DE L'ENSEIGNEMENT DE L'HISTOIRE LITTERAIRE
A r.V CORRESPOXnANT AXO.NYMK
Vousavezélé fortscandalisé, Monsieur et ami, dem'entendre recommander, à tant de reprises, l'introduction des « Classiques du moyen âge » dans les programmes de notre enseignement secondaire. Élevé dans les plus pures traditions du xvii^ siècle, vous en êtes resté à 1650. Les seuls classiques que vous daigniez admettre sont ceux que Ton accueillait au collège d'Harcourt et chez les Jésuites du grand siècle. Homère, père auguste de toute poésie; Pindareau souffle de feu, et les puissants dramaturges de
194 DE l'enseignement
votre chère Altiqiie ; Platon et le groupe lumineux des philosophes ; Hérodote, Thucydide et le chœur austère des historiens hellènes, voilà pour la Grèce; cet immortel professeur de beau langage, Cicéron ; ce lyrique, ce frondeur, ce causeur charmant qui s'appelle Horace; ces historiens qui sont en même temps des orateurs et des hommes d'État, Tite-Live, César, Tacite, et, au-dessus de tous, ce Virgile qui est le poète idéal, et dans Fœuvre duquel vous ne voudriez, nV écrivez-vous, changer que trois mots (et encore!) ; voilà pour Rome. Puis, d'une main implacable, vous fermez la liste, et c'est tout.
Avec une bonté dont il faut vous tenir compte, vous avez fait, néanmoins, quelques concessions à votre temps, et, bien que vous partagiez, sur les anciens et sur les modernes, les idées de Doileau que vous exagérez, vous condescendez à mêler quelques écrivains français à la troupe radieuse et immortelle des antiques génies. Jjossuet ne vous semble pas tout à fait indigne de tenir place auprès de Démosthènes;
DE l'histoiue littéraire. 493
vous ne repoussez ni Molière ni La Fonlaine, et vous permettez à vos enfants dY'tablir paiv fois entre Sophocle et Corneille, entre Euripide et Racine, un parallèle qui ne vous paraît pas absolument sacrilège. Mais il ne faudrait guère vous en demander davantage : « 11 n'y a que trois siècles littéraires, répétez-vous sans cesse. Et même, à bien considérer les imperfections de notre xvii^ siècle, il n'y en a que deux et demi. » Tel est votre dernier mot.
Eh bien ! j'ai le regret de vous confesser qu'à mes yeux du moins, rien ne saurait être plus petit, ni plus étroit, ni plus faux qu'un tel système. On étouffe dans votre petit cénacle littéraire ; on y manque d'oxygène et de soleil. Il faut y ouvrir, toutes grandes, les portes et les fenêtres. Il faut en dilater les murailles. Il faut y convoquer cent autres génies, et que tous les siècles et tous les peuples y soient enfin très-largement représentés. Vos deux siècles et demi me font rire : l'humanité vaul mieux (jue vous n'osez le croire et, dans ses relations avec le Beau éternel, il lui a été
196 DE l'enseignement
donné d'atteindre plus souvent son inaccessible idéal. Siècles chrétiens, siècles français, et toi, cher siècle où nous vivons et que l'on calomnie en le dédaignant, entrez dans ce cliœur des grandes époques littéraires où l'on a jusqu'ici refusé de vous accueillir. Forcez les portes, entrez.
11 n'y a jnis, sachez-le bien, il n'y a pas que trois pays et trois âges qui aient été favorisés par Dieu de ce don exquis entre tous : l'intelligence de la beauté, l'art, le style. Ce don n'a pas été refusé à l'antique Orient ; les poètes de la Perse et de l'Inde ont connu ce trésor; niais surtout les prophètes d'Israël ont reçu et gardé dans leur entendement la vive flamme de cette inspiration, et David est plus haut que Pindare. Et, pour nous en tenir à la seule littérature de la France, il n'est pas vrai que les années placées entre 1600 et 1700 aient seules eu le privilège de donner h de grandes pensées une forme adéquate et parfaite. Il faut nous élancer hors de la période de ces cent années ; il faut remonter jusqu'à la Chanson de Roland
DE l'histoire littéraire. 197
et descendre jusqu'aux Méditations da Lamartine. Ces deux cliefs-d'œuvre bornent notre horizon : ils le bornent aujourd'hui, mais nous nous réservons de l'élargir demain.
Une foule de bons esprits partagent aujourd'hui ces idées que j'ai la hardiesse étrange d'exposer devant vous et qui vous révoltent, je le sens, jusqu'au plus profond de votre intelligence. Dans une excellente « Collection de classiques universels » que l'on publie depuis deux ans et qui est fort goûtée du public, savez-vous qu'auprès, oui, tout auprès de M™^ de Sévigné et de Corneille, on a eu la témérité de faire entrer les Psaumes (ciel !), le Romancero espagnol (Dieux immortels!) et la Chanson de Roland (Proh pudor !) Savez-vous aussi que le canton de Vaud, lequel est protestant, vient de prescrire, pour les examens du baccalauréat en 1878, le Cid et V Avare, d'une part, et de l'autre, au même titre et au même degré que Molière et Corneille, la Chanson de Roland et les Méditations de Lamartine? Savez-vous enfin qu'il existe déjà des éditions « classiques » de
198 DE l'enseignement
ces (leiK livres que vous ne connaissez point et que vous vous entêtez à ne pas vouloir connaître? Bref, mon cher correspondant et ami, il ne vous reste plus qu'à accepter les faits accomplis ou à vous tourner, les yeux humides, les mains levées au ciel, vers ce buste de Boileau qui orne votre cabinet de travail, en lui criant : « iMaîtro! maître! on nous trahit ! » Mais, croyez-moi : prenez un meilleur parti et, au lieu de serrer FArt poétique sur voire cœur, lisez pour la première fois ces chefs-d'œuvre d'une poésie plus populaire, plus passionnée, plus vivante. Toile, lege.
C'est ce qui me donne occasion de répondre sur-le-champ à cette autre question que vous me posez dans votre lettre : « Ne croyez-vous « pas, me dites-vous, qu'il serait temps d'arec rèter les faiseurs de programmes sur la pente « fatale où ils sont entraînés? N'étes-vous pas « d'avis qu'il faudrait imposer moins d'études « différentes et, par conséquent, moins de trace vail aux intelligences surmenées de nos ence fants? Les programmes de 'i6o0, que vous
DE l'histoire LITTÉRAIP.E. 199
« raillez, étaienl beaucoup plus sages, el ciifer- « niaient prudemment i'aclivilé de l'écolier « dans la seule étude de la grammaire latine « et de la grammaire grecque. Mais voici que (( vous nous proposez chaque jour quelque sup- « plément nouveau aux occupations dcjà si « compliquées de ces esprits de quinze ans. 11 « en est ainsi de celte Histoire littéraire que « vous vantez si fort. Nos grands-pères ne la « connaissaient point, et ne s'en portaient que « mieux. N'ajoutons pas ce fardeau au faix « énorme que ces pauvres jeunes épaules ont « déjà h porter. Pas d'histoire littéraire avant « la sortie du collège. 11 n'y a pas de place pour « elle dans l'enseignement de nos collèges. « Qu'elle attende! » Voilà, Monsieur et ami, une singulière espèce de question et qui ressemble singulièrement à une réponse. Pas.sons. J'estime comme vous que les éludes sont trop longues, et surtout trop compliquées. J'estime qu'on alourdit les jeunes intelligences, au lieu de les parer. Mais, où nous cessons d'être d'accord, c'est sur le choix de ce qu'il faut éliminer.
200 DE l'enseignement
Volro grammaire est excellente, et je ne la voudrais point siipitiimer; mais elle a des longueurs « à nulle autre secondes, » et je la réduirais à (juinze pages. Dix ans consacrés au latin me semblent tout bonnement un scandale, et six années ne seraient peut-être pas loin de me sembler suflisantes. Admirable, le thème; mais on en fait troj). Il y a longtemps que j'ai prolesté contre ces classes mortelles dont la durée est de deux heures ; je proteste encore, mais d'une voix habituée, hélas! h retentir dans un Sahara. Et j'ajoute seulement, pour rentrer dans le vif de la question, que je voudrais donner à l'enseignement de l'Histoire littéraire une place plus large, plus honorable et à laquelle, enfin, elle me paraît avoir tous les droits. L'Histoire littéraire, c'est l'histoire de l'intelligence deThomme dans ses rapports avec le Beau. Cette définition, que je crois juste, suffit à démontrer l'importance d'une telle étude, et il est inutile de la surcharger d'un commentaire.
Donc, toute la place que j'enlève, je ne dis
DE l'histoike littéraire. 201
pas à la i^raminaire, mais aux appendices, mais aux superfétalions, mais aux inutilités de la grammaire, je la donne généreusement à l'Histoire littéraire. Je vais plus loin, et prétends que Tétude de l'Histoire littéraire ressemble absolument à celle de la musique : il faut l'aborder de très-bonne heure, et n'allez pas jeter des cris d'horreur) je la fais }>resque commencer avec l'alphabet.
Depuis l'càge de sept ans jusqu'à celte date auguste de la première communion, l'Histoire littéraire ne peut guère s'enseigner que par des Anthologies ou, pour prendre un mot moins prétentieux, par des « Recueils de morceaux choisis. » H en existe déjà un très-grand nombre et qui sont merveilleusement composés. La France, au point de vue des livres élémentaires, ne le cède aujourd'hui à aucune nation; non, pas même à l'Allemagne. Cette supériorité est l'œuvre des dix dernières années, et la pos-
202 lŒ i.'e.nseignemem
térilé nous rendra un jour celle justice que nous avons su, liès-niodestement et tics-dignement, profiler des rudes leçons de la Providence.
Je pourrais citer vingt, trente de ces Recueils qui sont l'œuvre d'esprils délicats, élevés et véritablement français. On n'en est plus à se copier servilement les uns les autres : on innove, on est liaidi, on lait d'intelligentes coupures en certains livres oubliés ou dédaignés par nos devanciers. C'est bien : mais ces bons livres ne sont pas sans défauts. 11 y règne en général certaine mièvrerie qui m'agace au plus haut point. Trop de « petits anges, » trop de « ])etits oreillers, » trop de petits savoyards. Ce sucre écœure. Je voudrais aussi que, dès ce moment, on habituât les enfants h notre poésie du moyen âge. Quelques beaux épisodes de Roland, ô'Ogier, A'Amis et (ÏA^niles, feraient certainement une impression rude et saine sur ces intelligences qu'il convient de ne pas amollir. Quelques extraits de la Genèse, des Prophètes et des Psaumes, scrupuleusement traduits et commentés d'après les versions que
DE l'histoire littéraire. 203
rÉglise aiilorise, donneraient à ces jeunes regards une idée des riches couleurs de la poésie orientale. Je ne trouverais môme aucun inconvénient à ce qu'on enchâssât dans cette monture quelques perles de l'Inde, quelques rubis de la Perse. Les plus élémentaires de ces morceaux choisis pourraient être utilement placés à la suite des Alphabets eux-mêmes, et je ne verrais pas sans quelque i)laisir qu'on insérât, à la iruite de ces premiers livres de l'enfance, quel((ues récits simples et naïfs où figureraient les grands poêles, les grands penseurs et les grands historiens de tous les temps. Cela vaudrait bien, je pense, « l'histoire de mon petit rosier « et les « aventures du chien Médor. » L'important, d'ailleurs, c'est d'établir ici une distinction sérieuse entre les livres qu'il s'agit seulement de faire lire aux enfants, et ceux qu'il faut \eur faire apprendre. C'est avec raison que plusieurs auteurs de Chrestomathies ont publié deux séries tout h fait distinctes et indépendantes. : les Lectures, d'une part, et les Récitations, de l'autre. Ainsi devrions-nous lou-
â04 DE l'enseig?<emem"
jours procéder dans rédiicalioii de la première, et même de la seconde enfance. Dans toutes nos Histoires élémentaires, dans tontes nos Géograpliies, dans tontes nos Grammaires, on devrait toujours trouver deux parties, trèsnettement distinctes. L'une, en dix pages, serait strictement imposée à la mémoire de Tcnfant et contiendrait en substance tous les éléments de la science. Quant à l'autre, le professeur se contenterait de la lire lui-même en la commentant vivement, ou de la faire lire à ses élèves. Ne serez-vous pas ici de mon avis?
J'arrive à ce « second âge, » qui s'étend, suivant moi, de la douzième à la seizième année. Or j'ai depuis longtemps la conviction, très-i)rofonde, que l'enseignement de l'histoire littéraire doit, pendant ces difficiles années, être confié au même professeur que l'enseignement de l'histoire proprement dite. Ces deux histoires se pénètrent, se fondent, n'en font qu'une : on ne comprend pas Périclès sans Sophocle, on ne comprend pas Auguste sans Horace, on ne comprend pas Louis XIV sans
DE l'histoire LlTTÉllAIRE. 205
Bossuel. Les faits sont répanoiiissemcnt des idées d'un siècle; les idées sont la fleur, et les l'ail? sont le fruit. De là la nécessité de faire riiistoirc des idées, et d'étudier la forme même dont elles ont été revêtues. Mais je demande, pour ma chère Histoire littéraire, je me permets de demander bien plus encore que ce que le professeur d'histoire voudra bien lui donner. Je crains, à vrai dire, qu'il ne la relègue au second rang et qu'il lui consacre seulement les restes d'une ardeur qui s'éteint. C'est au professeur d'humanités qu'il appartient ici d'intervenir; c'est à lui d'accorder à l'Histoire littéraire une classe d'une heure toutes les semaines. Et cette classe, je l'appellerai « la classe de lecture. » Ce sera quelque chose comme ces Conférences charmantes qu'Emile Souvesire inventa en 1848 et où cet habile lecteur sut imposer à l'admiration d'un public très-populaire, pendant une période très-orageuse, les plus belles pages de la littérature française. Le professeur lira, d'une voix émue, quelques-unes de ces pages intelligemment choisies : il les lira bien (s'il
206 DE l'e.nseigke.mem
se peut) , puis les commenlera en quehjues mots. I^lais, de grâce, messieurs, conimenlez les senlimenls et les idées : ne commentez pas les mois. J'eus autrefois un professeur, excellent homme , qui })assait volontiers une heure à nous faire admirer ces paroles de Ïile-Live ou de César : Multos inter (jentes, où le mot inler, disait-il, est si ingénieusement placé au milieu des deux autres mots. Et c'était ce même rhéteur de bonne volonté qui nous soulignait, dans Virgile, ce mot énorme, Laomedontiades, lequel, h son sens, exprimait si bien la majesté d'un pei'sonnage illustre. Finissons-en avec ces futilités dangereuses : allons droit à l'idée, tout d'abord, et demandons-nous si le style la traduit bien et si celle traduction est conforme aux grandes lois de la sincérité. Tout est là : car, comme nous l'avons dit bien des fois, l'homme doit parler comme il pense et ne doit penser que le vrai.
Les « classes de lecture » nous conduiront jusqu'à la rhétorique exclusivement. Les Anthologies, cependant, sont toujours aux
HE l'histoire l.lTTÉr.AinE. 207
mains des jeunes gens, (jui les lisent volontiers après lenr version ou leur ihème. A vrai dire, c'est le livre fîivori de ceux qui sont vraiment intelligents, et Ton reconnaît aisément les cancres et les sots au dédain qu'ils en font. Mais tout cet appareil d'études devient insuffisant en rhétorique, et voici que nous sommes placés devant des intelligences tout à fait éveillées, avides de science, aimant le Beau sans trop savoir pourquoi et désirant le mieux connaître afin de Taimer davantage. 'Les Recueils de morceaux choisis, les «. classes de lecture » ne satisfont plus aux légitimes ambitions de ces esprits fiévreux. Il leur faut plus, il leur faut mieux. On ne leur a pas encore donné la théorie de l'histoire littéraire, et c'est à cette théorie qu'ils aspirent pres([ue involontairement. Que le professeur monte en chaire. De même que Brizeux a écrit une Poclique nouvelle, laquelle est le contre-pied de X Art poèlifjue de Boileau; de même le professeur doit ici rejeter la routine et, disons le mot, la niaiserie de la rhétorique ancienne. Il doit écrire ou, tout au
208 DE l'enskignemem
moins, parlci' une Rhétorique nouvelle. Et c'est celle dont nous allons essayer de donner le plan. Le Cours se compose de deux j»ariies qui sont précédées d'une IniroducUon. Mais c'est celte Introduction qui est peut-êire l'élément le plus important d'un enseignement aussi élevé. Le professeur, en effet, a d'abord à définir le Beau, et h le définir clairement. Il développera l'incomparable idée de Platon : « Le Beau est la splendeur du Vrai » ; mais il s'attachera surtout h démontrer que le Beau, c'est la mesure, c'est la proportion. Et rien, en réalité, n'est plus utile à enseigner a ces jeunes indisciplinés d'aujourd'hui, qui peuvent être les dévergondés de demain. De la définition du Beau, il nous conviendra alors de passer rapidement à celle de l'Art, qui est « l'expression sensible du Beau », et c'est ici qu'il nous faudra donner une classification nouvelle des différentes formes de l'Art. Quelle joie de comparer entre elles la Peinture, la Sculpture, la Musique et la Parole! Chacun de ces arts a une âme et un corps, tout comme nous. Le corps de la peinture, ce sont
DE l'histoire littéraire. 209
les couleurs ; le corps de la sculpture, c'est le marbre ou la pierre; les sons, enfin, tel est le corps de la musique. Mais Tàme de la sculpture, de la peinture et delà musique, c'est toujours et ce sera toujours la pensée humaine : c'est le raisonnement, c'est l'imagination, c'est l'esprit de l'homme. De même, la parole. Si elle demeure orale, elle a pour corps la voix humaine; si elle est écrite, ce seront les signes de l'écriture. Mais c'est l'esprit humain qui la remplit, qui la soutient, qui l'anime; mais c'est l'esprit humain qui est son âme.
Pour achever cette Introduction, portique auguste d'un temple majestueux, vous comprenez maintenant qu'il est nécessaire de faire trèslucidement, devant ce jeune auditoire, l'histoire de la parole orale, de ses origines, de sa formalion, de ses magnifiques développements au sein de toutes les langues, et de ce langage figuré qui est le plus incontestable honneur de la race humaine. Vous admettez sans doute qu'il n'est pas moins utile de résumer h grands traits, devant
cette jeunesse, l'histoire de l'écriture après celle
210 DE i/enseignement
de la parole, de faire assister ces esprits curieux h rinvention de l'écriture hiéroglyphique el à la découverte, mille fois plus merveilleuse encore, de récriture phonétique, de cette écriture qui est le plus beau présent que la race sémitique ait fait à l'indo-européenne (je ne parle pas de la Bil)le, qui vient de plus haut). Mais le professeur ne s'en tiendra point là, et il aura encore h exposer à ses élèves les destinées et les lois de la versification, ([ui est une certaine espèce de parole soumise à des lois plus strictes. Il leur dira ce que c'est qu'un rhythme; il leur apprendra ce que c'est qu'un mètre ; il assimilera les longues et les brèves delà quantité antique aux blanches et aux noires de notre notation musicale; il sera aussi élémentaire que le comportent des matières aussi abstruses, et terminera vivement ce long prologue de son œuvre en leur lisant dix ou douze pages d'Homère et de Platon , de Virgile et de Bossuet. C'est là le sommet le i)lus haut, après les livres saints, où la parole humaine se soit jamais élevée. On y passera, en pleine lumière, quelques heures véritablement délicieuses.
DE l'histoire littéraire. 211
La première partie de ce Cours devenu nécessaire serait intitulée : « Les genres. » Tous les genres de poésie i)cuvent se ramener h trois. Les poètes chantent des hymnes en l'iionneiir de Dieu ou des hommes illustres, et ce sont les Lyriques; ils racontent les vicissitudes légendaires des grands peuples et les victoires agrandies des héros, et ce sont les Épiques; ils mettent ces faits glorieux en action vivante, et ce sont les Dramaturges. Parmi les prosateurs, je ne vois guère également que trois groupes : les Orateurs, qui entraînent les hommes et les nations vers le but que leur génie .se propose; les Didactiques, qui sont les savants ou les penseurs, et entin les Narrateurs. Ces derniers peuvent se diviser en deux familles : les uns racontent avec sincérité les grands événements du passé, et ce sont les historiens; les antres inventent des faits mensongers et des personnages fictifs qu'ils colorent avec leur imagination, et ce sont les romanciers. Eh bien ! j'affirme que le jeune et difficile auditoire, dont je parlais tout à l'heure, sera peut-être frappé par
212 DE l'enseignement
une division qui est si naturelle et si simple; j'affirme surtout qu'il sera frappé par les développements qu'un professeur ingénieux saura donner à un tel plan. Il s'agit ici de faire l'Iiisloire, toute l'histoire de la poésie lyrique chez le jteuplede Dieu, en Orient, en Grèce, h Rome, chez les nations modernes et en France; il s'agit, sans s'arrêter en chemin, de commencer au Cantique de Moïse pour finir à la Légende (les siècles et h V Année terrible de Victor Hugo. Quand l'histoire de l'Ode sera achevée, on abordera celle de l'Épopée, que l'on conduira depuis X Iliade jusqu'à Joce/?//? ; puis celle du Drame, depuis les liturgies primitives jusqu'à y?u^-/)/(:f.9 et à la Fille de Roland. On exposera selon la même méthode, l'histoire de la pensée, l'histoire de l'histoire et celle de l'éloquence. Et ces six chapitres énormes pourraient composer un livre magnifique... s'il se trouvait un génie pour l'écrire.
La seconde partie de ce « Cours nouveau de littérature » aurait pour titre : « Les âmes, les caractères, les passions. » On y étudierait
DE l'histoire littéraire. 243
tour à tour tous les personnages du drame humain et de la ftimille humaine : le type de la mère, le type du père, les types de l'enfant et du vieillard, et ceux principalement du prêtre et du soldat, de l'honnête homme et du traître, du misérable et du saint. Il est bien entendu qu'on ne se livrerait pas à une telle étude d'une façon abstraite et sèche, mais qu'on emprunterait à tous les grands écrivains les pages les plus profondes et les plus belles où ils ont tracé ces différents portraits. Chateaubriand nous a laissé, dans son Génie du christianisme, un modèle achevé pour ce chapitre si négligé de l'histoire littéraire. Il ne s'agirait que d'élargir son cadre et d'y faire entrer les littératures et les poésies qu'il ne connaissait pas. Mais ce n'est point par là que l'on finirait et tous les sentiments de l'àme humaine, la douleur, la joie, le repentir, la conversion, la jalousie, la haine, seraient étudiés d'après les mêmes principes et avec le même luxe de citations. Il ne nous resterait plus, désormais, qu'à faire de « l'art comparé » et à opposer l'une h l'autre les différentes formes
214 DE l'enseignement
que la Peinture, la Musique, la Sculpture et la Poésie ont, depuis Torigine de riionime, données au même sentiment, à la même passion, au même caractère. Mais nos rliétoriciens ne seraient pas de force h supporter ce dernier cliapitre d'un livre déjà si long : ils n'y seraient pas suffisamment préparés, et il convient d'attendre. C'est plus tard, c'est à vingt-cinq ou trente ans qu'ils pourront tirer quelque parti d'un aussi fécond enseignement. C'est quand ils seront hommes et qu'ils seront entrés dans le sérieux de la vie, c'est alors qu'ils pourront saisir la différence qui existe entre la douleur telle que l'a comprise Beethoven en un de ses célèbres andantés, et celle que Michel-Ange a jetée sur le visage inachevé de ses admirables Captifs, et celle encore que Victor Hugo a si puissamment rendue dans les premières pages de ses Paiœres gens...
Mais il est temps que je m'arrête. J'aperçois d'ici, sur vos lèvres, certain petit sourire nar-