I..V POÉSIE
ils se ferment li'op vivement les oreilles pour que je lenle Tenlrcprise. Adieu! Je retourne à mes sonnets. » Et vous m'échappez.
Eh bien ! je viens précisément vous dire (|ue jamais peut-être il n'y a eu, pour les poètes, une heure aussi solennelle, un moment aussi propice. Jamais ils n'ont eu à travailler à une si nécessaire besogne; jamais ils n'ont pu exercer une influence aussi vive et aussi profonde. S'ils le voulaient, ils nous sauveraient.
« Qu'y a-t-il à faire ? » me demandez-vous en ouvrant de grands yeux interrogateurs. C'est à quoi je vais répondre, mon ami, en parcourant successivement tous ces beaux et nobles domaines de l'Art qu'on appelle le Drame, l'Ode, l'Épopée et la Satire. Venez, venez avec moi.
Nierez- vous tout d'abord l'influence du théâtre? Nierez-vous que le Bien y puisse être vainqueur? Vous me parlez sans cesse d'opérettes obscènes et de drames malsains ; mais croyez-vous que nous ayons fait assez d'efforts, nous chrétiens, pour provoquer le triomphe de
yfi I.A POÉSŒ.
ceilaiiies œuvres nobles el saines? Les avonsnous suftisammcnt encouragées ? Avons-nous crié: « Bien! bien!^; aux jeunes auteurs qui entraient généreusement dans une \oie où nous les pouvions suivre? Malgré tout, certaines de ces œuvi'cs ont conquis un incomparable succès. J'ai vu toute une foule i)arisienne, attentive, respectueuse et ravie, écouter pendant trois heures deux mille vers tragiques où la véritable Jeanne d'Arc lui était offerte sous ses véritables traits, entourée de ses Saintes qu'on voyait, et s'agenouillant devant le Paradis dont on entendait les cantiques. La Jeanne d\Arc de M. Jules Barbier a fait ce prodige d'imposer à des Parisiens plusieurs heures de respect. C'est légendaire, mais c'est vrai.
Quelque temps après, les comédiens ordinaires de la République nous offrirent le spectacle d'une autre tragédie, consacrée à un héros français et éclairée par la grande figure de Charlemagne, mais exposant des faits singuliers et qui étaient certainement étrangers à la i)luparl des auditeurs, rifpciidaul ht I-'illv '('■ /îolan'l, de
i.\ poi^sii;. ;)7
M. de lîoiiiier, ne rôi'.ssil pas moins (jiic la Jeanne (F Arc de 31. Barbier. Dircz-vous ([ii'iiii vers, lin seul vers de ce beau drame flattait, par (juehiue vilain côté, les grandes ou les jietites passions du public ? Direz-vous qu'il y avait là des griiicemeuls de dents révolutionnaires on des rréiuissemenls de volupté mauvaise? Non certes, et le dénouement de cette œuvre était VI aiment chrétien. Au lieu de faire comme le Cid, qui tue le père et épouse la fille, le héros de la Fille de Roland se punit lui-même du crime de son père. 11 s'arrache à un amour (|ue tout semble juslilier et encourager ; il s'éloigne tout en pleurs ; il se dévoue, il se sacritie. C'est le dénouement du Cid retourné : c'est noble et grand. Et voilà, n'en doutez |)as, ce (pii a décidé du succès de l'œuvre. Ah î mon ami, il n'y a véritablement ({u'un mot dans la langue de la poésie et du drame, et ce mot est celui de « sacrilice ». Toutes les Ibis que vous nous montrerez sur la scène le sacrifice en action, vous êtes assurés de conquérir le succès, même aux Folies-Berbère, même aux BoulTes. Nous
38 !.A l'OliSIE.
l'erez plciu'or ces ])1:lsl's, vous purifierez ces corrompus. Laissez donc là vos Ciselures, ([iii ne l'ont de bien à personne, quand vous pouvez faire tant de bien à tant d'âmes. Choisissez un grand sujet. Dans nos seules Epopées françaises, j'en ai vingt, j'en ai cent ;i vous fournir (jui sont supérieurs à celui de la Fille de liohnid. Toute notre histoire est à vous, comme toute notre légende. Or, jamais nation n'a possédé, au môme degré que la France, l'esprit de désiiiléressenienl et de sacrifice, et vous avez là mille drames magnifiques ;i concevoir et à écrire. Notez que je ne dis pas « tragédies; » cc(jui me semblerait étroit ; mais « drames, « ce qui me paraît large. Dans votre œuvre inspirée, mêlez la joie avec les larmes, la simplicité avec la grandeur, le sourire avec l'héroïsme. Sur la scène, jetez des ouvriers ou des bourgeois, aussi bien que des nobles et des rois. Ne vous assujettissez point aux petites règles du xvi" ou du xvii« siècle; n'ayez souci des trois unités; mais pensez uniquement à faire grand et large, à émouvoir ces pauvres âmes de notre temps
LA poÉsit:. 3!l
(|iii ont larit besoin (rèlrc cmiies et ;i doiiner linalement la victoire au liien sur le 3Ial, et au Sacrifice sur la Passion. A l'œuvre, mou an)i, à l'œuvre.
Mais vous préférez peut-être la comédie. Je ne vous étonnerai point, en confessant ici qu'il en est aujourd'hui de correctes et qui sont vraiment pénétrées de l'idée chrétienne. Peut-être, rà et là, y devrons- nous encore efflicer quelques mots regrettables et douteux; mais le fond est sain. D'ailleurs, je ne suis pas de ceux qu'épouvante la pensée d'un bon et pur amour couronné i)ar un pur et bon mariage. Je n'ai jamais eu de ces bégueuieries, que j'estime funestes et ne saurais comprendre. Des œuvres comme le Villag'' d'Octave Feuillet, et comme la Joie fait peur de M""' de Girardin sauf une ou deux scènes, peut-être), me semblent vraiment dignes d'une race chrétienne, et je crains, encore un coup, ([ue les catholiques ne les aient pas suftisamment encouragées. Je lisais, ces jours derniers, le Luthier de Crémone. Qu'est-ce, au fond, ([ue cette bluette? C'est encore le triomjdie de
40 LA POKSIE.
l'esprit (le sacritice ; c'est encure un pauvre cœur brisé qui se dévoue, (|ni pense aux autres, (jui s'immole. Ne me dites pas les défauts de l'œuvre : je les connais. Ne me signalez point les vers durs et plats : j'en ai souffert autant (|ue vous. Mais je suis frappé, profondément frappé (le la simple beauté de ce dénouement ([ui ressemble, toutes proportions gardées, à celui de la Fille de Roland. Faites-nous des Luthier de Crémone. Peut-être irez-vous par là jus(|u'à quelque cœur farouche, que vous amollirez. Le grand mal qui nous ronge, c'est régoïsme. Eh bien ! à un siècle égoïste, il faut ({uc la Poésie prêche le Sacrifice, qu'elle le prêche encore, qu'elle le prêche toujours. C'est ce que vous voudrez faire.
Je parlais d'épopée tout à l'heure ; mais gardez-vous de croire que je vous conseille d'écrire un poëme épique en vingt-quatre chants. Ce sacrifice-lh, je ne vais pas jusqu'à vous le demander. Et néanmoins, il y a je ne sais quelle épopée intime et domestique qui est le propre de notre siècle. Jocchjn, sans doute, est un
mauvais livre, et TÉc^lise l'a justement flétri ; mais c'est le fond de Jocebjn, et non pas la forme, qu'elle a condamnée. Celte forme nous appartient, et je dis qu'il nous faut l'imiter. Les modèles ne vous manqueront pas, et vous connaissez VÈvangelim de Longfellow comme la Perneite de M. de Laprade. Voilà ce qu'il faut ciseler. Prenez dans les siècles passés, prenez dans le siècle présent quelque épisode simple, altarliaut, chrétien; et racontez-nous-lc eu beaux vers. Laissez là vos descriptions de vieux fauteuils et tout votre bric-à-brac de rencontre ; laissez ces choses mortes, et attaquez-vous à ce qui vit. L'âme humaine est si étendue, si profonde, si haute, si variée, si ondoyante, si indéfinie, si intéressante enfin, que des milliers de drames ou de récits n'épuiseront jamais la richesse d'un tel sujet. Donnez-nous donc une Pernette ou une Evan(fe\ii)c ; faites-nous ce beau présent.
« Mais, direz-vous, c'est (|U(' je n'ai pas assez de souffle pour de tels récils. \()us voyez bien qiu' j'ai choisi le sonnet, parce ([u'il n'a
({lie qualOi'ze vers. Vous m'avez fait observer que mes pi'emiers vers sont souvent les plus médiocres : c'est que je termine par eux, et que je suis déjà tout essoufflé. » Soit; gardez le sonnet; mais, pour l'amour de Dieu, mettez-y quelque chose. Que ce ne soit pas seulement un grelot. Remplissez ce creux. Puis, vous avez Tode, qui jieut être courte et doit être rapide. Les sujets d'ode ne vous manquent pas : car s'il est vrai que l'ode serve souvent de chant militaire et se chante avant les batailles, nous sommes assez vaincus, hélas! pour que les poètes chantent nos victoires d'autrefois et nous excitent à de nouveaux triomphes. A l'Église ils doivent leurs hymnes, comme ù la Patrie. Tant de persécutions que souffre cette épouse du Christ, tant de nobles douleurs, tant de larmes imméritées sont bien faites pour exciter leur verve. On ne me fera pas croire que Pie IX et les catholiques d'Allemagne ne sont pas poétiques. A tout prendre, il vous reste à chanter Dieu, son Verbe, son Esprit et son Église immortelle. Nous sommes souvent, dans nos églises, con-
damnés h chanter je ne sais quels horribles cantiques niais. Refaites ces cantiques, mon ami, ou faites-en de nouveaux, et donnez aux enfants de nos catéchismes la joie d'avoir ;i chanter de beaux vers.
Néanmoins, je crois connaîlre voire véritable vocation, et vous êtes assez rageur, en vos mauvais moments, pour que je vous croie appelé au dangereux honneur d'être un grand satirique. Mon ami, voici les cordes et le fouet: faites siffler Tair, llagcllez, frappez. Il n'est pas nécessaire de vous attaquer aux personnes, ni surtout de manquer de miséricorde. Tant de personnes aujourd'hui ont le même vice, que le vice a fini par être impersonnel, et qu'on le peut fouetter très-charitablement. Âh ! que de sujets, que de beaux sujets de satire! Juvénal, où es-tu? — 11 y a là, tout jirès de nous, ce type blafard et oljlii[ue du persécuteur de l'Église; il y a ces docteurs graves qui ne
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croient à rien et qui attaquent l'Église au nom dos intérêts de la foi et de ses propres intérêts. C'est pour notre bien, disent-ils, qu'ils emprisonnent nos évoques et leur lient brutalement les mains. Et leur amour pour la Papauté est si i^rand, qu'ils font le vide autour d'elle et la voudraient isoler au milieu du monde. Si seuleiiM'iit le Pape voulait aller à Jérusalem ! Liidessus, ils se rccueillenl, ils doi;matisent, ils doetrinarisent , et même ils sont suaves, à leurs lieures. — Plus loin, c'est autre eliose : c'est le type immortel du conservateur qui ne croit qu'en sa caisse et ne veut réellement conserver que son bien. 11 se donne une vie douce, fréquente les petits théâtres, dine bien, plaisant.' lourdement, lit les journaux spirituels qui sont le plus épicés ou les journaux épicés qui sont le plus spirituels, demande qu'on réprime vivement les émeutes et qu'on n'épargne personne, mais se frotte les mains quand il n'y a dans le monde d'autres victimes que les prêtres, et d'autres persécutés que PÉglise. Il a même une certaine pointe contre les cléricaux, et au des-
sert les gouaille assez vivement. Si la Commune devait lui conserver ses renies, il s'arrangerait avec la Commune. Il est si conciliant ! — Il y a encore l'envieux, et c'est une race (jui pullule de nos joui's. L'envie sociale sévit parloiil, L't Ton ne voit que gens malades de cette maladie. Ils sont pâles, ils sont liàves: on les voit jaunes et ridés à trente ans. Le bonheur des autres les navre ; ils se gardent bien de lire, dans le Journal officiel, la page qui est consacrée aux avancements et promotions : s'ils la lisaient, ils pleureraient, je i)ense, de dépit et de rage, lis ne sont i)as, d'ailleurs, sans attendre la grande liquidation sociale, et se disent par avance qu'ils seront implacables, ce jour-là, dans la revendication de leurs droits. Mais, auparavant, ils mourront d un mal au foie. — Il y a aussi le lecteur imbécile et sauvage de son journal ; il y a cet homme crédule, qui croit à toutes les invraisemblances et à toutes les impossibilités, pourvu que ce soient des calomnies ; il y a cet infortuné auquel on dit tous les jours : « L'Eglise te déteste, l'Églist' le
« inaiidil, » qui k; croit, liélas! cl qui, ;i la prochaine, saisira son fusil cl tuera des olages. — Il y a la médiocrité, l'horrible médiocrité, qui s'installe et se pavane partout, tandis que virilité nous fait partout défaut. Il y a tous ces jeunes gens qui sont charmants, corrects, parfaits, mais qui ne font rien de fort, ni rien de grand ; qui ne sont pas et ne seront jamais des hommes, et qui me révoltent avec leurs jolies badines, leur raie au milieu de la tôle et la profonde nullité de toutes leurs petites personnes. — 11 y a ces femmes chrétiennes, qui sont illogiques à plaisir, hantent les théâtres de troisième ordre, jouent la comédie de salon et passent quatre heures par jour dans ces magasins de nouveautés qui sont le Iléau de la société chrétienne ; et il y a ces maris chrétiens qui les laissent faire et i)ayent avec un sourire satisfait les notes énormes (jiie les foiiniisseui's leui' envoient. — I! v a tous ceux et toutes celles qui veulent soi'tir de leur condition, et briller plus qu'il ne convient; il y a ces petits employés à douze cents francs, (jui donnent à leurs femmes
des bijoux ot des dentelles représentant la moitié ou los deux, tiers de leurs revenus, et il y a les femmes qui acceptent ces cadeaux avec une joie stupide. Il y a...
Je m'arrête, mon ami ; car je n'en finirais point. Bref; si vous êtes fait pour la satire, vous aurez de quoi assouvir votre colère poétique. Allons, allons, mon ciseleur : réveillez-vous, bontlissez, et marquez-moi d'un fer chaud tous ces ridicules et tous ces vices.
Mais si la satire et le drame, si l'ode et l'épopée ne vous tentent pas, c'est que décidément vous n'êtes pas un poète, un vrai poète. Remettez-vous donc au sonnet, et publiez un second volume sous ce litre : Nielles et Arabesques. Ou, plutôt, non. Apprenez un bon métier, et faites des souliers.
lE ROMAN
A MONSIEUR T"*, HOM.Mi: DK LETTRES
Vous me soumettez aiijoiiid'liiii un des cas les plus épineux qui soient au monde : vous me demandez a que je pense du Roman en général, et des romans de nos jours en particulier. Et vous terminez la liste un peu longue de vos interrogations par ces doux questions que vous me permettrez peut-être di' trouver h moitié indiscrètes : « Les catholiques peuvent-ils « lire des romans, et, chose plus grave, en « écrire? » Allons, mon cher ami, couvenezn^ : vous en avez écrit, (fui sont là, dans voire
portefeuillo, et, sons les ;ii)i)ai'ences modestes (Fil ne (lemaiide générale, vous me ])Osez là un pi'oljlème liès-parlicnlier et presque intime. Bref, vous voulez savoir si vous pouvez mettre sons presse. Hum !
1! faut, tout d'abord, (pie je lise votre manuscrit et l'étudié à loisir : car la ((uestion n'est pas de celles que l'on tranche en deux mots. Les bonnes intentions ne sauraient ici suffire, et ne peuvent même pas être regardées comme des circonstances atténuantes. D'excellents chrétiens ont commis certains romans qui sont véritablement détestables, et je voudrais, au besoin, vous préserver d'une catastrophe. Admirez ma bonté.
Il est certain que l'Eglise a contre le Roman une certaine défiance que d'exécrables romans ont trop bien justifiée. Mais je ne pense pas (|ue l'on puisse en dire davantage sans forcer la vérité et sans attribuer très-gratuitement à l'Eglise une pensée qui n'est point la sienne. Il serait à peu près aussi absurde de s'écrier : a Tous les romans sont mauvais, » que de
LF. IKtMAN. o3
les considérer tous comme iiioffensifs cl bons. Qu'est-ce qu'un roman, si ce n'est « une histoire supposée où l'auteur cherche à exciter l'intérêt par la peinture des mœurs, (li^^^ caractères, des âmes? » Je prends ici, comme vous le voyez, la définition la plus l)anale ; mais elh^'SMtMt amplement à ma démonstration. S'il y a là nn élément qui soit condamnable, ce n'est pas, à coup sûr, la peinture des caractères et (les âmes. Le romancier, en effet, se contente de mettre ici en action, de dramatiser et de rendre vivant ce que le moraliste expose avec une placidité toute j)hilosophique. La Bruyère a décrit l'avare en une page immortelle; mais Balzac, lui, a peint la fii^ure vivante de Grandet, qu'il mêle puissamment à une action imaginaire, à un roman. Chacun de ces procédés est légitime en soi, et les romanciers ne sont, par de certains côtés, que des moralistes... moins ennuyeux.
Je ne vois point, quant à moi, pourquoi les catholiques se refuseraient la joie d'être des peintres, eux aussi. Je ne voispas pourquoi la |»ein-
tiu'e des mœurs et des caractères serait interdite à ceux qui, par leur seul examen de conscience et par la seule pratique de la confession, sont peut-être ceux de tous les hommes (jui connaissent le mieux les })rotbn(leurs de l'âme humaine. Je ne vois pas enlin, puisqu'il nous est permis d'éci'ire des livres contre les vices, je ne vois pas comment on pourrait nous refuser la permission d'écrire quelqu'une de ces œuvres plus animées et plus puissantes oii les vices sont {jcrsonnifiés, où ils sont incarnés en autant de personnages haïssables et que nous faisons haïr. Au lieu décomposer un «Traité contre l'envie », j'écris un roman où certain envieux, qui s'appelle Philippe, traverse les aventures les plus étranges et où il est à la fin puni de son épouvantable vice. Eh bien ! je vous le demande, le Traité contre renvlc et mon roman, intitulé Philippe, n'ont-ils pas la même valeur, la même léi>itimité morale? Répondez.
On me répond en effet, et j'entends d'ici la voix des adversaires du Roman : « Vous pouvez « peindre les mœurs, me disent-ils, mais non
« pas les passions. » Cette formule serait excellente, si elle était plus claire cl si Ton consentait h nous définir un peu i)liis nettement ce que l'on entend par ce mot un peu vague : les passions. Or voici ce que j'oserais [)roposcr a la place de cette proposition quchpie peu nuageuse : « Les catholiques ont le droit de peindre les passions ; mais il ne leur est permis d'exercer ce droit que si celle peinture ne scandalise pas les âmes et ue les amoindrit j)oint. » 11 y a un certain moment, un moment psychologique, où il nous est absolument interdit de pousser plus loin la descriplion du vice et l'analyse du mal. Bref, il en est du loman comme de la sculpture. Le sculpteur chrétien peut faire du nu, mais il ne doit jamais aller jusqu'au déshabillé, jusqu'au voluptueux, jusqu'au sensuel, et il cesserait absolument d'être chrétien le jour où (pielqu'une de ses statues provoquerait dans les âmes la moindre impression lubri(iue, le moindre mouvement déshonorant. Et ne me dites pas qu'il est difticile de saisir ici la délicatesse des nuances ; ne me dites
pas (|iril est malaisé de délermim'i' ht limite pi'éoisc 011 le romancier et le sciiljileiir doivent s'arrêter : ils n'ont (|n"à desrendre en en\mèmes et à interroi;cr lenr eonscience. Cette impossibilité d'exprimer certaines passions privera penlètre nos leetenrs de certains développenienls oh se sei'ait pin celte partie de lenr âme (|ni n\'si pas la meilleni'é; mais ce sera ponr enx l'occasion d'nn saei'iiice pen contcnx, cl c'est ponr nons nne impossibilité i;1oriense. \o)i pnssumus.
Il nons semble, d'aillenrs, qn'avec de telles restriclions et en de telles limites, les catholi- (pies penvent léi^itimement se permettre tous les romans. Donc, si le vôtre est en ce cas, l'ailes-le-moi parvenir sans plus tarder. Sinon, brfilez-le : car c'est une œuvre malsaine. Or, sachez, mon cher ami, et redites-vons bien que j'entends par ces mots une œuvre où le Mal est trop mis en lumière et où le Vice est l'endn intéressant. Brûlez, vous dis-je.
N'allez pas croire, cependant, que je condamne jansénistement tout récit romanesque où
l'a m OUI' se niO[ilre, où ranioui" lient une place. J'ai toujours éprouvé une véi'itable répulsion pour un certain petit groupe de ci'iliques à la cervelle étroite (pii se permettent de détester et, (jui plus est, de dédaigner l'amour. Ces messieurs ne l'admettent que dans le mariage, et c'est, ma foi! bien heureux. Mais l'amour i)ur, mais l'amour innocent, mais l'amour charmant qui aspire au seul mariage et s'achemine vers ce mariage souhaité à travers des régions printanières et sous un ciel fraîchement lumineux, cet amour-là, vous ne me le ferez jamais maudire. 11 est et sera toujours l'âme de ces histoires supposées qu'on appelle des romans, comme il est et sera toujours l'âme de cette histoire vraie qu'on appelle la vie humaine. Le jour où cet amour n'existera plus et où l'on n'entendra plus sur la terre les chastes battements des cœurs jeunes, ce jour-là, il faudra désespérer d'un inonde que l'argent et la matière auront brutalement conquis. Jusque-là, nous permettrons à nos romanciers la pudique peinture de l'amour chrétien : car celte peinture n'a rien de jnu-
o8 Li: ItOMAN.
saï(iu(', ricii de bas, rien de tcrreslre, el c'est une sorte de f<ursu)ii de Tordre naturel (iiii élève les âmes et qui les iransni5ure. Sans doute, nous ne mettrons ces livres entre les mains de nos enfants que si l'état de leurs âmes le permet, et à cet égard nous sommes el serons toujours des opportunistes. Mais, somme toute, il ny a chez nous que deux dénouements possibles pour ces récits plus ou moins imaginaires : la conversion ou le mariage, et tous les deux sont également acceptables. Et j'allais oublier le sacrifice, le divin sacrifice, ((ui est la trame même et le dénouement de tant de vies chrétiennes el qui devra servir aussi de substance el de conclusion à nos meilleurs romans chrétiens. Le sacrifice, espérons-le, ne scandalisera point ceux (jui trouvent le mariage bliockiny.
Vous le dirai-je, cher ami"? j'ai l'horreur des livres bêles, et je connais de nos amis qui ont imaginé de petits romans niaisots dont la seule vue me met en rage. (iCttc moralité solle finit par devenir immorale, et j'estime, pour tout
LE nO.MAN. oD
(lire, qn'il y a des àmcs ici-bas qui oui besoin d'aulres livres que de cet bonnèle et excellent volume du chanoine Scbniidt, le bon Fridolin et le méchant Tliierri/. Il nous faut qucl(|nc chose de plus nerveux, de plus viril, et aussi de plus actuel. Le roman est une arme avec laquelle nous pouvons combattre toutes les passions, toutes les calomnies, tous les mensonges; mais c'est une arme dont il convient de se servir en soldat, et il y faut quelque rudesse de poigne avecquelque vigueur de muscles. Le llasque et refféminé ont fait leur temps, et nous avons aujourd'hui trop de rudes batailles h livrer pour nous amuser à la petite guerre et nous arrêter à des livres ou à des jeux d'enianl. M'écrivons donc plus (même pour nos enfants) de ces récils fades où le vice et la vertu sont également diminués, atténués, enjolivés et travestis; où le monde ne nous est pas montré tel qu'il est ; oîi l'on vante tous les siècles au détriment du notre; où l'on nous peint un moyen âge de fantaisie et digne des pendules d'il y a quarante ans ; où les honnêtes gens sont d'une vertu
(W) i.i: ito.Mw.
inoiioloiic, et ([iii ne coiiiiail j);is la lulle ; où les méchaiils n'ont jamais de cuiiiliat en enx-niènies et sont automati(|neineiii inécliants; où tontes les femmes sont en suere et tons les hommes en bois ; où tout est vulgaire, médioere et trivial, et d'oli le style, enfin, est seandaleusemenl absent, ^'ouvrons pas de tels livres, c'est lacile; iren lisons j)as, c'est plus aisé.
Mais n'abandonnons pas ce genre pnissani, ce genre fécond du roman, ne l'abandonnons pas à nos adversaires. J'affirme qu'avec des romans profondément catholiques on a déjà sauvé des milliers d'àmes; j'affirme qu'on en peut sauver des millions. Courage donc, et mettons-nous à l'œuvre I
Le roman « de caractères » ou « d observation » est le premier que nous devrions résolument, aborder. C'est celui où nos Français excellent, et c'est aussi celui qui a fait le |)lns de ravages dans les entendements et dans les
C'd'iii's. Dalzac y esî passé uiaili'c, lîalzac ([iii csl ]r plus malsain de tous les romanciers. C'est avec stupeur, en vérité, que nous voyons tous les jours un tel homme préconisé par d'admiral)les catholi({ues et regardé par eux comme un très-i)rorond observateur du cunir humain. .Mais il n'a guèi'e connu (jue les sentines de ce très-noble cœur ; mais il n'en a guère décrit (jue les sensualités et les mauvais désirs ; mais, dans ses héros les plus élevés et chez ses plus pures héroïnes, il y a encore je ne sais quel égoïsme monstrueux et ([uel bouillonnement de lubricité dont véritablement nous avons peur. On dit qu'il a connu la femme : je le veux bien; mais non pas la chrétienne. Qu'il ait eu assez d'intelligence pour s'extasier çà et là devant l'incomparable beauté de cet édifice gigantesque, qui .s'appelle l'Église catholique, j'y consens ; mais que ses cinquante volumes soient comme on l'a dit , « un magnihque monument élevé au dogme catholique, » je le nie de toutes les forces de mon àme. 11 est sensuel, il est malsain, vous dis-je, et il a fondé,
62 LE r.OMAN.
liélas! une ôcolo |)!iis malsaine cl plus sensuelle Ciicore. A lîalzac a succédé Flanberl, qui Tanioindrit, et à Flaubert, Zola, qui diminue Flaubert. Le roman réaliste est né de Balzac, qui n'élait pas réaliste lui-même, mais qui n'a jamais eu la passion du £;rand, ni la notion de l'idéal. Et c'est ainsi que le mal engendre le l)ire.
Les catholiques ne sont pas faits pour se jeter dans cette école plusieurs l'ois dangereuse; mais il est d'autres écoles. A côté du groupe de Balzac, il y a le groupe de Mérimée, le grou])e d'Octave Feuillet, le groupe de Jules Sandeau, Rien ne saurait m'empècher de confesser que ce dernier est l'auteur de quelques chefs-d'œuvre dont un chrétien peut s'autoriser la lecture. Je déchirerais volontiers dix pages dans Jean de Thomercuj, mais il n'en est peut-être pas une seule que je voudrais effacer, tout entière, dans cette admirable Maison de Penarvan qui peut passer pour le modèle du genre. Libre aux fanatiques admirateurs de Balzac, libre à ces fiers critiques de hausser ici les épaules et de
s'oslimer scandalisés par notre comparaison entre Balzac et Sandeau; mais celui-ci se plaît aux beaux spectacles qu'offre Fàme liumainc, et celui-là, (jui n'y croit point, ne veut même pas consentir à les voir. En achevant un roman de lialzac, je me sens découragé et morne. En achevant un livre de Sandeau, je respire et espère. J'en voudrais dire autant de Mérimée, (|ui est peut-être l'écrivain le plus accompli de ce temps, mais qui n'est, au moral, que le plus iiiinnlieux et le plus patient des observateurs. Très-exact, mais un peu étroit: un Balzac sans fécondité, mais qui a plus respecté le public en respectant davantage son talent et son style. Quant à cet Octave Feuillet en qui nous avions tant espéré, il nous offre l'exemple d'une chute qui succède à une autre chute. Il est tombé du Village dans le Roman crun jeune homme pauvre, et de Sibylle en Monsieur de Comors. Où s'arrêtera cette f;Uale descente loin des sommets chrétiens ? il n'est pas permis de le prédire. 11 y a dans ce talent je ne sais quoi de croustillant ({ui lui porte malheur, et il se sert