A MADAME R
J'ai écrit quelque part l'éloge de la troisième année du mariage chrétien; mais, véritablement, quand je pense à votre foyer où rayonne tant de bonheur et qu'ennoblissent tant de vertus, je ne puis m'empêcher de proclamer que la dixième année est peut-être plus charmante encore et plus profondément bénie. Dix ans d'une très-inlime et très-parfaite union ; près de quatre mille jours passés ensemble dans le délicieux va-et-vient de deux entendements et
de deux cœurs qui ne se lassent point de penser et d'aimer ensemble; deux âmes qui sont de cristal l'une j)our l'autre et pour qui ce vilain mot « un secret » n'existe dans le vocabulaire d'aucune langue ; deux êtres qui se sont fondus et n'en font qu'un, voilà ce que vous connaissez aujourd'hui, voilà la joie dont vous savourez l'exquise douceur. Durant les premières années du meilleur mariage, il y a certaines heures où l'on ne se comprend point, où l'on semble parler deux idiomes différents, où l'on s'observe, où l'on s'étudie, où l'un des époux se donne parfois le tort de chercher les défauts de l'autre, où il a parfois le chagrin de les découvrir. Ces heures, qui passent vite, ne sont pas sans amertume. Mais il est bien rare qu'après dix ans, elles reviennent assombrir les âmes des époux sincèrement chrétiens. Cependant votre intelligence a grandi durant le cours de ces années aimables, et elle a grandi (chose qui n'est pas commune) sans que votre cœur, Madame, ait rien perdu de sa fraîcheur première. Votre mari, lui, commence à devenir
un homme dont on parle, un homme qui sert utilement TÉglise et son pays : vous verrez qu'il finira par devenir célèbre. Cinq petits enfants, cinq jolies tôles blondes vont en riant de vous à lui et de lui h vous : deux vous ressemblent, deux lui ressemblent, et le dernier ressemble à tous les deux. La vérité, d'ailleurs, me force à dire qu'ils font un tapage effroyable, et que vous avez le défaut de le trouver charmant ; mais voilà un mot sur lequel je ne veux point rester, et je sens qu'il faut me faire pardonner d'une mère légitimement offensée. Je me hâte d'ajouter que le soir, après dîner, ils forment à vos pieds le groupe le plus délicieux qu'on puisse rêver. La santé envermeille leurs beaux petits visages comme aussi le vôtre, qui ne sait pas vieillir. Vous avez tous deux une foi virile, et, tous deux aussi, vous avez une vaillante espérance ; la prière et l'amour habitent vos âmes. Vous êtes heureux.
Et voici qu'un autre bonheur vient encore de vous arriver : un héritage inattendu. Hélas! ce n'était point là ce que je vous souhaitais.
246 CONSEILS A UNE CEIKÉTIRNNE.
Ne le refusez pas, néanmoins ; mais faites- en bon usage et sortez vaillamment do celte épreuve. La chose est plus difficile que vous ne sauriez le croire.
Tout d'abord, défendez au luxe, au mauvais luxe, au luxe antichrélien , défendez-lui de pénétrer dans votre humble maison qui attire et relient le regard de Dieu. Quelques lignes de voire dernière lettre, qui sont du reste fort spirituelles et tout enjouées , m'ont inspiré quelques craintes à cet endroit. J'ai peur. Vous ne me parlez que de glaces « façon Venise » et d'un certain damas de soie jaune sur lequel vous voyez déjà se profiler, dans votre salon, Faimable tête de vos filles. Elles sont brunes, tout comme leur mère, et vous prétendez en riant que ce jaune leur ira très-bien. Le palis^ sandre, le bois de rose et le thuya ne vous tentent pas moins, et vous me décrivez un
ameublement « idéal » que vous ne réaliserez pas à moins de vingt ou trente mille francs. C'est très-clicr, cet idéal-là. Et les lustres, et les girandoles, et ces causeuses que vous avez vues au Bon-Marché, et ces pow/s que vous avez admirés au Louvre ! Bref, la seule énumération de ces merveilles futures est aussi longue que celles des vaisseaux grecs dans Homère et des soldats de Charlemagne dans la Chanson de Roland. Vous me dites t)ien, h la fin de votre lettre, que vous n'y pensez pas sérieusement et que c'est « pour rire. » Mais votre plaisanterie a je ne sais quoi de sérieux, qui m'effraye.
Il est un luxe légitime que je ne saurais flétrir ; il est un luxe qui est un noble tribut de la richesse h l'art. Des princes, des nobles et jusqu'à des hommes de finances se sont donné et se donnent encore la joie de commander des statues, des toiles, des symphonies ou des palais aux plus grands artistes de leur temps. C'est bien. Qui ne comprend pas un tel luxe n'a pas le cerveau large ni la tête bien organisée. C'est
à ce luxe que nous devons la plupart des chefsd'œuvre de l'art depuis trois siècles, et je ne suis pas de ceux, vous le savez, qui se passeraient aisément de Michel-Ange et de Raphaël. Mais quant h votre luxe, il n'a ni ce caractère ni cette excuse. Il n'a rien d'artistique, ni rien de grand. Il est en disproportion évidente avec votre fortune d'hier et votre héritage d'aujourd'hui : donc il est mauvais. C'est là, c'est vraiment là le fléau de notre temps. Le luxe d'autrefois était un luxe de bon aloi, en bronze, en or, solide, à l'essai ; le luxe de nos jours est « en imitation, » en ruolz, en zinc, en fausse « imitation, » en faux ruolz et en faux zinc. Ce que les seuls marquis se croyaient jadis permis d'acquérir, le plus mince bourgeois, le plus humble ouvrier n'hésitent pas un instant à s'en passer le caprice et à s'en donner la joie. C'est le même objet, c'est la même forme, c'est le même modèle ; mais en vil métal ou en verre, et à vingt-neuf sous. Je ne passe jamais, sans m'attrister profondément, devant un de ces immenses bazars de Paris oii tant d'intelli-
gence est dépensée à nous corrompre. Sur cent objets, il en est au moins quatre-vingt-dix-neuf qui sont absolument inutiles et luxueux. Mêmes inutilités qu'au Palais-Royal ou h la rue de la Paix ; mais à si bon marché ! J'y ai vu des femmes du peuple s'accrocher aux oreilles des boucles de treize sous et revenir, huit jours après, les remplacer par des boucles nouvelles. Ces bijoux-là ne durent pas plus de huit jours. Voire luxe, Madame, ne vaudra guère mieux. Le luxe de l'ameublement est un de ceux qui nous tentent le plus, et qui nous affolent le plus aisément. N'y succombez pas ; luttez. J'ai connu un excellent homme, il y a vingt ans, qui, très-honorable et très-honoré, se maria sur le tard et assez misérablement avec certaine veuve, à cause d'un certain hôtel et d'un certain mobilier que possédait la dame. Il ne put résister à la séduction de ces glaces, de ces chaises dorées , de ces dessus de porte. Il épousa une femme d'un caractère exécrable et qui le rendit extraordinairement malheureux ; mais il se consolait avec ses lambris, ses
bronzes et ses fauteuils. Je le rencontrai quelque temps après la mort de son troisième enfant ; il ne put résister au désir de me monlrer un dessin Louis XV qu'il avait fait faire pour la porte de son salon. La misère un jour fondit sur lui, et je le vis, certain matin, dans sa salle à manger en chêne sculpté, déjeuner d'un morceau de pain qu'il trempait vraiment de ses larmes ; mais il regardait ses boiseries, et souriait. Vous ne voudriez pas lui ressembler, vous ne voudriez pas de ce luxe mal équilibré et malsain,
La salle à manger me fait songer h c« luxe de la table que je vous ai jadis entendu condamner si verlement et contre lequel votre indignation me paraît singulièrement émoussée... depuis l'héritage» IS'allez pas croire, toutefois, que je condamne ces repas d'amis, ces repas charmants qui, parmi les joies de l'ordre naturel, sont peut-être la plus délicate et la meilleure. Dès le polage, le cœur est en fête ; l'esprit s'éveille ; la verve s'allume. Mais voici qu'une grande question religieuse, politique ou
liltérairc est tout h coup soulevée. Aussitôt les partis se dessinent, les opinions se croisent, les arguments s'entrelacent, et c'est un feu d'artitice d'idées vraies et de mots élincelants. La soirée semble vraiment ne durer qu'une minute, et l'on sort de là avec Tintelligence plus grande et le cœur plus haut. Mais ne me parlez point de ces repas riches et lugubres, où l'on est tenté de regretter chaque bouchée que l'on mange en songeant au prix qu'elle coule aux maîtres de la maison. On leur sourit, mais on les plaint. Les plus petits ménages veulent aujourd'hui se donner ce luxe d'inviter de hauts personnages ; et tel humble employé fait ces jours-là venir ses entrées de chez Chevet et ses vins du Grand-Hôtel. J'en ai connu qui dépensaient de la sorte, en une seule soirée, le quart de leurs appointcinents annuels. Quelques jours après, inquiets et pâles, ils se demandent en frissonnant comment ils pourront bien « nouer les deux bouts, » et on les voit alors passer les nuits à quelque labeur de vingtième ordre pour payer ce fameux diner d'où
tous les convives se sont retirés en haussant les t^paules et en disant : « Quelle folie ! » Cela vous tente-t-il, madame, et voudrez-vous seulement courir le risque de tomber en ce ridicule ? Mais ce n'est rien en comparaison du luxe des voyages, du luxe des eaux et du luxe des bains de mer. Je ne passe pas encore pour un vieillard, et j'ai cependant connu le temps où l'on pouvait aisément compter le nombre des Français qui se rendaient h la mer ou aux eaux. Les ducs seuls et les banquiers semblaient autorisés à se permettre un tel luxe, et les pauvres bourgeois contemplaient de loin ces joies aristocratiques comme une sorte de terre promise où ils n'espéraient jamais entrer. Huit ou dix bonnes maladies mortelles paraissaient requises, tout au moins, pour être envoyé à Cauterets ou au Mont-Dorc, et l'on aurait bien ri de ces demimalades ou de ces hommes bien portants qui n'auraient cherché dans ces remèdes coûteux et lointains qu'une nouvelle occasion de se divertir. Trois ou quatre plages étaient à la mode, mais tout le reste du bord de la mer était gêné-
COISSEIIS A UNE CIIRÉTIENINE. 253
reiiscmenl abandonné aux pOclicurs. Que les temps sont changés ! C'est par cent milliers que nous courons, chaque année, à ce que nous nous appelons les sources de la vie. Je connais un tout petit marchand qui a fondé cette année même une toute petite maison et qui, au mois de juillet, a planté là son commerce et ses affaires « pour conduire sa femme à la mer. » Si vos enfants sont anémiques, je ne voudrais point vous empêcher d\ aller comme lui. Car, hélas ! j'aime la mer moi-même : je la crois forlifiante et saine, et souhaiterais parfois d'être délicat « ou souffrant » pour aller m'étendre sur le sable fin de quelque grève normande et respirer ce bon air salé qui nous rend l'appétit, la force, la vie. Mais avouons que ces anémies nous coûtent fort cher, et que cette médication n'est trop souvent qu'une des formes de notre luxe.
Vous n'êtes point de cet avis, et votre dernière lettre renferme, à cette occasion, une j)age (jue j'ai vivement regrettée. Parmi les voyages de luxe, je n'en connais pas, en effet, de plus
révollanls que les voyages de noces, et j'ai élé tout près de m'indignersérieuscnienl contre vous, quand j'ai lu ces quelques lignes où vous nVannoncez, avec une allégresse sans réserves, le prochain mariage de la plus jeune de vos sœurs et « son départ pour Tltalie le soir même de ses noces. » Celte mode étrange est d'importation anglaise, et je consens à ajouter qu'elle a sans doute en Angleterre sa raison d'être ou ses circonstances atténuantes. Mais chez nous, elle est absolument mauvaise et scandaleuse. C'est ainsi. Madame, c'est ainsi que nos vieux usages chrétiens s'en vont tons les jours; c'est ainsi que le sens chrétien s'en va, lui aussi, avec le bon sens et le bon goût. Tenez, je crois assister d'ici au mariage de votre sœur : j'en ai vu lanl d'autres qui lui ressemblaient ! Le marié proclame partout, avec désinvolture, que ce sera le jour le plus ennuyeux de sa pauvre existence : « Une corvée ! » On se précipite à l'église, où l'on s'entend dire, en quelqu'un de ces discours mille fois trop adulateurs et trop pompeux, que l'on possède véritablement le trésor de toutes
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lc3 vcrliis, sans parler de i'iiilelligenco, liu cœiir, de la « position n que lorateui' n'oublie guère et de la iorlune qu'il n'oublie pas. Écrasé sous le poids gênant de tant de perfections, on se retire, que dis-je? ou s'enfuit : et, dès lors, les deux mariés n''out d'autre préoccupation que de se dissimuler, de se cacher le plus possible aux regards d'un monde curieux. Si l'on pouvait ne pas s'occuper d'eux ! S'ils pouvaient passer, durant tout ce jour, pour les derniers de tous leurs invités ! Si leur famille même pouvait un peu les laisser tranquilles ! Ils prennent leurs mesures à cet effet, ou plutôt, il y a longtemps déjà qu'ils ont dressé leur plan. Le mari disparait un instant et revient, en petite jaquette, rouler finement des cigarettes et lancer de jolies bouffées de fumée au milieu de ses parents et amis, qui se sont bien gardés, eux-mêmes, de revêtir des habits de fête : car la distinction suprême consiste, ce jour-là, à être aussi commun que la chose est possible. Quant à la mariée, elle dit adieu, sans trop de peine, à cette noble parure blanche que dos
ÏJ56 CONSEILS A UNE CIIIIÉTIEINNE.
grand'mères et nos mères étaient bourgeoisement si ficres de garder tout le jour. La voilà en tenue de voyage : un sac en cuir de Russie, une lorgnette, un guide Joanne, des gants de daim, un voile bleu sur un horrible petit chapeau « qui ne craint pas la poussière ! » Trois heures sonnent : il t^st temps de partir. Les domestiques s'empressent et chargent des malles énormes sur la berline qui va transporter le jeune couple jusqu'à la gare prochaine. » Combien de « colis? — Di.\-sept. — Bon. » La mère de la mariée est là, qui veille à tout. Dans son empressement fébrile, elle mêle ses recommandations aux domestiques avec ses derniers conseils à sa tille et à son gendre. Singulier amalgame de bénédictions idéales et de sollicitudes matérielles, et où les préoccupations de la maîtresse de maison alternent avec les angoisses et les larmes de la mère éplorée: « Maladroit, « vous allez casser cette malle. — Pense à ta « mère, et écris-lui. » Bref, ils s'en vont, et ils n'ont même pas pris le temps de dire adieu à ces parents qui ont fait deux cents lieues pour
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assister h celte grande fèlc de leur vie. Ils s'en vont, égoïstenient, platement, tristement, el achèvent ce premier jour, ce jonr radieux, ce jour sacramentellement magnifique, ils l'achèvent dans (jnelque misérable chambre d'anberge. Il y a des hôtels en France dont c'est la spécialité et où, deux et trois fois par semaine, de jeunes ménages vont passer, dans une chambre destinée h cet usage, les deux premiers jours de cette union que Dieu vient de bénir. Voilà ce qu'ils préfèrent à leur « chez eux » ou au logis paternel : des meubles flétris, des visages étrangers, des murailles déplorablement banales et qui ont entendu deux mille fois les mêmes paroles, les mêmes promesses, et peut-être, hélas ! les mêmes mensonges. Au lieu d'attacher à des lieux aimés et qu'ils pourraient revoir tous les jours, les plus charmants, les plus frais, le plus délicieux souvenirs de leur vie, ils ont choisi cette chambre, où tant d'autres ont passé et passeront. Ils appellent cela de la distinction. Mais, en réalité, ce n'est que de la décadence. L'antiquité païenne elle-
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même n'a pas connu cette profanation misérable : elle considérait le mariage comme une chose véritablement anguste et comme un rite véritablement liturgique ; elle avait une noble et grave cérémonie pour bénir ce lit des nouveaux époux qu'elle considérait comme un autel. Vous êtes inférieurs à Athènes et à Rome ; vous êtes les enfants d'une race dégénérée.
J'en pourrais dire bien plus long sur ce premier voyage en Italie et en Suisse, qui est aujourd'hui l'accompagnement obligé de tant de mariages. Je pourrais dire qu'un tel voyage est fatal à la santé comme à l'âme de la jeune femme, à laquelle les conseils de sa mère font alors si cruellement défaut, et qui a l'air de la chercher sans cesse de ses regards à moitié inquiets. Je pourrais dire que, timide et craignant d'avouer ses fatigues, il arrive trop souvent qu'elle revient de cette trop longue promenade fort sérieusement malade et avec l'attristante perspective de ne plus retrouver jamais les joies de la santé. Mais je ne puis
m'ompèeher d'ajouter qu'à coup sûr elle reviendra quelque peu désillusionnée et déçue. Il n'est \)i\s bon, dès les premiers jours du mariage, de demeurer ensemble vingt-quatre heures sur vingt-quatre. Il n'est pas bon de s'établir aussi rapidement en une familiarité qui doit être et qui était jadis le résultat de longues années. On se connaît trop vite ; on connaît trop vite ses défauts et ses qualités. On lit trop promptement ce beau livre, ce livre curieux qu'on appelle une âme : quand le voyage est fini, le livre est achevé, et l'on n'a pas toujours envie de le relire. Ah ! combien j'aimais mieux nos mariages à l'ancienne mode ! Je ne puis me rappeler le vôtre sans une émotion profonde. A la tin du repas de noces, qui avait été long et joyeux, l'on vous vit soudain vous lever tous les deux et faire le tour de la table en saluant tous les convives. Vieille coutume de votre province, et que je trouve tout à fait aimable. Vous étiez charmante et dans le pur éclat de toute votre grâce ; votre mari, lui, était un peu plus gauche ; mais l'ensemble faisait plaisir à
260 CONSEILS A UNE CHRlÎTlliNNE.
voir, et les bonnes |)aroles que vous savif^z Iroiiver i)Oui' tous les convives ont laissé dans leur cœur un souvenir (\ui ne s'elTacera poiiii. Voilà les noces chrétiennes : n'encouragez pas les autres.
Il y a dans votre lettre certain alinéa qui est vraiment traité de main de maître : c'est la description des toilettes de votre sœur. Toilettes pour le jour du mariage, pour le lendemain, pour le surlendemain, etc., etc., etc. Pourquoi faut-il que je sois ici d'une incompétence aussi radicale? J'admire, de confiance, tant de nœuds et tant de pompons ; mais n'y en a-t-il pas quelques-uns de trop? Il ne faudrait peut-être pas oublier que votre sœur se marie avec un commis principal qui ne sera point sous-chef avant cinq ans. Petits appointements, dot médiocre, et pas d'héritage à espérer. Ce serait Toccasion d'être modeste, et j'emploie ici ce mot dans tous ses sens. J'ai toujours passé pour avoir horreur de la bégueulerie ; mais, véritablement, les tailleurs nous ont misérablement gâté la toilette des femmes. Je vous prie
de faire, pour un instant, abstraction de tout le monde où nous vivons et de vous transporter en pensée près de ces chrétiennes dont saint Paul nous a tracé le portrait : belles, pures, graves, voilées, avec leurs larges robes blanches aux grands plis. Jetez un dernier regard sur ces rudes chrétiennes qui ont ennobli, pour ainsi parler, les premiers temps de l'histoire de l'Église, et contemplez maintenant ces chrétiennes de nos jours, telles que nous les rencontrons à l'église ou dans la rue. Au lieu de ce voile dont saint Paul ne se lasse pas de conseiller l'usage, les meilleures et les plus honnêtes ne craignent pas d'étaler aujourd'hui sur leurs épaules l'opulence de tous leurs cheveux. Au lieu de ce manteau grec et romain dont les grands artistes estimaient tant la grâce pudique et les plis gracieux, nous avons les excès de la plasticité la plus scandaleuse. Une femme, il y a vingt ans, aurait été suivie et huée, si elle avait osé se montrer avec quelqu'une de ces robes étranges qui la livrent au regard de tous les passants. Le
2(îâ CONSEILS A um; CIII'.LTIENNE.
châle que nos mères, durant tant d'années, savaient porter avec une dignité si pudique, le chàle, ce nol)le vêlement et si « distingué, » a prcsfjue complt'tenu'iit disparu, et la femme de ([uarante ans ne s'habille pas autrement qu'une évaporée de seize ans. Quant aux vieilles, les faiseurs de modes n'y pensent pas: « Est-ce que vraiment il y a de vieilles femmes? « est-ce que la vieillesse existe ?» Ainsi parlentils, et ils travaillent de façon à ce que les jeunes changent cinq ou six fois de toilette par an. C'est le minimum bourgeois. 11 fut un temps où la même robe de soie servait, durant toute leur vie, aux femmes des petits employés et des petits commerçants ? Mais, hélas ! ce temps est loin. Je connais aujourd'hui vingt ménages qui ne possèdent même pas Vaurea mediocritas et qui n'ont pas su garder ces excellentes traditions. J'en sais un où la jeune femme est parée, comme une châsse, de dentelles et de satin, et où l'on ne mange de la viande que deux fois par semaine. J'en sais un autre, à Paris, où le mari travaille durant
toutes les nuits à achever péniblement une œuvre liltéraire, un livre, son livre : il y consacre plusieurs années, et sort de là pâle, défait et plus d'à moitié mort. Et à peine le libraire lui a-t-il payé ce volume, — ce cher volume qui a été achevé au prix de tant de douleurs ; — à peine lient-il, entre ses doigts crispés de joie, les trois mille francs si longtemps attendus..., qu'il achète à sa femme une robe de trois cents livres et une bague de mille francs. Hélas ! hélas ! je n'invente pas, je raconte, et vous voyez par là qu'il faut peut-être se montrer plus rigoureux sur ce luxe des toilettes qui est un des fléaux de notre temps. Les grands magasins de nouveautés sont, avec l'opérette et la petite presse, la princi|)alii cause du mal qui nous ronge. Je vous le démontrerai quelqu'autre jour.
Mais il est un cas de conscience que vous me soumettez aujourd'hui, et pour lequel vous
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sollicitez de ma sagesse une solution immédiate et claire. Donc, on vous propose de jouer un rôle dans celte comédie de salon que l'on organise pour célébrer joyeusement les fiançailles de votre sœur. Il s'agit d'une bluette d'Octave Feuillet, et vous n'avez pu décider votre mari à y jouer le rôle du mari : « Mais, dites-vous, « je suis déjà vieille, j'ai trente ans, et les « autres rôles sont tenus par des amis dont je « suis siîre. » N'importe, je proteste, et, bien que vous grilliez de vous essayer au théâtre, je déclare ne pouvoir approuver celte petite escapade. Ne vous récriez pas, et attendez mes raisons.
Veuillez remarquer, tout d'abord, que la seule étude de votre rôle va vous occuper durant plus d'un mois. Il ne faut pas songer, pendant ce temps, h diriger sérieusement le travail de vos enfants, à surveiller ces petites âmes, à les ouvrir au bien, à les fermer au mal. Vous n'avez que peu de mémoire, et le rôle est long : il vous occupera plusieurs heures par jour* L'économie de votre maison en souffrira : vos
CONSEILS A UNE CHRÉTIENNE. 26o
(lomestiques seront moins bien gouvernés, et ils recevront des ordres moins prrcis, qu'ils exécuteront moins exactement ; vous les l)riisqiierez davantage, et ils auront pour vous une affection moins respectueuse. Je ne parle pas de votre mari, que vous allez transformer en souflleur, et qui va perdre dix soirées à vous apprendre ce terrible rôle, à vous en indiquer toutes les intonations et tous les gestes, à le jouer devant vous pour vous l'apprendre mieux. Quant aux répétitions, il faut chrétiennement vous en défier. Vos amis ne manqueront guère à vous y accabler de compliments qui exciteront votre amour-propre de comédienne et échaufferont votre coquetterie naturelle. On vous trouvera charmante ; on vous comparera à M"« X... du Théâtre-Français et à M"^^ Z... du Gymnase ; on vous placera hardiment bien au-dessus de ces étoiles. Puis ce seront des admirations, à peine contenues, devant chacune de vos « ravissantes » toilettes ; on vous demandera l'adresse de votre couturière, et l'on regrettera, pour vous, que cette couturière ne
soit pas un tailleur. Il n'y a pas loin de ces banalités h la familiarité, et croyez bien qu'avant quinze jours vous en subirez le supplice. Au lieu de cette atmosphère de respect dont vous êtes si profondément, si religieusement entourée, vous connaîtrez le sans-façon et peutêtre le sans-gêne. Et je vous sais Tâme assez fière pour être persuadé d'avance que vous en souffrirez très-cruellement.
Mais j'admets que tout se passe au gré de vos souhaits et que votre dignité de chrétienne ne soit aucunement entamée par ces admirations ou ces familiarités également dangereuses. C'est bien ; mais il reste ce rôle même que vous allez jouer, ces paroles que vous allez dire, ces sentiments que vous allez exprimer d'une façon vivante et chaude. Or ils sont tendres et, pour ne rien dire de plus, ardents. Ces lèvres que vous allez ouvrir pour prononcer le mot « amour» devant un auditoire d'inconnus, ces lèvres ne s'étaient jamais ouvertes jusqu'ici que pour le prononcer devant votre mari. Vous allez tenir à un autre ce langage que vous lui
aviez réservé jusqu'ici, à lui, h lui seul. Vous me dites que « c'est pour rire, » et je le sais; mais la parole humaine veut qu'on la respecte davantage, et il y a ici une véritable profanation de l'intime. L'âme de la femme chrétienne a été comparée par tous les Pères au « jardin fermé » du Cantique des cantiques. Mais, en vérité, lorsque vous jouez la comédie de salon, votre àme n'est plus ce « jardin fermé ; » vous donnez h d'autres le secret parfum de votre cœur ; vous leur livrez quelque chose de vous, quelque chose de mystérieux et d'invisible, qui, sachez-le bien, ne doit appartenir ici bas qu'à un seul.
Quant à moi, je ne puis soutenir la pensée qu'on vous verra monter bientôt sur ce petit théâtre dont vous me parlez, et je frémis à l'idée que, déjà peut-être, on le dresse dans cet aimable salon où nous avons passé tant de douces soirées à lire Victor Hugo et Lamartine. Prenez garde ; il va falloir en retirer ces tableaux que vous aimiez tant : la Sainte Monique de Paul Delaroche et le Christ consolateur
268 CONSEILS A UNE CHRIÏTIENMi:.
d'Ary Sclui'ffer. Le Penseur de Michel-Ange ne sera même plus à sa place dans un lieu devenu si futile, et il faudra le faire disparaîlre avec ces deux dessins d'Ingres et de Flaiidrin dont vous êtes si fière. Je ne puis même pas et je ne veux pas me figurer ce (jue vous serez « le jour de la grande représentation. » A la seule pensée que des lorgnettes banales pourront être braquées sur vous, j'éprouve un certain malaise qui me montre, une fois de plus, jusqu'à quel point je vous respecte et vous tiens en estime. Et ces applaudissements, et ces sourires, et ces mots à voix basse qu'échangeront entre eux les invités de seconde ou troisième catégorie , et ces grincheux qui analyseront votre talent en y mêlant leur fiel, et ces jalouses qui vous mordront jusqu'au sang ! Vous sortirez de là amoindrie. 11 est impossible, en effet (et je veux prendre ici un exemple décisif), que l'on témoigne le même respect à la femme intelligente qui consent à se travestir en comédienne, et à l'humble petite chrétienne qui refuse noblement de se mêler à ces futilités
périlleuses. Soyez assurée, d'ailleurs, que vos enfants ne vous reg"arderont plus tout à fait de la même fa(;on, et il est un certain prestige dont vous serez désormais dépouillée à leurs yeux. Ce n'est pas tout : vous avez des filles, et (|uand elles sauront un jour que leur mère se plaisait volontiers à la comédie de salon, elles s'y plairont à leur tour. Désirez-vous pour elles ce que je crains pour vous?
Est-ce tout, cette fois? Non. La comédie de salon et le véritable théâtre sont, à vrai dire, presque inséparables l'un de l'autre. Pour mieux apprendre votre rôle et pour en saisir plus complètement le caractère, vous irez au théâtre, vous y retournerez souvent, vous ne pourrez plus vous en déprendre. Vous en viendrez à imiter les grimaces des comédiennes en renom, et peut-être aurez-vous l'ambition de leur ressembler. Vous prendrez goût à ce plaisir, que vous transformerez bientôt en une occupation ei peut-être en une habitude. Il ne s'écoulera plus d'hiver où l'on ne vous applaudisse dans plusieurs rôles. Vous lirez toute la littérature
270 CONSEILS A UNE ciir,iniEM>E.
dramatique de ce temps-ci, oîi il y a sans doute h signaler tant de chefs-d'œuvre et à admirer tant de beautés, mais qui, somme toute, est trop souvent immorale et presque toujours dangereuse. On ne se jette pas impunément dans une telle lecture, et vous ne tarderez pas à transporter dans votre vie privée certains défauts, petits ou grands, de certaines héroïnes de théâtre. Vous deviendrez rêveuse, et même rêvassière, hélas ! et votre mari saura enfin ce que c'est que la mauvaise humeur, les petites bouderies, l'inégalité du caractère, les mélancolies infécondes, et cette tristesse enfin dont les théologiens du x° siècle faisaient le huitième Péché capital...
Mais il est temps de m'arrêter, et je n'entends pas traiter aujourd'hui l'épineuse question du théâtre : j'y reviendrai. En attendant, refusez le rôle qu'on vous offre, et demeurez la grande chrétienne que vous êtes. A l'abri de ces périls du mauvais luxe, de la toilette tapageuse et de la comédie de salon, élevez irès-haut votre intelligence et votre cœur.
CONSEILS A U>'E CHRÉTlEN.Nt:. 271
Tencz-Yous sur les sommels. Faites de voire maison un sanctuaire, qui ail ce caractère d'être à la fois auguste et joyeux, ^'abantlonnez pas cette noble habitude que vous aviez jadis de réunir auprès de vous, fous les mardis soir, le chœur intelligent et joyeux de vos amis. 0 les aimables heures ! Et comme elles coulaient rapidement ! Il y avait là notre ami A***, qui savait si parfaitement nous faire comprendre les profondeurs de Schubert et nous faire aimer les grâces naïves de Mendelssohn ; il y avait D*"^*, qui était un si merveilleux, si varie et si infatigable conteur; il y avait F***, qui lisait, d'un cœur si ardent, la Geneviève de i.amartine et les Pauvres gens de Victor Hugo. Il y avait aussi vos petits enfants, qui entr'ouvraient parfois la porte et montraient leurs tètes blondes , et votre excellent mari qui les grondait d'une grosse voix si douce. Il y avait vous, enfin, et il y a toujours vous, qui gardiez alors et qui garderez toujours en votre cœur, sans le profaner jamais et sans le jeter au dehors, le mystérieux trésor
(le vnli'c aniniir pour votre mari et pour vos enfants. C'est riioniicur cl la joie (pie je vous souhaite.