A UX PROFESSEUR DU LYCEE DE V
L'érudition chôme; les érudiissont en vacances. On les voit au bord des grands lacs, sur les grèves, dans les bois ; on les voit partout... si ce n'est dans les Bibliothèques et dans les Académies. Quelques-uns se sont pris pour les livres et pour les chartes d'une haine qui ne durera pas moins de deux mois. Ils feraient volontiers dix lieues pour ne point passer devant un dépôt d'archives, un musée ou une bibliothèque. Ils ont horreur de tout ce qui peut
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ressemblera un labeur, ou même à une découverte. Dites-leur que là, à deux pas, ils pourraient aisément trouver un menliir ou un fumnlus : ils resteront voluptueusement couchés sur le dos, au milieu des bruyères violettes. Ils digèrent doucement tout ce qu'ils ont absorbé de science pendant dix longs mois. Ils se détendent, ils dorment, ils rêvent, ils sont heureux. L'érudition chôme ; les érudits sont en vacances...
Et vous aussi, mon excellent ami, vous avez pris joyeusement votre élan loin des villes poudreuses. Vous avez quitté ce cher lycée de V..., où vous professez depuis si longtemps cette science que j'aime tant : l'histoire. Vous ne songez qu'à vous reposer d'un si rude et si long travail, et ce n'est pas à vous qu'il faudrait demander des devoirs de vacances. Même vous avez eu, au moment du départ, une pétulance toute naïve et avez juré de ne point toucher une plume durant soixante jours. Jugez de l'embarras que j'éprouve en ce moment, moi qui me proposais de vous donner mille et mille conseils
sur la façon d'utiliser scientifiquement ces deux mois de nonchaloir. Mais je vous sais si bon que je vais, malgré tout, essayer de vous communiquer l'ennui de mes semonces. Vous en ferez, d'ailleurs, tout ce que vous en voudrez faire.
J'avoue tout d'abord qu'un catholique, à riieure actuelle, a besoin de se reposer tout autant qu'un autre homme, et même davantage. Et j'ajoute que la tristesse du temps présent ajoute encore à nos fatigues, qu'elle transforme en véritables douleurs. Donc, allez, marchez, escaladez vos chères montagnes, glissez sur vos lacs bleus, trempez-vous dans l'eau froide, si vous en trouvez, et mettez-vous en joie. Mais ne pourriez-vous pas réserver une heure par jour, une heure seulement aux choses de Dieu et de l'Église et, pourquoi ne le dirais-je pas, à la préparation lointaine de vos travaux
apolog(5tiques? Car tout est là : la défense de FÉgiise.
Lorsque vous passez par une grande ou une petite ville, lorsque, entre deux trains de chemins de fer, vous avez trois ou quatre heures inoccupées et qui menacent d'être longues, vite, demandez le chemin de la Bibliothèque ou des Archives. Prenez des notes sur le sujet qui vous préoccupe le plus vivement, sur Tépoque que vous éludiez, sur le personnage historique dont vous écrivez l'histoire. Peut-être y a-t-il, en ce petit dépôt de province, un document capital et qui changera toute la physionomie de votre œuvre future. Cela vaut bien la peine, n'est-il pas vrai, de faire une petite halte en un aussi bon lieu? Mais je vous vois d'ici faire une vilaine moue. A tout !e moins, mon cher ami, consacrez à la lecture un quart d'heure de votre matinée. Lisez quelque fort livre d'histoire, qui, nonseulement, vous apprenne des faits nouveaux, mais qui (cho?e infiniment plus précieuse) vous enseigne surtout la méthode historique et l'art de remonter aux sources. Ce qui serait le mieux,
ce serait d'emporler avec vous quelques manuscrits ou quelques chartes, et de vous astreindre chaque malin à en déchiiïrer quelques lignes. Tant que vous ne saurez pas lire ces écritures du moyen âge, vous ne connaîtrez pas le véritable moyen âge. Il est facile de devenir paléographe. Essayez.
Mais ; « Je suis archéologue, » me direzvous. Tant mieux, et les vacances se prêtent plus aisément à rarchéologic. Prenez la carte de votre arrondissement ou de votre canton ; étudiez-en tous les chemins ; puis, dressez la liste exacte de tous les monuments historiques que vous avez à visiter dans un rayon de dix lieues. Le matin, vous vous levez de bonne heure, et partez par bandes de trois, de quatre ou de dix voyageurs. Bien : vous voilà le bâton à la main et guêtres comme des touristes. Rien ne ressemble plus à un départ de chasseurs qu'un départ d'archéologues. L'air est vif; mais que de perles de rosée, mais que de senteurs charmantes et saines ! Devant chaque église, vous faites halte, et vous voilà crayons en
main. Fidèles au grand et salutaire principe delà division du travail, vous vous partagez la besogne : l'un de vous a pour mission d'étudier les volites ; l'autre se charge du clocher ; l'autre des vitraux ; un autre enfin du cimetière. Chacun de vous, d'ailleurs, sait « estamper, » et vous rapporterez ce soir douze ou quinze inscriptions que vous aurez fidèlement recueillies. En quelques jours, vous aurez ainsi parcouru tout votre canton, et serez à même d'en décrire toutes les richesses archéologiques. Le tout sans ennui, sans fatigue, au milieu des plus francs éclats de rire, et avec l'assaisonnement de ces bons déjeuners campagnards que l'on arrose du vin du cru.
J'ai connu un de vos confrères qui s'est donné la tâche de rassembler, durant ses vacances, tous les chants véritablement populaires de son pays : j'ai même fait plus d'une tournée avec lui. Il s'arrêtait dans les plus pauvres villages et se mettait tout aussitôt à la recherche des vieux mendiants ou surtout des vieilles mendiantes (lesquelles parlent davantage et plus volontiers).
On en voyait arriver qui avaient bien cent ans et qui doflolinaient de la tête. Il les accueillait d'une manière tout à fait aimable ; « il les rafi'aichissait» tout d'abord, et, une fois qu'il s'était emparé de leur cœur par leur estomac, il les faisait chanter et écrivait très-exactement sous leur dictée un chant de guerre, de piété ou d'amour. C'est ainsi qu'il a publié de charmants opuscules et très-profondément scientifiques ; c'est ainsi qu'il a déjà sauvé de l'oubli centquatrevingts chants populaires de la vieille France. Oh ! les belles vacances ! et combien noblement employées !
Un autre de mes amis parcourt nos campagnes avec un tout autre dessein, mais qui n'est pas moins approuvable. Il travaille, chaque année, au vocabulaire du patois de notre province. Il cueille les mots sur les lèvres de nos paysans, et constate les lois étranges de cette grammaire naïve. Il a déjà ramassé trois mille «exemples, » et espère, l'an prochain, publier enfin son Glossaire, que l'Académie pourrait bien couronner. C'est, du reste, l'homme le plus
gai du monde et qui sait le mieux dîner. On n'a jamais aime; les vacances d'un aussi brave et joyeux amour ; mais, surtout, on n'en a jamais tiré meilleur parti. Imiiez-le, mon ami, et quittez celte physionomie lugubre. Je prétends embellir vos vacances, et non point les supprimer.
Grâce à Dieu, l'unité règne aujourd'hui dans notre liturgie, et il n'y a pas à recommencer en ce moment ces «Voyages liturgiques» qu'entreprirent au dernier siècle des Religieux bénédictins. Mais il reste encore, quoi qu'on en dise, un certain nombre d'usages spéciaux dans les différentes paroisses d'un même diocèse, et il serait fort intéressant de relever avec soin ces usages qui, peut-être, disparaîtront bientôt, Le culte des Saints locaux, les reliques conservées dans le trésor des plus humbles églises, les riîos populaires dont on honore les défunts et dont on entoure les tombeaux : voilà encore de quoi exciter, en vacances, la curiosité légitime d'un chrétien et d'un voyageur tel que vous. Mille fois je vous ai entendu vous plaindre de l'ari-
dilé de nos journaux et de nos Revues. Eh ! cher ami, envoyez-leur de bons travaux, et vous féconderez celle aridité hinienlable. Si chacune de vos vacances avail pour effet de produire seulement un bon arliele de Revue, je m'en réjouirais singulièrement. Et, certes, vous n'en seriez pas moins joyeux que moi.
Cependant, j'ai à vous dire d'autres choses encore et qui vous surprendront davantage. Vous êtes né à Paris, et n'avez jamais habité que les grandes villes. Les choses de la campagne vous ont été longtemps étrangères, et j'ai connu certaine époque de votre vie où vous ne saviez aucunement dislinguer le froment du seigle, ni l'orge de l'avoine. Vous êtes aujourd'hui plus érudit en ces matières, mais sans y être encore fort solide. Or je sais que vous écrivez un « Mémoire sur la condition des terres et des personnes, dans la Lorraine, auxxiii'^et xiv" siècles.» A tout instant, dans vos chartes, vous trouvez la mention de ces choses des champs qui vous sont si peu familières. De là tant d'erreurs que j'ai dû vous faire corriger, et lant d'inexactitudes
qui feraient rire le dernier de nos paysans. Employez quel([iies heures de vos vacances à causer avec ces braves gens ; parlez-leur, ou plutôt faites-les parler de leurs cultures ; mettez-vous au courant des labours, des semailles, de la moisson, du batlage, du vannage et de Tengrangement. A mes élèves de l'École des chartes, je donne tous les ans le même conseil. Ces jeunes citadins sont tout étonnés de ces détails de la vie rurale qu'ils trouvent dans tous les actes publics du moyen âge : je leur dis d'aller aux champs et d'y faire jaser les bonnes gens. Ils le font parfois, et s'en trouvent bien.
Les vacances sont pour l'érudit une halte nécessaire au milieu de son labeur. 11 en doit profiter, non-seulement pour laisser son esprit en friche, mais pour mettre ses travaux en ordre. C'est l'heure de se demander où l'on en est, et de se tracer, pour l'avenir, un plan de travail qui soit rigoureusement méthodique. C'est l'heure de passer en revue toutes ses notes et de leur imposer un classement sévère. C'est l'heure
d'introduire dans sa biijliothèqnc et dans son cartonnier un ordre lumineux et qui nous permette de retrouver, en deux minutes, un dossier, une brochure, un livre. Malheur aux érudits qui n'ont pas de méthode !
J'en ai fini, mou cher ami, avec tous mes conseils et tous mes anathèmes, et il ne me reste plus qu'à vous souhaiter la joie dans le repos et le repos dans la joie. Seulement, n'oubliez pas l'Église qui, encore un coup, doit être notre grande préoccupation durant ces heures difficiles. Le soir, quand toute votre famille et tous vos amis seront assis sur ces bancs rustiques que je connais si bien et où je crois vous voir, ne craignez pas d'exposer loyalement toutes vos doctrines et de les défendre vivement. Rien n'est meilleur que de telles discussions, quand elles sont sagement dirigées et quand elles éclatent entre des âmes
qui sont également passionnées pour la Vérité. Je sais des hommes qui sont ainsi revenus à Dieu. Ils étaient uniquement venus pour se divertir, et s'en sont allés avec trois belles compagnes qui s'appellent la Foi, l'Espérance et la Charité, Elles les conduiront par la main jusqu'aux joies du ciel.
L'époque des vacances est, par excellence, une époque de propagande. Puis donc que nos implacables ennemis distribuent jusqu'au fond des campagnes ces épouvantables petites brochures qui pervertissent peut-être mille âmes par jour, ne partons pas en vacances sans avoir gonflé nos malles de bons et de lumineux petits livres. Que nos poches elles-mêmes en soient pleines, et distribuons-les partout sur notre chemin. Pas de livres violents, pas de livres plaisants ; mais des œuvres simples, dignes et fortes, où la Vérité soit tranquillement exposée et vaillamment défendue. Beaucoup de science, beaucoup d'histoire ; peu ou point de politique. N'oubliez pas nos Tracts et jetez-les partout sans les compter : ce sont autant de petits rayons
qui finiront par faire une grande lumière. Si chaque catholique arrivait ainsi à convertir ou à fortifier une seule âme durant toutes ses vacances !
Je reste sur cette douce espérance, et vous crie de toute mon âme : Gaudete in Domino, (jaudete semper.
C'est notre cri des vacances.
CO^^SEILS A UNE CURETIENNE