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CHAPITRE PREMIER

Ventelay, U août 1917.

(Saint Dominique.)

Mes très aimés, un tout petit mot bien vite ! Après t'aYoir embrassé, mon papa tant chéri... je me suis rendu au quai de départ que tu sais, puis j'ai sauté dans le train. Nuit bonne dans robscurité absolue. A isix heures nous sommes arrivés à Breuil. De là je n'entendais encore aucune canonnade. Je suis parti gaillardement à pied; j'ai d'abord fait ma visite au Saint Saorement dans une pauvre petite église, p'uis, sur la route j'ai trouvé un camion automobile qui m'a cahoté pendant deux kilomètreiS. Encore un kilomètre à pied et je suis arrivé à mon échelon à rhenre dite. J'y ai communié... et j'attends des ordres.

Même joiir.

... Mon billet de ce matin vous a déjà dit que je suis à l'échelon, dans un village assez important, Ventelay..,

Un tout petit réduit creusé en pleine terre dans le flanc de la colline, deux lits formés de paillassons liés ensemble ; comme toiture, deux gros rondins qui soutiennent une tôle ondulée. De rouverture très étroite et très basse, une j-oilie Yue sur un petit bois... partout des mouches bourdonnantes, éneir- Yantes ; tout au loin la canonnade irrégulière, qui arrive très faible... C'est là qu'un brave poilu, un sellier, m'a offert l'hospitalité...

Je suis seul dans la petite cagna, comme un moine dans sa cellule, je pense à vous... Vous allez, avec mes chères petites Sœurs de Saint-Vincent-de- Paul, occuper toutes mes pensées. Toutes mes prières, tous mes actes sont, vous le savez, pour

vous

Après t 'avoir embrassé encore à la portière, après avoir vu ton train, mon papa tant aimé, quitter la gaire de Noisy-le-Sec et disparaître dans la brume., j'ai pleuré... J'étais tout seul... cela m'a fait du bien... Oh ! cette première séparation !...

Au quai n"" 5 que tu étais venu voir avec moi dans raprès-midi, j'ai trouvé toute une foule de soldats partant pour le front ; il y en avait de blancs, de noirs, j'ai fait la transition en me plaçant entre les deux giroupes ! Je n'ai pas été longtemps à nouer connaissance aA^ec deux vieux poilus classiques, deux vieux bons papas qui, allant eux aussi à Breuil, m'invitèrent à les accompagner

Un AA^agon sans éclairage. A la lueur vague de la lune, on distingue des hommes qui dorment... Je

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suis dans un bon coin ; un yieux, un de mes poilus de tout à riieure, me demande d'appuyer sa tête sur mon épaule... Cinq minutes après, il file sous la banquette, pose sa tête sur mes genotux, puis, peu à peu je le vois descendre, disparaîtire, et il prend enfin mes pieds pour OTeiller. Son sommeil est si profond que les coups de pied ou d'éperon ne réveillent pas.

Breuil-isur-Vesle ! Le train s'arrête, les poirtières s'ouvrent eit une longue file de poilus lourdauds, bourlinguants, descend et s'éparpille dans la campagne. On m'a indiqué ma route : 4 kiloimètres ! Mon grand sac sur l'épaule ! En avant !... A droite de la route, une petite église. J'entre... J'adore le Maître... Je sors dans le village pour trouver le Curé : je voudrais tant communier... Peirsonno ! Maisons fermées ou abandonnées ; des écriteaux : (( logement poiur dix hommes... pour vingt hommes)). Je pars, un peu triste. Je rencontre des poilus cantonniers, assis dans un auto-camion, riant des secousses et de leurs soubresauts. (( Vous me pirenez avec vo'us.^ )) — « Je comprends, mon petit gars!... Allez !... Hop ! )) ...Ils me débarquent à l' église de Romain où j'ai eu le boinheur de communier. Rapide action de grâces ; quelques renseignements complémentaires, et, de nouveau, en route !

Cette fois, j'y suis ! Quelques tentes, des chevaux tout blancs d'une boue crayeuse, des conducteurs qui brossent vigoureusement... Je 'mairche toujours... J'arrive enfin à une tente, qui constitue la chambre des sous-olficiers et le bureau de la I3^.. Un « chef )) charmant : « Vous vous expliquerez avec le

Ix LETTRES D UN BLEUET

Commandant... Ce soir vous monterez aux positions. »

Et j'attends (c ce soir ». Je n'ai rien à faire. Tous sont très gentils pour moi.

A midi : soupe au bœuf, pinard et biscuits. Excellent !...

Chaudardes, U août.

Il est neuf heures trente. Je suis assis entre l'abbè de Cil., notre aumônier, et mon ancien camarade de Saint-Paul, Marc, dans une jolie petite cagna éclairée mystérieusement par une bougie. Mes impressions en arrivant aux positions ont été toutes différentes de celles auxquelles je 'm'attendais : de temps en temps 'Seulement un coup de canon lointain... Je n'aurais jamais cru le front aussi calme. Demain matin je verrai le commandant, un homme très bon, paraît-il, et... mon sort sera décidé. Je cornnciunierai d'abord à la messe de M. de Ch.

Bonne fête^ mon tant aimé papa, que saint>i Dominique t'accorde toutes les joies que je désire pour toi, et toutes les consolations...

5 août.

En ce moment, je suis à rinfîrmerie de la i3' batterie. Marc et M. l'abbé de Ch., qui sont très aimables pour moi, viennent de partir pour aller faire un tour à la i5^. Le Commandant voudrait me voiK Je n'ai pu me rendre encore près de lui ; xne^ voici donc seul dans l'infirmerie de la i3®. C'est une cagna

tout à fait soutai raine. Un ipetit escalier, taillé en •plein sol, y donne accès, et la lumière y pénètre par une fenêtre égayée de fleurs et percée dans une sorte de puits. Un plafond formé d'énormes rondins posés sur des /solives que isupportent des fûts de sapin. Dans un coin sur des planches, des paillassons et des matelas ; des boîtes de médicaments, des musettes. Tout autour, des tablettes où s'allongent, placidement rangés, une file de flacons. Dans un autre coin, une jolie petite cheiminée en briques, pleine de cendres bleutées. Au milieu, une table recouverte, s'il vous plaît, d'un tapis moelleux. C'est tout simplement ravissant.

Hier, j'ait fait un voyage très intéressant... A sept heures, le chef de la i3, me donne l'ordre de nionteir en position. Je saute dans un fourgon de Tavitaillement, sur le banc près du conducteur, et, fouette cocher! nous voilà partis. Les chevaux pataugent d'abord, lamentablement, dans une boue blanche liquide... Allons ! Hioup !... et le trot s'allonge, puis devient presque du galop... Allons ! Allons ! Hioup ! et le fourgon bondit à présent sur les cailloux ; on saute, on tressaute, on sursaute ! Mon coeur semble vouloir se décrocher, mon casque tremble et roule sur ma tête, je mets la jugulaire... Nous dépassons toutes les voitures.

Bientôt nous aririvoms sur les hauts plateaux, et la route prend un aspect étrange. A droite et à gauche, deux haies artificielles faites de branches de peupliers réunies par des filets où sont piquetés de igros papillons de paille. Dans les descentes, des filets tous les cinq mètres, qui pendent au-dessus de

la iroute, à quatre 'mètres de hauteur, et forment de loin un ton grisâtre uniforme qui empêche de distinguer d'en face, chariots, fourgons, camions..., et nous bondissons toujours sur la route blanche. Nous longeons -à présent le canal de l'Aisne ; le chemin sur la beirge est étroit, mais chevaux et conducteur connaissent leur affaire...; un pont de bois; une longue côte... Il fait nuit maintenant; les chevaux vont au pas. Nous arrivons... De temps en temps une détonation éloignée... Un peu partout, des fusées qui montent droit dans le ciel, s'anrêtent, s 'épanonissent , s 'éteignent . . .

De retour à l'infirmerie, charmant accueil. On cause... Je vous écris ce petit mot, et... bonne nuit l Que Dieu vous garde !

...Ce matin à 6 heurfes 3o, debout !... à 7 h. i5 à la messe... Oh comme je voudrais que vous la voyiez notre rustique chapelle de plein air : une petite tonnelle avec une table de drap bleu..., tout ici est bleu... Au fond, le Sacré-Cœur peint sur toile... Si vous saviez comme c'est émotionnant de voir le Bon Maître descendre au milieu de nous pour réconforter ses amis. Le Capitaine, un grand maigre, le (( brave des braves » y a assisté, son livre à la main, et a communié près de moi ; derrière lui, le Co'mmandant avec cinq ou six hommes

Tout le monde ici est charmant pour moi. A cause de mon retard involontaire, les ordres m 'étant parvenus trop tard, je m'attendais à quelques rebuffades... Rien que des sourires et des gentillesses. Si vous aviez vu ce matin, l'Aumônier, l'abbé de

Ch., tripotant mon soulier tout boueux pour rentrer un clou qui mo piquait le pied...; et le lieutenant, voyant mon classement dans le peioton : (( C 'est très bien, mon ami. Soyez tranquille, j'arrangerai tout...»

Je Yous envoie ime fleur de notre chapelle.

Communiqué du jour : arclii-calme.

5 août.

Cette fois, ce n'est plus de l'infirmerie que je vous écris, mais... oh ! ne vous effrayez pas... c'est d'un trou d'obus ! L'endroit où nous sommes, des plus tranquilles à présent, a été... jadis, bombardé et, dans la grande prairie qui s'étend derrière nous, on rencontre, ici et là, de grands entonnoirs... On y est à merveille pour écirirei aux tant aimés, pour lire, pour méditer. D'ailleurs, rien de sinistre à mon entonnoir : il est maintenant tout couvert de fleurs jaunes et bleues, délicieuses... Je vous envoie deux de ces pauvres petites fleurettes...

Impression générale : parfaite ! Aucun, absolument aucun ennui ; on me dorlotte, je me laisse faire ; je ne suis encore affecté à aucun service : le Capitaine attend, me dit-on, 'mes notes du Dépôt (pour me caser au poste qui me conviendra le (mieux... pour l'avenir.

Notre petit coin de front est, comme je vous l'ai éorit, ultra calme ; j'ajoute même bien trop calme , rien... d'intéressant. Je vois d'ici maman qui me fait les gros yeux, et ma grande qui tempête : (( Oh ! le sot ! »... Je passe sur cet important chapitre, je ne serais pas compris de mes chers aimés...

Que je vous raconte donc mes impressions durant ma première journée de front. La canonnade, très lointaine d'abord, s'est rapprochée... à ma grande joie, puis-je -vous le dire cette tois? et nos pièces ont tiré ! Le premier coup, auquel je ne m'attendais pas, m'a fait tressaillir; à présent j'y suis presque habitué et j'entends nos pièces tonner ayec plaisir.

Hier l'après-midi, le temps était superbe, avions et saucisses ont pris l'air ; à la lin de la journée, six ou sept saucisses se détachaient immobiles, ou plutôt oscillaient à peine, sur le ciel très clair. Autour d'elles tourbillonnait une nuée d'avions. Il y en avait de toutes les sortes : d'immenses biplans de bombardement majestueux et lents ; des avions do chasse microscopiques, admirablement élégants, courant follement à droite, à gauche. Certains aéiros se détachent du groupe, montent tout droit dans le ciel et piquent vers les lignes boches. Bientôt une canonnade sèche, stridente, éclate, et on aperçoit des petits flocons de fumée noire, comme de la poussière de charbon, qui s'épanouissent en plein ciel et s'évanouissent impuissants ; nos aéros s'en soucient bien !

Je rentire dans la cagna pour vous écrire. . . Tout à coup j'entends un sifflet... « Tiens ! un aéro' boche en vue ! me dit un infirmier, c'est robservateur qui le signale aux pièces pour que celles-ci arrêtent leur tir et ne se fassent pas repérer. » On regarde, on ouvre de grands yeux... Rien !... Tac, tac, tac ! voici nos mitrailleuses qui donnent... Un silence... Les canons crépitent à présent..., des petits flocons,

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blancs cette fois, éclatenl dans le ciel et restent immobiles, tout rutilants de soleil...

La journée se termine assez tranquillement.

A 5 heures, so-upe, bœut, nouilles, carottes, et d'excellentes confitures offertes par M. de Ch.

Après le repas nous allons dans notre vieille chapelle, souterraine celle-ci, pauvre cagna pleine de boîtes de fusées, avec une. petite table misérable. C'est là que notre aumônier dit la messe tous les matins. Nous avons récité le chapelet et la prière du soir...; puis nous avons admiré la beauté de cette soirée, relativement tranquille...: la lune énorme et toute rouge, les prés nuancés délicatement de bleu, de jaune, de gris perle, les bois sombres encadrant la longue nappe de brume argentée, qui flotte au-dessus de la vallée de l'Aisne.

Dans la nuit, un homme accourt : a Nouvelle téléphonique ! x\lerte aux gaz ! )) Chacun rentre dans son terrier. Marc et moi, nous essayons des masques ; il m'en déniche un qui me va à merveille. Tout le moinde se couche... Bonsoir, mes aimés ! Que le Bon Dieu vous bénisse et vous protège... là-bas !

... Et nous avions bien raison d'être tranquilles, les gaz ne sont pas venus jusqu'à nous...

6 août.

Bonjour à tous !... Je viens d'assister à la messe, agenouillé sur une boite de fusées. J'étais presque avec vous... Ensuite, petit déjeuner à l'infirmerie : le (( jus )) ici est robustement arrosé de gnîole... On cause.

Cette nuit a été bonne, oui, mais assez agitée, grâce aux visites indiscrètes des rats. Toute la nuit ces Messieurs se sont promenés sur les rondins, nous criblant de petites balles de terre qui nous tombaient sur la tête, dégringolaient un peu partout... Agitation de mes voisins... Pschutt !!! Pfoutt ! teirribles I Boiucan itragi-comique . . . ; pioi , philosophe , je me couvre la figure et je me rendans profondément...

Gernicourt, 7 août.

Grands changements!... Je ne vous écris plus de rinfirmerie de la i3® mais de rinfirmerie de la i5®... Hier raprès-midi, j'étais bien tranquillement occupé à causer avec mes aimables infirmiers, lorsque le maréchal des logis C..., qui est très gentil avec moi, vient me trouver : (( Courez vite ! le lieutenant voudrait vous voir... » Je vole... « Eh bien, mon ami, no'us ne pouvons vous garder à la i3® ; j'ai ordre du Commandant de vous envoyer à la i5, où deux places de brigadier sont vacantes. Je vous regrette; beaucoup, j'aime les volontaires... Vous partirez ce soir. » Et le soir même je partais pour Geirnicourt, à environ cinq kilomètres de là, avec quelques camarades. Ceux-ci, en route, se sont baignés dans le canal ; je me suis contenté de les regarder — vous savez mes talents de nageur — assis dans une petite barque amarée près du bord. Nous repartons gaillardement pour arriver ici à sept, heures du soir. Je me suis rendu à l'infirmerie où j'ai trouvé Simon que j'avais connu au Dépôt. Chairmant accueil : on m'a réchauffé du cassoulet, offert fromage, abri-

coits !... Après un bon moment de causerie, on m'a étendu un matelas sur le sol et j'ai dormi comme un roi sous mes deux couvertures, avec un réveil hrusque pourtant, le 75 s 'étant mis à crépiteT à quelques trentei mètres de nous.

Malheureusement ce matin, pas de messe ! pas de communion !... pas de prêtre à la i5 !

Ce matin j'ai été trouver le Capitaine : (( Vous aimez bien robservation?... Très bien !... Vous travaillerez pendant quinze jours avec les téléphonistes. Lorsque vous saurez votre métier, je^ vous enverrai comme fonctionnaire brigadieir pour accompagneir les corvées de nuit... Si vous vous montrez débrouillard, je vous nommerai brigadier titulaire... Il faut faire un peu de tout... ))

Aussitôt, j'ai commencé mon métieir de téléphoniste. La ligne réunissant la i3 à la i5 était rompue. Nous avons été la réparer. Cela s'est bien passé . Notre front est d'un calme ! Maintenant je saurais réparer une ligne... Ensuite j'ai été voir tireir nos pièces ; cette fois, ça sonnait dur, en sortant de là, j'avais la tête un peu congestionnée.

8 août.

Tous mes actes, toutes mes pensées seront offerts pour mes aimés, ô Jésus. Je veux que chacune de mes journées soit une supplication vers Vous pour eux : donnez-leur vos joies, votre paix, votre lumière et que chacun d'eux puisse dire : Ecce quam bonum et quam jucundum hahitare în uniim...

Enfin ! j'ai reçu de vos nouvelles, et de bonnes

nioiuvelles ! Quatre letitreis ! Vous pensez si j'étais heureux !... Merci à tous... Bien reçu la lettre de Jeanne, où elle me parle si joliment (( de la prière de ses aiguilles ».

... Hieir soir, nous étions couichés, tranquillement comme d'habitude, le bon papa Meurech, infirmier, venait de nous chanter deux ou trois de ses meilleures chansons et, par dessus le ^marché, une Tyrolienne, lorsque le canon de 75 se mit à hurler audessus de nos têtes, déclenchant un superbe conceirt d'artillerie. Si tous aviez entendu ! Les Boches attaquaient nos premières lignes et le brave petit 76 crépitait et donnait gaillardement tout son effort. Souvent trois coups partaient à la nnême seconde. Ah ! il rageait le petit gars, il aboyait, furieux. Quand il s'arrêtait pour tirer des coups isolés, on entendait robus qui sifflotait au-dessus de notre cagna. J'étais ravi !... et quand je pense que nous n'avons pas été bombardés vraiment depuis que je^ suis là ! Disons bien vite que c'est une situation de tout repos...

9 août.

0 Jésus ! ô Maître, ô Ami, de nouveau vous m'avez accordé ce matin la plus grande des grâces ! Je vous ai reçu sacramentellement, vous êtes entré en mon esprit que vous avez baigné de votre lumière, en m.on cœur où vous vous êtes épanché très doux, en ma volonté que vous avez rendue plus forte... Maître, vous êtes entré en moi... Oh îJésus, le voulez-vous? restez en votre serviteur... faites de ma vie une perpétuelle Communion

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Oui, très chers, j'ai eu la -grande joie de communier ce matin ; nous ayions perdu nottre aumônier, nous en retrouYons un autre, celui de la Batterie de 75.

... Cette apTès-midi j'ai fait Yraiment mon métier de téléphonisite ! j'ai déroulé 5oo mètres de fil le long du canal de l'Aisne. J'y suis allé avec un camarade. Nous sommes partis en campagne, la grosse bobine ficelée sur.,, l'estomac. Nous sommes sortis du petit bois ; de là on aperçoit à droite la forêt de Gernicourt, toute dépouillée par la canonnade. Plus loin un petit Yillage aux toits défoncés, aux murs écroulés. On entend les pièces boches tonner, puis un sif flottement bizarre qui grandit, grandit... et pan ! un percutant éclate en plein dans le village. On en voit la fumée qui s'épanouit, flottant, longtemps après, sur ce pauvre trou de misère.

Nous piquons droit sur le canal ; une passerelle,. et nous voilà en quête de notre fameux bout de fil. Nous le cherchions tranquillement dans les hautes herbes toutes bourdonnantes de mouches et de taons, et mon copain, tiéléphoniste de longue date, m'apprenait à faire des épissures, lorsque les batteries contre-avions se mettent à craquer furieusement... Un regard en haut ! Ah diable ! deux avions boches juste au-dessus de nos têtes ! Nos petits fusants éclatent autour d'eux ;... ils veulent filer sur nos saucisses. Nos mitrailleuses crépitent et leur barrent le passage... « Attention ! me crie mon compagnon, et les éclats ! ))...

iO août.

Aujourd'hui le lo août... J'ouvre le calendrieranniversaire que ma bonne grande m'a si gentiment préparé et je lis : (( Entrée de Marie et de Madeleine au noviciat de la rue du Bac. )) C'est vrai, voici deux ans que, le cœur bien gros, elles quittaient la chère maison de la Villette... Que la Bonne Vierge les récompense de leur peine, aussi de leur énergie. Qu'elle fasse d'elles les vraies Filles de la Charité qu'elles rêvent de devenir ! Ayez pitié, mon Dieu, de ceux qui, pour répondre à votre appel, quittent le « nid très doux ». Ayez pitié de ceux qui s'aimaient, ô Marie, et qui ont été séparés

...Hier, ma lettre s'est terminée brusquement, juste au moment le plus palpitant du récit de... mes exploits. Au fond, je n'ai rien à y ajouter, vous avez deviné le reste... Nous avons bravement pris la fuite, bondissant dans les hautes herbes !... Ah ! quelle galopade ! Je trouvais l 'aventure charmante... Quelques instants après, les Boches, voyant deux ou trois shrapnells éclater devant eux, faisaient demitour, et nous, nous nous laissions tomber dans l'herbe... Nous n'avions couru aucun danger sérieux.

Aujourd'hui encore nous avons été rechercher du fil. Les batteries, qui s'en vont précipitamment parfois, n'ont pas le temps de relever leurs lignes, elles coupent à chaque bout, et, en route ! Nous, gens de précaution et d'économie, au lieu de racheter du fil neuf, nous faisons usage de celui que nous repêchons ainsi. Je reviens avec trois téléphonistes de parcou-

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rir des boyaux abandonnés, la récolte a été bonne ; j'apprends le métieir, les épissures n'ont plus de mystère pour moi.

li août,

... Ah ! j'en ai fait du beau trayai} ce matin I Branchement de deux appareils, enroulement de cinq cents mètres de fil ; tout cela superbement... Mais j'étais trop content et peut-être aussi un peu orgueilleux de mon œuvre ! le chef téléphoniste me dit d'emporter rappareil du Capitaine, c'est l'appareil le plus sensible de la batterie;... je saisis vigoureusement la courroie... hélas ! elle était mal passée, l'étui bascule et déyerse son contenu: piles, magnéto, écouteur dégringolent pêle-mêle... On ramasse les morceaux, on icherche à ireconstituer l'appareil, on essaie... peine perdue ! la magnéto était irrémédiablement cassée à rintéirieur. Désolation pour mes débuts ! Enfin... raspirant m'a consolé en me... prêtant un livre sur la téléphonie militaire.

Mon ami Charles L... vient d'arriver à réchelon, hier, après un voyage de huit jours !... il a été se promener à Troyes, à etc., etc. Actuellement il est à Ventelay et, dès que j 'aurai fini mon stage comme téléphoniste, il viendra prendre ma place et moi la sienne. Hier soir aussi, ce brave Louis Oz., très sympathique camarade, connu au Dépôt, est revenu de permission ; il nous a apporté du beurre, du chocolat, des prunes, du saucisson, du cidre bouche, de la bière... et que sais-je encore ! A m 'entendre vous parler toujours de comestibles et de menus, qu 'allezvous penser .^.. eh bien ! nous sommes tous comme

l6 LETTRES d'un BLEUET

cela au front ! Excellente journée avec Louis ; nous ayoTis parlé de bien des choses nouvelles et anciennes, le bon saint Vincent est un lien entre nous...

Maintenant vous savez comment nous sommes ijristallés : entourage charmant, secteur vraiment trop calme...; au point de vue culinaire (j'y reviens encoire) tout est superbe. D'ailleurs, dès qu'il nous manque quelque chose, vite à la Copé... Qu'est-ce que la Copé.^... (Ajoutez un o après le C, et « rative » à la fin du mot). C'est un magasin établi par toutes les divisions pour le ravitaillement et le bonheur du poilu. On y vend de tout et à des prix très raisonnables : papier à lettres, chocolat, couseirves, etc..

Je suis tout heureux de savoir que le Sacré-Cœur de Pinta vous plaise à tous autant qu'à moi... Oui, Jeannette, la tête est divine... Quand le mettrez-vous à la place d'honneur, le Bon Maître.^ Moi, j'ai carrément arboré un insigne du Sacré-Cœur à mon calot, quelques-uns le portent ici... J'ai donné deux médailles (Vierge Immaculée) au père Meurech, ce brave bonhomme d'infirmier que vous connaissez déjà ; il en enverra une à sa petite fille, il me l'a promis... Oh ! si je pouvais faire du bien !...

i2 août.

Maître, faites de nos cœurs des cœurs patients> humbles, s 'oubliant eux-mêmes pour les autres ! Patience, humilité, oubli de soi, voilà trois vertus que les âmes assoiffées de perfection et de sainteté recherchent avec tant d'ardeur ; ce sont trois vertus nécessaires à la vie en commun pour que celle-ci soit lumineuse, forte et, en même temps, pleine de joies

déli€ates, intimes. Jésus, mon Jésus, patient, humble, oublieux dei votre moi pour ceux que vous aimez, ayez pitié des pauvres âmes qui veulent s'approcher de vous en vous imitant. Amen !...

— Mes itant aimés, je viens de relire votre lettre du 6, sous (( mon arbre ». Mon arbre, c'est un petit chêne sous lequel je viens lire et prier. Je l'ai dédié au Bon Dieu afin qu'il chante la gloire du Maître... Benedicîte unive^sa germinantiai ! C'est son arbre, c'est le vôtre, c'est le mien... Je Yiens de passeir de bons moments près de lui, avec vous.

Aujourd'hui j'ai monté à l'arbre « observatoire » . sept ou. huit mètres de haut, échelle en bois très solidement fixée... De là, j'aperçois le bois qui nous entoure, qui nous baigne avec ses longues vagues, aux reflets sombres ; elles accourent vers nous, nous enveloppent, et s'enfuient là-bas, tout là-bas, pour mourir dans la plaine... A mes pieds, la batterie admirablement camonflée sous les grands arbres et les filets piquetés de papillons de- paille,... puis les îtôles ondulées recouvertes de branchages, les abiris flanqués de sacs à terre, les boyaux qui courent presqu 'invisibles ; bien qu'à sept kilomètres des Boches, nous vivons comme l'infanterie, dans les tranchées où nous sommes absolument tranquilles.

Au-delà du bois, à ma gauche, un immense plateau désolé, seimblable à nos landes de la Hague, ocre, jaunes variés, terre de Sienne. Ce plateau tombe brusquement en plein bois de pins ; on dirait un de nos caps entouré d'une mer bleu sombre, très proifond.

l8 LETTRES d'un BLEUET

Devant moi des yallonnements gTisâtres, avec ça et là, un tronc d'arbre nu et désolé.

A ma droite, une plaine blanche, toute piquetée de troncs tordus et lamentables. On s'est battu par là, autrefois... Maintenant, tout est retombé dans un calme qui ajoute encore une tristesse à l'air désespéré de ce vaste panorama.

Derrière moi, un bois qui couronne une colline... C'est là que j'étais, il y a quelques jours, avec l'abbé de Ch. et Marc L. ; puis, dans le Sud, des clos jaunis par le soleil, coupés de haies sombres, enfin, un tout ipetit village souffreteux et un château qui se niche sous les grands arbres, comme s'il avait peur de la canonnade...

i3 août.

Jésus mitis corde ! Jésus patiens usque ad mortem CruciSy miserere nobis...

Etre maître de soi, voilà le but des âmes fortes. Avoir une volonté capable de dominer sa sensibilité, comme la raison le demande... C'était l'idéal stoïcien, cet idéal tempéré par le Maître et qui est devenu par Lui : la patience chrétienne. Oh ! comme vous pouvez, Jésus, nous parler de patience : on vous a calomnié, on vous a raillé...; aux blasphèmes de vos ennemis, vous avez répondu par des bénédictions : a Père, pardonnez-leur, ils ne savent ce qu'ils font. )) Et à la trahison d'un des vôtres vous avez répondu par une parole d'amour : « Ami !... Ami !... dis-moi pourquoi tu es venu?... » Et nous, Jésus, pour un rien nous nous irritons, notre pauvre petit moi se blesse et se hérisse... Alors, avec un sourire

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de pitié infiniment douce vous nous dites : (( Vous ne souffrez que peu de chose en comparaison de ce qu'ont souffert tant d'autres qui ont été éprotUYés et exercés par de si fartes tentations, par des tribulations si pesantes )). (Imitation.)

Oui, (mon Jésus ! mais vous savez combien il est difficile d'être itoujours calme, affable, de paraîtie tranquille alors que l'on sent tant de choses qui bouillonnent en soi.... Et Jésus : « Voius ne pouvez sans grand combat acquérir la couronne de la patience ))....

— Je viens de relire vos lettres, mes très aimés tous, lettres si bonnes, si iaffectueuses... Vous me dites : «Sois prudent... Tu dois subordonnerr tes actions, même les moins impoirtantes, tes paroles, toute la vie enfin à cette vocation dont nous savons la solidité... Fais tout ton devoir !... en avant pro Deo, pro Pairia!.,, mais sans fanfaronnade, »

Vous pouvez compter sur moi : tout mon devoir, oh ! oui ! dans un calme sang-froid...

Ce matin, les Boches ont bombardé un point situé à un kilomètre de nous ; j 'étais en tirain de lire vos chères lettres sous mon arbre. Par prudence, en pensant à vos recommandations, je suis rentré dans le boyau, un peu ennuyé... je n'étais plus seul avec vous... J'ai beau avoir des camarades charmants, que j'aime beaucoup, c'est vous, toujours vous qu'il me faut.

Hier matin aussi les Boches se sont occupés de nous. Se moquant du repos dominical, il leur a pris la fantaisie d'envoyer deux ou trois obus dans notre direction. Ces obus sont tombés à deux cents nnètres

2(é LETTRES D UN BLEUET

de notre cagna. Prudemment nous nous étions tapis dans le boyau... Un sifflottement imperceptible, qui grandit, puis une explosion... et on entend les éclats -qui chantent à travers les feuilles... Emotion nulle; par devoir j'ai pris les précautions voulues, mais j'avais l'intuition profonde et nette que (( Tous » •étaient auprès de moi.

D'ailleurs toutes les pirécautions humaines ont été prises et notre cagna est bien abritée (rondins, huit couches de sacs à terre, soixante centimètres de terre bien pilée par dessus). En outre, notre cagna a deux sorties en cas d'effondrement partiel et, aussi, un boyau circulaire où l'on pourrait presque défier tous les obus...

Quant aux gaz, rien à craindre, (( ils » n'en envoient pas de notre côté...

iU août.

Ma méditation : « Appliquez-vous, mon fils, à faire plutôt la volonté des autres que la vôtre. — Cherchez toujours la dernière place et soumettez-vous à tous. — Ceux qui gardent un esprit de propriété, qui s'aiment eux-mêmes, qui cherchent leurs aises sont autant d'esclaves. — L'homme, au contraire, qui s'oublie soi-même, entre dans le chemin de la paix et du repos. ))

— L'autre jour, je passais dans une batterie de 75, le Capitaine était à l 'observatoire, penché sur sa lunette binoculaire... Tout d'un coup il se relève et hurle : « J'aperçois la première voiture d'un ravitaillement ennemi ! Par tant de millièmes... tant... Par salves !» Une minute après, le feu se déclanchait

de magique façon : au-dessus de nos têtes, un grondement haché, des bouffées de chaleur qui fouettent le visage... Quarante coups en quinze secondes ! Puis tout se tait et le Capitaine descend de l'observatoire en riant et en se frottant les mains... (( Et ben ! comme pruneaux... c'en était des pruneaux !... »

Une heure après nos i55 voulurent aussi faire leur petit effet... J'étais à une douzaine de mètres de la première pièce, en train de charger une bobine. Le coup part... Tout en enroulant placidement mon fil, je regarde à vingt mètres au-dessus... l'étrange chose ! je vois parfaitement l'obus qui semble filer presque verticalement une seconde, deux secondes... le point noir disparaît là-haut.

Hier, la journée était intéressante ; nous déjeunions tranquillement lorsque nous entendons éclater les obus contre avions ; bientôt, en plein ciel, on entend le tac -tac furieux d'une mitrailleuse... On sort, en se cachant de son mieux... Une longue colonne de fumée noire, épaisse, zigzague dans le ciel. C'était une de nos saucisses, crevée par un avion boche, qui, lui, repique sur ses lignes avec l'air gouailleur d'un oiseau de proie qui vient d'éventrer son adversaire. Certains de mes camarades, sortis plus tôt que nous, avaient vu notre observateur descendre en parachute.

Hier également, dans l'après-midi, j'ai été porter un pli à la i3^ batterie ; j'ai longé un étroit canal, tout bordé de peupliers, ou des soldats se baignaient, d'autres faisaient des courses de périssoires. A droite, des champs, puis des petits villages tout haillonneux avec des toits crevés, des murailles ébrécbées, et un

vieux moulin, aux ailes cassées, qui regarde tristement la plaine d'un air douloureusement étonné. A igauche, des maisons effondrées ; la carcasse des toitures couYire un amas de pierres blanches, de briques, de plâtras ; aux débris des murs, des tentures encore neuves. Une grille tordue, une pompe brisée. Des pans de murailles, tout debout, avec des fenêtres élargies par les obus. On s'est battu là... voilà longtemps déjà !

Je traverse un pont de bateaux, je gravis une colline déserte, trouée d'obus dont on piétine les éclats ; je traverse un bois et j'arrive à la i3 remplir ma mission, de tout repos d'ailleurs...

Je suis revenu en récitant mon chapelet.

i5 août

Regîna nostra, ora pro nobîs... Les douleurs de rame qui veut le bien ont une fin et une récompense.

Vous avez été crucifiée dans votre amour, ô bonne Reine ! La fîat de l' Annonciation, en vous donnant la gloire d'être la Mère de Dieu vous apportait aussi les souffrances les plus aiguës, celles du cœur... Bethléem, malgré toutes ses joies vous paraissait parfois bien sombre, et vous avez pleuré sur la crèche de votre Jésus... La fuite en Egypte, c'était le commencement de la haine... Nazareth ,c'était la vie grossière, la peine physique et morale de chaque jour... Puis, l'horizon s'élairgit : vous assistez à la vie publique du Christ... La foule enthousiasmée qui Tapplaudit d'abord, sans le comprendre, et qui bien-

FRONTS DE l'aISNE ET DE CHAMPAGiNE 2â

tôt va le huer... Les doctes hypocrites qui le saluent et qui marchandent sa mort... Ses amis qui Tabando'nnent ou qui le trahissent... Puis, c'est la Croix atroce qui s'élève sutr le Calyaire... C'est Jésus tenaillé par la souffrance... C'est la Face adorable boueuse et sanglante... les mains et les pieds fendus et crispés... la pauvre poitrine haletante... Enfin, c'est le tombeau... la nuit d'attente et de pleurs.

Oui, c'est tout cela, ô bonne Mère, mais c'est aussi, bientôt, la lumière éclatante, enivrante ! C'est le Ciel grand ouvert... les Anges qui acclament et... là haut, dans un sourire de bonté, de douceur, et d'amour c'est votre Fils, votre Bien- Aimé... pour toujours ! «

C'est aujourd'hui la fête de notre petite amie Marie ; Lumière, Paix, Force, ô bonne Mère ! Donnez-lui toutes vos grâces... Donnez-les aussi à mon autre petite sœur, Madeleine, puisqu'elles ne font qu'un à vos pieds et que la fête de l'une est la fête de l'autre. Amen.

— Hier matin j'ai pris la garde à l 'observatoire tout proche de notre batterie. J'ai branché rappareil ; nous avons hissé la lunette et son pied volumineux, la planchette directrice, un rapporteur...

A quatre ou cinq kilomètres de nous, de longues lignes blanches courant parallèlement... Je braque 1-» lunette sur ces minces cordons de craie... ce sont les tranchées françaises. Je tourne un bouton et je fais un magnifique voyage chez nos fantassins. . . Aux arrière -lignes^ j'aperçois un biffin qui, bien tranquille, scie du bois, un peu en dehors de la itranchée... puis dans les premières lignes, c'est un poilu

qui apparaît ça et là pair les brèches et dont je suis le cheminement dans les boyaux. Je relève la lunette... Me voilà en plein dans les tranchées boches... Fébrilement je regarde... rien... aucun signe de vie... Un peu plus haut : des longues routes jaunes sur lesquelles avancent des petits bâtonnets noirs... des hommes? Je fixe ardemment... jusqu'à la fatigue. Inutile, les bâtonnets s'entêtent à rester là... Je continue mon chemin... Quelques petits villages tapis dans les champs lointains... Ah ! mais ! il faut tout de même que j'en voie, de ces canailles... Tiens, justement, en plein champ, j'aperçois une voiture, le cheval trottine dans les herbes... Je l'ai suivie longtemps la carriole, et le Boche ne se doutait pas que, bien loin de lui, à plusieurs milliers de mètres, il y avait un petit Français caché dans le bois, qui le regardait, le suivait d'un œil ardent en frémissant de colère...

A cinq heures, je reprends le chemin du cantonnement : des bois, des champs de luzerne zébrés de fils téléphoniques, quelques tranchées anciennes couvertes de coquelicots et de bleuets. J'arrive à l'infirmerie : mon brave ami Louis, penché sur le feu est en train de me faire griller du pain et tient au chaud mon repas. Quelles prévenances !

Le dîner avalé posément, consciencieusement, je retourne à mon cher obiservatoire en lisant mon Office et en disant mon chapelet. Arrivé là-bas j'écris deux petits mots à mes tant aimés ; puis la nuit vient et le grondement du canon lui donne un caractère de grande détresse, comme aux jours d'orage... La nuit est tout à fait venue et le ciel est

FRONTS DE l' AISNE ET DE CHAMPAGNE 20

criblé de fusées ; je monte à rofoseirvatoire. Le logis est obligé de s'absenter à cause de rarrivée d'un convoi et je reste seul dans la grande nuit mystérieuse, au haut de mon arbre. Je dévore le ciel ; d'un moment à Tautire, rinfanterie peut nous envoyer une fusée spéciale : « Déclanchez un tir de barrage. » Je dois téléphoner aussitôt... j'écarquille les yeux.

Ici et là, j'aperçois la fulguration d'une pièce..., et toujours les fusées éclairantes s'élèvent capricieusement un peu partout...; elle s'épanouissent en plein ciel, restent quelque temps immobiles... leur lumière pâle éclaire la plaine...

Le vent s'élève dans la forêt, doucement, tout doucement, comme avec respect il fait tressaillir mon arbre, puis, il s'en va courir plus librement dans la plaine, faisant trembloter les fusées... Mais le Bon Dieu se met aussi de la partie. . . de nuages très bas partent des éclairs de chaleur qui illuminent tout le ciel magnifiquement... Ah ! comme II doit sourire de nos pauvres petits luminaires à nous !

Et de la plaine, monte, lentei et solennelle, l'éternelle chanson des grillons, de temps en temps interrompue par le strident tac-tac des mitrailleuses...

i6 août

... Hier nous avons été bombardés pendant trois heures... Nous étions dans le fond de nos abris et de là nous pouvions tranquillement observer la tempête... C'était fort intéressant... Naturellement il n'y a eu aucun accident, et les Boches en ont été pour

leurs frais.

Ah ! il fallait voir la terre bondir, les arbres se tordre et craquer, les feuilles tomber en fine poussière verte, les camouflages arrachés, les tôles éparpillées et sentir les bouffées de chaleur et l'odeur de la poudre.

Beaucoup de bruit, peu de dégâts en somme.

17 août.

Mon oraison. — L'humilité est la vertu la plus difficile à acquérir, la plus délicate à conseirVer, la plus puissante pour nous élever vers la perfection.

Etre humble c'est encore être maître de soi, ne pas se laisser éblouir par ses succès, ses qualités, ses talents, et ne pas les mépriser non plus..,; se mettre J carrément en face de son (( moi )), impartialement, avec la raison toute seule, et le désir de vous plaire, ô mon Christ !... Repasser sa YÏe : les dons, les dispositions, les grâces que Dieu a mis en chacun de nous, les circonstances heureuses ou malheureuses qui les ont développés ou éteints, la faiblesse ou la constance de notre volonté pour le bien ; notre situation morale actuelle... Alors, Jésus, tombant à a^os genoux, nous nous écrions : « 0 Maître, vous êtes bon, bon, infiniment bon !... et moi, je ne suis que votre serviteur très petit, très pauvre,, très indigne. Amen. »

— Quel bon moment celui où le vaguemestre arrive et me tend l'enveloppe bleue qui contient tant^ et de si bonnes, si douces choses ! En même temps que vos lettres, reçu ta carte postale, cher papa,^ avec grand plaisir. Saint Clément ! Cette bonn^ église de Saint-Clément, où je serais (et serai) si heu-

reux de communier près de yous ; en la Tegardant, j'ai, par rimagination, été m'agenouiller à nos places et j'ai prié pour vous tous, mes tant, tant aimés !

De moi bien peu de choses à vous dire, et pourtamt... Avant-hier, après le repas, j'allais m 'installer pour écrire à mes chères petites Sœurs, quand une grosse voix à l'accent méridional, jette brusquement mon nom dans le silence : (( Présent ! » C'est le Capitaine, a Mon ami, vous allez porter ce pli à la i3^ batterie. » ...Il est huit heures du soir. Je prends casque, masque, imperméable, et, en avant ! Sur le plateau, je regarde curieusement les trous d'obus, les branches arrachées et je pense au bombardement de l'après-midi... Ah ! si nous pouvions les faire danser à notre tour!... A peine cette pensée émise que tous les bois se^ mirent à gronder et dans la plaine ce fut une fulguration splendide. . .

Mais la nuit tombait, je marchai plus vite... Les fusées étoilaient le ciel... Cinq, six, sept ponts, je tourne à droite, je marche longteimps... Je ne me reconnais plus... Ce n'est pas la route habituelle... et personne pour m 'indiquer le chemin.^ Je me suis trompé ! Comme je connais un peu la géographie de notre petit secteur, je me figure qu'il faut piquer sur la droite... Allons-y ! Je traverse des champs bouleversés, je me fatigue dans les ornières. La nuit devient de plus en plus profonde, et des gouttes de pluie, de grosses goiuttes d'orage commencent à tomber. Elles deviennent plus pressées, bientôt c'est une averse formidable. J'entends le bruissement de l'eau dans le feuillage et le glou-glou dans les or-

SS LETTRES d'uN BLEUET

nières. Des éclairs jaillissent de partouit, faisant pâlir les fusées. Le tonnerre se mêle à la canonnade lointaine. Sous mes pas l'eau jaillit... Enfin ! voici le plateau, je vais mieux reconnaitre ma iroute, mais il est large, le plateau, et pas de point de repère. J'ayance toujours tâtant le terrain du bout de ma canne : gare aux fils téléphoniques et aux vieilles tranchées... Péniblement j'arrive à un petit bois, j'entre j ésolument. . . des arbres brisées... des cagnas abandonnées... Personne ! Mes appels restent sans réponse...

(( Bonne Vierge ! conduisez-moi ! )> Je marche toujours... plus loin... encore plus loin... Je ne me décourage certes pas !... Enfin, j'aperçois une toute petite lumière qui tremble sous le feuillage... Une cagna !

La Sainte Viarge m'a bien guidé... Je remplis ma mission...

De nouveau en route ! Mais cette fois je marche gaîment dans l'eau boueuse, je connais le chemin du retour ; j'arrive à notre logis où m'attendent, avec de joyeuses poignées de main très amicales, boisson chaude et biscuits... A tous, bonne nuit !

18 août.

Mon oraison: « L'homme a deux ailes pour s'élever au-dessus des choses de la terre : la pureté et la simplicité du cœur.» (Imit.) Oh! la belle chose que la simplicité ! Agir sans lecherche, tel que l'on est, ô mon Jésus, sans s'inquiéter de l'effet produit, ni de l'imperfection de ses moyens, pourvu que s'accomplisse le devoir. C'est le fait d'une âme noble et d'un cœur

FRONTS DE l'aISNE ET DE CHAMPAGNE 29

entièrement passionné pour les choses de Dieu. Soyons simples, et nous serons en paix ; soyons simples, et, sans nous en douter, nous serons suprêmement distingués ; soyons isimples et Jésus nous reconnaîtra pour ses petits qui tout entiers sont dans leurs actes, et dont les actes plaisent à Dieu. C'est là mon intense prière. Ainen,

19 août.

— Mon Jésus ! mes premières journées au front, loin du nid très doux, j'ai été beureux de vous les avoir offertes pour mes tant aimés... Tous mes actes, toutes mes pensées ont été, pour eux, déposés à vos pieds... Après Vous ne sont-ils pas mon trésor, mon vrai trésor, dont je veux porter la présence et la souvenir partout, pour lequel je vis, pour lequel je subirais tomt avec joie, pour lequel je suis passionné de tendresse !

0 mon Christ ! ô mon grand ami, vous m'aimez ! je vous aime !... Témoignez ce grand amour mutuel que nous nous sommes promis l'un à l'autre ! Gardez, là-bas, mon trésor intact, embellissez-le, élevezle vers vous !... et quand (( la grande heure » aura sonné pour nous tous, oh ! alors, mon Christ ! mon Jésus ! réunissez-nous dans la même joie, en vous !

— Je viens d'assister à des combats aériens. Les Boches, décidément, en veulent à nos saucisses, fri paisibles pourtant. L'on voit souvent de tout petits points blancs se cacher derrière les nuages, rôder audessus des dites saucisses, puis, inquiets, découragés par notre canonnade, se dépiter et faire demi-tour.

3o LETTRES d'uN BLEUET

Hier matin, une escadrille de cinq avions boches piqua vers nos guetteurs aériens... Une saucisse descendit aussitôt... l'autre resta pour les narguer... Nos batteries entrent en besogne, les coups de canon partent de tous les côtés... l'escadrille avance toujours, la saucisse les regarde approcheir, placide... Tout à coup', deux petits points blancs sortent des nuages... Un cri : Voilà les nôtres !... Bravement nos petits chasseurs abordent deux des Boches qui s'enfuient aussitôt... l'un des nôtres va droit sur le troisième, tandis que le second lui barre le passage. Les .mitrailleuses crépitent là-haut... le boche se retourne et dégringole en vrille. Ça y est ! Hardi les petits français !... Mais le Boche continue sa descente à pic et disparaît dans un nuage, suivi de tout près par un des nôtres... On entend le combat qrii continue invisible . . .

Pendant ce temps, l'autre avion français s'élève et court sur un des Boches. . . On entend le ronflement des moteurs exaspérés... Attention !... Boche devant ! Boche derrière !... Moment d'angoisse... Les Boches s'en vont... Le nôtre vire à droite, fait un grand ceircle... Les ennemis se retirent et nos deux appareils planent gracieux, comme deux mouettes... le ciel est nettoyé.

Secteur calme.

20 août.

Bonne fête demain à ma très chérie Jeannette ; c'est la première fois que je passe ce jour loin de toi... Loin, est-ce bien vrai que je suis loin de toi.î^. Je suis assez près pour que demain matin nous

FRONTS DE l'aISNE ET DE CHAMPAGNE 3l

soyons réunis : à sept heures tirente, lorsque nos ardentes prières pour toi convergeront vers le Cœur du Maître, lorsque tu seras toute illuminée, tonte aimante, dans le moment divin de la Communion, je voudrais que tu ressentes quelque chose de très doux, de très fraternel, de très reconnaissant... Ne sera-ce pas ma présence auprès de toi?... Dans cette lettre tu trouveras quelques fleurettes cueillies sur le bord des vieilles tranchées, dans notre bois, le long du chemin qui conduit à rObservatoire...

— Mon très aimé papa, tu me parles de mon ami Louis avec sympathie, et tu as raison. Au retour de robservatoire, je suis sûr de trouver des tranches de pain grillé qu'il prépare pour moi. Chaque soir nous faisons la prière ensemble, suivie d'un chapitre où nous corrigeons mutuellement des fautes remarquées pendant la journée. C'est une âme ardente, une âme d'apôtre, dont la belle franchise n'est pas toujours comprise... Il en souffre... et mon amitié, je crois, lui fait du bien...

21 août.

— « 0 Flos unis ailbior ! » On vous a souvent comparée, ô Marie, à une « vigne heureuse qui a enlacé le monde entier dans la fertilité de ses rameaux ; Félix vitis de cujus surculo tantum germen redundat sœcula. )) On vous a comparée à une rose « florens ut rosa.., mais la plus jolie figure qui vous ait chantée, c'est bien de vous comparer au lis « fragrans sicut lilium, »

C'est qu'en effet le lis évoque la pureté (( Virginatis lilium )), et vous, ô Marie, vous êtes la pureté

par excellence, Virgo virginum ! Aussi le Père qui aime les purs vous préfère-t-il à tous : Sicut lilium inter spinas^ sic filia mea inter jilias Sïon,,, Vierge, vous êtes un lis, plus blanc que tous les lis ! Vous êtes la reine des Vierges, oh ! priez pour celles qui par un acte généreux se sont ccnsaarées à Dieu ; priez spécialement aujourd'hui pour Tune d'elles dont nous fêtons la naissance et qui, tout en vivant dans lo monde, s'est vouée à votre service. Amen.

Fête un peu triste, puisque je suis loin de vous... Que la très sainte Volonté s'accomplisse ! Malheureusement j'étais de garde à l 'observatoire ce matin et je n'ai pas eu la grande grâce de coimmunier pour la petite amie très aimée...

22 août.

J'avance de deux jours ma méditation du 24 dans l'espoir que vous la pourrez faire avec moi. Je lis sur mon calendrier familial : 24 août, anniversaire de l'intronisation du Sacré-Cœur au foyer. Oh ! la fête émotionnante, infiniment douce ! La fête de notre grand ami ! a Maître, beaucoup ne vous connaissent pas... Quelques-uns vous haïssent... Vous êtes chassé de tant de demeures... Et bien, venez, venez « chez nous »... notre maison sera un second Béthanie où vous trouverez le repos dans notre affection ; où vous serez choyé par tous... »

Cette année, Jésus, de pauvres femmes ont été chassées de leur maison qu'elles ont vu piller, elles erraient sans savoir où aller. A ces femmes, nos parentes, nous avons dit : (( Venez, venez ! notre maison sera vôtre ; nous vous aimerons... nous vous

FRONTS DE l'aISNE ET DE CHAMPAGNE 33

ferons oublier vos misères. » En les recevant, nous vous avons reçu, Jésus, et c'est à vous que nous donnons riiospit alité . . .

— Je ne me suis pas contenté hier d'examiner les villages qui passaient dans le champ de ma lunette... J'avais aperçu en plein ciel des points noirs... c'étaient des sajicisses hoches, sans doute... Je veux voir... Je tourne le bouton de hauteur... Me voilà dans « le bleu », en plein ciel... De temps en temps une hirondelle, assez lointaine, passe rapide dans ma binoculaire, file, tourne, fait un écart, puis disparaît. Pauvre petit oiselet qui continue sa vie tranquille au milieu des déchirements de l'air... Je cherche en haut... à droite... à gauche... Ah ! voilà ! Je 711 'arrête et par des petits coups de pouce, je place ma saucisse juste au milieu, puis je mets le plus fort grossissement, a 3o ))... Oh ! la maudite ! Le soleil irebondit sur ses flancs fauves où j'aperçois la Croix de fer,.. Elle se balance, lentement..., se montre sous toutes ses faces. Ah ! comme elle est pataude avec ses tubes gonflés qui l'alourdissent à l'arrière ! Au-dessous, suspendue par de longs fils, la nacelle toute dorée par le soleil... Un effort du regard ! je vois un petit point noir... l 'observateur ! Et, encore une fois, j'éprouve des sentiments que j'ai grande peine à réprimer.

Et le soir est venu, une brume mauve monte des vallons... et, proisaïquement... je m'en suis allé dîner au cantonnement.

Repas vite enlevé ! Je retourne au si intéressant devoir... Sur mon chemin, des champs de chardons,

avec ça et là une Yieille betteraye qui atteste que le sol était bon..., des barrages de fils de fer rouilles, sans utilité depuis trois ans..., des tranchées toutes fleuries...

(( Hé, jeune homme ! » Je me fretourne... « Vous êtes du iio.^ )) — « Parfaitement. » — Vous avez vos batteries à Chaudardes.^ » — ce Oui ! )) — a Vous savez que rinfanterie tente un coup de main ce soir? )) — « Ah !» — a Vous n'avez pas été prévenus.^ )) — (( Non !» — « C'est vrai, c'est surtout le 75 qui donnera »...

Cela doit être intéressant un coup de main observé de notre sapin ! De iretour au poste, je préviens le logis de cette rencontre avec un officier... et je regarde... et j'attends et je crois toujours que l'attaque va se déclancher. . . , mais les ^mitrailleuses se taisent... Je vais me coucher.

A deux heures, je suis réveillé par le 75 qui déchiro. l'air au-dessus de moi... Serait-ce l 'attaque.^ J'hésite... Bientôt tout tremble, tout gronde... Vite les chaussures, la veste ! et je cours à l'observatoire... Des lueurs dans les bois derrière nous... La plaine est zébrée d'éclairs qui éclatent et s'éteignent... L'air frémit et hurle... Les fusées ne s'élèvent plus dans le ciel et tout se passe à la lueur du canon.

La bataille au loin fait rage... Puis le canon s^ tait ; mais les 'mitrailleuses pétillent de nouveau et le grondement reprend im,mense, haché, solennel, assourdissant... Longtemps je reste là, cloué sur place...

FRONTS DE l'aISNE ET DE CHAMPAGNE 35

23 août.

7 heures 3o. S... crie un debout retentissant! L'aumônier a commencé sa messe avant la demie I On s'étire un brin, on saute à bas du brancard, un quart d'eau sur le visage, et, tous les trois à la queueleu-leu nous nous hâtons, en finissant de nous habiller. . . Voici la toile de tente qui constitue la petite chapelle. Vite ! nous nous précipitons... et airrivons pour répondre aux Ave Maria de la fin... Heureusement, prévoyant notre retard, l'aumônier a consacré trois hosties pour nous et nous pouvons communier !... Nous revenons par les bois en faisant notre action de grâces.

Petit déjeuner avalé en cinq sec ! a Et bien ! si nous allions faire un tour à la x^® batterie. ^^ )) Accepté. La x"^® batterie qui s'était installée gentiment, luxueusement même, vient do changer de position. Les pauvres gens ont bien travaillé pendant deux mois pour se faire des gourbis merveilleux : chaises, tables, rien ne manquait... Avant-hier, le Capitaine a dit : « Mes enfants, nous partons ! )) et il a fallu n'emporter que ressentiel, laissant toutes les jolies choses qui ont coûté tant de travail... Enfin, ce travail ne sera pas perdu... Car les hommes des batteries voisines s'abattent comme une nuée de corbeaux sur ces restes précieux. Chacun prend ce qui lui manque, sans fausse honte. Justement, nous avions besoin de rondins pour consolider notre abri. Donc, en campagne!... Nous en avons charrié des rondins ! malgré le rembourrage protecteur, nos pauvres épaules en ont pâti... et je songeais que le Bon

Maître avait porté sa Croix pendant de longs quarts d'heure sur ses épaules toutes meurtries... et II ne s'était pas plaint.

En revenant d'un de nos charrois, nous nous sommes aperçus que Zim était parti !... Qu'est-ce donc que Zim.^ C'est un joli petit chien que nous avons . tronvé errant du côté de la Coopérative ; nous l'avons f appelé, il nous a suivis, nous l'avons gardé, comme nous allons garder les tables, les chaises, les rondins de la x^ batterie. Je commence à être effrayé de l 'immense élasticité de la conscience d'un poilu...

Zim, habitué sans doute à courir les bois, était très volage et nous le soupçonnions de ruminer un plan d'évasion, il était en outre d'une gourmandise ! Aussi l'avions-nous attaché avec un... fil téléphonique.

Zim nous a lâchés... s'enfuyant avec son fil... . Notre table ne lui suffisait pas... Nous pleurions en- ^ core sur l'ingratitude de notre hôte, quand l'adjudant me crie : (( Votre stage téléphonique est achevé et vous allez regagner Ventelay par le ravitaillement!» ^ Zim n'était pas seul à quitter notre délicieux cantonnement ! Ce n'est pas moi qui aurais cassé le fil !... J'étais si bien là, poste intéressant, charmants camarades... Enfin, résignoins-nous !

Mes braves compagnons voulurent pour mon départ organiser un banquet d'adieux... Je ne cite que les (( extras » : Omelette au rhum ! Riz au chocolat f Melon, raisins ! Biscuits avec confitures... Oh ! ces confitures! Nous ouvrions la boîte, mal fermée..; Six guêpes enlisées, les unes s'agitant encore, les autres noyées, les pattes en l'air...

Ce soir donc je pars pour réchelon ! Cela va être la vie monotone de rarrièire... Plus d'obus ! Plus de gaz! Plus d O'bserYatoire... La vie plate!... Enfin! que la sainte volonté du Bon Dieu s'accomplisse î

Merci, petite maman, de ta lettre et de ton envoi. J'ai régalé mes amis avec tes biscuits. Et les œufs et le beurre ! En ce moment, ô gourmandise effrénée, je croque de votre chocolat !!! Entraînement douteux au jeûne dominicain !...

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