CHAPITRE XIV
Vendredi, 9 août
Heures de joie, heures de peine Passent rapides.. ..
Il y a quinze jours nous vivions ensemble notre (( dernier )) jour de réunion, j'aurais pu ne partir que le lendemain, vous rappelez-vous? J'ai bien fait, n'est-ce pas, c'était le devoir... Disons vite que cela fait quinze jours de passés et que le beau jour du revoir se rapproche d'autant... Dieu est tellement bon pour nous que je me suis promis de ne plus Lui demander, pour moi, aucune joie... mais de profiter de toutes celles qu'il m'enverra et vous savez comme II me gâte... Je ne veux plus rien hâter... si jamais mes pauvres prières ont pu hâter la réalisation des volontés divines !
Calme absolu ici... Au Nord, la canonnade continue, moins intensive. Le lieutenant est parti ce matin en reconnaissance... peut-être monteronsnous en position demain .^î^.î^ Dans tous les cas nous aurons à changer nos écussons, notre groupe devient le 3^ du 33o. Cela ne changera rien à notre vie, mais on s'est aperçu qu'il y avait déjà un i^"* groupe
FRONTS DE l' AISNE ET DE CHAMPAGNE l^O^
du même régiment... Mystère et... administration
Santé parfaite. Gaîté intime profonde. Baromètre^ physique et moral = Très, très beau... Hier le lieutenant Paturel, raspirant Bernard et moi, no'us avons fait seller nos chevaux et fait une délicieuse promenade dans les environs. Mon cheval est une bête charmante.
Si vous la voyiez, ma Rosette, avec sa jolie robe bai, ses pieds fins, sa longue queue, sa physionomie gamine, enjouée et... paisible à la fois..., sur son corps délicat et nerveux admirez le harnachement distingué... et le cavalier donc'! Sommes-nous assez gracieux Rosette et son dompteur !!!
En revenant à la batterie nous avons aperçu, assis dans le fossé de la route, un nègre superbe, avec un shako fantastique perché sur un pansement d'une blancheur !... Il nous regarde passer avec un rire bon enfant... « Et bien, dit le lieutenant avec un geste de la main, y a hon? » — « Y a bon... et, y a pas bon » répond-il, en montrant toutes ses dents, en un rire épanoui. J'ai trouvé la réponse superbe. Il y a donc des Normands d'Afrique .^.. Y a bon... oui !... les Boches reculent et on peut parler d'une seconde victoire de la Marne ! mais, pour le pauvre diable qui a tressailli sous les rafales des balles, a vu ses camarades rouler dans les blés avec un grand cri, s'est terré dans un trou d'obus dont il vient d entendre bourdonner les éclats et qui tout-à-coup a senti au front quelque chose de vaguement douloureux, puis a été aveuglé par son sang, oh alors ! y a pas bon !
Et pourtant il riait, le nègre... Tous nos fantassins
4lO LETTRE d'un BLEUET
sont splendides, ils grognent mais marchent avec une crânerie magnifique... Y a bon I
Savigny-sur-Ardre, iO août.
J'ai choisi comme oraison mentale, le Pater. C'est la prière même du Christ, la prière formulée par Dieu ; l'invocation éternelle du pauvre et du riche, de l'ignorant et du savant, du pécheur et du saint..., la prière collective de l'humanité croyante. C'est r Oraison que le Père écoute avec le plus de complaisance, parce qu'il reconnaît l'Esprit de son Fils, leur commun Esprit.
J'aime à prononcer avec respect et à méditer tout ce qu'ont dit ou écrit ceux que je vénère (Pater meus ibi nominatus est sîngnlariter) et pourtant hélas, le Pater est trop souvent pour moi prière routinière que je marmotte du bout des lèvres et où mes facultés restent passives. Ma première résolution doit donc être : a Le Pater dit toujours avec vénération, tête inclinée, V esprit inspirant les lèvres et le cœur animant Vesprit. ))
Que la Paix débordante du Christ se répande sur vos âmes dans une sainte joie, tous mes chers aimés... Je veux votre bonheur pour lequel je travaille. Mes pensées, mes actions (je ne peux pas dire mes peines, je n'en ai point I) de la journée, chacune des respirations de ma nuit veulent s'unir à votre vie. Ah ! si elles pouvaient en augmenter les joies ! Vive Jésus [ Vive sa joie !
FRONTS DE l'aISNE ET DE CHAMPAGNE 4ll
Je Youdrais vous envoyer une manifestation de mon allégresse... et bien je demanderai à des fleurs, qui me sont très chères, le soin de vous la présenter... lies quelques fleurs que je vous envoie ne sont pas fraîches cueillies, mais le souvenir de celle qui me les a offertes et la mission dont je les charge kur rendra toute leur grâce intime de fleurs des champs... Notre petite Sœur Marie vous contera leur histoire...
Communiqué du 9 au lo : Baro = Superbe...
Hier à 7 heures du soir, nous avons quitté notre emplacement du bois de Lagery pour nous reporter à sept kilomètres au N.-E. à Savigny-sur- Ardre. Position exquise ; petit bois de chênes, de sapins, de peupliers, d'acacias... Soyez tranquilles. Aucun danger.
Savigny^ H août.
Ici, à Savigny nous occupons les baraquements d'un ancien Etat-Major allemand. Ce sont de véritables petits chalets en bois : nous avons de vraies fenêtres qui s'ouvrent ! des fenêtres avec de vrais carreaux!.., pour nous, les pauvres décivilisés qui vivons dans les bois et sous la tente, c'est un luxe inouï. Plancher, lourde table en chêne, lits en fer décorés de motifs de cuivre, sommiers moelleux, chaises, étagères, porte-manteaux !!! Telle est la chambre où nous avons passé la première nuit. Elle avait cependant un inconvénient terrible : nos pièces n'en sont qu'à dix mètres de distance... Alors, au premier coup, les carreaux voleront en éclats, la toi-
4l2 LETTRE D UN BLEUET
ture se gondolera ou s'envolera et notre charmanto demeure deviendra inhabita.ble.
Aussi, hier, avons-nous été porter nos pénates plus bas... Nous avons trouvé de nouveaux chalets mieux aménagés et plus vastes que le premier, et délicieusement nichés dans le feuillage. Nous en avons réquisitionné trois d'un coup... L'un nous sert de salle à manger^ de P. C, de salle d'étude; un autre nous sert de chambre à coucher, un troisième de cuisine... Confort royal ! et avec cela : tranquillité absolue . . .
Ci-joint la pancarte que les boches avaient placée à la porte : fur Offiziere... J'te crois! mais pour officiers français... Vive la France !
12 août
Il est 9 heures. Ce matin, Messe, Communion î Ma demi-heure d'oraison. Matines. Laudes... Nous voici à poste fixe... pour combien de temps? Profitons-en.
En ce moment je suis assis dans notre P. C. Mes camarades dorment consciencieusement, après la fatigue de la nuit... J'aime beaucoup ces instants où je suis seul avec vous... Notre P. C. ! Entrez et voyez.
Une jolie baraque de planches large de quatre mètres, longue de huit. Trois fenêtres très larges, quelques vagues restants de carreaux brisés dans le tremblement formidable des (( concentrations » ; trois petites lucarnes microscopiques. Volets pour la nuit.
J'ai orné les parois d'instruments de précision :
FRONTS DE l'aISNE ET DE CHAMPAGNE 4l3
baromètre, thermomètre, alidade déclinatoire, téléphone qui donnent à notre P. C. un petit air savant . Tous ces objets sont solidement fixés, car lorsque nos canons, ceux de i55, ou bien TA. L. G. P. (artillerie lourde grande puissance, que d'aucuns traduisent : Artillerie de luxe pour gens pisitonnés), lorsque ces mastodontes unissent leurs hurlements, notre baraque frémit du haut en bas, et gare aux bibelots ! Le panneau du fond est entièrement occupé par nos plans directeurs, ce qui ajoute un petit air technico-militaire favorable à notre réputation de Corps savant.
Une immense table recouverte de zinc, enlevée à quelqne (( bistro » et sur laquelle nous préparons les tirs. Une autre jolie table recouverte d'un tapis ciré et sur laquelle nous prenons nos repas ; trois chaises ordinaires, un fauteuil Louis XV, une chaise rembourrée genre Louis-Philippe, un fauteuil d'osier... Plaignez-nous donc !
Nos hommes aussi sont enchantés de la position,
12 août 1918,
Mon bom oncle, ma chère tante*.
Que de choses depuis que je vous ai quittés... J'ai un peu passé par toutes les impressions tragiques et comiques de la guerre. Cette vie, déprimante pour celui qui la souffre passivement, est très féconde pour celui qui en tire des leçons. Je ne me lamente pas
* Nous insérons cette lettre, la dernière qu'il ait écrite à ses oncle et tanto et qui résume bien son Idéal dominicain : Dieu, les âmes ».
!llli LETTRE d'un BLEUET
malgré cette existence, si anormale et si étrangère a mon idéal rêvé. Avec la grâce de Dieu, Tune m€ conduit à l'autre, Tune prépare l'autre. Je connaîtrai mieux l'âme humaine après avoir vécu de longs mois au milieu de tous ces hommes, après avoir partagé leurs souffrances, et entendu quelquefois leurs confidences.
Je pourrai mieux apprécier les passions, mieux discerner les états d'âme pour les avoir étudiés de tout près et tout à loisir. Je saurai bien ce qu'est la mort après avoir frôlé tant de cadavres. Je désirerai plus encore la vie ardente du Christ après avoir été privé de son secours sacramentel pendant de longues semaines ; et c'est pourquoi je bénis Dieu de m 'avoir mis là où je suis avant de m 'envoyer au service direct des âmes...
13 août
Aujourd'hui je vais vous faire connaître le reste de notre domaine...
La cuisine placée à quelques mètres de notre P. C, est une simple baraque fermée de trois côtés seulement. Nos deux cuisiniers y couchent ; vous y verre; notre petit fourneau qui chante tout doucettement] en faisant ronronner tout bas une casserole myst^ rieuse, où se cachera jusqu'à midi le génie de notrj maître-coq. Une table grassouilleuse, où s'étaler* nos richesses culinaires, plutôt modestes, et dessous notre fameuse cave ambulante, où dort, bien emmî| touflée dans un paillasson et à moitié cachée par des papiers ro^uges et bleus, une bouteille de Champagne, une, la dernière !
FRONTS DE l' AISNE ET DE CHAMPAGNE 4l&
Mais allons plus loin, suivons ce petit sentier sous les arbres. Voici notre cabinet de toilette en plein air... Notre ordonnance, Chobeau a fixé à un chêne une immense glace que j'ai trouvée dans une cagna, avec une superbe table de toilette en marbre, une large cuvette et deux brocs en porcelaine (volés où par les Boches?), tout a été transporté sous la glace... Non loin, notre chambre à coucher, dans le même genre que notre P. C. mais plus petite, plus intime^ plus accueillante avec son parquet, ses trois lits des plus confortables, et leurs oreillers fabriqués ptir l'ingénieux Chobeau avec les plumes d'un édredon trouvé dans le bois; descentes de lit, tables... diverses, chaises, immense guéridon massif en acajou, etc.
Nous sommes confortablement, luxueusement installés, grâce aux rapines des Offiziere.., De plus, une tranchée souterraine solidement couverte nous met à l'abri de tout bombardement ; elle nous a été d'ailleurs jusqu'ici inutile... Soyez donc aussi tranquilles là-bas que nous le sommes ici.
Rien de nouveau ; beaucoup de sympathie de la .part de mes compagnons. Nous formons un très amical trio... Et puis, ma Communion tous, tous les jours à 6 heures !
Voudriez-Yous, sans que cela presse .pourtant, . m 'envoyer une Algèbre avec logarithmes, une trigonométrie... puis la messe en latin, prières du 1 prêtre... Toujours merci.
Bonne fête pour le i5 à ma bien aimée Sœur Marie... Je viens de me recueillir et de te confier à notre si bonne Mère du Ciel, je lui remets tes
4l6 LETTRE d'un BLEUET
intentions et je lui demande de marquer ce jour-là par une grande joie religieuse ou... apostolique.
Savigny, iU août.
Après avoir répondu deux Messes à réglise de Savigny, je me suis dirigé vers l'infirmerie pour savoir ce que devenait le bon P. de Condé. Depuis cinq jours je ne l'avais pas vu... Je le trouvai étendu sur un paillasson, l'œil abattu, les joues creuses, très pâli. (( J'ai été malade, me dit-il, je supporte difficilement cette guerre de mouvement » (le pauvre Père, pour donner du courage aux servants, fait les étapes à pied, tandis que moi je suis tranquillement sur mon cheval, tout honteux de n'être jamais fatigué).
« Et demain l'Assomption ! j'aurais voulu préparer mes grands enfants... Je vais tâcher d'aller les voir quand même... Au moment où j'aurais tant besoin de mes forces, au moment où il serait si bon de se dépenser au service de Dieu... je ne puis rien... je suis épuisé avant d'avoir rien fait !... Le Bon Dieu me refuse la santé... Que sa volonté soit faite ! ))
Hé non ! mon bon Père, ne vous désolez pas ainsi ! Lorsque vous êtes allongé sur votre pauvre paillasse dans votre cave humide, lorsque vous vous sentez trop faible pour même dire au Bon Dieu que vous l'aimez... ne gémissez pas ! Sachez que votre faiblesse est splendidement forte auprès du Christ, et que votre fatigue intense est un apostolat radieux... Ibi oratîo pro cujus fecunda est lassîtudo...
FRONTS DE l' AISNE ET DE CHAMPAGNE 4l7
Ce pauvre Père, il « s'en fait terriblement » pour ses grands enfants. Cette nuit les Boches ont été assez agités : obus, bombes ont été semés sur notre secteur toute la nuit. Des avions volant très bas mitrailkint les routes. Notre batterie n'a encore rien reçu...* J'ai, moi, vaguement entendu la pétarade gigantesque comme dans un rêve, mais... j'ai admirablement bien dormi. Lorsque j'ai avoué, ce matin que j'étais parfaitement reposé, on s'est récrié, me disant que je n'avais vraiment aucun mérite à faire la guerre avec des dispositions soporifiques aussi puissantes.
Barom. physique et moral = Superbe !... Toujours le plus heureux des hommes en Dieu, en vous et... par la victoire !
Savigny, i5 août, Assomption I
Lecture ce matin qui m'a fait grand bien, c'est une révélation de sainte Gertrude qui affermira encore notre confiance dans la Sainte Vierge.
La Vierge apparaît à la Sainte et lui dit ces paloles infiniment douces et rassurantes : a On ne d^it pas appeler mon très doux Jésus mon Fils uniqte mais bien mon premier né... Je l'ai conçu le, premier dans mon sein, mais après Lui ou plutôt par Lui je vous ai tous conçus pour être ses frères et pour être mes enfants, en vous adoptant dans les entrailles de ma charité maternelle. »
*T1 écrivait c^ même jour, coinMentiellement à son père, que sa oatterie avait eu une dizaine de blessés... Oh ! pas gravemeit, ajoutait-Il...
4l8 LETTRE d'un BLEUET
Journée du 1 4 et nuit du 1 4 au 1 5 assez calme. A une heure du matin noois avons été réveillés par le téléphone : a Tirez en vitesse 25 coups sur X... )) Pendant que le lieutenant préparait le tir avec Bernard, je me suis rendu aux pièces pour encourager nos ipoilus déjà fatigués par des tirs de nuit très fréquents.
A 2 heures tout le monde retournait se coucher.. • J'ai communié à la messe de 7 heures et j'ai eu la joie de retourner à la messe de 9 heures, messe avec accompagnement de musique discrète et fort distinguée, dirigée par le vaillant P. de Condé qui surmontait sa fatigue. J'ai eu le grand plaisir d'avoir à mes côtés mon cher Bernard avec qui j'ai eu hier une longue causerie religieuse, causerie qui lui a, je l'espère, fait du bien, je le demande à Dieu de tout cœur.
Ce soir à 7 heures nous quittons notre chère position. Nous arriverons à Marfaux (S.-E. de Savigny) vers II heures et nous en repartirons fort probablement vers 6 heures du matin, pour Epernay.
Là nous embarquerons dans un train pour une destination absolument inconnue. Soyez confiants 4 tranquilles. Je suis content, toujours joyeux, et ^i bien à notre i"^ batterie. /
Remerciez la Sainte Vierge avec moi, c'est aujourd'hui le i5 août, jour de fête et aussi troisième anniversaire de mon absolue certitude dps ma vocation dominicaine
Je vous demande pardon de ma sécheresse é^xstolaire... le seul fait de penser que nous démarrons dans quelques heures me paralyse l'esprit ! et peur-
FRONTS DE l'aISNE ET DE CHAMPAGNE 41^
tant quel splendide tableau il y aurait à essayer sur la Communion du i5 août aux Armées... Mais non ! je ne me sens capable de rien dire, je ne puis vous répéter qu'une seule chose :
(( Je vous aime! je vous aime! je vous aim^e!,.. Je m'offre au Christ pour vous avec toute mon AME ET TOUT MON CORPS... Je demande à la Vierge de vous remercier de toutes vos bontés à mon égard, de vous bénir, et de vous envoyer lumière, paix,