PHILIPPE-AUGUSTE ET SAINT LOUIS
« Aprùs avoir délivré la France derarianismc par Clovis, de Tislamisme par Charles Martel cl des dernières invasions par Cliarlcmagnc, Dieu avait permis à ce beau pays de conquéi'ir peu à peu son indépendance au milieu du désordre et de réparpillcmcnt féodal. Les premiers Capétiens avaient noblement rempli leur mission providentielle : ils étaient montés à clieval et avaient mis la main à Tunilé de ce royaume qui ne cessait de grandir et de prospérer sous l'œil de Dieu.
(( Sur les confins du xii'' et du xiii'' siècle, parut un roi qui était à la fois énei'giqiie et habile. Philippe -Auguste était un fin politique plutôt qu'un vrai chevalier. Pour mieux gouverner son royaume, qui était déjJi fort étendu, il imagina de s'y faire partout représenter par d'autres lui-même, et il inventa une sorte de préfets qui
180 UE l'einseiginemeinï
s'appelèrent les Baillis cl veillèrent attentivement à ce que personne n'osât loucher aux droits de la royauté. Le Roi, d'ailleurs, n'avaitil pas une Cour, un Tribunal auquel on pouvait, auquel on devait faire appel dans tous les cas royaux ? Les Baillis ne cessèrent de le proclamer et de donner aux grands et aux petits le goiit de ce tribunal souverain.
« Mais il ne suffisait pas de gouverner la France: il la fallait défendre contre des voisins trop puissants. Philippe-Auguste eut dans sa vie deux grandes, deux mémorables journées. Ce fut d'abord le jour où il confisqua sur l'Angieterre la Normandie, l'Anjou, la Tou raine, le Poitou et le Maine. Puis, ce fut Bouvines, où il mit l'Allemagne à la raison.
« Il prépara ainsi la besogne du grand roi qui allait venir: car l'exemple de Philippe-Auguste ne suffisait pas à la Franco. Il avait été trop habile et n'avait pas été assez saint pour demeurer le véritable modèle de la nation française. Dieu suscita saint Louis.
« Il y a deux hommes en saint Louis. Pour mieux parler, il y a l'homme, et il y a le roi.
« L'homme est granJ, et il est aimable. Tout d'abord, il est Fiançais, et très-Français. Son courage va quelquefois jusqu'à la témérité, et toujours jusqu'au sacrifice. Quand il vint mettre le siège devant Damiette, « le roi de France
DE l'histoire de FRANCE. 181
sauta dans la mer tout armé, Técu au col et la lance au poing: et il fut des premiers k terre. » Louis était coutumier de cet héroïsme, et c'était le même homme, ])0urtant, qui tous les jours récitait ses Heures et entendait la Messe. Son courage n'était que la splendeur de sa piété.
« Quant à sa charité, elle était sans bornes, et il ne se plaisait que dans le commerce des pauvres et des lépreux. Il mettait sa joie à les servir de ses royales mains, à leur laver les pieds et à les porter dans ses très-nobles bras jusqu'aux lits des hôpitaux qu'il fondait pour eux. Il était aussi courageux devant la lèpre que devant les Sarrasins.
« Mais ce qui dominait en lui, c'était le sentiment de la justice. Être juste, ce fut son idéal. Pour n'y point faillir, il alla jusqu'à céder plusieurs provinces à l'Angleterre. Il savait bien que, par le fait même de cette restitution légitime, elles reviendraient un jour à la couronne de France. El elles y revinrent.
« Le roi, chez saint Louis, ne le cédait pas à rhomme.
«. Il commença par imposer le respect à ces Anglais qui devenaient déjà les plus grands ennemis du nom français: Taillebourget Saintes leur firent peur, et reculèrent peut-être la date de nos futurs désastres. Tous les rois ne cessaient d'avoir les yeux fixés sur saint Louis
182 DE L'ENSElGlNEME?iT
et radmiraieiit. Ils le preiuiieiil pour arbili'c, ils se suspendaieiu à ses lèvres et allendaieiil ses arrêts.
« Le gouvernement de son royaume roccupait sans cesse. Il perfectionna tout ce que son grand-père Philippe-Auguste avait si puissamment commencé. Le Parlement, sans doute, existait depuis longtemps ; mais il en élargit les attributions cl en régla l'activité.
« Cependant les Baillis au nord et les Sénéchaux au midi, étaient comme autant de vicerois en de certaines circonsci'iplions qui avaient été déterminées avec le plus grand soin. Et ils faisaient partout triompher l'esprit du Roi et celui de la Royauté.
« Son amour pour la justice conduisit le saint roi à réformer ses monnaies et h. leur donner, avec une valeur plus exacte, une beauté plus vive. On l'en aima davantage. Telle monnaie, tel roi.
ft Cet homme si tendre était rude au besoin. Il mit la main sur l'épaule de ses barons, même ecclésiastiques, lorsqu'il estima que ses justes droits étaient lésés. Et celte main était si lourde, que tous ces fiers barons demandaient grâce.
« Louis IX aimait les bonnes villes et se servait loyalement de leur influence pour atténuer celle des hauts seigneurs. Cependant i! ne le faisait que pour le bien commun; car il y avait
DE l'histoire de FRANCE. 183
dans son cœur un beau feu qui ne s'éteignait jamais: c'était son amour pour le i^euplc de son royaume. « Beau fils, je te prie de l'aimer; « sinon je préférerais qu'un Écossais vînt « d'Ecosse et le gouvernai bien et loyalement. » Voilà qui est parler.
« Ce n'étaient point là de vains mois : il y accordait ses actes. Personne ne se sacrifia plus obstinément au bonheur de ceux qu'il avait mission de rendre heureux sur la terre et de conduire au ciel; personne n'aima plus vivement la paix. Quand il monta sur le trùne, le 31idi était encore tout pantelant et à moitié anéanti. La terrible guerre des Albigeois y avait passé comme un orage. Saint Louis envoya là-bas celui de ses frères qui lui ressemblait le plus. Alphonse de Poitiers parut, et pacifia tout,
« Cependant, on voyait alors s'épanouir partout une belle activité. On travaillait à Notre- Dame de Paris, à cinquante autres cathédrales, à mille autres églises. C'était le triomphe d'une architecture nouvelle qui allait bientôt entrer dans sa période de décadence. Les vitraux bleus et rouges étincelaient. Des bas-reliefs, dignes de l'art antique, faisaient vivre sous les porches tout un peuple de saints. Beaumanoir et Pierre de Fontaines élevaient les premiers monuments de notre droit. Çà et là erraient des jongleurs qui chantaient les vieilles Chansons de gestes
184 DE l'enseignement
ou les nouveaux Romans d'aventures. Partout s'ouvraient des Universités oîi fourmillaient les ('■tudianls comme des abeilles dans leurs ruches. La théologie était et méritait d'être la reine de toutes les sciences : saint Thomas d'Aquin écrivait. Il écrivait cette Somme qui suffirait à la gloire d'un siècle.
« Mais saint Louis s'était pi'incipalement proposé de réaliser en lui le mystère de la croix et de se crucifier à l'exemple du Maître divin. Afin de délivrer le sépulcre du Christ ; afin de faire cesser les odieuses persécutions qui s'exerçaient en Orient contre les infortunés chrétiens ; afin d'arrêter pour toujours les progrès de l'Islamisme envahisseur, il résolut, à deux reprises, d'aller attaquer cette barbarie sur son propre terrain. Ceux qui jugent les actions humaines d'après le seul succès dont elles peuvent être suivies, ceux-là jugeront sévèrement saint Louis. Mais ils se trompent. La grandeur et l'influence môme d'un acte politique, militaire ou religieux, ne dépendent pas uniquement du succès.
« Il est vrai que saint Louis, dans sa première croisade, fut vaincu à la Massoure ; il est vrai qu'il fui alors fait prisonnier, et que même on le vit sur le point de mourir. Mais la beauté de sa résignation et la sublimité de tout son caractère firent tant d'impression sur les vainqueurs, qu'ils durent se dire : « Nous ne viendrons
DE l'histoire de FRANCE. 18S
jamais à boul d'une telle race. » La défaite de
saint Louis fut réellement viclo rieuse.
« Il est encore vrai que, dans sa seconde croisade, le roi de France fut atteint d'une maladie mortelle à son débarquement en Afrique. Mais il mourut en donnant l'exemple du saciifice à une grande cause ; et il ne s'agissait rien moins ici que de la conversion de l'Orient.
« Saint Louis mourut sur la cendre, résigné, calme, doux avec la mort. Et il donnait à son fils les plus sages conseils pour le gouvernement de son royaume de la terre, alors qu'il entrevoyait déjà les portes lumineuses de cet éternel Royaume des cieux, où il prie aujourd'hui pour la France... »
Je m'arrête ici : car j'ai fini tout ce qui concerne l'enseignement primaire de l'hisloire de France. Un autre jour, mon cher ami, je vous parlerai de l'enseignement secondaire et supérieur. Je vous ferai le plan de ma Chroatomathie histori(jue, la(juelle est composée uniquement de fragments de Grégoire de Tours, d'Eginharl, de Raoul Glaber, de Villehardouin, de Joinville,
I8t3 DE l'enseignement
de Fi'oissai'i et de Commiiies. Je vous décrirai longuement mon futur Allas historique, auquel j'ajoute hardiment un cei'tain nombre de planches archéologiques pour graver dans les jeunes cerveau.\ toute l'histoire de notre art national. Je vous donnerai enfin l'occasion de connaître par avance cette Histoire de France^ en (ÏQus. volumes, qui devra èlre mise aux mains des seuls élèves de seconde ou de rhétorique. Vous verrez que je ne tiens pas à y prodiguer les images, mais que j'ai soin d'en emprunter fort scrupuleusement tous les sujets aux monuments contemporains. C'est ce qu'ont fait autrefois MM. Bordier et Charton ; c'est ce ([u'il nous est permis de refaire aujourd'hui avec plus d'exactitude et de variété. Nous essayerons.
L'enseignement supérieur ne nous retiendra pas si longtemps. Vous savez que j'aspire, depuis de longues années, à écrire un petit livre sur les sources de notre histoire. Ce petit livre, qui devrait être élégant et surtout portatif, serait très -simplement intitulé : Manuel à l'usage
DE l'histoire de FRANCE. 187
de tous ceux qui éludient l'histoire et l'archéologie de la Frauce. On y trouverait l'indication précise et sommaire des principaux livres qu'il faut consulter sur les différentes périodes de nos annales religieuses et militaires, littéraires et artistiques. Quelques lignes de commentaires mettraient çà et là le lecteur en état de connaître impartialement la liante valeur ou les imperfections de tel ou tel ouvrage cité. L'ordre suivi serait Tordre chronologique ; mais une bonne Table des matières faciliterait toutes les recherches des jeunes lecteurs. Quant à l'Introduction, elle serait consacrée à l'exposillon familière des meilleures méthodes de travail. Comme vous le voyez, mon ami, ce petit livre n'aurait pas le charme ravissant des Sources du P. Gratry, mais il en aurait peutêtre l'utilité. Et c'est bien quelque chose.
En terminant cette lettre, que j'estime beaucoup trop longue, je m'aperçois, hélas! que je m'y suis montré furieusement... aristocrate. Oui, je n'ai guère pailé, dans ces dernières pages, que d'enfants ou déjeunes gens appar-
188 DE l'enseignement
tenant aux classes « dirigeantes. » Croyez bien, cependant, que je n'oublie ni les ouvriers, ni les paysans. Pour les ouvriers, je prépare en ce moment une série de vingt tracts qui leur offriront un résumé complet de toute notre histoire. Quelques-uns seront accompagnés d'une modeste petite carte, gravée sur bois. Puis, si cette série obtient le succès dont je voudrais la rendre digne, nous illustrerons ces vingt tracts de vingt images exactes et attrayantes. Quant aux paysans, j'ai l'idée de prendre un de ces matins le chemin de fer et d'aller droit à Épinal. Là je descendrai chez le plus intelligent des fabricants d'images, et je lui demanderai de mettre l'Histoire de France en vingt ou trente grosses images bleues, jaunes et rouges, qui seront accompagnées de petites Notices facilement intelligibles. Nous tenterons de perfectionner le genre ; mais ce que nous souhaitons par-dessus tout, c'est de voir ces grossiers tableaux, ces tableaux à un sou, remplacer enfin, dans toutes les chaumières et dans tous les cabarets de France, l'Histoire de
DE l'histoire de FRANCE. 489
M. et M^^ Denis et les Aventures iViin officier français en Afrique.
Telle est toute mon ambition , et vous êtes fait pour la comprendre. Je vous disais tout à l'heure, que la France n'est plus un peuple traditionnel, et qu'il nous fout à tout prix lui faire respecter, lui faire aimer son passé. Mais il faut d'abord le lui apprendre. Je veux donner toute ma vie à ce labeur ; je veux tenter de renouer le présent et l'avenir de ma France h son passé qui fut si glorieux et si beau. Un peuple qui n'est pas traditionnel est un peuple qui a les reins cassés. 11 n'en sera pas ainsi de la France, Travaillons.
YII
DE L'E>'SEIGMME>'T BE L'UISTOIRE LITTÉRAIRE