‹ Lettres d'un bleuetChapitre 4 sur 26 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

Ventehy^ 24 août.

Regina angelorum 1.., J'aime à vous donner ce titre, bonne Mère. Il célèbre votre pureté, il chante votre gloire... J'aime à me représenteti votre montée au ciel, au milieu des anges...

Et puis c'est aux pieds de la jolie statue de Notre- Dame des x\nges que ma chère petite Sœur Madeleine a prié..., a pleuré..., a été réconfortée tant de fois... C'est là aussi qu'elle reçoit, ô Mare, votre Fils chaque matin...

— Me voici à T échelon ! Je n'aurai plus, je le crains bien, que peu de temps pour vous écrire : mille besognes ennuyeuses... Je ne pourra que vous jeter en abrégé ma pensée et mon affecticn.

En deux mots je termine le récit de non départ pour ce malencontreux échelon.

Le soir venu, je finis de préparer mon )etit ballot et j'attends... Bientôt, sur la route on ntend les soubresauts d'une voiture... le Tavitillement ! L'énorme bâche se soulève et mon ami Ciarles apparaît rose (ça, c'est de la littérature ca il faisait nuit noire) et souriant {idem). Echange daffectueuses paroles... a L... ! » C'est le Capitaini qui Tinterpellc ainsi et ajoute : « J'ai besoin d'ommes à

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réchelon, vous y retournerez avec votre camarade!))... Air piteux de mon pauvre ami Charles qui arrivait enchanté à la petrspective des aventures aux premières lignes...

Enfin, on charge le charriot : bonne poignée de main à ceux qui m'ont fait si bon accueil et m'ont été si aimables compagnons. La bâche retombe, nous nous allongeons sur nos sacs..., la voiture démarre doucement, puis pirend de la vitesse, bondit sur les monticules de boue séchéie, retombe dans les ornières ; nous sommes jetés l'un sur l'autre ; des tonneaux vides dansent, puis s'écroulent sur nous... Eclats de rire !

Après une heure et demie de cahots et de secousses, pendant laquelle Charles me raconte ce qu'est l'échelon, nous arrivons à Ventelay. L'auto s'arrête, on débarque, on se charge du sac, et, d'un pas lourd, nous montons le coteau troué de petits abris souterrains... « Mon cher, tu logeras chez nous, P... et moi. )) J'accepte de grand cœur. Charles s'arrête : (( Tiens ! c'est là ! )) J'aperçois un trou dans la terre, on se glisse, on s'accroupit, on entre à quatire pattes par une petite porte. Jet de lampe électrique... L'abri à 3 mètres de long, i m. 25 de large. Une grosse poutrelle en fer soutient la toiture formée de rondins. Quelques étagères ; des sacs tout bedonnants qui rétrécissent encore le passage ; dans le fond, de la paille. P... écrasé de sommeil dort dans un coin. Nous déposons nos sacs les uns sur les autres, ett nous nous laissons à notre toiur tomber dans la paille fraîche. Bonsoir, mon Jésus! Bonsoir, mes aimés!... L'âme quitte les

plaines champenoises, gagne bien vite le pays normand et iretrouve les autres âmes si chères...

Merci à Dieu d'avoir ramené Charles avec moi, à l'échelon. Mais pour lui je regrette ce retour, enfin ! il Ya me piloter ; il a déjà l'habitude de cette vie là.

J'ai deux chevaux, très placides mais lourdauds ; je les panse, ainsi qu'un autre en supplément, et cela, matin et soir. Tous les jours je vais aller porter le rapport au poste de Commandement, au P. C, c'est-à-dire à la i3® batterie. Souvent des corvées de nuit... Oh ! mon cher observatoire !...

25 août.

Me voilà contraint, à présent, à vous écrire au galop quelques pauvres lignes où je mettrai tout mon cœur. Les journées, à l'échelon, sont réellement surchargées de besogne... Peut-être le dimanche pourrai-je causer plus longuement avec vous...

Je vous ai parlé de notre trou-abri et j'ai oublié trois choses capitales... Ne a^ous imaginez pas que notre cagna soit un repaire obscur. Une jolie petite fenêtre creusée dans une sorte de puits nous donne lumière et joie ; puis, tout près de la fenêtre, une sorte de cavité abrite... mais vous ne devinerez jamais... voici : quelques petites branchettes forment perchoirs, deux boîtes à sardines font de confortables mangeoires..., et deux colombes sam^ages beiges avec des reflets mauves, habitent ce réduit. Très tristes, elles regardent à travers un grillage,] battent des ailes, clignent de l'œil... et dorment.

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mais ne roucoulent pas... C'est Charles qui voiyant les deux pauvres oiseaux entre les mains d'un soldat, dans une gare près de Troyes, les a achetées... Qu'en feira-t-il? Il n'en sait rien. Elles sont jolies et voilà tout. Matin et soir on voit 1 ami Charles, errant, courbé dans les champs, ou dégringolant le coteau en quête de quelque provende pour ses tourterelles...

S'il y a d'élégants oiseaux dans notre cagna pour nous tenir compagnie, il y a aussi d'autres animaux qui, eux, à notre grande irritation et à notre grand dégoût nous imposent leur présenco : des rats ! On les entend ronger les bois au-dessus de nos têtes sous la tôle gondolée. Hier, en mo levant, j'en ai fait tomber un qui faisait sa toilette sur mon sac. Pendant le jour, on les voit courir dans le voisinage de notre maison souteTraine. ..

Dimanche^ 26 août.

Encore une grande date pour nous, mon Jésus ! Il y a un an mes deux chères petites sœurs prenaient l'habit des Filles de- la Charité; elles se vouaient entièrement à votre service en se donnant au service des pauvres... « Ce que vous faîtes au plus petit des miens, c'est à moi-même que v-ous le faites... )) Grande cornette, lourde robe bleue sur lequel bat le rosaire à gros grains... Aiir d'au-delà, plein de paix, très grave... et très enjoué pourtant...

Précisément, aujourd'hui dimanche! Comme j'aurais voulu communier en union avec ces chères petites amies !... Je suis iresté à jeun pour vous recevoir, ô Jésus, à la messe des échelons à lo h. 3o,

j'espérais en même temps faire un peu de bien par mon acte public... donner un bon exemple... Il n'y avait pas d'hostie consacrée !... J'ai couru à l'église de Ventelay. Pas de prêtre ! lampe du sanctuaire éteinte !... J'ai pleuré deYant yous, car j'avais faim de Vous... et puis, j'aurais voulu, dans l'union intime avec Vous, vous parler de mes aimés... Et Vous ne l'avez pas permis... Alors, je suis parti, très triste... et j'ai offert mon gros sacrifice pour deux petites cornettes très aimées et très vénérées...

Il fait nuit... Il est ii heures. J'ai pris la garde d'écurie de lo à 12 et demain matin je la prendrai de 4 à 6... Un ciel d'hiver avec de gros nuages effilochés par le vent, ourlés d'un mince filet d'argent.., La lune apparaît, jette une lumière pâlotte, puis disparaît et les nuages passent devant elle comme d'immenses ombres chinoises.

Et je suis là, assis sur une botte de foin toute humide de rosée, bien au chaud dans mon manteau, sabots aux pieds, calot rabattu sur les oreilles... Je regarde, j'écoute, je griffonne mes impressions, éclairé par ma lampe électrique...

La lourde brise frait frissonner et chanter les peupliers de la vallée... On dirait la mer, très loin...

L'horloge de l'église sonne lentement, mélancoliquement...; sa petite voix chevrotante vient d'être couverte par le sifflet d'un train... oh ! ces vilains tirains qui donnent le cafard et font rêver aux trop lointains retours...

De temps en temps je fais une ronde ;... à droite, le hangar où sont alignés les chevaux : on entend leurs mâchoires qui broient lentement quelque

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chose... le grincement d'une chaîne...; tout cela scandé par le choc sourd de leur sabot contre la teirre humide...

27 août

Tu Flos liliis albior,

Angelorum tu Regina^

Humiles preces exaudi,

Conversorum rejuigium.

Oh ! comme j'aime les convertis et comme vous les aimez Yous-même, ô Marie ! Je parle de ces âmes qui ne yous connaissaient pas, Yotre divin Fils et Yous, qui ont péché parce qu'elles ne savment pas, mais, dès que votre grâce a commencé de les illuminer, se sont jetés à vos pieds humiles et ont mis toute la fougue de leur nature ardente à faire le bien...

Comme vous devez, ô Mère si bonne, si infiniment douce, ouvrir tout grands vos bras au converti humilié au jour lumineux de son retour...

— Voulez -vous savoir l'emploi de mon temps .^^ A 5 heures 3o, réveil... Je cours à réglise et j'attends que le Bon Dieu m'envoie un prêtre pour me donner la Communion... Trop rapide action de grâces, puis je rentre au galop. (( Jus )). Appel à 6 heures i5. Ensuite pansage de trois chevaux jusqu'à lo heures. A lo heures, je selle l'un d'eux et je les conduis tous les trois à l'abreuvoir distant de huit cents mètres du cantonnement. Retour tranquille, puis distribution de l'avoine, du foin. An heures notre grand déjeuner, à nous. A i heure i5 appel. Nou-

Yelle séance de pansage. A 4 Iiemres, abreuvoir. A 5 heures, la soupe.

A 5 heures oo, je selle mon meilleur canasson pour porter le rapport à la 1 3, ou bien à 7 h. 3o j'attelle à deux chevaux pour la corvée de nuit. Journée bien occupée n'est-ce pas, et combien peu intéressante ! Avec cela, revue d'armes une fois par mois, revue de harnachement une fois par semaine, ordinairement le samedi. Oh ! cette revue de harnachement ! quelle sotte et fatigante besogne ! astiquer les fers, laver, gratter, graisser les cuirs... Et puis, est-ce pour nous faire bientôt passer brigadiers, Charles et moi, les corvées de nuit sont pour nous continuelles.

Hier j'ai eu le filon,.. Nous avons ici de bons gros dadas très pacifiques, pourtant l'un d'eux, agacé sans doute de voir que j'attachais un de ses confrères trop près de lui, m'a gratifié d'un... tout petit coup de pied à la jambe, si léger que cela ne m'a pas fait grand mal... Sur l'ordre du logis j'ai été à l'infirmerie où j'ai récolté deux jours de repos... J'en avais bien grand besoin de ce repos ! Le pansage des chevaux presque toute la journée me fatiguait vraiment... Je vais pouvoir dormir largement et, surtout, vous écrire plus longuement.

2S août.

Je viens de passer ma matinée de repos à mettre de l'ordre dans notre cagna... Beaucoup de choses I et si peu de place. J'ai planté des clous, tendu des cordes, tout est pendu : notre souterrain est plus

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habitable, mais nous sommes nombreux..., des rats (ce sont les hôtes encore les moins gênants...) des cancrelats, qui font des parties folles dans la paille où nous couchons; et puis... les hideux totos Ht Notre abri est devenu (( ïa Villa des totos ». Envoyezmoi bien vite de la poudre de pyrèthre ou le plus infaillible des insecticides qui se puisse itrouveir... Notre détresse est pressante... Où sont les parties de natation ou les bonnes séances de grande toilette dans le canal? Ici, un pauvre petit ruisselet, dans le fond du vallon où nous avons peine à nous laver les mains... Séance de douche tous les huit jours. . C'est peu.

Hier j'avais perdu mon chapeleit, celui de Sœur Madeleine. Heureusement un brave poilu me l'a rapporté. Je lui ai donné, faute de monnaie... une médaille miraculeuse ! il aurait mieux aimé un litre de pinard. H a, un peu piteux mais faisant bonne contenance, glissé sa médaille dans son porte -monnaie. La bonne Vierge la changera-t-elle en une jolie pièce de vingt sous .^^ .^^ .^^

29 août.

n y a un an nous étions bien impatients de recevoir la dépêche nous renseignant sur le premier poste de nos deux petites bonnes Sœurs. Elles venaient de déployer leurs ailes toutes grandes et allaient, ce jour-là, prendre leur essor... 0 Vierge ! soyez bénie, vous avez été une mère très bonne qui a d'infinies •délicatesses pour encourager ses enfants.

— Avant-hier, j'étais dans le « hourrin )) jusqu'aux

(( coups )), aujourd'hui j'en ai par-dessus la tête. J'ai repris mon rude service; je viens de jeter de côté brosse et étrille, de prendre mon crayon, et je vous écris assis sur une botte de fourrage entre mes deux bonnes bêtes. Tout m'invite à vous parler (( bourrin ». Allons-y. Je vais vous présenter mes chevaux (style normal) : Mon porteur, n^ 1128, roux avec des pattes noires (en langage de cheval, c'est im cheval bai !) C'est un gros dada très doux, avec de grands yeux tristes... Très grande bonne volonté... mais il faut le voir, pataud, lourdaud, voulant faire le beau cheval de selle et levant les pattes tant qu'il peut, la tête haute, les naseaux ouverts !... Ultra camique !

Mon sous-verge, un gros patapouf jaune ! avec d énormes pieds blancs (alezan balzane). Cheval amaigri, côtes saillantes... Un tas de manières pour se laisser étriller ! Le premier jour, j'avais fait mon (métier de (( liaison » sur mon porteur, mais il était tellement drôle avec ses essais de pur sang que les poilus se retournaient en riant, à notre passage. Très froissé, pensez ! un cavalier de ma trempe ! j 'ai choisi un troisième numéro, un joli cheval de seUe qui appartenait à un brigadier, à Jac..., vous vous rappelez, icelui qui m'a fait faire mon premier tour de piste dans la coiur du quartier du Vieil Arsenal? Beau canasson qui allonge bien, très docile, pas peureux, mais s'essoufle vite, il corne !

Présentations faites, je reprends ma brosse, mon étrille... et maintenant avalons bravement la poussière.

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30 août.

Sis démens peccatorihus, Tu, Cœli Rosa mystica I Gementes ad te clamainus !

Tu Cœli rosa mystica ! Oh ! la jolie j)ensée : parfum, grâce, couleur s'harmonisent pour faire de ia rose, la Reine des fleurs ! Tous ces attributs de la rose sont vôttres, ô Marie, dedi suavitatem odoris.,. Quasi myrrha electa... Florens ut rosa...

Et vous êtes si belle que Dieu vous a établie reine de son jardin spirituel... reine des roses blanches qui forment la tiroupe dos vierges... reine des roses pourpres qui forment la phalange des martyrs...

— Montez la route principale de Ventelay. mes tant aimés, longez le cimetière, tournez à gauche et grimpez le eôteau à droite, c'est là que vous me trouverez.

Je Youdrais aujourd'hui vous présenter V échelon , et vous en faire les honneurs. Imaginez-vous un large ">allon ; sur l'un des flancs, des champs blonds avec ça et là des tas de gerbes dorées, puis des haies formées de peupliers immenses qui chantent comme 7; ne cascade lointaine... Dans le bas un ruisselet qui glougloute invisible dans les hautes herbes, puis, c'est le plateau dénudé qui commence tout zébré d'ornières.

Un immense hangar avec des chevaux alignés, puis des piquets avec des cordes détendues... Quelques chevaux isolés broutent mélancoliquement l'herbe rare et jaunie... D'autres petits hangars dont les

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toitures en carton goudronné ont été déchiquetées par la tempête : là, pendent et s'allongent avec lassitude des harnais éclaboussés de boue. Un peu partout, des tentes, des trous dans le sol, auprès desquels des objets laissés en désordre font pressentir qu'ils sont habités... Plus loin dans un bouquet d'arbres, un grand feu, la forge... Là haut sur le coteau, une longue file de maisonnettes, toutes petites, mais a^ec des recherches de coquetteries : les sous-officiers ! les adjudants !!! L'un d'eux s'est fait construire une sorte de pagode, et, sur les papiers huilés formant le vitrage des fenêtres, sont appliquées des petites Japonaises en carton !... Un écriteau, Avenue des Huiles ! Un peu plus loin encore le bureau où se fabriquera ma permission, ma perm'! Tout à côté, la boîte aux lettres ! Oh ! je voudrais tant m'y glisser. . .

Dans le bas, des rails minuscules sur lesquels passe deux ou trois fois par jour un petit train cocasse, sifflant, soufflant, faisant un bruit de ferraille; traîné par une petite ilocomotive à deux cheminées, avant et arrière.

Continuons... Un joli bois de sapins avec des fûts tout droits, rouges et mauves. Nous débouchons sur le haut du plateau : une jolie cagna en bois avec de larges baies ; c'est l'infirmerie... Je vous présente l'abbé de Ch... et Marc en train de faire... prosaïquement la cuisine.

Maintenant, retournez-vous. La vue est splendide!... Au-dessus de V échelon dont on voit les chariots et les voitures, qui, d'ici, ressemblent à de minuscules jouets, au-dessus des bois sombres et du village, se

déroulent de plus lointains coteaux 'aux flancs couverts de moissons et de forêts, de campements et de villages, là-bas, très loin... et se perdent dans la brume bleutée... Puis, voyez-vous ce long trait jaune qui coupe les champs et sur lequel se déplace un point noir, c'est une route... ah ! cetJte route! elle me donne le cafard...

31 août.

Stella fulgens matutîna ! L'humanité vous attend dans robscurité, dans le malaise d'un vague espoir ... Le ciel se déchire et une étoile inconnue apparaît toute belle, toute pure... Ave Stella /... Marie vient au monde... Elle jette sa lumière tranquille et douce, comme l'étoile au fond des cieux...

Jésus naît, Jésus grandit, Jésus agit, Jésus meurt..., et Marie reste encore ici-bas. Elle semble une pauvre étoile qui palpite et veut jeter un dernier éclat avant de mourir... Va-t-elle disparaître .î^...

A l'aurore de la journée éternelle, quelle est donc cette spîendide étoile, Stella fulgens matutina?.. C'est Marie ! Sa clarté est rayonnante, mais infiniment douce, apaisante infiniment... Oh ! cette p-aix qui tombe des étoiles !... Oh ! Regîna paois ! épanchez votre paix dans le cœur de ceux que j'aime; de ceux qui se comprennent et qui a s'aiment chaque jour plus qu'hier et bien moins que demain », cette paix qui s'obtient par la générosité et le sacrifice, unis à vos prières ô Marie !

— Il est 8 heures 20, je suis entre mes deux iDour-

rîns et j'astique... et mon âme tout à coup s'envole. o«i

5o LETTRES d'uN BLEUET

puis, après ce rêye de ma méditation, s'en va... làbas... là-bas... Je vous vois très pieux, très hauts vous approcher de la sainte Table ; vous vous agenouillez, le prêtre apporte le Ciboire plein de vie, et vous puisez... et nous nous retrouvons dans le Cœur du Maître... Oh! l'instant très doux... Adorons!... Taisons-nous... Aimons-Le... Aimons-nous !

— Maintenant A^oici ma vie par le menu.

Je me réveille... Jet de lumière électrique sur ma montre qui pend au-dessus de ma tête... 4 heures 1 Encore i heure i5 de bon sommeil pour moi, mais, elles, mes petites Sœurs de Saint -Vincent, commencent leur rude journée... C'est dur de se lever à Il heures ! Allons, bonjour et bon courage ! Sainte Vierge, aidez-les, les pauvrettes, et moi, réveillezmoi à 5 heures i5... Je me replonge dans le chaud...

J'ouvre les yeux... Il fait jour... Tiens ! juste 5 heures i5... Mes deux compagnons, ronflent doucement... Piroblème difficile : ne pas les réveiller... J'ai juste la largeur de ma litière, o mètre 5o et je suis obligé de m 'habiller courbé, plié* en deux... Je roule ma toile de tente qui me sert d' isolateur contre les incursions que vous saA^ez, puis mes deux couvertures, mon sac à avoine. J'enfile ma veste, je chausse mes godillots et je dévale le coteau en finissant de m'habiller... Je cours, je vole, je saute les petits ruisseaux, je longe rabreuvoir de la i3, le lavoir... une ruelle... la route principale... Je traverse le cimetière, toujours courant... Me voici dans l'église, je salue le Maître... je frappe à la Sacristie..., moment inquiétant... On me répond ! (( M'sieu TAbbé, voulez-vous me donner « ma )) communion tout de

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suite! » — a Oui, mon petit ami. »... Je m'agenouille... Le pTêtre monte à l'autel... Oh ! l'instant lumineux... .et, c'est FenftreYue divine... puis Ja prière ponr tous... 7 minutes d'action de gTaces. . Le temps presse... Je sors et je finis mon adoration, mes remerciements en cours de route

Il est 10 heures. Le logis est absent... Je fausse compagnie à mes bourrins, je grimpe sur le plateau. Là, je ne vois plus les écuries, je ne sens plus l'odeur du fumier... Y a bon! Laissons-nous tomber dans l'herbe, au pied d'un prunier... Ah ! je respire... Mon carneit ! Je l'ouvre... Vos lettres ! Vos chères lettres !...

i^"" septembre.

Porta Cœli ! Spes tenera !

Les (( cornettes )) ont toujours leurs poches bourrées de médailles, et surtout le cœur plein de confiance en Marie : un enfant vient à elles, elles l'ornent d'une médaille de la Vierge qui le conservera pur..., une âme découragée, elles la consolent par Marie...; un pécheur, elles le jettent entre les bras de Marie et tâchent de lui faire accepter la médaille miraculeuse... Oui ! la Bonne Mère est réellement la « Porte du Ciel » : elle garde, elle guérit, elle sauve. Pas de cas désespérés pour ceux qui frappent à cette Porte du Ciel. Elle est toute bonne et son Fils lui donne tout pouvoir... 'Confions-nous à elle ! Confionslui surtout l'heure où nous nous retrouverons et

pour toujoiurs ! Mortis Inora nos tecum suscipe. Amen,

— Je suis de garde d'écurie de lo à 12 et de 4 à 6.

Samedi ! oli, le jour terrible ! revue de harnachement !

Je m'ingénie à donner le coup de brosse qui fera paraître mes harnais admirablement soignés... Ah ! il y a de ces nids de poussière !..., et, il paraît que le lieutenant... Le voilà !... Coup d'œil jeté en passant,... il ne dit rien... je suis sauvé... Non ! il fait demi-tour, examine scrupuleusemnt les harnais voisins... J'écoute ses questions... « Comment trouvezvous le vôtre, X....^ Le voisin attend le verdict : Très bien. Bien. Médiocre. Mal !... A présent, c'est mon tour : examen détaillé... Anxiété... (c Tiens I au dépôt on vous a donc appris à Téparer vos fers avec de la corde? » — (( Mon lieutenant, la chaînette est brisée, je compte la faire réparer. » — (( Quand. ^ » — (( Après-demain, mon lieutenant. » — (( Pourquoi pas demain .^^ » — « Parce que... c'est dimanche et que... )) — (( Et que....^ )) — « On se repose... )) Les hommes rient, le lieutenant irit, moi aussi... et j'ai gagné mon repos...

Vous le voyez la vie à l'échelon est très rude et pas intéressante... Plus une minute à moi dans la journée... Je me rattrape le matin comme vous voyez... Ah ! l'échelon !...

Heureusement le lieutenant Godirin est charmant pour moi ; il m'a dit : « Vous êtes envoyé par le Colonel comme pouvant faire un aspirant. Je vais demander au Commandant de vous donner un poste où vous serez plus libre pour travailler Fontaine-

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bleau. » ExceilleM lieutennat ! Je n'oublierai jamais sa grande bienveillance...

2 septembre.

Fœderis arca ! — Ecce quant bonum et quam jucundum habitare fraires in unum !

S'il est bon et si doux d'habiter ensemble pour des frères unis mystiquement par le Christ, coimbien il est doux aussi de vivre en unité de pensées et de cœur pour les membres d'une famille unis par les liens naturels, surnaturels parfois... Et moi, je suis loin du nid ! 0 Marie, quand nous réunirez-vous.^ ne fut-ce que quelques jours .^ J'aurais tant besoin de les revoir...

Cinq lettres ! oui, cinq kttres ! Ah ! quelle joie ! je n'ai pu les lire en entier devant les camarades, d'abord je ne les lisais pas bien, et puis... un tas de (( et puis ))... Je n'insiste pas...

Revenons à mon retour hâtif de la messe... Vous me Aboyez gravir le coteau, et, très essouflé, me faire tout petit pour rentrer dans notre terrier... Charles, qui est en train de s'habiller sur son lit, me passe les deux bouteilles, et, au pas de course encore, je vais me ravitailler à la cuisine... L'entonnoir, vite, le robinet grand ouvert... la première bouteille déborde pleine de jus...; c'est parfait. A un autre comptoir on me sert la a gnole )), l 'eau-de-vie, mais avec plus de réserve, heureusement. Je rentre au tlogis ; nous avalons deux quarts... très faiblement gnolés ; le reste est mis de côté pour le père Babu, un vieil auvergnat qui nous appelle ses chéris, qui

aimo à nous rendre service, qui nous aime vraiment aussi... mais qui aime peut-être un peu plus encore... la fameuse gnole^ bougri de bougri, fouchtra !

Le clairon sonne... L'appel ! Je fourre vos lettres dans ma poche pour pouvoir les lire dans quelque problématique moment de liberté..., une feuille de papier pour vous écrire... et, en route vers V Avenue des Huiles.

Les deux logis sont là... On fait un vague appel... a Dis donc, un tel, tu as tous tes hommes? » — « Oui, et toi? » Distribution des corvées, oh ! celle-là^ précise!,.. Et l'on saute sur les pelles, les fourches pour le (( fumier ». Nettoyage des écuries, chargement d'un chariot... et, vite au pansage ! Venez avec moi. J'amène mes chevaux auprès d'une corde où je serai seul, un peu à l'écart et où je puis faire ma prière tout en travaillant... La musette de pansage au côté, l'étrille de la main gauche, le bouchon de la main droite... L'étrille gratte, rélrille soulève de la poussière qui vous entre dans le nez, la bouche, tortillant des bourrelets de poils que vous mâchonnez malgré vous.

A 9 heures Z|5, un logis, X..., arrive avec sa cravache, le pas lourdaud ; il roule de gros yeux, fait une réflexion quelconque qu'il marmotte dans sa formidable moustache ; il crie : (( Bridez pour l'abreuvoir ! » J'accouple mes trois chevaux, les deux miens et celui d'un permissionnaire. Ah ! quand donc confierai-je mes deux canassons à un camarade, pour le même motif? Je bride l'un d'eux... Hop, en selle ! et nous nous mettons tous en bataillô au bas du coteau... Bientôt, nous avons gagné la

grand'route et c'est un long serpent jaune, noir, blanc qui s'allonge et se déroule lentement... Quelquefois, un long frémissement le parcourt, un autocamion trop bruyant, un rouleau trop grinçant...; alors, les OTeilles des chevaux se dressent, les yeux s'écarquillent, fixent le possible danger ; la bête est tendue tout entière, prête à bondir... Si l'une d'elles se cabre légèrement, les autres sont prises de panique... Mais on scie furieusement du bridon, et tout rentre dans l'ordre.

Abreuvoir... Retour... On desselle; on rentre les chevaux... Il faut calmer leur ardeur : ils voient les sacs d'avoine rangés à terre dans le fond du hangar... Ils piaffent, se bousculent, lèvent une tête irritée par l'attente... La musette !... leur gros museau y plonge ; grondement de mâchoires, reniflements, secousses brusques... On leur prépare la paille et, tous ces soins donnés aux bêtes, chacun va chercher sa gamelle, son bidon, la boîte de conserves ou... le pâté (!), s'il y en a...

Après le repas, au milieu de la fumée des pipes... des autres, vite une feuille pour vous écrire mon affection.

A I heure i5, appel et... mêmes occupations que le matin... Pansage. A 3 heures 45, abreuvoir. A 5 heures, soupe.

Après la soupe, je file bien vite au P. G. (poste de commandement) porter le rapport. A bientôt le récit de cette ballade crépusculaire...

Rien de neuf encore au sujet de ce poste promis par le lieutenant. Prière et confiance.

3 septembre.

(( Que faire à l'échelon à moins que Ton ne mange? » Je yiens de faire un bon petit déjeuner ; le pansage ouvire un appétit féroce, à tel point que mon ami Charles et moi nous n'avons pas assez de I kilo 5oo de pain, ration de deux hom^mes, pour 24 heures. Le père Babu, heureusement, nous cède de son pain pour un quart de gnole.,. Ah ! j'allais oublier! voulez-YOUs m 'envoyer du tabac à priser... Ne vous effarouchez pas ! c'est pour lui, toujours le père Babu; ne vous pressez pas d'ailleurs, dans le prochain envoi, un tout petit paquet... il sera aux anges.

A propos d'envoi, je viens de recevoir le dernier vôtre... Surprise exquise : une boîte de madeleines et, auprès de la boîte, un paquet mou, très lourd. Je cherche à deviner pendant que mes doigts déplacent la ficelle et écartent le papier : des crêpes.^.. du beurre.^... Non !... C'est du riz ! Ah ! la délicate pensée ! bonne grande sœur, je te vois devant le fourneau, avec la mouvette en bois, tournant, remuant, car tu veux toi-même fabriquer la surprise. Je t'entends dire tout bas : « Sucrons, A'anillons... C'est pour mon petit, là-bas. » J'en suis tout ému, ma bonne grande ! Après le repas de onze heures nous avons, Charles et moi, goûté le fameux envoi... Charles ravi, moi extasié !... du sucre et de la vanille !

...Samedi, je revenais du P. C. à 22 heures : j'apprends que je suis en outre de garde d'écurie, 22 à 24 et 4 à 7. C'est un peu rude, enfin ! je vais vous écrire et penser à vous... C'est au clair de lune que je vous ai écrit ! comme j'étais bien avec vous !

FRONTS DE l' AISNE ET DE CHAMPAGNE Sy

A 7 heures un brigadier m'envoie de la part du logis à la corvée de pierres, méitier de cantonnier : casser des cailloux, remblayer la route, décharger des voitures... A lo heures, un lieutenant arrive : (( C'est bien vous qui devez passer bientôt brigadier? )) — (( Je ne sais, mon lieutenant. » — a Moi, je le sais... et bien, mon ami, je suis content de vous voir travailler comme vous le faites... plus tard vous saurez comment on commande aux autres... » Il me quitte après ces belles paroles, et je cours me débarbouiller, mettre mes houseaux... Coup de brosse, c'est dimanche (...repos dominical, paraît-il), et je me rends bien vite à la chapelle du groupe... Quelques rondins supportant des tôles, un autel très simple orné de feuillage.

La messe vient de commencer, il était temps ! Allocution intéressante... Communion... Je vous confie, mes aimés, à Jésus, à Marie, à saint Dominique...

Je rentre déjeuner ; je m'assieds ensuite à une petite table que Charles a faite avec une caisse ^e douilles. Je me mets à vous écrire... ma plume commence à courir, toute avide de vous raconter beaucoup, beaucoup de choses... Pan ! on vient me chercher pour la corvée de fourrage ! et moi qui espérais jouir du repos dominical jusqu'à 3 heures 3oI Je ronchonne un brin... mais j'y vais. Deux sacs de 80 kilos, des balles de paille... J'ai porté gaillardement mes fardeaux, sans beaucoup de peine... Je deviendrai im gars solide à ce métier.

Ensuite, abreuvoir, soupe. Départ pour le P. C, à cheval naturellement, et retour à 10 heures du soir... Je re prends pour les finir mes trois lettres en

train., un brigadier arrive : a Tu es de garde d'écu- Tie de 4 à 6. » Je refuse cette fois ; on me colle toutes les coryées !... « Mon vieux, il n'y a personne... tu n'as qu'à te faire porter malade demain ! », et il part.

A 4 heures 20, je me réveille, je m'habille et je cours tout de même au hangar... Sept chevaux se promenaient tranquillement, leur chaîne ballotant entre les jambes, l'un d'eux, le gaillard, broutait l'herbe fraîche là-haut sur le bord du plateau. Je leur fais la chasse... je les rattrape un à un et je les attache. Puis je fais une ronde. Sapristi ! ces maudits canassons ont si bien allongé des pattes, si bien piaffé qu'ils ont entraîné les sacs à avoine placés devant eux et qu'ils sont en train d'en piétiner quelques-uns, tout défoncés, réduisant en chiffons les musettes toutes neuves.

Ce matin j'étais perplexe, fallait-il pour me reposer et rattraper mes heures de sommeil me (( porter malade? ))?... J'ai préféré demander au logis rautorisation de dormir durant la matinée. Il m'a accordé deux heures de sommeil. J'en ai profité pour... aller à la messe, communier et dormir un brin en rentrant. Je ne suis pas fatigué, je vous assure, mais pourtant je ne pense qu'à une seule chose, à ma permission, si lointaine, aux beaux jours de repos près de vous. Pendant neuf jours dire un Je vous salue, Marie, pour que le Maître arrange tout et spécialement... ma perm' ! Je crains de ne partir que le i®^ novembre ! Cette idée de vous revoir commence à me taquiner bien des fois par jour.

FRONTS DE l' AISNE ET DE CHAMPAGNE 59

k septembre.

Hier le temps était magnifique. Aussi, grande activité d'aTiation. Nous étions en train de brosser nos placides bourrins, lorsque le tac-tac d'une mitrailleuse éclate en plein ciel. Nous jetons tous à terre les instrumenits de pansage et nous précipitons sur la crête du coteau, derrière lequel il doit se passer d'intéressantes choses... Nous arrivons trop tard, le moment passionnant a pris fin, mais nous pouvons reconstituer la scène : un avion boche vient d'attaquer une de nos saucisses ; il a raté son coup et s'enfuit poursuivi par un nuage de flocons blancs. L'observât eur, qui prudemment avait quitté le bord, est en train de descendre doucement en parachute .Celui-ci est déployé tout grand ; le soleil rebondit sur son dôme en ime note éclatante, on dirait une énorme méduse qui se laisse flotter à la dérive... Un peu audessous un petit point noir qui se balance en longues oscillations... puis la radieuse méduse disparaît derrière im coteau, tout doucement.

Tout dernièrement j'ai subi une petite épreuve, très réelle pourtant, que je vais vous confier. A l'appel du matin notre logis demande des volontaires pour lancer des liquides enflammés. Je m'avance pour donner mon nom : la monotonie de l'échelon que j'ai tant envie de quitter, et puis ma soif d'aventures ! Mais je me suis rappelé ma promesse : « à moins d'exemple spécial à donner, m'en tenir au devoir )). J'ai pensé à vous, au froc blanc eit j'ai dit : Fiat vcluntas tua ! Quando vocaheris me, îho, Domine, Et je suis parti l'âme songeuse, la tête basse

6o LETTRES d'uN BLEUET

pour retourner à mon pansage. Comme j'aurais voulu dire : « présent, moi ! » Quelle tentation de fuir r échelon !

5 septembre,

Je suis nommé vaguemestre !

6 septembre.

Besogne écrasante... Oh ! cet échelon !

Les premières lignes du front, oui ! mais pas l'échelon ! Pour en sortir, j'ai demandé au Capitaine M... qu'il me renvoie à la position de tir comme téléphoniste... Pas de place vacante. Il veut au contraire me nommer -fonctionnaire brigadier ! Je crains d'être trop jeune pour commander aux vieux poilus qui m'entourent et j'en fais la remarque au Capitaine qui me répond : (^ Vous aurez de l'énergie et tout marchera bien. D'ailleurs, pendant la permission du vaguemestre vous allez remplir ces fonctions. A la première vacance, je vous nommerai fonctionnaire ».

Jetais désolé de ce résultat... Je m'en suis ouvert à ceux qui s'intéressent à moi... C'était une faiblesse que je me reproche... Et la vue des saucisses perdues là-haut dans le ciel bleu (quel contraste dans ces mots-là !) entretient mon rêve d'être téléphoniste...; et puis, voir mes journées absorbées par l'odieux, fatigant et abrutissant pansage m'irrite un peu... Le baromètre moral baisse. Ah ! si j'étais admis à Fontainebleau !

Enfin, jusqu'à présent Dieu m'a toujours conduit

FRONTS DE l'aISNE ET DE CHAMPAGNE 6l

et si bien conduit... Demain peut-être II arrangera tout cela... Cette pensée m'apporte une paix profonde.

7 septembre.

Aujourd'hui mon âmo est allée se promener loin, très loin... au delà de Cherbourg. Elle s'est enfoncée dans les landes de notre Hague pleines d'ajoncs ei; de bruyères et s'est arrêtée dans une très vieille église qui nous est à tous pieusement et familiale ment chère, Biville!... Oh! le pèlerinage annuel d'autrefois !... Que de souvenirs très doux... si doux qu'ils éveillent en nous une mélancolie, car, c'était très bon... et c'est irrévocablement fini... Notre dispersion a commencé.

Il fallait se lever très tôt... Pour faire ouvrir les paupières lourdes de sommeil, il suffisait de nous dire : (( Allons ! Allons ! On part pour Biville ! » FX le lit n'avait plus de tièdes douceurs. La hâte des derniers préparatifs était si joyeuse !... Quelle animation ce matin-là dans notre chère maison de campagne !

On attendait avec impatience le grand breack qui apportait le petit contingent de Cherbourg... Enfin ! nous voilà tous au complet... On embarquait les sœurs aînées, jeunes personnes déjà sérieuses, tout au fond de la voiture ; les tout petits irestaient sous les ailes du papa et de la maman ; les provisions, les manteaux s'entassaient un peu partout, et les chevaux repartaient déjà lassés ; la voiture était lourde de lenteur... Mais au dedans ce n'étaient qu'éclats de rire, gaîté, plaisanteries familiales ! ces

plaisanteries affectueuses, aux mots drôles parfoiSj toujours purs, dont le souvenir me fait pleurer, moi, perdu si loin, dans un milieu si rude !

Enfin, nous arrivions au but de notre pèlerinage, à cette petite église toute parfumée par le souvenir et les vertus de notre vieux Saint. La Messe dite pour nous par notre ami fidèle, M. le curé Durand, répondue par le tout petit..,; puis, racheminement très pieux vers la sainte Table, l'instant divin... et le Maître descendait en chacun de nous dans un sourire de lumière et d'amour... Bientheureux Thomas Hélye, priez potur nous !

Le souvenir de cette traditionnelle excursion que certaine date me rappelle, fait favorable diversion à mes ennuis actuels. Mon baromètre se maintieat à variable ; mes plans d'évasion de l'échelon pour aller aux positions de tir ont échoué ou presque .. Je serai courageux quand même.

8 septembre.

La Nativité de la Vierge,

Oui, Vierge Sainte, nous fêtons aujourd'hui voitre Nativité... Pou'r vos amis, et nous en sommes, c'est grande fête ! Nous vous voyons, Marie, toute petite enfant, entre les bras de Joachim et d'Anne ; de vous émane un rayonnement de lumière et de paix, Stella matutina... Aujourd'hui notre affection pour vous est faite d'attendrissement ; nous voudrions vous porter dans nos bras, défendre votre impuissance d'enfant ; à cette pensée notre prière se fait plus émue. Nous vous prions spécialement pour notre Marie à

nous, qui, là-bas dans la sainte maison, se régénère pendant sa retraite et se fait une âme plus confiant ô encore et plus forte. Epanchez yos grâces en votre petite amie comme l'enfant s'épanche tout entier en celui qu'il aime. Amen,

— Je viens de recevoir le fameux paquet si impatiemment attendu... Mais dans quel état, ma pauvre maman chérie ! La boîte presque écrasée, les ficelles lâchées... J'ouvre : des papiers gluants de confitures; je découvre et je vois... le caleçon entré par effraction dans le pot en faïence... Extirpation... ne laissant que bien peu de confitures dans le fond du récipient. Nous leur avons quand même fait fête aux confitures de là-bas...

Quant au sac de couchage, qu'en ferais-je pauvre petit (( fonctionnaire-cabot », c'est bon pour les officiers. Je iroule mon manteau ou ma culotte et voilà un excellent oreiller.

Mon métier de vaguemestre serait intéressant, mais il s'ajoute aux séances habituelles de parisage.

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