LES DEVOIRS DE L HEURE PRESENTE
mauvaise presse, mon ami, a fait cette œuvre épouvantable : elle a rendu le Christ impopulaire. Sous l'oreiller de ces pauvres gens, quelque journal infâme est caché, qui blasphème et tait blasphémer. Ils en sont venus à considérer l'ingratitude à notre endroit comme le plus sacré de tous les devoirs, et ne veulent manger que du pain « laïf[ue. » Eh bien ! est-ce que, devant un tel spectacle, nous allons nous décourager et ralentir l'effort de notre zèle? Est-ce que nous allons aimer moins tendrement ces infortunés qui nous repoussent? Et, puisqu'ils ont fait delà haine et de l'ingratitiidi! une institution sociale, est-ce que nous allons leur répondre en élevant l'égoïsme à la hauteur d'un système? Non, non, et vous savez mieux que nous combien la charité, une dans son essence, doit être variable en ses applications. Nous en verrons bien d'autres. Ils nous repoussent aujourd'hui : ils nous persécuteront demain, et il y a des Décius dans ces sixièmes étages. Notre charité n'en saurait soulfrir, ni la vôtre. Allez à eux. et faites plus que de
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loiir donner du pain. Asseyez-vous près d'eux, parlez-leur de leur misère, faites-leur raconler leur histoire, dites-vous qu'ils sont meilleurs et plus innocents qu'ils ne le paraissent, persuadez-vous enfin que vous valez parfois beaucoup moins qu'ils ne valent, et mettez-vous h les consoler. Que l'abominable |)olitique ne se permelle jamais d'intervenir entre ces malheureux cl vous, lis souffrent, et vous voulez les empêcher de souffrir : tout est là. Ah ! vous prétendez vous croiser les bras, quand il y a ici-bas quelques cents milliers de dédaignés et d'oubliés, lesquels sont coupables peut-être (mais est-ce que le Seigneur Jésus hésita jamais à consoler et à soulager de tels coupables?), et qui grincent des dents, qui rugissent contre la société ! Vous me dites avec une certaine pose : « Je suis uu vaincu, » et vous avez toutes ces victoires à remporter contre la misère, contre le vice, contre la haine sociale ! Je ne saurais vous plaindre, mon ami, et ne vous permets plus de répéter votre cri de désespoir qui décidément me semble un peu niais. l,e Vœ victis n'est pas
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fait pour ceux qui peuvent être vainqueurs demain, et qui peuvent l'être à ce point.
L'Église a i)esoin de vous pour l'iiistoire et pour les sciences historiques. Vous n'êtes point de ceux à (|ui Ton n'ose point dire toute la vérité; vous n'êtes point de ceux avec qui les ménagements oratoires sont nécessaires. Vous passez pour un chrétien viril, et non pour une petite-maitresse. Sachez donc que nous assistons en ce moment à nue transformation de la science qui est douloureuse, mais qui va certainement tourner à la glorification de réternelle vérité. Il y a presque autant d'Apologétiques diverses qu'il y a de siècles dans l'histoire de 1 Église; et voici qu'en ce moment les catholiques construisent, de leurs mains infatigables, l'édifice d'une Apologétique nouvelle. Cette construction est un spectacle consolant et qui, bientôt, sera splendide. Tous les versets de la Bible sont étudiés et scrutés à nouveau : on les touche, et Ton en fait sortir de l'électricité et (le la lumière ; on les compare avec les prétendus livres sacrés des autres races ; on les rap-
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|)i'Ocli(\ avec une siiicôrilr sans faiblesses, i\o Ions les monuments do rantiquilr ([ui ont élc' récemment découverts; on les soumet, avec un inaltérable respect, à tous les procédés de la critique nouvelle ; on les jette dans ce foyer incandescent, et ils en sortent plus entiers, plus solides, plus beaux ijue jamais. 11 en est ainsi de tous les faits et de toutes les dates de rhistoirc de l'Eglise, de tous les éléments du Martyroloi'C, de tous les épisodes de la Vie des Saints. Tout est repris en sous-œuvre, et rÉi^lise va étremagnillquement justifiée de tous les reproches, de toutes les calomnies de ses ennemis. Elle va être justifiée, comme elle Ta été au commencement de ce siècle, alors que le génie de Joseph de Maislre se levait sur nous, astre superbe; alors que brillait le Lamennais d'avant la chute. Elle va étrejustiliée comme alors, mais d'une autre façon. On entre aujour- (Flnii i)lus avant dans Télude plus approfondie des monuments et des textes ; les mots ne sont plus rien, et les réalités scientifuines .sont tout. Je ne dis pas que, dans cotte grande bataille,
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dans cette crise (piiisqifil faut l'appeler par son nom), il n'y ait pas, pour les soldats de la Cause divine, de rudes coups à recevoir, d'iiorrijtles angoisses à traverser. Ce n'est pas en vain que nous vivons dans un siècle de doute, et les meilleurs peuvent être soudainement al teints par l'épidémie régnante. Mais, grâce à Dieu, vous n'êtes pas de ceux qui reculent. Donc, ne vous payez plus de mots; ne faites plus de plirases ; entrez dans le vif. Mettez-vous demain h riiébreu, à l'étude des cunéiformes, au sanscrit, au persan, hrassyrinlogie, h l'égyjdologie, à la grande exégèse critique. Lisez l'abbé Leliir et l'abbé Vigoureux. Préférez-vous les antiquités chrétiennes? C'est encore un beau champ de combat, et il faut vous y jeter à la suite do M. de Rossi et de l'abbé Duchesne. Est-ce le moyen âge qui vous attire? Empoignez -moi, d'une main ferme, la Défense de fÉglise, de l'abbé Gorini, et continuez-moi ce chef-d'œuvre. Allez, s'il le faut, jusqu'à apprendre la paléographie et la forme de la Icllrt^ 11 a toutes les époques de nos
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annales. Ce sera ennuyeux, mais profilable. Et (liles-voiis tout bas, pour vous consoler délicieusement : « C'est pour l'Église, c'est pour {( rÉglise. » Et là encore vous vaincrez.
L'Église a besoin de vous pour la science, et en particulier pour les sciences mathématiques et naturelles. Chrétien, jeune, intelligent, courageux, le regard et l'esprit jetés en avant, frémissant d'indignation et de foi, est-ce que vous allez longtemps tolérer, mon ami, que les darwiniens et les transformistes étalent au milieu de nous l'ignominie de leur prétendu triomphe? Assez de singes comme ça. Levez-vous, et démontrez-leur leur insanité qui dégrade l'homme et fiiiiia par le transformer en brute : ce qui sera le véritable transformisme. Dites à ces petits savants que leur temps est passé; ditesleur qu'entre le singe le plus perfectionné et le dernier des hommes il y a encore celte différence infinie :1a parole, le langage. Ils ont beau, dans leurs musées trompeurs, nous ex|)oser leurs squelettes de chimpanzés habilement gradués et rapprochés du squelette humain : ces singes.
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en leur vivant, ne se sont même pas élevés jnsqu'à rinteijection, et riiomme parle. Dites-leur, rediles-leiir tout cela. D'un doigt indigné montrez-nous, ou plutôt montrez à ces horribles petits athées qui prétendent foisonner parmi nous, montrez-leur toutes les merveilles de la création, et surtout ces millions de mondes qui gravitent si régulièrement dans Tespace immense. Avec la mauvaise ironie de leur sourire, ils vous demanderont peut-être si ces astres radieux sont habités, et vous leur répondrez : « Que « m'importe? Une goutte du sang de mon Dieu a « suffi pour purifier tous ces univers. » Répondez-leur de la sorte, avec une théologie scientifique et sûre. Puis abaissez votre regard sur notre terre. Prenez entre vos mains une feuille de chêne ou une feuille de rose ; faites-la transluire h travers les rayons du soleil, et prouvez-nous que dans ce seul brin de verdure il y a un monde de merveilles, une circulation, nue nourriture, une respiration, une vie, et qu'il y a enfin, dans cette créature de rien, assez de perfection pour nous forcer à nous jeter à genoux
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(levant le bon Dic;i cl [loiii- nous anaclicj' ce cri : « Seigneur, Seigneur, que vous êtes admirable en toutes vos œuvres! » Cher ami, vous n'avez rien moins à faire qu'à rendre, pour ainsi dire. Dieu visible et palpable dans la création tout entière, à le découvrir aux yeux les plus rebelles, à le prouver, h le faire connaître et il le faire aimer. Est-ce que, par hasard, vous estimeriez qu'une telle occupation est une sinécure ?
L'Église a besoin de vous pour la parole. Je me suis toujours figuré, mon jeune désespéré, qu'il y avait en vous l'étoffe d'un orateur. Or nous avons besoin d'orateurs, et nous avons surtout besoin d'oi'ateurs populaires. Je vais, à cet égard, vous révéler tout le fond de ma pensée : écoutez. L'autre jour, mon ami, je lisais et relisais, pour la vingtième fois, l'étonnant Recueil des discours d'O'Conneil. Quel homme! Et comment se fait-il que les callioli<|ues de France aient osé ronl)lier? Est-ce que jnir hasard ils le regarderaient comme un « libéral»? On a lanl abusé de ce mot, (jui a été si nette-
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ment défiiii par l'Église, mais dont certains piiblicistcs s'obstinent h faire nn emploi si déjjlorablement nuagenx et élastique ! Quoi (ju'il en soit, cette histoire d'O'Connell peut véritablement passer pour une épopée, pour une légende, l'ondant je ne sais combien d'années, ce grand chrétien a parcouru l'Irlande en tous les sens, h droite, à gauche, du nord au midi, du couchant à l'aurore. De même, l'Angleterre; de même, l'Ecosse. Dès que cet incomparable orateur était annoncé quehiue part, les foules frémissantes se mettaient soudain on mouvement ; on s'apprêtait dans les palais, on s'apprêtait dans les chaimiières, on partait, on allait. Antonr d'une tribune improvisée, cinquante mille hommes, cent mille hommes haletants se groupaient, s'étouffaient, s'écrasaient, criaient, souffraient, aimaient. Dés qu'il paraissait, quel cntjiousiasme, ([uels houi'ras, quelle joie ! On buvait ses paroles, on s'enivrait de sa vie, de son regard et de son geste, on le portait en triomphe. Lui, cependant, é|)uisé et modeste, rof.ommt'neait le lendemain. Ses ennemis Toni
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appelé « un agitateur ; » mais ce mot sonne faux; c'est un péjoratif, et je -le repousse. O'Connell n'a pas agité, il a agi : ce qui est bien (lifférenl. Et il a agi par la parole. .le le vois, ce glorieux, ce triomphateur, ce grand homme, je le vois toujours faisant son entrée au Parlement dont il avait forcé les portes comme Samson, il les eût, je crois, portées sur ses épaules) ; je le vois, au milieu des plus ardentes discussions sur l'Irlande, égrenant tranquillement son chapelet sur son banc de député ; puis, l'cmoltant son chapelet en poche, escaladant la tribune et écrasant ses pitoyables et puissants adversaires sous le poids de son éloquence et de la vérité. Voilà ce que fut Û'Connell, lequel mourut en allant se jeter dans les bras de Pie IX. Eh bien ! je dis, mou ami, je dis que, dans notre France de 1878, le besoin d'un O'Connell refait généralement sentir. Imaginez l'effet que produirait un grand orateur populaire qui, avec une parole imagée et chaude, s'en viendrait rappeler à tous nos Français It'urs origines religieuses, les gloires catlioli-
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ques de l'ancienne France et Tinlime constitution chrétienne du caractère français. Imaginez ce grand homme s'arrètant au milieu de nos villes et de nos villages, et, avec une liberté évangélique, interpellant le peuple, la bourgeoisie, la noblesse. Vanité des vanités, mon ami, figurez-vous que j'ai parfois l'audace orgueilleuse de composer, au dedans de moi, le plan de tous ces discours. Je me représente ce que cette parole enflammée dirait au l)euple et à la bourgeoisie, en leur commentant hardiment TEvaugile et en leur révélant ces vieilles mœurs chrétiennes de la bourgeoisie et du peuple français, que M. de Ribbe a mises en lumière dans un livre véritablement admirable. Je me représente avec quelle vigueur il ferait entrer, dans l'esprit de nosjeunes nobles, le vieux et salutaire souvenir des croisades et de tous les flots de sang versés par leurs ancêtres sur tous les champs de bataille oii la vieille France a combattu et où elle a été victorieuse. Mais surtout il parlerait à tous de Jésus-Christ, ei saurait en parler comme nos plus ardents
I(S i.KS MKvoiiis i»K I inriu: piiksentk.
prédicaleiiis ot apùli'cs. (irand Dieu, mon ami, grand Dieu! Dire que nous possédons l'Évangile et Jésus-Christ, et que nous ne les faisons pas ti'iomphalement pénétrer dans (ouïes les âmes ! Et vous parliez, je pense, de vous croiser les bras! Pensez à rO'Connell qui est mnri ; pensez à rO'Connoll que nous attendons.
L'Église a besoin de vous ))our la poésie et poui' l'art. Comment ! vous laites des vers, et vous vous êtes borné jusqu'à ce jour h rimer d'inutiles sonnets sur la Chine et sur le Japon ! Quel besoin avons-nous de ces jiotiches? Les vers, mon jeune ami, sont faits pour quelque chose de ])his auguste et de plus grand : ils sont destinés à être la démonstration du Vrai parle Beau. Allons, allons : prenez le fouet, l'implacable fouet de la satire et, sans cesser d'être miséricordieux, fouaillez fort. Non pas les hommes, mais les erreurs. Si vous ne pouvez être un Juvénal, soyez un dixième, un centième de Juvénal. Si toutefois vous préférez l'arme du drame, prenez-la, et sur notre scène, que l'opérette déshonore et empuantit, jetez,
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sans rien craindre, un drame franclienicnt chrétien. 11 y a encore tant d'éléments catholiques dans l'àme du dernier de nos gavroches ! Si vous êtes tout à fait franc, ils sont capables de vous porter en triomphe. Aimez-vous mieux la prose ? va pour la prose, qui est à l'épée ce que les vers sont au clairon. Soyez donc couo grande chose qu'on appelle un journaliste chrétien. Donnez-vous pour mol d'ordre de rester toujours sur les sommets, de n'insulter jamais Itersonne, d'exposer le vrai eu même temps qu(' vous réfutez le faux, et de n'écrire jamais un mol, un seul mot, qui soit en dissonance avec l'Évangile. Fondez même un journal, si vous avez ce courage ; mais je vous préviens ((u'il y faut de l'héro'isme, et ne réponds pas du succès de V Indépendant, nu du Courrier, ou de XÉcho dont vous serez le rédacteur en chef. Mais cela vaut mieux que de paraphraser sans fin le mot de Brennus et de se décourager lâchement.
L'Eglise a besoin de vous |)Our la ([uestion sociale, Ces deux derniers mots ont toujours eu
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lo secret de vous faire sourire, et vous ne manquez jamais de me citer, à ce sujet, je ne sais quel mot de liabagas. Mais, eu vérité, tout cela est petit et misérable, et votre sourire luimême n'a rien d'élevé, ni rien de bon. Je vous jure, mon ami, qîTil y a une question sociale ; je vous jure (|ue les petits et les déshérités ne croient jilus aujourd'hui à la rémunération d'un antre monde; je vousjurc qu'ils veulent ici-bas se faire désormais une part égale à celle des lieuren.x. A quoi bon se dissimuler ici la netteté d'une situation qui est terrible, mais non pas incurable? Si les catholiques n'ont pas le courage de voir les plaies de la société contemporaine, qui aura ce courage? En deux mots, mon ami, il y a en ce moment plusieurs millions d'hommes qui jettent un regard fauve sur votre maison et vos terres, et qui les veulent prendre. Est-ce clair? Et comment espérez-vous vous tirer de là? Par la charité, dont vous allez réveiller la flamme? Par la résignation que vous allez prêcher à tous ceux qui souffrent? Ces admirables movens sont désormais insuf-
LES DEVOIRS l)K l/llEUlU-: IMîl'SKM K. iM
fisaiits, et il faudra tenter (jiielqiie autre eliose. Tout d'aboril, il conviendra de s'ailaelier aux principes, de s'y cramponner plus fortemenl que jamais et de proclamer à haute voix (juc la propriété est une chose légitime et sacrée. Puis, une fois celle proclamation faite, il faudra songer énergiquement à la réalisalion, non plus seulement des préceptes, mais des conseils, mais de tous les conseils de TÉvangile. En d'autres termes, il sera peut-être nécessaire que les propriétaires chrétiens, dans la plénitude de leur liberté, se dépouillent un jour d'une |)aitie de leur propriété pour en revêtir leurs frères malheureux. Un honnête homme de mes amis, dont je vous ai déjà parlé, fait en ce moment une œuvre merveilleuse : il bâtit des maisons ouvrières, les loue aux travailleurs, et, au bout de vingt ou trente ans, leur en abandonne la propriété. Voilà, suivant moi, une œuvre type. Et n'allez pas me dire que c'est là du socialisme: car vous savez, mieux que moi, (|iie c'est exactement l'antithèse du socialisme. C'est le libre dépouillement de nous-mêmes,
44 l.liS IH.VOIKS |»K l.'llKLIU: l'IlKSKMK.
lil)remL'iil consenti cl librcmeol réalise pour rameur de .Nolre-Seignciir Jcsiis-Glirist. La (jiieslioii, à loul le moins, vaut la peine d'èlre étudiée, et je vous y invite. Vous méritez, cher ami, qu'on vous tienne un langageaussi austère, car vous n'êtes pas de ces faux conservateurs (jui pullulent en France et qui y arrivent en ce moment à un degré d'impuissance qui n'est comparable qu'à l'intensité de leur égoïsme. Vous n'êtes })as de ces conservateurs qui ne veulent conserver que leur petit bien-être, leur petit confort, leur petite tranquillité bourgeoise, leur petite vie joyeuse et à demi proprette. Vous n'êtes pas de ces conservateurs qui désirent avant tout qu'on leur laisse fréquenter les Bouffes et lire en paix leur petit journal conservateur, lequel contient des articles théologiques à l'entresol, et, aurez-de-chaussée, des feuilletons obscènes. Mais vous êtes de ceux qui trouvent que tout n'est pas pour le mieux dans le meilleur des mondes, et qui chantent volontiers un nova sint oiania aussi orthodoxe et aussi ardent que celui de saint Thomas d'Aquin.
i.Ks i>F,voii!s m-: l'iikliîk i'uksemk. ta
Donc, iravaiilez ; pcnclicz-vons sur TouM'ier, sur le petit, sur le pauvre; étudie/ toutes les améliorations, vraiment chrétiennes, dont leur sort misérable est encore susceptible et, en tin (le compte, dépouillez-vous, s'il le faut. Se dépouiller, ce n'est pas èti'C vaincu.
Je ne vous ai parlé, jusqu'ici, que de l'Église ; mais la France aussi a besoin de vous, et que vous ne vous donniez pas ces petits airs de vaincu. Vous ne divinisez pas la France, comme M. Victor Hugo; mais vous l'aimez passionnément, et vous la regardez, vous la saluez avec raison comme la grande nation désintéressée. Vous reconnaissez volontiers que la vieille France est encore plus jeune ([ue cette jeune Amérique, soupirant vers un César, et que cette jeune Russie, dévorée par ces deux cancers : l'alcoolisme et le nihilisme. Vous aimez à crier partout que, si la France un jour venait;» disparaître, rien ne pourrait combler cette lacune
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énorme et que le monde reirouverail (liflicilement son équilibre. Vous répétez enfin, et je le répète avec vous, (|u'aucnn peuple n'a jamais eu plus de clarté dans resjuit, j»liis de générosité dans le cœur, itlus de vivacité dans Taetion. Soyez dooc Français, et soyez-le tout à l'ail. Mais, si la France descend aujourd'hui du faite où son drapeau a si longtemps jeté de si beaux reflets, vous n"en ignorez pas la cause : c'est parce qu'elle devient tous les jour> plus sensuelle, })lus égo'iste, iiioiiis cliiélienne. Le mauvais luxe nous mine ; il nous tuera. Luttez contre cette sensualité, contre ces appétits, contre ce luxe (|ui nous ruine. Offrez-nous lexemple d'un homme de sacrifice qui, tout en se sacrifiant, soit gai, fier et charmant. Développez en vous les bons éléments de la France, et anéantissez les autres. Allez.
« Mais, me dites-vous, si les catholiques « allaient être encore plus vaincus demain « qu'ils ne le sont aujourd'hui ? » Qu'importe '! nous combattrons ((uand même. Nous combaltions avec les aimes immatérielles, a\ec les
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seules armes de rintelligeiice, du cœur el de lu toi. Si on nous lie un bras, nous écrirons de Taulre main. Si on nous lie les deux bras, nous lullerons avec la parole. Si on nous ferme les lèvres, il nous restera rame, et noli'C pensée luttera, en dedans de nous-mêmes, pour le triomphe de Dieu, de Jésus-Christ et de l'Église. Je vous attends à ce combat, où nous serons vainqueurs.
A POF.SIK
A LAirF.rn dks " nsFirRES >
Vous m'avez envoyé, il y a quelques semaines, votre dernier Recueil île vers auquel vous avez donné ce litre étrange: Les Ciselures. Permettez-moi, tout d'abord, de vous féliciter sur la forme ravissante que votre éditeur a su donner à ce petit volume. On ne saurait ima^^iner un i)a|)ier i)his doux, des tleurons plus délicats, des marges |)liis harmonieuses, un formai plus aimable. Il y a plaisir à vous emporter au fond des bois, par une fraiclie matinée d'été, f^'est dans cet agréable milieu (|ue je me suis
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donné la joie délire vos sonnets; c'est parmi ces chants d'oiseaux et ce bon parfum de la forêt. Eh bien ! vous le dirai-je, mon cher ami? vos vers m'ont semblé chanter moins bien que les merles et n'avoir pas si douce odeur que les hêtres. N'allez pas me tuer, d'indignation.
Vos vers sont charmants, je le veux bien, et ils sont, h coup sûr, le fruit d'un long et consciencieux labeur. On ne frappe pas mieux une strophe que vous ne savez le faire, et il y a surtout cette fameuse strophe de dix octosyllabes que vous troussez à ravir. J'irai plus loin, et le titre de votre livre me suggère ici une image qui est bien plus exacte: je dirai que votre œuvre est une merveilleuse et incomi)arable ciselure. Mais c'est tout.
Et ce n'est pas assez.
Il s'agit bien de ciselures, en vérité, en ces dures années que nous traversons et quand nous assistons anxieusement au grand duel entre le Bien et le Mal. 11 importe bien que vous consacriez un sonnet tout entier à la description de ce vitiA ti.uteuil gothique où vous croyez
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onrore voir assise « la paie majesté du baron féodal. » Il est bien utile que vous employiez quatorze autres vers à la peinture « d'une bonbonnière donnée par Mathilde ! » Et quatorze autres à l'analyse d'un chapiteau du nouvel Opéra ! Et quatorze autres à l'une des incarnations de Vichnou! Oui, cela vient en effet dans un heureux moment, et vous avez merveilleusement choisi votre temps. Vous, que je sais chrétien, vous ne voyez donc pas que l'Église souffre, et qu'on ne console ])as de toiles souffrances avec ces petites machines que vous appelez des ciselures!
Vous appartenez h une école littéraire qui se propose de rester étranpfère h toutes nos angoisses et h toutes nos luttes. Pendant que le monde s'écroule, vous prétendez rester, loin du tremblement de terre, occupé à parfaire tranquillement vos alexandrins dans un atelier bien meublé et tout h fait charmant. Tel est votre rêve, qui est profondément égoïste. El nonseulement les grands combats de la sociéi(' vous sont indifférents, mais ceux mêmes de l'âme.
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« J'ai l'horreur des lieux communs, » m'avezvous (lit cent fois. Et, par ces mots, vous entendiez ces grandes vérités devant lesquelles vous vous inclinez comme homme, mais non pas comme poéle : Dieu, Tàme, la vie iiilure. Bref, parmi les ciselures, vous prenez goût à celles qui n'ont aucune signification morale ou religieuse. Vous n'aimez déjîi plus à ciseler des croix, et vous en viendrez à ne ciseler que des i)Oucles d'oreilles.
Ces vieux romantiques, dont vous avez fait tant de gorges chaudes, avaient une plus haute idée de la poésie, et il ne leur a guère manqué, pour la faire triompher, qu'un peu de simplicilé et de modestie. Ils disaient, ils répétaient sans cesse qu'ils avaient charge d'âmes. Ils se représentaient les poètes comme des géants lumineux, comme des colonnes de lumière qui marchent devant l'humanité et la guident en ce désert de la vie. Vive Dieu ! ce sont là de nobles pensées, et dont vous n'approchez pas. Ce grand Lamartine, dont la gloire rajeiiiiil en ce moment, et rajeunit pour ne plus vieillir, ce poète
incomparable que vous essayez en vain d'amoindrir, a passé sa vie à célébrer en vers deux ou trois lieux communs, et il s'imaginait avoir mission pour les célébrer, Victor Hugo, qui peut-être est plus grand encore, a malheureusement exagéré cette vérité, comme il en a défiguré tant d'aulres. 11 ne lui a pas suffi d'affirmer que le poète a reçu ici-bas une véritable mission: il a voulu le transformer en un souverain pontife, en une pytliie, en un oracle. Mais, quelque regrettables que puissent paraître de telles déformations, elles ne détruisent pas rindestrucliblc vérité. Cette préoccupation généreuse a d'ailleurs porté bonlieur au poëte, et deux vers de Victor Hugo valent peut-être toutes les œuvres de vos Parnassiens.
L'Église, elle, n'exagère rien, et son enseignement ici nous doit servir de guide. Or elle nous enseigne que nous devons employer les dons de Dieu au service de Dieu. La poésie est h la fois une musique, une peinture, une pensée. Elle se compose de sons, de couleurs et d'idées, et c'est Dieu qui est le créateur des
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sons et des coiiloiirs, comme aussi de celle inlelligence humaine où se dévelopj)eni les idées. La poésie, en d'aulres termes, n'est pas autre chose qu'une jtarole humaine plus harmonieuse et plus imagée que les autres, et elle ne saurait se soustraire aux devoirs de la parole humaine. Ces devoirs se réduisent à deux: « Honorer Dieu et sauver lésâmes. » El telle est la devise (pie je vous donne, ô poêle ! Vos Parnassiens l'ont oiiitliée.
Je prévois, hélas ! tout ce que vous m'allez répondre. Vous allez vous emporter contre le siècle où vous vivez, et vous en prendre à lui de votre indifférence : « Il n'y a rien à faire, allezvous médire, et le monde est pourri. Si je ne fabrique que de petites ciselures, c'est qu'il n'y a guère autour de moi que six ou sept personnes à comprendre la poésie, et voilà ceux pour qui je travaille. Quant à me faire missionnaire et à prêcher l'Évangile h mes conlemporains.