière épaisse, puis les roues grincèrent plus fort et, hop ! au petit trot. Quels jolis coteaux couverts de vigneis et parsemés de villages !

A II heures le « chef » nous indiquait un chemin grimpant dans un coteau harmonieux, un chemin qui serpentait joliment comme notre chère V ailette.., « C'est là ! tout là-haut ...»

Sous les arbres, des toiles de tentes, puis une table en plein air, les officiers de l'échelon déjeunent gaîment..., le chef qui nous a rejoints nous annonce. Accueil charmant, deux couverts sont ajoutés, on va noms chercher des chaises. Déjeuner excellent. A deux heures une voiturette vient nous prendre. Nous

368 LETTRES d'un BLE*JET

roulons de nouveau au milieu des vignes ot des coteaux si gracieux... Un petit village ; le Commandant nous souhaite cordialement la bienvenue. Un planton nous conduit dans nos batteries respectives, moi, à la i^®, où deux sous-lieutenants, puis le lieutenant commandant la batterie, me font à leur tour l'accueil le plus aimable. J'aperçois assis à la table des officiers un autre aspirant arrivé le matin même; je vais vivre avec eux moi aussi.

Pas un seul coup de canon... Archi-tranquille.

Damery, dimanche, 30 juin.

Mes très chers, tout à proximité de la cagna où nous avons couché, on a élevé, au milieu d'un bosquet de jeunes chênes, un pupitre et un banc et je suis venu m'y asseoir dès ce matin pour causer avec vous.

C'est le grand calme... et rien ne fait penser que nous sommes à sept kilomètres du front. Les canons sont muets de part et d'autre et je me laisse bercer par le bruissement imperceptible des feuilles, le <:hant des oiseaux, la grande paix en plein bois.

Hier, après un petit tour aux pièces, je revenais à la salle à manger, lorsque j'aperçois un brigadier, grand, maigre, à la physionomie bien accusée. Il causait avec les Officiers, puis me voyant arriver, il se met au a garde à vous » et déclanche un salut magnifique... a L'aumônier du groupe... » Je salue et réponds avec un sourire : a Novice dominicain... )) j'anticipe un peu, mais cela vaut mieux pour l'entourage... Joie discrète, je me félicite de la rencontre,

FRONTS DE l' AISNE ET DE CHAMPAGNE 369

puis nous nous donnons rendez-vous pour le lendemain à la messe de 9 heures 3o

Je viens de répondre la messe et de communier de la main de M. de Condé... Très impressionnante cette messe dite sur la table où nous lisons, où nous dînons... Pauvre bon Jésus ! comme il est bon ! Sur cinq, trois de nous y assistaient... mais, pas un homme ! Il est vrai qu'ils ont été prévenus bien tard et qu'on ne chôme pas en ce moment à la batterie Il faut voir les tas de terre qu'ils ont remués depuis dix jours, nos braves poilus ! Ce sont des as, Je vous assure, très gentils à tous égards.

L'aumônier est allé porter dans Taprès-midi le Saint-Sacrement à nn bon petit gars d'une batterie voisine. Oh ! l'heureux abbé ! il est resté toute la journée avec, sur lui, Vami si doux ; le cœur du Maître battait contre le sien... Qu'elle est belle cette vie toute simple, toute primitive du Christ au front.

J'ai eu l'occasion de causer un peu avec l'Aumônier, seul à seul ; il m'a dit de remercier Dieu d'être tombé dans un groupe aussi charmant : officiers excellents, sous-officiers et hommes très bien.

2 juillet,

La Visitation r... Depuis le i''' décembre i9i6, ce mystère de mon chapelet a toujours évoqué en moi la pensée délicieuse (et quelquefois douloureuse) de la permission. La Visitation ! la Vierge se rend chez sa cousine et elles chantent toutes deux leur bonheur en Dieu... et je pensais que, moi aussi, j'irai chez mes bien aimés et que j 'aurai aussi cette grande

SyO LETTRES d'uN BLEUET

joie en Dieu... AJa ! comme le Magnificat s€ra une hymne d'actualité ce jour-là. Patience ! Cet instant n'est pas loin... et pour les quelques jours qui m'en séparent, comme pour ceux qui suivront, je veux pouvoir recueillir dans mon cœur les délicates leçons de la Visitation... Prions la Vierge Sainte de transporter nos esprits plusieurs fois par jour à des heures fixées entre nous, tantôt vous dans mon bois, tantôt moi dans la chère maison, et unissons-nous au Christ par une courte mais fervente oraison. Ne sera-ce pas une sorte de Visitation .î^

Pous fixer vos pensées, je vais vous le montrer notre bois... N'apercevez-vous pas au fond d'un boyau un carré lumineux.^... C'est la porte de notre cagna — P. C. — avec sa toile huilée qui laisse passer la lumière jaune de notre lampe à pétrole en la jaunissant encore.

Ouvrez la porte tout doucement... Vous voyez dans une cagna minuscule cinq officiers (je nous compte nous deux, les aspi) : un grave lieutenant qui sourit parfois en tordant sa moustache, puis brusquement retombe dans une préoccupation muette... Il se retourne brusquement et chasse les moustiques qui circulent autour de la lampe. A côté de lui, deux sous-lieutenants, tout jeunes, l'un d'eux a de grands yeux dans un visage expressif où la poussée de la barbe tarde à se produire ; l'autre rit de temps à autre après avoir jeté une boutade, et il rit en plissant sa face toute jeunette, toute rose, à la jeune barbe blonde et aux cheveux coupés sur le front à la potache.

Assis sur un lit, un aspirant les regarde, grands

yeux bleus largement ouverts, cheveux et veste kaki. Il cause volontiers et m'est aussi très sympathique... Enfin un autre aspi, le plus jeune do tous, que vous connaissez hien et dont je ne dis rien pour n'en pas dire du maJ ; assis dans un coin, il regarde, glisse parfois un mot... C'été moâ...

Après avoir causé longtemps, on s'étend tout habillé sur son lit, on cause encore.

Regardez autour de vous. Au fond, deux lits superposés, les cantines posées sur le cadre ; des étagères , un imperméable, un liseur, ime jumelle suspendue au mur entre les chandelles bien trapues. Dans la partie la plus longue de la cagna, un troisième lit et l'appareil téléphonique ; des tablettes encore avec des instruments de toilette prosaïquement mêlés avec des livres. Tout près de la porte, une table avec des papiers courants et un accessoire de bureau très simplifié, et, boudant dans un coin, un gros registre bondé de photos. Le long des murs, des planches de tir, un baromètre, un thermomètre. Le soir venu on ajoute deux brancards en plein milieu et on se tasse comme on peut pour la nuit.

3 juillet.

Je rentre d'une petite promenade au bois où j'ai fait ma communion spirituelle pour ma bonne grande,.. Pas de chance ! je me suis réveillé à 8 heures lo au lieu de 6 heures 3o... ces coquins d'officiers bavardent très plaisamment jusqu'à ii heures, ii heures 3o, et, c'est le diable pour se réveiller de bonne heure. Le repos involontaire de ce

matin m'ennuie d'autant plus que c'est un anniversaire très joyeux. Je renouvelle au Maître, à la Sainte Vierge et à Saint Vincent toutes mes prières aux intentions de ma très aimée grande.,, et je lui adresse tous mes vœux pour le présent et pour l'avenir...

Hier, j'ai eu des précisions chronologiques sur ma permission, je l'aurai sans doute vers le i5.

Je reviens de la cagna que nous creusons péniblement dans la roche, j'ai pu étudier là un beau tableau du travail de force.

Dans le trou, c'est une odeur acre qui flotte entre les parois striées régulièrement par les coups de pioche... Au milieu, un jeune, le coude appuyé sur sa pelle, regarde, avec un sourire souffreteux, ses mains maigres et osseuses enflées d'ampoules crevées et sanguinolentes ; puis il reprend machinalement le manche encore brûlant de l'outil, et sa chemise, qui bouffe autour de son corps émacié, roule de gauche, de droite, à chacune des envolées de sa pelle.

A droite, un vieux essaie d'arracher une barre à mine et ses bras tendus, ses mains énormes empoignant le levier qui semble plier en grinçant dans le gravier, il balance son corps de géant, lent, patient... Des éclaboussures de pierre jaillissent, et, dans un coin, un homme brise le rocher à coups énormes de masse ; il faut voir sa figure tendue dans un effort hnital ; des mèches de cheveux s'éclappent sous le calot de tra^^ers, enfoncé à fond, et barrant un frout crispé durement ; aux lèvres une cigarette avec ivie longue loque de papier calciné qui tremble à chaque

FRONTS DE l'aISNE ET DE CHAMPAGNE 873

(( han )). Son vieux gilet s'ouvre, débraillé, sur une poitrine gonflée de muscles et tapissée de poils qui accrociient à chaque passage la chaîne rouillée d'une vieille plaque d'identité.

Et dans cette atmosphère à odeur de caveau et de sueur, on a l'impression de l'effort rageur et puissant de ces torses où se tend une énergie sauvage et têtue.

Mais le lieutenant R... s'est agenouillé dans les débris d'argile sèche et de pierraille, et déjà le pétard a disparu dans le trou de mine, suivi de son cordon bigford ; une bourre d'argile est pressée à coups de marteau. L'abri est évacué ; une allumette flambe, la poudre fuse en sifflant tout bas... Tout le monde s'écarte... Une détonation avec projection et dégringolade de pierres, et l'on accourt curieusement. Le rocher est déchiqueté ; un foTgeron s'approche et brise à présent d'un coup de masse la roche contre laquelle il se déchirait les mains tout à l'heure. .. et, en la voyant s'effondrer dans un craquement creux : « Ah ! la gueuse !... » Et, dans l'air acre chargé de cheddite, l'effort reprend lentement, entêté...

U millet.

Aujourd'hui aurai-je une lettre de vous? la première depuis mon arrivée ici.^^ comme elle sera la bienvejiue 1

Tout va bien dans ma nouvelle vie ; je puis vous affirmer une chose : c'est que je suis un heureux. Le Maître m'a favorisé en me plaçant ici, je l'en remercie].. Plus que jamais je dis : « Mon Dieu, faites de noijs ce que vous voudrez !... Ce sera bien ».

374 LETTRES d'uN BLET^ET

Mes deirx: sous-lieutenants sont tout jeunes en grade, ils étaient aspirants il y a six mois et nous traitent en camarades, d'égal à égal ; je n'en serai que plus correct. Quant aux sous-officiers, je n'en ai pas vu, depuis le Dépôt, d'aussi charmants, d'aussi bien élevés que les nôtres. Les servants sont de braves gens : les vieux poilus disciplinés par leur temps « d'activé )) sont reconnaissants aux jeunes officiers qui les traitent avec égards, ce à quoi ils ne sont pas toujours habitués ; ils sont réfléchis, ne se plaignent guère et marchent parce qu' (( il le faut », c'est leur philosophie à eux. Les jeunes, classe i8, sont plus (( rouspéteurs », mais pour la plupart ce sont de bons petits gars.

Mon tampon est timide comme une jeune filie, complaisant comme un nègre et semble étonné de mes remercîments auxquels il est inaccoutumé et que, peut-être, je prodigue trop largement. Que voulez-vous.^ Je suis moi-même tout étonné qu'on me serve royalement moi qui suis si peu de chose.

Hier j'ai appris que nous, les Aspirants, nous ferions fonctions de chef de pièce ; je vais pouvoir ainsi me mettre au courant de mon métier. Cette situation me plaît, elle m.e sera fort utile et je m'en réjouis.

5 juillet.

Pax. Veritas Toujours plus haut.

P Tout pour Jésus et pour les âmes.

11^ Faîtes de ma vie une perpétuelle commurion.

IIP Vous pouvez tout.

FRONTS DE l' AISNE ET DE CHAMPAGNE 875

Vous savez tout

,..et vous m'aimez... Fiat !

Eucharistie — Rosaire — Pénitence.

Seigneur je n'ai aimé qu'un très petit nombre,., mais ceux-là je les ai bien aimés.

Premier vendredi de juillet I

Ah ! mes aimés, quelle calamité ! Le thermomètre marque 43^ au soleil, et 29 à l'ombre, c'est atroce pour des équaioriens dans m^on genre.

Aussi pour me donner rillusion de la hauteur, du grand air qui fouette le visage, j'ai pris le registre photographique du Service aéronautique du secteur... Une loupe en main, allons-y 1 envolons-nous pour un bon voyage à travers les lignes boches...

i.ooo ! 2.000 I 5.000 ! 5. 200 !... Tenez bien la carlingue ! l'avion se cabre ! Allons ! itenez bon !

L'étrange sensation de là-haut ! Plus de relief, plus de vallées, plus de coteaux... C'est la projection brutale de tout sur un fond plat, grisâtre, sombre ou glauque. La Marne semble une longue route argentée' au milieu de la monotonie de la plaine. Regardez du côté du Nord, voyez-vous ces longs filets minces de redans tracés à angles droits dans un banc de sable jaune fraîchement remué ; plusieurs cordons s'allongent là-bas jusqu'à l'horizon... Attention I nous passons au-dessus des lignes boches... Un coup sourd, puis plusieurs coups rageurs... Une seconde... Deux secondes... à 5oo mètres de nous un flocon blanc avec un craquement creux... une balle, deux balles nous frôlent, puis vont se perdre dans l'im-

mensité... Nous les devinons, nous ne les entendons pas... Virage à droite, à gauche, déjà la D. C. A. ennemie (Défense Contre avions) est en retard... Tout en bas les mitrailleuses doivent crépiter, mais le moteur hurle, les oreilles bourdonnent...

Au coin de ce bois, un rond lumineux, on dirait un cirque lunaire aux pans raides, aux bords déchiquetés, c'est une carrière inondée de soleil...

Et puis la plaine immense et grise, sur laquelle se détachent étrangement les routes, puis un fouillis de petits sentiers qui zigzaguent, se coupent, et disparaissent dans les bosquets...

Vous avez vu ces quatre flocons blancs qui émerdc la carrière?... Quelques coups de manette et le T. S. F. signale : (( Batterie en action — corne sud bois de... )) Dans quelques jours elle aura son affaire

Maintenant la plaine s'égaie : de longs rectangles verts, blonds, dorés... des champs striés par des plants de vignes... Tout au bout des champs un petit village : on aperçoit les murs tout couronnés de lumière, les toits sont effondrés, au milieu une tour carrée qui allonge son ombre sur une placette... Mon Dieu, vous êtes peut-être là, chez nous, sur notre sol, et... c'est peut-être un prêtre allemand qui vous y a placé...

Puis l'immense réseau des sentiers s'étend de nouveau comme une toile d'araignée irrégulière et crevée ça et là par des trous, qui sont les bois.. Vous voyez tout au bord de la route ces entonnoirs accouplés quatre par quatre... c'est le résultat d'un tir de destruction de notre artillerie...

FRONTS DE l'aISNE ET DE CHAMPAGNE 5"]!

Nous suivons maintenant la grande Toute d'Y, >e\le coupe les terres d'un bout de l'horizon à Tautre, assombrie parfois par les ombres bleues des grands arbres, et... piquetée de points noirs -mobiles...

Encore le 5 juillet.

Je pars pour robservatoire. Je vous écrirai là-bas mais sans pouvoir mettre ma lettre dans une boîte quelconque. Tout va bien, bien, superlativement bien !

En Jésus et Marie je vous embrasse.

Secteur toujours aussi calme.

6 et 7 juillet. En avion (suite).

...Le long 'moutonnement des bois, les clairières qui semblent de la toile grise tachetée de capricieux coups de pinceau vert sombre, presque noir... puis un champ de manœuvres dont le sable s'illumine dans le grand soleil ; dire que c'est eux maintenant qui piétinent son sol blond!... Une maison plus grande que les autres, entourée de toits rouges qui forment comme un coquelicot géant au milieu des champs de blé... Riches d'hier ! Pauvres de demain !... Et puis de longues barraques alignées consciencieusement, deux croix rouges face au ciel... La mort, la mort partout... et quand il reste un peu de vie, la souffrance !... Et tout au bout des baraques Adrian, un village avec une église : on dirait une lourde croix de cimetière qui gît sur cette terre faite de morts..., l'abside semble se cacher sous un arbre

sombre comme un cyprès... Puis tout s'efface derrière un nuage blanc qui étale ses formes changeantes aux contours polis par la lumière.

1.600 mètres ! Des villages effondrés dont les arêtes de pierre sont aiguisées de soleil... Entre les pans de mur, quelque chose de confus ; on croit distinguer des poutres brisées, des toitures effondrées... puis là, tout au bord du village, voyez ces quatre alvéoles mal camouflées : une fausse batterie... On peut deviner les formes du terrain, l'agencement des chamips faisant pressentir les croupes, les vallonnements.

Brusque déplacement à droite !... Un obus éclate à trois cents mètres de nous... Attention ! nous repassons les lignes ennemies, et nous voyons, entre les tranchées adverses, sur Tespace vide où les patrouilles rampent la nuit, les trous d'obus qui semblent d'énormes pâquerettes... Puis, là-bas, un petil bois, voyez cette piste, ce sentier... notre batterie !

Et je songe que je viens de survoler un sol français que nos obus fouillent avec rage, des villages français qui s'émiettent sous nos coups ! et qu'il ne nous est plus permis de les voir, ces restes sacrés, qu'à des hauteurs de plusieurs milliers de m.ètres...

8 juillet, matin 6 heures.

Encore envoyé à V observatoire, je vous écrirai làbas, mais je ne pourrai vous envoyer ma lettre que demain... Tout très bien, secteur archi-calme.

FRONTS DE l' AISNE ET DE CHAMPAGNE 879

8 juillet.

Enfin je les ai, vos premières lettres si impatiemment attendues !... des lettres?... Non... pas de vraies lettres... des cartes. Elles ne me donnent pas grands détails, mais c'est de vous et cela suffit à ma joie...

Avant-hier j'ai pris 24 heures de garde à l'observatoire, j'étais accompagné de deux hommes, deux bons vieux. Si vous voyiez comme ils sont aux petits soins pour moi et comme ils m'octroient gentiment des « Monsieur l' Aspirant... )> Lorsque je dépassais l'heure de ma relève, ils venaient d'eux-mêmes se proposer pour me remplacer... Le lendemain matin, je devais prendre la garde de 6 à 8 heures, ils n'ont pas voulu me réveiller... Je dormais si bien, m'ontils dit et ils ont, chacun de leur côté, prolongé leur faction.

Aujourd'hui j'y suis retourné avec l'un de mes deux observateurs ; l'autre, parti en permission, avait été remplacé par un troisième revenant lui-même de chez lui. Il est monté avec nous à l'observatoire ; sa musette était pleine de douceurs, il a fallu que j'en prenne ma part : poulet, œufs, fromage des Alpes. Et comme j'avais fini avant eux pour regrimper à mon arbre, le brave homme est monté lui-même m 'apporter un doigt de vieille eau-de-vie... Ah ! si jo pouvais leur faire du bien, à tous les gars de ma batterie !

Une de mes joies d'hier ! Le Père de Condé (car c'est un religieux), a dit la messe à la 3® batterie.

38o LETTRES DUN BLEUET

Au 'pied d'un chêne, une table formée de quelques planches assujetties sur deux rondins ; une draperie tricolore avec un lourd liseré d'or, et, dans le blanc du drapeau le Cœur de notre Jésus. Messe profondément simple et profondément sublime, dite devant quelques hommes en habit de travail, au milieu des toiles des tentes basses et des abris creusés en plein sol, avec le roulement de la canonnade là-bas... au loin... Au-dessus du Sacré-Cœur vermeil, ma Croix, ma chère Croix que tu m'as donnée, remplissait son rôle liturgique, rappelant le mystère caché, face à Dieu, implorant visiblement le Père pendant la supplication de l'Elévation... et rappelant d'autres souvenii^... et des souvenirs bien doux*.

9 juillet.

Je suis un heureux... Pas une souffrance ! J'ai dit mon grand désir d'être dominicain... J'ai bien fait n'est-ce pas.^ Je crois que mon caractère joyeux plaît assez... Si je n'en suis pas trop indigne. Dieu me permettra, je l'espère, de faire quelque bien autour de moi.

iO juillet.

Et ma lettre du 7 que je n'ai pas finie !... Il est midi... Une explosion brutale se produit, déchirante...

* Le pauTre enfant était arrivé exténué de l'obseTvatoir-e, à jeun pour pouvoir communier : il s'est trouvé mal pendant cette messe. (P. de C.)

FRONTS DE l' AISNE ET DE CHAMPAGNE 38 1

(( Deuxième pièce !... troisième pièce ! Feu ! » Les 75 rugissent comme des bêtes enchaînées, Tair se déchire et hurle... Le barrage se déclanche... il semble que la terre s'ouvre et les aboiements bre.£s jaillissent des bois, des buissons ; ils roulent, ils se mêlent, ils tonnent ensemble... Et cette campagne où je plongeais mon âme rêveuse n'était donc qu'un enfer camouflé... Je monte à mon observatoire, tout au haut d'un chêne... Je m'assieds sur le banc que le vent balance et que la canonnade fait trembler, et les yeux écarquillés dans les oculaires de ma bino je regarde passionnément... Dans une échancrure au milieu des bois, un coteau... Deux villages dans les champs desséchés et troués d'obus... Des routes... et justement, en plein tournant, le chemin d'Orquigny vient d'être crevé par un i55..., une boule de fumée noire d'où jaillisent des pierres, puis le vent effiloche le nuage et l'entraîne doucement. Mon œil suit le chemin qui disparaît au milieu des vignobles rayés de tranchées... Le village d'Orquigny.^.. Oh ! les ruines douloureuses qui semblent si désolées si désertes et qui cachent le boche enfoui sous ses toits pantelants, derrière ces murs qui s'émiettent...

H juillet.

Toujours secteur aussi calme.

Un nouvel aspirant est arrivé à la batterie ; on nous a construit, pour nous trois, une jolie oagna tout près de celle que vous connaissez. Nous étions trop à l'étroit.

L'aumônier a dîné avec nous et aussi le P. Deb..

aspirant dans une compagnie de Tanks. J'avais eu la bonne fortune de le retrouver au front après l'avoir laissé à Bleau ; il m'a invité à venir assister au départ de leurs gros animaux fantastiques...

...Encore une fois nous ne faisons rien ici, le secteur est calme, trop... Ce n'est réellement pas la guerre... pensez ! à sept kilomètres des Boches I

i2 juillet.

Fin de la description du village d'Orquigny... Et dessous ou derrière ces ruines grouille invisible une fourmilière humaine bestialisée par la haine et par la souffrance... « A 20 décigrades à droite du clocher d'Orquigny, me crie un observateur, des travailleurs ! )) Je tourne les commandes fébrilement, 5 décigrades, 10, i5..., 20 et derrière un mur crénelé par les obus, des points noirs, des boches, passent vite, se baissant tant qu'ils peuvent et disparaissent. L'étrange sensation de voir un peu de vie au milieu de ces choses figées dans une agonie douloureuse !...

Instinctivement je poursuis mes recherches... une meule de paille grise : en plein milieu, un point lumineux qui tremblote dans la chaleur de midi... Il semble me fixer, ce point, vouloir m 'hypnotiser. Je saisis le téléphone : Allô ! A 3o décigrades à l'Ouest des dernières maisons d'Orquigny, un point lumineux semblant être la réflexion du soleil dans les verres d 'un instrument d 'optique . . . Observatoire ennemi probable ! » En levant les yeux de nouveau, je raperçois qui me fixe toujours dans son clignotem.ent étrange... et je murmure : « Ce soir, tout cela

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ne sera qu'un amas de cendre ». Derrière moi un téléphoniste gronde : a Comment Dieu permet-U qu'on s'égorge avec tant de joie?... » Un vieux poilu, un original, répond brusquement : « Laisse faire à Dieu, c'est une personne d'âge. »

A ce moment le Calvaire de Venteuil passait dans ma lunette, je m'y arrêtai longtemps... Autrefois... ô Christ !... et maintenant...

Excusez ces pochades, ce ne sont que des esquisses rapides faites de ce que je vois et de ce que j'entends. Je n'ai pas le temps de contrôler ni la pensée, ni l'expression... et vous devez parfois être surpris en lisant...

Hier tout un paquet de vos chères lettres, un gros paquet allant du 20 juin au 8 juillet ! Merci à tous... J'unis ma vie si étrange mais si heureuse, si tranquille, à la vôtre avec ses joies... et ses inquiétudes... Dieu !... Tout à Dieu !...

Duel en plein ciel... Voilà-t-il pas que je mets des titres à mes chapitres !

La D. C. A. (défense contre avions) tire fiévreusement ; les mitrailleuses s'affolent... Le ciel se remplit d'énormes flocons blancs et au milieu de leur épanouissement argenté, l'avion ennemi ! Brusquement les batteries se taisent et les flocons déchirés par le vent s'évanouissent dans le bleu ciel... Un crépitement éclate alors tout là-haut : trois avions de chasse barrent la route au taube. Il pique. Un des nôtres le suit virant sur l'aile... Ils se rapprochent de nous... Le boche bondit de côté. Il se relève et dans le brouhaha de ses deux moteurs, il s'échappe vers ses lignes... Mais le second chasseur descend?

négligemment en feuille morte, ses ailes s'illuminent, par éclairs, au grand soleil... puis il se redresse, et, tout vibrant, pique vers le Boche... Les mitrailleuses donnent avec rage... Un long jet de fumée jaillit entre les deux ailes du Boche... 11 se cabre... et on aperçoit un point noir qui s'échappe de la carlingue, une seconde il semble presque immobile, puis il est happé par la terre... il tombe rayant le ciel... On ne le voit plus... Au-dessus le grand oiseau s'effondre en traçant dans le bleu son zigzag de fumée... ses ailes battent comme des paquets informes... Nos avions étendent leur grand cercle de gloire.

Au milieu des applaudissements de la batterie, je songeais à la loque sanglante, écrasée dans un champ et, angoissé, je priais pour cette âme qui venait d'entrer dans l'Eternité et de se prés'nter devant Dieu... Etait-elle prête.^

d3 juillet.

Des lettres ! encore des lettres qui enfin me rejoignent. Merci... Oui, j'aspire à monter, moi, le pauvre homme si faible, si stagnant, si a misère ))...

Aujourd'hui le lieutenant D... est rentré... Il a ma permission en poche et va la porter au Cornmandant.

Rien de nouveau, absolument rien. Nous tirons! chaque nuit quelques obus de harcèlement,.. Noi devons inquiéter les ravitaillements et mettre la pa-' nique dans les bivouacs à l'arrière... Il est terrible le i55 ! Seulement notre matériel est un peu ar-

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chaîque et très pénible à manier. Ah 1 si vous les voyiez nos sexYants, criant : « Attention I... Ferme I», se tendre dans des efforts désespérés, et l'énorme pièce restant là, impassible, inébranlable, alors qu'un simple sac de poudre suffît à la faire bondir en arrière sur ses coins de retour, et cela dans un rugissement formidable, auquel s'ajoute le brouhaha infernal de ses énormes a cingolis * ».

Elle travaille lentement, posément notre pièce, réclame de souffler après chaque coup ; le maximum de vitesse de son tir est de trois coups par deux minutes alors que le 75 peut cracher ses 27 coups en 60 secondes.

Mais ne nous moquons pas de nos vieux a pétoirs », pardon, c'est le mot consacré, ils tirent plus juste que nos as modernes... Hier soir nous harcelions les régions de... A 11 heures, pendant que les salves craquaient régulièrement tous les quarts d'heure, coup de téléphone : « Vos canons viennent de mettre le feu à un dépôt de munitions boche. Vite, envoyez six salves ! » Un dépôt de munitions flambé par nous I Nous étions contents !

Je suis tout heureux d'ajouter que les Officiers et Aspirants qui m'entourent sont, tous, des esprits distingués, d'excellents et bienveillants camarades... Les conversations qui me gênent un peu sont rares, et je les excuse bien, car il n'y a là que propos de jeunesse dont l'exubérance se traduit comme elle peut.

* Cingolis : Ceinture de patins qui cîiausse la roue et l'élargit de 0 m. 35. Avec ce plateau circulaire articulé, les lourdes pièces s'enfoncent moins dans le sol et peuvent passer même dans les terres labourées.

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