‹ Lettres d'un catholiqueChapitre 5 sur 20 · I.K ROMAN · texte numérisé non relu

I.K ROMAN

trop volontiers du détestable ressort de l'adultère pour que Ton puisse croire en sa conversion prochaine. Espérons quand même ; mais, si nous avons besoin de modèles, cherclions-les parmi nos écrivaius que nous ii^iioious trop. Lisons le Conscrit et le Gentilhomme pauvre d'Henri Conscience; relisons Corbin et fFAuhecourt, ce chef-d'œuvre de Louis \'euillnt, qui compte deux éditions quand FAssommoir en a quarante ; tendons la main, tondons les deux mains, tendons le cœur à ce Paul Féval qui s'est converti récemment avec une simplicité si candide et une sincérité si courai^euse ; allons à lui, et disons-lui : « Taillez votre plume, ami, (( et puisque Dieu vous a fîiit de si nobles dons, « écrivez de vrais romans catholiques, ardents « et fiers, passionnés et pnvs, vivants et « beanx. » Et, quant à nous, imitons ces vaillants, ou, plutôt, non : n'imitons personne, et soyons nous-mêmes. Avant d'écrire nos romans, vivons-les dans nos âmes ; exprimons-y tout ce (|ue nous sentons, tout ce que nous souffrons, tout ce que nous voulons ; puis revèlons-Ies,

s'i! est possible, (le colle boaiilé diislvle qui est nécessaire à tontes les œuvres d'art. Kt ([u'ils soient la consolation de nos frères les callioli- (|iies, leur encouragement et leur joie.

Le « roman intime » nest qu'une variél»' du « roman xle caractères <- ; mais il tant se défier de rinlimc Rien n'est plus déplorable que toutes ces petites révélations de la vie privée et toutes ces autobiographies sous forme de romans. Eh! qnel besoin, monsieur, ai-je de connaître les petits accidents et les médiocres péripéties de votre vulgaire existence V Vous êtes né en 1830, c'est fort bien; et vons ave/ qnatre enfants, c'est parfait. Vous fûtes bachelier en 1849 ; tant mieux. On vous vit sous Sébaslopol, « oîi vous portâtes le mousquet » ; je n'en disconviens pas ; mais ipiel intérêt peuvent avoir pour moi tous ces menus détails? Vous me racontez plus loin vos fredaines, et insistez sur certain scandale dont vous fûtes le principal complice; mais, en vérité, je ne suis pas votre confesseur, tt vos confidences m'agacent ou me révoltent. Passez, passez, S'il y a iti-bas uui' classe

(riiommes qui doive avoir le rospeot de Tinlinic, ce sont les catiioliquos. Qu'ils se i,^Trdenl hieii de lire de telles balivernes et, surtout, d'en écrire ; mais qu'ils se permettent seulement des œuvres telles que le Mémorial de Famille, d'Emile Souvestre. On ne saurait trop conseiller la lecture de ce bon livre, qui est injustement méconnu et dédaigné. Il reste à éciire un « Mémorial de famille catlioliquo ; » mais c'est peut-être, mon cher ami, le titre du roman que vous avez sournoisement composé et que vous m'enverrez demain. Attendons.

J'ai hâte d'en venir au Roman historique, et c'est à ce genre que je voudrais voir nos catholiques se consacrer avec le plus d'ardeur. Rien n'est plus fécond, rien n'est plus influent, rien n'est plus sain. Je ne vous étonnerai pas en vous répétant ici celte célèbre parole de Villemain, que je me contente de modifier légèrement à l'intention de nos futurs romanciers:

« On ne saura jamais combien, pour faire du roman liislori{[ne, il est utile de savoir un peu d'histoire. » Sans plaisanterie, cl pour en venir à un conseil pratique, je pense que les catlioli({ues devraient étudier de plus près Thistoire derÉglise. Le chef-d'œuvre de ce genre difficile, la Fabiola du cardinal Wiseman, ne supj)0se pas moins de trente années d'études préparatoires. Si nous travaillions seulement trois ans!

Avez-Yous quelquefois passé par cette épreuve horrible qui consiste h entendre, durant plusieurs heures, un piano faux, ime voix fausse? C'est exactement l'image du supplice que l'on subit à la lecture de ces romans historiques (fui n'ont pas été suffisamment travaillés et où fourmillent les inexactitudes scientifiques. Il y a certains écrivains de notre temps qui ont, au contraire, travaillé très-consciencieusement à leurs romans prétendus historiques, mais qui ont choisi, hélas ! les époques les plus pauvres en documents historiques. La Salammbô de M, Gustave Flaubert repose uniquement sur

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doux ou Irois j)at;'es des écrivains de raiitiiiiiilé, et ('(Ute œuvre carthaginoise est sortie, |ii'es(|ii(' tout entière, de l'imagination de ranteur, et non ])as de son savoir. Que de notes fausses dans le Quentin Durward de Walter Scott et surtout dans la Notre-Dame de Paris de Victor Hugo, dans ce livre qui, cependant, a eu une influence si considérable et auquel nous devons la réhabilitation de l'art chrétien, de l'art du moyen âge! Pour éviter ces inexactitudes, élaborons lentement nos petits édifices littéraires ; rassemblons patiemment de bons matériaux, solides et éprouvés ; ne sacrifions rien à Ihypothèse, et ne songeons à l'art qu'après nous être rendus maîtres de la science. Ainsi a procédé l'auteur de Fabiola, et il reste encore l\ écrire dix-huit autres romans, aussi scientifiques et aussi beaux, sur les dix-huit autres siècles des annales de l'Église. Ce même système, il faul l'appliquer à notre histoire de France, et j'ai toujours rêvé un beau livre sous ce titre : « La France est le soldat de Dieu. « Les documents, ici, ne nous manquent pas, et les temps sont

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(Miliii venus où il est aisé do s'en servir. Mctlons-y la main : eela vaut mieux encore que d'écrire des romans [iréliistori(iues. Car il ne nous manqnaii plus (|ue cela, mon clicr ami, et nous possédons aujonrd'liui le roman préhistori(iue. Age de pierre, âge de fer, âge de bronze, lout a été mis en récit, et les habitations lacns- Ircs, et 1rs grottes, et les haches de silex, ci nos préicndus ancêtres ])eu vêtus, mais fort laids. On a été jusqu'à illustrer scientifiquement ces machines préscieulifiques... d'après des plioiographies de l'âge de pierre. Hélas !

Mais, si j'abhorre le roman préscientifique, je n'ai que de l'estime pour le roman véritablement scientifique. Catholiques, il est temps d"v songer et de nous précipiter dans ce cliemin que nous aurions dû ouvrir et où d'autres ont marché avant nous. Laisserons-nous les livres de Jules Verne atteindre leur cin(juantième édition sans que nous tentions de leur opposer d'autres livres du même genre, mais où passe enfin le grand souffle catholique? N'^' aura-t-il pas quelque libraire cntlioli((ue (pie les lauriers d'Hetzel

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empêcheront de dormir et ()iii, voiilanl l'aiio aussi bien, fera mieux ? Quand je pense, yrand Dieu, que nous sommes les croyants en Dieu, les croyanls en rArcliitecie de ions les univers, les croyanls nu Verbe éternel qui a suspendu les mondes dans l'espace ; quand je pense ([uc l'admiration des merveilles de la création lait strictement partie de nos devoirs envers Dieu ; quand je pense que la vue de ces beautés est do nature à soulever puissamment toutes les âmes vers leur créateur, et qu'il y a là des conversions innombrables à provoquer presque sûrement; quand je pense à ces choses et au peu que nous faisons, mon cœur bondit, mon esprit s'indigne, et je regarde, à tous les points de l'horizon, pour voir s'il ne viendra pas bientôt quelque Jules Verne catholique. Est-ce trop demander ?

Il en est ainsi pour le roman ((patrioti({ue, » dont nous laissons les Erckmanii-Cliatrian s'emparer sous nos yeux, comme si c'était leur chose. Les catholiques auront donc, en vain, versé les flots de leur sang sur tous nos champs de ba-

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taili'.', (Icjuiis les cliaiiips cnla'uiimitiiics jiis(iu"à ceii\ de l*atay ; ce sanj;' i;loiieii\ sera en vain devenu le cimenl avec lequel ou a solidemenl consliuil la France, monument incomparable; nos évèques et nos moines, nos rois et nos chevaliers, nos bourgeois et notre peuple chrétien auront été en vain les créateurs et les architectes de la grande France ! Et nous n'avons pas le courage de raconter chaudement ces choses sublimes en des romans enthousiastes et vrais ! Nos ennemis, nos implacables ennemis se sont voués, avec une rage que rien ne lasse, à la seule histoire de la France révolutionnaire ; ils se sont donné la tâche de prouver au peuple (|ue noire France n'existait même pas avant 17<S0 : cl nous ne leur répondons pas par d<.\s œuvres semblables aux leurs, par des livres à l'usage des ouvriers et des paysans! Un seul écrivain parmi nous a été assez courageux paur oser une telle réponse : c'est l"auteur ûcs^ Martjjrs de la Sibérie, c'est M. de Lamollie, qui est à la fuis notre Alexandre Dumas et notre Erckmann- Chalrian. >Iais il est seul, et il devrait êlrc cent.

Le roiiKiii social, lui aussi, semble n'avoir encore (enlé (jue les ennemis de l'idée diivlieniie. Qu'i-sl-ee (pic les Mi^èruhlcs, si ce ll'^■.^l une i)lai(loiiie ramiiclie eonlie TEi^Iisc? VA (iin'l est le résumé de ces dix volumes où, plus encore que les beaulés, les calomnies abondeni : « L'Église n'a rien fait contre les trois grands fléaux de riiumanilé : elle n"a i-ien fait contre le |taupérisnie, rien contre la prostitution, rien contre l'ignorance. » Mais, pour IVanoiii' de Dieu, répondons. Et réiiondons ;i des romans jiar d'autres romans.

La littérature française traverse en ce moment une crise épouvantable, et à laquelle nous n'accordons pas assez d'attention. Nous avons devant nous une école cynique, que j'appellerai l'école tlu réalisme nihiliste. L'Assommoir, de M. Zola, est le type incontestable de cette littérature nouvelle, de ce roman nouveau. IJ Assommoir, c'est riiistoire d'une famille ouvrière en 1877, et l'auteur s'est })roposé de nous faire assister à l'etTroyable spectacle du ne irrémédiable décadence. Celte l'auiille ouvriire , elle commence

par être lionnèlo, ou à peu près: riionimc l'st bon ouvrier, la femme aspire à être une honnête femme. Mais Tassommoir est là, c'esl- ;i-(iire le cabaret, avec ses séductions l)iutales, avec son absinthe qui affole et terrasse, avec son ignoble eau-de-vic qui assomme et lue l'esprit, qui assomme et tue le corps, qui assomme et tue la famille. Et ces deux ouvriers, ([ui avaient presque débuté correctement, en arrivent, par une série de gradations dans le vice et de nuances dans la débauche, à crever un jour sur un tas d'ordures, au coin d'une borne, en vomissant des blasphèmes fétides contre la société, contre rhomme et contre Dieu. Telle est cette histoire, et elle est racontée, non sans talent, en un épouvantable argot dont M. Zola est allé demander le secret aux bouges les plus abjects. Ce livre est un des éléments de notre décomposition : car il n'insj)irera aux « classes dirigeantes » qu'un stérile dégoût pour ce peuple, pour ce bon et pauvre peuple qu'on a certainement calomnié cl enlaidi ; cl il n'inspirei'a nii jtcupk' lui-même

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