CHAPITRE XIII
En permission.
[Arrivé le 17 juillet... Ne devait repartir que le 27, mais l'aspirant Bernard lui ayant écrit que la batterie se déplaçait pour avancer, Henry part le 26. Son devoir lappelle au combat.]
En route pour le front. 26 juillet 1918.
Je viens de vous quitter mes biens aimés, j'ai rame chaude encore de vos tendresses. Oh ! merci ! Merci de vos regards pleins d'émotion si affectueuse au départ ! Merci de vos gâteries, merci de votre affection immense... Merci en Jésus, merci en Marie.
Moi aussi vous savez que je vous aime infiniment et que pour vous je donnerais mon pauvre « moi )> bien pauvre, bien impuissant, mais bien aimant quand même... Je vous demande pardon si quelque chose a pu vous contrarier en moi... vous êtes si bons et je serais si désolé de vous faire la moindre peine.
Je pars très tranquille : je vous ai confiés au Cœur de Jésus.., Moi, je m'embarque vers du « connu )), et si, dans l'avenir il y a des « m-
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connues », peu importe puisqu'elleiS sont connues de Jésus...
Merci au Maître, à la Vierge, à saint Dominique et à saint Vincent pour toutes leurs bontés.
De toute mon âme, je vous embrasse mes bien aimés papa, maman, mes chéries sœurettes.
Dimanche, 2S juillet.
J'arrive à Cumîères ; je vais tâcher d'y communier, il est 9 heures. Ensuite, je vais chercher des renseignements auprès du Major du cantonnemont. Tout bien. Gaîment je vous embrasse.
Tincourt, 28 juillet {soir).
Hier journée très douce avec ma petite Sœur, toujours pleine de confiance. Elle va très bien...
J'ai retrouvé les Officiers du groupe dans un petit village effondré (Tincourt...) Quand je pense que je traversais, il y a si peu de temps, ce village si calme, si classique avec ses vieilles maisons... Ah ! si vous voyiez les murs troués et croulants, les planchers effondrés, les armoires défoncées : des draps, des dentelles, des robes, des nippes de dimanche... tout cela souillé, déchiré, débordant des armoires, traînant à terre... Et puis, et cela m'a initié tout de suite aux a choses de la guerre... », des a machabés » plein les champs... Des machabés? mais au fait vous ne connaissez sans doute pas le sens sinistre, lugubre de ce mot... et bien ce sont les morts qu'on
désigne ainsi... Oui, j'ai vu aujourd'hui de près la grande détresse de la guerre... Sur la route, caché à moitié par un camouflage, j'ai aperçu dans une capote sanglante un vague tronc humain enveloppé d'une chemise et puis une main noire toute ridée, un pied, et, plus loin, traînant là sous un barbouillage de boue, une jambe à moitié écrasée avec une chaussure au bout.
Tput-à-1 'heure, au milieu des vignes, renversé, les bras crispés, les jambes écartées, im marocain... Je m'approche. Le corps est recouvert d'une chemise et d'un caleçon tout neuf et de là sortent des pieds dont j'aperçois la plante verdâtre. Et la tête ! Les yeux ne sont que deux trous fourmillant de mouches, la bouche démesurément ouverte où brillent des dents blanches... Près de lui un brancardier creuse une fosse et ses bras frôlent les pieds inertes et pourrissants. Des hommes le regardent en secouant la tête : (( Pouah ! l'odeur fade !... »
...De toute mon âme tranquille et heureuse je vous embrasse. Le canon tonne loin, bien loin de nous. Nous sommes ici au repos, trop loin pour tirer...
...La guerre marche splendidement !
29 juillet.
Ce matin l'excellent P. de Condé est venu me réveiller pour que je puisse assister à la messe. Il m'a conduit dans une chambre à peu près intacte qu'il avait soigneusement balayée... Le Maître est venu dans cette pauvre chambre, au milieu de sou-
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Yenirs familiaux si tristes... J'ai communié avec un jeune conducteur : physionomie distinguée... quelque étudiant sans doute...
Je suis content, me voilà tout-à-fait aguerri. On avait parié, à table, de notre ancienne position pleine de cadavres boches... et français. Après le repas, je me dis : (( Mon vieux camarade, tu vas aller voir cela de tout près, et tout seul ! » Quelques occupations m'empêchèrent d'y monter dans la journée, mais, le soir, je m'engageais dans un petit chemin qui longe le village... Je méditais sur la mort du Christ... Dans un champ troué d'obus, j'aperçus, au milieu des herbes roussies, cinq ou six capotes bleues, avec, dessous, quelque chose d'informe. Voilà mon affaire... Je me retourne et je vois, tout près de ntioi, un nègre allongé sur le côté et soulevé à moitié contre un échalas dans les vignes. Un trou dans la poitrine, des mains crispées sur la plaie qui pourrit... Sa tête en partie cachée par le feuillage, paupières ouvertes, prunelles creuses. Plus loin, un mort... Français.^... Anglais .^.. Boche .^... Plus de capote ni de casque... Je m'approche, et pour m'habituer à la mort, je le (( signe » dans ses cheveux raides... Etrange impression de ces cheveux sur cette peau qui se plisse sous mon doigt... Tout près, un autre, étalé dans un trou d'obus, le nez remplacé par un lambeau de chair qui pend, l'os des pommettes à nu dans une hoirrible grimace... A travers la chemise déchirée, je vois les entrailles décomposées, baignées d'un liquide noir, épais, où le ciel se reflète étrangement... Je marche vers un tas bleu, vert, gris... un crâne éclaté sort des débris d'une
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capote déchiquetée... Voici un mot plus récent, je me baisse et sur sa peau comme tannée et sèche, je fais (( mon signe », mais brusquement je me relève... une bouffée d'une puanteur fade et horrible me soulève le cœur... et, pour la première fois, mon mouvement a manqué de calme, de sang-froid.
Mais, j'ai été solide. Je suis content de moi... Dieu m'a d'ailleurs beaucoup aidé, et je m'en retourne murmurant une prière pour les âmes de ces pauvres morts.
Le soir en m 'endormant quelques images macabres se sont présentées à mon esprit... vite chassées dans une pensée vers Dieu.
Ce matin après la messe, pour m 'accoutumer aux horreurs puantes de la guerre, je suis retourné à mon cimetière. Devant chaque mort, quelquefois un peu vite, je l'avoue, j'ai récité un Ave et je suis revenu au cantonnement plus tranquille que jamais. Notre air est alourdi par cette odeur cadavérique. L'eau a un goût étrange... je n'en bois presque plus.
Ce matin encore, on a découvert, dans une cave, deux Boches : l'un dormait... l'autre était fou de terreur. Dans un autre souterrain, deux femmes, Tune morte, l'autre, une vieilk, avait le nez arracHé et la lèvre coupée. Je viens de la voir...
Je deviens plus fort dans le Christ... je me suis fait très aisément à ces visions d'horreur, mais l'odeur !...
Etrange chose que l'âme du poilu : je revenais seul, de ma promenade à ce cimetière, à ce charnier plutôt, lorsque j'ai croisé sur la route des
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hommes de notre batterie déguisés avec chapeaux haut de forme, cliâles, etc., qui s'amusaient... Contraste !... Ils ont besoin, les braves gens, de se détendre follement après les attaques... Je leur ai souri au passage...
Et je pense qu 'avant-hier j'étais auprès de ma douce Sœur Madeleine... qu'il y a trois jours j'étais près de vous, là-bas dans le calme de la chère maison...
Aucun danger. Nous sommes, en ce moment, trop loin du front de combat...
Orquigny^ 30 juillet.
Hier, nous avons quitté Tincourt pour aller un peu vers l'Ouest. Cela ne nous rapproche pas du fronl. J'ai été reconnaître à cheval, avec un aspi de la 3^, les deux routes marquées sur la carte pour indiquer post viswm quelle était la plus a viable » pour nous rendre à Orquigny. Nous avons traversé des villages qui dépassent tout ce que j'ai vu en type d'effondrement ! et quand on songe que ces désastres ont été faits en quelques heures...
A droite de la route et creusés dans le talus, des trous individuels camouflés avec de la paille et d'où les mitrailleurs boches fauchaient les rives de la Marne. Partout des fusils brisés, des bandes de mitrailleuses déroulées et traînant dans la boue... des capotes bleues, kaki, verdâtres... Un nègre aplati dans le fossé, semblant dormir ; un boche la tête fracassée, la bouche béante, montrant des, dents haineuses... A gauche les champs de blé couchés par
Il mitraille et les vagues d'assaut, bouleversés par nos 75.
Nous approchons du petit village (Binson-Orquigny) où nous devons cantonner..., des équipes de brancardiers continuent dans les champs leurs tranchées macabres... J'aperçois une croix plantée sur le bord de la route, avec, posé au pied de la croix un livre boueux... On m'explique : un officier français a été trouvé là, face contre terre, mains crispées sur un livi^ de droit... Pourquoi.^ Quelles circonstances.^... Que Dieu qui sait tout le reçoive dans sa lumière et scn repos
C'est fait, nous sommes campés près du petit village. Nous avons couché sous la tente... j'ai une bonne paillasse, mon sac de couchage et ma couverture m'ont permis de passer une nuit délicieuse. Le lieutenant Dup. (nous sommes i^® et 3® batteries réunies en une seule, plusieurs pièces ayant été perdues pendant la retraite, pas un homme de tué à la 3^) a vaporisé longuement de l'eau de Cologne pour combattre l'odeur des ,chevaux crevés qui pourrissent dans le voisinage...
Hier, j'étais presque fier d'avoir surmonté mes dégoûts et d avoir dompté ma sensibilité. Je n'-ai fait en somme que ce que font les autres.
Orquîgny^ 3i juillet.
Hier et ce matin je n'ai pas pu communier car le P. de Condé n'est pas dans le même village que nous... Fiat! J'ai fait ma communion spirituelle,
ma méditation. Cette après-midi avec les Complies de mon Office, une dizaine de chapelet, prière du soir. Voilà à quoi je vais m 'astreindre chaque jour pour vivre avec Dieu autant que je le puis, mais c'est à mon oraison que je tiens le plus.
Nous sommes ici parfaitement tranquilles et j'ai commencé mes chers livres que ma Jeannette m'a envoyés, mon Noviim Testamentum^ l'Ame de tout Apostolat ! oh ! le beau livre ! et puis l'Etape et mes morceaux choisis de Victor Hugo. En cachette je travaille aussi mon Artillerie, mais je ne veux pas que les camarades me voient; que de blagues m'attirerait mon essai de perfectionnement dans VArs telorum I
De toute mon âme joyeuse
Il y a un an aujourd'hui je quittais la maison pour le front ! Que de choses, souffrances et joies, depuis ce temps, et que de mercis à Dieu.
Bois de Trotte^ i®"* août.
Je vais très bien, je reprends ma bonne mine et mon... embonpoint dans cette vie au grand air. Hier à huit heures du soir nous recevions l'ordre d'aller mettre en position dans un petit bois plus à l'Ouest (à Trotte). Grand branlebas de combat ; le « cirque », c'est ainsi que nous nommons notre batterie ultra vagabonde et originale, fait ses préparatifs de déménagement : nos toiles de tentes sont roulées, le matériel embarqué dans les a roulottes » chargées à en craquer, notre énorme « orchestre » trainé par quarante-huit chevaux... et dans les grisailles bleutées
du crépuscule, sur la longue route où se sont traînées tant de fatigues, la a cavalcade )) s'ébranle tout doucement, comme si elle était lasse, lasse, lasse...
J'ai prêté mon cheval à l'Aspirant qui nous guide et je suis perché tout en haut d'un charriot... j'écoute les grincements des roues, le pas des chevaux, les grognements des hommes, et tout cela se mêle et monte lentement, tristement dans la nuit. Une nuit étrange où les coteaux qui s'affaissent vers la Marne semblent des falaises, et la vallée avec sa brume où se jouent les dernières lueurs du crépuscule s'étend comme la mer jusqu'à l'horizon... Mais la grande paix des choses, qui fait descendre dans l'âme un peu de l'immensité divine, est absente.
Vers la droite, des fusées s'élèvent, le 76 jette brusquement son éclair aveuglant et les géants de 1 artillerie illuminent de temps en temps les bois, régulièrement, sans se presser, comme ceux qui se sentent forts.
Nous longeons un bourg et, au-dessus de nous, les murs troués de l'église s'élèvent blancs, d'un blanc pâle comme une vision sépulcrale. Les étoiles scintillent sous les cintres ébréchés et élargis, et Ton dirait des cierges lointains qui tremblent pour une immense cérémonie funèbre. Nous traversons une ruelle et les persiennes en loques qui pendent au bout de leurs fers tordus semblent nous frôler comme des fantômes...
Notre petit comité s'est reformé, me voici de nouveau seul avec les Officiers et Aspis de la i"*® batterie.
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Trotte^ 2 août,
... Le canon butte contre une poutre tombée d'une toiture et qui traîne sur la route... Aussitôt des piaillements de poules, des coin-coin de canards apeurés. A la lueur rousse d'un rayon de lune qui filtre entre deux pans de mur, je vois que c'est notre cage à z 'oiseaux qui est tombée de l'affût ; toute cette basse -cour se démène, glousse, bat des ailes : (( Les oiseaux rare:^ du cirque font leur répétition, me crie Bernard en passant au trot...)) Malgré la désolation des choses, je riais, lorsque j'aperçois, cahotant dans les débris de pierres, de plâtras, de solives, une cuisine roulante qui nous croise... un homme est ficelé dessus, je me penche : il a la tête chavirée en arrière, les cheveux dégouttent de sang... Ce cadavre sur une cuisine roulante !!!... et l'étrange rêve que nous vivons continue, un rêve aux visions comiques et tragiques qui se succèdent sans lien comme dans un cauchemar.
La montée devient terriblement raide, les hommes crient en fouaillant les chevaux, les attelages se raidissent et la pièce roule tout doucement, de mauvais gré... Les douze chevaux « fument )), leurs sabots frappent le sol avec un bruit sec, creux, et grincent nerveusement sur les pierrailles du sol... mais, les attelages de devant mollissent, la pièce s'arrête.,, puis commence à reculer ; des pierres sont jetées derrière les roues. Sous les rayons très faibles de la lune, la buée chaude qui enveloppe les attelages s'auréole d'argent.
« Un dernier effort ! hurle l'Adjudant, pour le
grand coup ! )) Les fouets lacèrent les flancs haletants des bêtes... C'est un effort méthodique, prodigieux, superbe. Le conducteur de devant incline son attelage vers la droite ; un grand coup d'éperon avec un hurlement, hioup !... les croupes s'abaissent pour se détendre furieusement... Le talus de la roule vient d'être franchi par les chevaux, mais la pièce va-t-elle suivre .î^... Les cordes se relâchent pour se retendre par à coups... l'avant-train se soulève en craquant.. lô canon suit, penche... penciie... puis se relève doucement. Ça y est I
La mise en position va être rude, les chevaux ne peuvent plus être utilisés ; il faudra placer le canon à bras d'hommes... Il est une heure du matin. Quarante servants s'attellent : « Attention !... Ferme ! » Un han formidable s'élève... Une des prolonges glisse le long d'une roue... vingt hommes s'effondrent par terre pêle-mêle... Ils se relèvent en riant... Tout à coup, derrière le coteau de... une lueur toute blanche, puis rouge !... Tout s'éteint... puis le ciel s'illumine de nouveau. Des dépôts de munitions qui sautent ! Et nous continuons le travail dans un clair obscur rouge, impressionnant.
...Hier, j'ai été uni à vous aux heures indiquées par ma bonne grande... De 9 à lo, j'ai cherché dans les environs un aumônier qui puisse me donner la communion. Le nôtre est trop loin... Ce matin à 7 heures j'ai fait encore des recherches... Personne..., il m'a fallu revenir à la batterie, car on tirait à 9 heures 3o.
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Lhéry, 3 août.
Vigile de la fête de notre Bienheureux Père saint Dominique.
Grande victoire, dit-on !.
Un de mes premiers soins lorsque j'arrive à une (position est de m 'assurer la communion pour chaque matin. Donc, avant-hier, comme vous le savez, j'ai été en reconnaissance à la recherche d'un aumônier, il était 9 heures du soir.
Je me dirige vers une batterie de io5 qui nous avait tiré dans le dos toute la journée... Au moment où j'allais atteindre les pièces, j'entends le 76 qui déclanchait une « concentration^.. » Laissez-moi vous dire en passant ce que c'est qu'une concentration : A certaines heures du jour et de la nuit, toute l'artillerie d'un secteur, grosse et petite, concentre ses feux sur un point intéressant... Les raffales partent à la seconde précise indiquée. C'ét4iit le calme absolu, et tout d'un coup c'est un tremblement de terre formidable. La surprise doit être froudroyante... Donc, le 76 déclanchait la concentration et certainement le io5, devant lequel j'étais, allait se mettre à tonner... Vite, je galope pour éviter le terrible vent de l'obus et le choc de la déflagration... Je rencontre un logis : « L'aumônier est à deux kilomètres d'ici, me répond-il... » Je vais chercher fortune ailleurs.. - Et ces batteries de 76, cachées sous des pommiers qu'ils illuminent, à chaque coup, de leur grande lueur verte ! Je marche dans les terres labourées, je coupe à travers champs suivant les sentiers que les
fantassins ont tracés en rampant dans les blés. Déjà la nuit donne aux choses des formes étranges...; dans les nuages, de grandes nappes lumineuses s'allument en prolongeant le jour : des dépôts de munitions qui brûlent on ne sait où !
Un 75 vient de rugir près de moi ; je vais demander au peloton de pièce le nom de leur aumônier et où il se trouve : a II faudrait traverser la batterie là-bas, puis une autre... » Je reprends mon chemin... je marche longtemps... Comme c'est loin ! Enfin m'y voici... je demande raumônier...
Un brancardier se présente à moi, petit, hâve, les yeux mornes, la barbe embroussaillée. Sa veste est déboutonnée, sa poitrine maigre et haletante de fatigue...; de ses mains terreuses et humides momte une sueur qui pue le cadavre... Je me présente. (\ Joie pour moi de vous voir, me dit-il en essayant de sourire et en ouvrant péniblement les yeux , venez, nous allons marcher un peu, si vous le voulez bien. » Il me paraît si lassé que je m'excuse... « Un peu fatigué, oui... Imaginez-vous qu'en descendant de l'observatoire de première ligne, un des hommes a aperçu trois dragons de chez nous qui pourrissaient dans un coin... Ces pauvres gens, on ne pouvait pas les laisser là... Mais pour ne pas se faire canarder par les boches, il faut y aller le soir, et^ j'en viens, fît-il simplement. ))
Je me taisais, pensant à l'horrible besoigne ; je le voyais couché à côté des morts et creusant avec une courte pelle...; il enlevait la plaque d'identité d'un poignet froid, tanné... je le voyais ouvrir la tunique d'un geste sec qui se dompte, fouiller les
FRONTS DE l'aISNE ET DE CHAMPAGNE 399
poches gluantes et puis, avec la pelle, doucement, respectueusement, pousser les morceaux de ce corps, qui se disloque dans une puanteur atroce : « Va,dors en paix, petit... »
(( Je dis ma messe à 5 heures 3o à Vandières, le petit village au bas du coteau... » — « Merci, mon père, j'espère pouvoir vous retrouver demain », et je saluai avec un profond respect...
Nous sommes à une dizaine de kilomètres du front. Je vais bien... Je suis le plus heureux de$. hommes,.,
Aougny, dimanche^ U août,
...Et je repars dans la nuit. Je ne vois plus rien,; j'ai oublié ma lampe électrique... je crains un pende sentir mon pied s'enfoncer dans quelque chose de mou... ou de buter contre les jambes d'un mort et de me trouver nez à nez avec un de ces rictus figés, comme j'en ai vu ces jours-ci... Je n'y tiens guère... Quelque chose me frôle l'épaule en poussant un grand cri désespéré... quelque corbeau repu !... Je fouille les blés avec ma canne, marchant doucement... Un grognement me fait tressaillir... dans l'ombre, j'aperçois un chien qui s'enfuit en grondant, je l'ai dérangé dans son repas... Cheval.î^...: Chair hum aine .^..
Je prends mon chapelet et tranquillement, dans io Seigneur, je continue mon chemin. A lo heures j'arrive à notre tente...
Le lendemain, à 6 heures, alors que mes compagnons sommeillaient encore, je me suis échappé dans la direction de Vandières... Aurai -je, malgré
mon retard, la chance d'avoir une messe?... A 7 heures j'arrivais dans ce village à moitié debout encore. Dans l'église aux vitraux brisés et jonchée de plâtras, de grandes banderolles flottent lentement au vent, comme les jours de fête... Bizarre, cette expression d'une joie populaire s'épanchant tristement dans l'église vide et souffreteuse !... Heureusement j'ai le plaisir de trouver le P. de Condé à la . sacristie. Il vient de passer une vieille soutane | boueuse... « Il y a si longtemps que je n'ai revêtu i la mienne, me dit-il. )) ^
La sienne? Oui ! mais encore a-t-il eu le bonheur de la porter, tandis que moi, je serais si heureux ■ de l'avoir mis une seule fois, mon froc !
Je n'ai pas eu le temps de communier, et pourtant c'est aujourd'hui la fête de notre Bienheureux Père, saint Dominique... Mais j'ai demandé à Jésus et à la Vierge Sainte de lui dire tout mon dévouement. Je renouvelle mon engagement d'être reli-, gieux dominicain et je prie le Christ do faire de moi (( tout ce qu'il voudra » pour tirer de ma pauvre nature le plus grand rendement possible sous le froc de pureté et de force.
...Hier nous avons quitté le bois de Trotte pour la marche glorieuse en avant ! Nous avons mis le cap au Nord. Nous voici à un kilomètre au-delà du village d'Aougny, dans un bois... Nous ne pouvons pas encore tirer. Tout est d'un calme parfait, nous n'entendons pas un seul coup de canon. Les boches étaient ici il y a quelques jours... C'est avec des explosions de joie que nous avons admiré la précision de notre tir. Cela a dû être atroce pour lesj
FRONTS DE l'aISNE ET DE CHAMPAGNE 4oi
boches... Les routes so'nt défoncées par les obus, les emplacements de batteries entièrement retournés , partout des dépôts de munitions brûlés, des tas considérables d'obus de tous calibres depuis les 77 jusqu'aux 210.
Notre coin est absolument tranquille. Je vais toutà-fait bien et suis heureux sous tous les rapports, trop même, j'en suis honteux...
Aaugny, 5 août.
Toujours dans le même bois... Je viens d assister à la Messe et j'ai eu le temps de communier dans la petite église de Lhéry : gentille, l'église, mais les Boches ont enlevé les bancs pour leur ambulance et déjà les lustres étaient dépendus pour l'empaquetage rapide et l'envoi vers ces usines où les doux symboles de la paix et de la prière sont métamorphosés en instruments de carnage. Un office protestant a dû y être célébré. Ils ont brisé les mains des saints et ont souillé diaboliquement les tiroirs de la sacristie.
Pauvre petite église ! Dans le cimetière piqueté de croix avec des inscriptions boches, se traînait une femme... Elle (( clochait )) très bas et sa robe trop longue balayait les tombes. Elle s'approcha de nous.. des petits sanglots continus soulevaient sa poitrine creusée par la vieillesse, la faim, la douleur. « Que cherchez-vous, Madame.î^ » Elle ne ulus répondit pas ; ses yeux ternis par les pleurs semblaieut ne plus rien voir... Elle passa près de nous... marmottant sa souffrance, et je crus entendre : « Deux fîîs... »
402 LETTRE d'uN BLEUET
A la porte du cimetière, dans un monceau d'ordures traînaient des instruments liturgiques et des images pieuses... Je ramassai respectueusement une image du Christ que j'enterrai dans un champ, puis une autre pas trop détériorée... Je te l'envoie, -mon papa bien aimé, c'est un vrai souvenir et d'une date très chère de ma campagne... Tous mes bons souhaits où je mets toute mon âme 1 je les confie à saint Dominique et au Bienheureux Urbain II, sujet de l'image.
Ce matin nous sommes allés faire un tour, B... €t moi. Dans le bled nous avons découvert un avion français abandonné. J'ai monté dedans, je me suis | enfoncé dans la carlingue, prenant place au siège 'i du pilote, la tête dépassant à peine au dehors entre ^ les ailes qui semblent avides de ciel bleu... Déjà,. | je m'imaginais être à 2.000 mètres, les yeux, der- | rière le carter, dévorant l'espace grand ouvert ; les | mains allant d'une des mystérieuses manettes à d'autres ; autour de moi les ampèremètres, les appareils de T. S. F...
...A présent me voici sur le siège rotatif du mitrailleur, j'épaule la mitrailleuse... pan I pan sur le Boche !... (toujours Tartarin !...) Tout-à-coup l'appareil semble s'élancer... Bigre ! ai-je dégagé la manette de départ.^! Vais-je filer comme une flèche à travers les blés.^.. Par un réflexe extraordinairement rapide, je me retrouve à terre ! C'était mon bravo camara'de B... qui avait soulevé la queue de rappareil !!! Si encore il avait été tourné vers vous!...
Toujours heureux... trop heureux.
FRONTS DE l'aISNE ET DE CHAMPAGNE 4o3
Aougny^ 6 août.
Merci, mon grand ami papa bien aimé, pour tes si bonnes lettres si réconfortantes et qui me tiennent au courant de votre yie... De mon côté, chaque jour aussi je vous envoie mon bulletin suivi de mes pochades sans queue ni tête où je vous donne mon impression brutale et mon premier jet imaginatif que je ne contrôle pas puisque c'est pour vous mes aimés. Je littérature peut-être un peu trop?
Voici mon communiqué du 6 août. Toujours dans le même bois au Nord d'Aougny. Calme absolu dans nos environs. A quinze kilomètres de nous, dans le Nord, duel d'artillerie assez violent, mais intermittent. Je suis aujourd'hui commandant de batterie ! en l'absence du lieutenant P... et de B... qui se sont rendus à l 'Etat-Major en quête de nouvelles ; mes fonctions sont d'ailleurs de tout repos, puisque nous ne pouvons pas tirer d'ici. Toujours aussi heureux, car, ce matin communion.
Voici le programme de chacune de mes journées : lever à 5 heures (ceci variant un peu suivant les circonstances). Prière du matin où j'ouvre mon âme à Dieu et où je m'unis à tous les chrétiens qui récitent ces mêmes si belles formules. Méditation d'une demi-heure où j'essaie de puiser la Vie intérieure sans laquelle tout apostolat reste nul. Je prépare l'avenir. Oh ! que mon cher livre a VAme de tout apostolat )) me fait du bien ! J'y ai trouvé cette phrase si heureusement féconde : a Ajoutez à toutes vos occupations une demi-heure de méditation cha-
que matin^ non seulement vo^s affaires seront expédiées, mais vous trouverez encore le loisir d'en réaliser de nouvelles, »
Mais je reviens à mon programme. Après ma méditation, Messe et Communion... Pendant l'aller à Téglise et au retour, lecture de mon Office de la Sainte Vierge juxta ritum Sacri Ordinis Predicatomm. C/est mon engagement formel quotidien de revêtir le plus tôt possible le froc du Prêcheur, et c'est le moment eu je m'unis à tous mes heureux frères du Cloître et à ceux qui subissent le même exil passager que moi. De retour, déjeuner. Ensuite je vous écris, ou à nos Parisiennes, ou à quelque ami ou camarade. Puis relecture de vos lettres reçues la veille. Une heure d'artillerie. Grand déjeuner à II heures.
Après-midi, dizaine de chapelet où je dis encore à la Vierge mon absolu et filial abandon. Re-relecture de vos lettres. Programme se poursuit par lectures littéraires ou philosophiques. Dîner i8 h. 3o. Prière du soir. Lectures. Conversations.
Je veux dès maintenant, avec les facilités que me procure mon petit grade d'aspirant, commencer et accomplir un rêeï noviciat basé sur la Vie intérieure. C'est une innovation dans ma vie que ces pratiques religieuses régulières; ma méditation d'une demiheure le matin m'est du plus grand secours.
Autrefois, avec mes oraisons très restreintes, je n'avais le temps que de vous écrire. Maintenant je trouve, en employant plus de temps à la Vie intérieure^ le moyen de m 'adonner à des occupations littéraires qui me développent, il me semble. N'est-
FRONTS DE l' AISNE ET DE CHAMPAGNE 4o5
ce pas la yériflcation de cette phrase que je yiens de vous citer, de rAmo de tout Apostolat : Ce livre me fait un bien immense... Lisez-le. Faites-le lire. De toute mon âme infiniment heureuse je vous embrasse.
Aougny^ 7 août.
Mon communiqué du 6 au 7 absolument banal. (( Nous ne bougeons pas de notre bois. Il pleut, il pleut tristement. Il fait froid... Tout au loin le roulement de barrage des 76. »
Ce matin je me suis confessé^ j'ai communié.,. J'ai Vâme heureuse, toute heureuse,.. Je suis effrayé de la bonté de Dieu !
Aougny^ 8 août.
Que la bénédiction du Christ descende sur vous, ô mes aimés, que sa paix soit votre joie, son amour \otre force !...
Ce matin, à 7 heures 20, je partais pour Lagery ; je traversais les champs immenses où se traînait encore la brume. En union avec tous les Dominicains, moi, le pauvre 'petit frère Joseph, je chantais tout bas les psaumes formidables de David : a Ad Dominum cum tribularer I . . . Levavi oculas meos in montes!... Lœtatus sum> in his quœ dicta sunt mihi : in domum DoTnini ibimus !... » J'arrivais enfin au petit cimetière, je poussais la lourde porte de l'église, grossièrement sculptée : (( Je vous salue, Maître ! », lorsque je remarquai que Téglise avait été soigneusement balayée, les vestiges boches enlevés. Une draperie donnait au marbre de l'autel, si froid et si
4o6 LETTRE d'un BLEUET
nu, une impression de chaleur, d' « habité ». Devant le tabernacle, un bouquet de roses qui souriait gracieusement comme une goutte de vie.
Pauvre Père de Condé ! Comme il avait bien travaillé pour le Maître et comme le Maître devait être ému, lui, l'Etre infiniment sensible et aimant de toutes ces attentions délicates et filiales...
Le Père arrive bientôt avec sa petite valise liturgique, et comme je le félicitais respectueusement : (( Hélas, venez dans la sacristie !... Les boches ont pillé les tiroirs, il n'y a plus de linges sacrés... Ils ont pourtant épargné ou dédaigné cette chape, d'un grand prix cependant, donnée par Napoléon III à un curé, ancien officier ayant .servi sous ses ordres. Et puis, je viens d'apprendre que le prêtre qui desservait la paroisse, il y a encore quinze jours, a été emmené comme otage et vient de mourir... Il n'y a pas, hélas, que les boches !... hier matin un calice qui avait échappé au pillage a été volé... » Pauvre bon Jésus ! il a des amis... mais combien d'ennemis !... Plus j'y songe, plus je comprends qu'il est doux de souffrir en réparation, pour le Maître. D'ailleurs, en dehors même de cette pensée de réparation, l'Apôtre doit se réjouir de ses difficultés, de ses déboires, de ses insuccès. Tout cela lui sert de leçon, l'humilie en lui faisant reconnaître qu'il ne peut rien, et que s'il offre au Christ sa bonne volonté, celle-ci ne sera matériellement féconde que si le Christ le permet... Son œuvre prend donc à ses yeux un caractère moins personne], elle se sanctifie et se divinise en se rattachant plus intimement
FRONTS DE l'aISNE ET DE CHAMPAGNE 407
à raction mystérieuse et toute-puissante du Christ saint.
Voilà pourquoi, mes aimés, je suis presque hon-^ teux d'être si heureux y moi ; je ressens bien quelquefois certains petits froissements qui m'attristent mais combien dure-t-elle, cette tristesse?... Quelques secondes... Ce n'est pas une souffrance... Dès que je me retrouve seul, je m'en réjouis même avec Jésus et, après, je n'en suis que plus heureux...
...Ce soir nous monterons en position. Nous tirerons, paraît-il, sur nos anciens échelons du 9'' groupe, ou du moins sur leur emplacement ; oh ! ces échelons où j'ai tant souffert, il y a un an !
Je suis très heureux au double point de vue physique et moral,.. Aucun ennui... Tout marche de façon charmante.
Mes camarades dévorent les livres de Pierre l'Ermite... Marins Cougourdan a un immense succès auprès des hommes... Merci.