ART
l' ni; M 1ERE I.ETTRr.
A MOX>IF.l"K T-. PEIXTRK n'HISTOIRK.
J'ai reçu le Martjirp de saini Pierre, votre dernière œuvre. Ne pouvant admirer roriginal qui est en Angleterre, je me console en étudiant la gravure, excellente à coup sûr et tort exacte sans doute, que vous avez voulu taire passer sous les yeux de votre vieil ami, 11 y a là des qualités de premier ordre: de Tobservation, de l'exactitude, de la finesse, et un bon partum de piété. Mais c'est mort.
Le jugement est dur; mais, il y a quelques années, en un rertiiin soir dont je me souviens
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encore, vous m'avez fait promellre de vous dire toujours toute la vérité. Et je liens ma promesse.
Ainsi, vous voilà, vous, mon ami, vous qui passiez à juste titre pour un des meilleurs élèves d'Ingres et de Flandrin, vous voilà arrivé au pastiche pur et simple des miniatures et dos vitraux du xiii^ siècle. Il est vrai de dire que vous les imitez avec une merveilleuse exactitude. Vous avez saisi le costume, la pose, l'allure (le tous ces bonshommes du temps de saiul Louis. Ils passent sous nos yeux, roides, cambrés, charmants. Us })ortent avec désinvolture la cotte et le surcot. Ils s'épanouissent sur un fond d'or : car vous abhorrez le paysage, el vous poussez la précision jusqu'à peindre les arbres comme on les peignait en ces temps naïfs, sous la forme d'un balai vert ou rouge. Tel est le système qui triomphe aujourd'hui de votre palette et de votre esprit, et c'es[ d'après cette idée qu'a été conçu le Martjjre de saint Pierre. Pastiche, pastiche, que veux-tu de nous?
Eh bien 1 mon ami, ce n'est point là de l'art, et je serais désolé que vous fissiez école.
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Or, je me prends quelquefois à me demander les causes de voire conversion soudaine à l'art gotlii{iue. Je vous connais trop pour supposer, même un inslanl, que l'amour de l'argent ait eu quelque influence sur une délernii nation aussi surprenante. Vous avez l'àme jthis haute et mieux placée, et, malgré l'espèce de succès que ces sortes de tajjleaux ont conquis en Angleterre, vous avez été entraîné par d'autres raisons, par des raisons que je puis estimer. Je pense aujourd'hui les connaître, et vais vous les révéler à vous-même.
A voire .sortie de rÉcole, vous étiez plein de verve et de généreuse initiative. A la vérité, vous étiez trop modeste pour vous écrier sur tous les chemins : « Je vais créer un art nouveau ; » mais, enfin, vous vous promettiez d'emprunter à tous les maîtres tout ce qu'ils vous pouvaient offrir d'éléments sincèrement chrétiens, et de les leur emprunter « sans ces.ser d'être vous-même. )> Vous aviez votre manière, votre style ; veus étiez quelqu'un. Vos premiers tableaux reflètent bien cette jcune.sse et celte
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lioi'it', et vous siivez combioii Jo les aimais... Mais lin jour il vous arriva do (omber au milieu d'un £;ioupe de rélormateiirs enflammés, lesquels étaient oceui)és à proclamer, comme un axiome, celte proposition (|n'ils jetaient à tous les vents : « L'art chrétien n'existe plus depuis « le xv'' siècle ; Pérugin et Raphaël l'ont tué. » Bref, vous êtes devenu et vous êtes encore un des chefs de l'école préraphaélique. De lii vos derniers tahjeanx, qui me causent nu si vif et si profond chagrin, parce qu'ils amoindrissent lin si bel entendement et appauvrissent une si riche palette.
C'est contre eux que je vais plaider au triple point de vue de la Beauté, de l'Ordre et de la (Ihasteté chrétienne.
Et, tout d'abord, je nie (|ue Dieu, qui est la Beauté souveraine et (jui aime tout particulièrement à se refléter parmi les hommes, ait pu favoriser d'une claire notion de larl, dans tonte l'hi-^toire de l'Église, un siècle ou deux, au déirimenl de tous les autres. Je m'étonnerais (|ue, depuis Pérugin, nous eu.ssions été sevrés
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ici-bas de (oiile beauté chrélienne, el je ne me |)ei'siiade jias aisément ([ue notre grand Dieu lions ail do|niis si longtemps abandonnés en de telles ténèbres. La beauté de Dieu, suivant moi, s'est successivement manifestée à tous les siècles chrétiens. Nous ne la voyons jamais tout entière, pauvres et imparfaites créatures ([ue nous sommes ; mais nous en apercevons toujours assez pour en être éclairés et consolés. Les siècles tournent autour de l'infinie Beauté comme les planètes se meuvent autour du soleil, el ils en voient tantôt une face, tantôt l'autre. Mais il n'y a jamais de ténèbres absolues, et toutes les générations voient, à tout le moins, un côté lumineux du grand a.stre central. Le soleil el Fart luisent pour tout le monde... et pour tous les siècles.
Laissez-moi donc vous dire ce que les différents siècles ont entrevu de cette énernelle el enivrante Beauté ; laissez-moi vous faire, à grands coups de plume, une liisloii*<M'npid# «le^ l'art chrétien. Et nous verrons, ensuile,^?îi vous avez le droit de vous claquemuier dans un petit
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coin de ce magnilique passé, dans je ne sais quelle étroite prison ou vous ne laissez à (iosscin pénétrer qne quelques minces rayons de soloil...
L'Art chrétien, vous le savez, a existé de toute éternité en prévision du Verhe incarné. Il a précédé tous les temps, et ses origines ont été écrites dans cet incomparable chapitre du livre des Proverbes, qui est consacré à la Sagesse éternelle. 11 en est de Thistoire de TArl comme de celle de TÉglise, et il faut ici nous régler sur Rohrbacher, (jiii a consacré les trois premiers volumes de son beau livre au\ annales de l'Église avant Jésus-Christ. Or les vérités naturelles étaient demeurées chez tous les peuples de l'anliquilé, et partout aussi s'étaient répandues les vérités traditionnelles. Elles avaient été, les unes comme les autres, obscurcies par le péché originel ; obscurcies, dis-je, mais non pas détruites. 11 en résulte (jue, dans toutes les œuvres de l'art antique, il y a
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ccrlaiiis élémenls naturels on traditionnels (loiilil nous faut leuii' compte et que nous devons mettre eu lumière. Lorsque j'entre dans lin musée et que j'y vois, comme au Vatican, mille statues antiques rangées sur deux lignes à la façon d'une armée, mes yeux de chrétien se promènent délicieusement sur la plupart de ces admirables figures. Je leur trouve aisément quelque chose de chrétien. Les plus lieaux sentiments naturels se peignent souvent sur ces visages : cette Minerve est chaste ; cette Junon est grave ; ce Jupiter semble l'image de la justice. Certes, le chœur, tout le chœur des vertus n'habite point les âmes de ces idoles; mais quelques-unes de ces vertus, qui, depuis le péché originel, se sont dispersées dans le monde comme une troupe d'oiseaux effarouchés, sont venues par petites bandes faire élection de domicile dans Tune ou dans l'autre de ces divinités antiipies. Il est encore vrai (pie les attributs du Dieu unique ne sont jamais réunis tous ensemble sur les traits d'un seul et même Jupiter ; mais, cà et là, j'aperçois avec ravisse-
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inonl un dos aUiihiils di^ mon Dien,lc(incl s\''sl i"j;avi\ pour ainsi parler, sur li^ visat^c d'un do res dieux du paganisme. J'ajouterai que la tradition n'est pas absente de cet art grec ou romain. Certaines déesses ont des pudeurs qu'explique setdement la doctrine du péché originel ; certaines douleurs, exprimées par quelquesunes de ces images de pierre et de marbre, semblent attendre un libérateur; certains crimes paraissent espérer un puriticateur. Mais que dirai-je de la beauté corporelle qui éclate en ces incomparables ouvrages ? Jamais, jamais, jamais on n'a eu une si parfaite idée des prol)ortions, du rliylhme, du style et de la perfection du corps humain. Ces veux voient, ces narines se dilatent, cette bouche s'ouvre radieusement, ces poitrines respirent, ces muscles sont en mouvement, ces jarrets sont vraiment tendus, ces veines sont vraiment pleines diin beau sang vigoureux, celle chair est vraiment palpitante et vivante. Que l'être humain est beau ! Notez que je ne dis pas el que je ne consentirai jamais à dire: «l'animal humain,»
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siiivaiil l'i^nolile I.iii^iii^e des mak'rialislos de MOlre temps. Oiic ri'ti'o liiimaiii est beau dit'/ los (irecs, et même chez les Romains! Merveilleusement drapé en des étoffes légères et dont les plissent toute une harmonie, il se dresse, lumineux et noble, sur le seuil radieux de ses temples qui ont eux-mêmes d'incomparables proportions. Dorée et cuite par le soleil, cette architecture a reçu une ornementation polychrome, qui est d'une simplicité merveilleuse. Les rayons d'un beau ciel tombent sur ces chefsd'œuvre, qu'ils enveloppent d'une clarté douce. La mer bleue est là, tout près, qui mêle le bruit de ses vagues à tant de parfaites beautés. Voici la Grèce, et voilà Rome...
Kli bien ! il s'est trouvé des chrétiens pour aftirmer qu'il n'y avait rien de chrétien dans toute celte noblesse de l'art antique. Que cet art renferme des éléments imparfaits, condamnables et même hideux: cela n'est point douteux, et je l'avoue cent fois. (Jue ces éléments soient les |)his nombreux : j'y consens encore. Qu'ils doivent inimorlellemcnl exciter noire colère ; je le
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veux bien, et m'irrite tout le iiremier. Mais i|iriiii clii'élien ne puisse rien trouver à admirer ni dans notée [.ouvre, ni dans ces galeries du Vatican où, près de la Confession de saint Pierre, les Souverains Pontifes ont si laborieusement rassemblé tant de trésors : c'est ce dont je ne conviendrai jamais. Je dis (|ue l'Apollon du Belvédère, je dis que la Vénus de Milo sont des chefs-d'criivre « naiurellenient » chrétiens. Ils ne me troublent pas : ils me ravissent, ils me rendent meilleur, ils m'élèvent. Un jour, j'ai entendu, de me.-; oreilles, un ennemi acharné de l'antiquité jeter devant moi ce cri, dont je ne puis oublier le scandale : « Les papes ont été « mal inspirés de rassembler ces idoles |)aïen- « nés, et il en faudrait faire un macadam. » Oui, cette parole est historique ; oui, l'on nous a dit cela. Nous voyez-vous entrant, un gros marteau à la main, dans le Vatican et dans le Louvre, et là, comme les cantonniers de nos chemins publics, nous mettant ii réduire tout l'art antique en petits cailloux ? Nous voyezvous arrivant à la Vénus de Milo et lui faisant
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subir le sort (le tout le reste ? Mais qui donc aurait le courage de frapper une si douce, une si pure, une si harmonieuse beauté? Qui donc donnerait le premier coup à ce chef-d'œuvre? Vous n'oseriez pas, et reculeriez épouvantés.
Un tel langage, d'ailleurs, me paraît nettement antichrétien. L'art antique, en effet, est un témoin de la foi catholique. C'est un témoin éloquent et qui vient nous dire : « Les vérités « naturelles et traditionnelles se sont consor- « vées dans tout l'ancien monde. L'homme a « toujours cru à la justice, à la chasteté, au « bien ; il a toujours senti le poids du péché, « il a toujours souhaité d'être allégé de ce « poids. » Supprimez ce témoignage : quelle lacune dans l'histoire de la Vérité 1
Mais il est temps d'en venir à l'art (pii s'est épanoui dans le monde après la venue de Jésus- Christ, Faites avec moi un bond de quehjuos siècles. Je vais vous transporter, mon ami, dans une basilique du iv' siècle, et assister près de vous à cet épanouissement de l'art nouveau. Veuillez tout d'abord observer qu'il s'est bien
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i;ai'(l('' (le rompre absoliimoiil avec Tari antique : il en a rejeté les impuretés et les infamies, mais il en a gardé tous les bons éléments. La basilique chrétienne n'est autre chose que la basilique païenne, peu à peu transformée. Les images des catacombes et des absides ont ralliire, la i)liy- .sionomie et les draperies des meilleures images de Tantiquité. La musique chrétienne est d'origine grecque. Donc, la sainte Église, qui a pour caractère de ne rien détruire que le mal, a conservé toutes les bonnes traditions du vieux monde artistique. Elle s'est bornée à toucher l'art de son doigt de feu, et à le transfigurer. Entre/ avec moi, entrez dans cette basilique qui nous appelle. Nous marchons sur une mosaïque charmante où l'on voit des oiseaux se jouer parmi des fleurs autour de TOrphée chrétien, qui est le sauveur Jésus. Les colonnes, qui s'appuient sur des piédestaux quadrangulaires, sont faites d'un seul morceau de marbre, et les chapiteaux sont d'un marbre qui est autrement coloré. Si je jette les yeux en haut, j'aperçois les poutres (jui forment la toiture dii
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noble t'dilit'O ol qui sont, h rinlt'i'iciii', revriiios (le pourpiv «M (ror : c'est nn laqucar. Le jonr ni'arrive à travers des plaqnes d'albâtre ou des verres de couleur qui sont encastrés dans les trous des fenêtres, et ces trous sont faits en forme d'étoiles ou de croix. Mniulenant, allons plus loin, et franchissons du roi^ard la limite de Valtarnim. Derrière ces rideaux superbes ([iii pendent en beaux plis lourds et solennels, voici l'autel, qui est simple et austère, et sous l'autel voici la « Confession » où repose le corps d'un martyr. Au-dessus s'ouvre l'abside, qui est ornée ou, pour mieux dire, couverte d'une mosaïque immense. Au centre de ce taMeau magistral se dresse le Christ géant, le Christ vainqueur, le Christ enseignant et dominant le monde ; à ses côtés, la Vierge et l'apôtre Pierre semblent de taille exiguë, mais on voit qu'ils prient efficacement pour le salut de la terre pécheres.se. Des bandes de petits agneaux blancs, les yeux uniformément tournés vers l'éternel Pasteur, se dirigent tranquillement vers ce doux maître. Deux frises énormes aboutissent à l'abside, deux
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frises en mos;iï(nio. On y voit deux processions, deux « lliL'Oi'ies » de Sainis et de Saintes se mettre en marche d'un pas placide et vainqueur vers Celui qui est le roi des confesseurs et des martyrs. Tous ces beaux visages se ressemblent, et cette beauté ne laisse pas d'être un peu monotone ; mais c'est qu'en réalité une seule et même pensée anime tous les artistes de ce temps. Ils ont voulu représenter Tarmée des martyrs rendant hommage îi son chef célesle, il son général victorieux. Rien cependant n'est plus magnifique que cet ensemble de la basilique, que ce mélange de mosa'iques, de marbre, (le pourpre et d'or. Tout à côté est la Catacombe où dorment des milliers de martyrs en des lombes qui sont étagées les unes au-dessus des autres. Cette Cité souterraine fait contraste avec la Cité lumineuse que nous venons de décrire ; mais la joie et Tespérance y régnent aussi. Sur les morceaux de marbre et sur les briques qui ferment toutes ces lombes, je n'aperçois que symboles consolants et doux. Sur les murs de ces carrefours, je dislingue le bon
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Pasleiii' |>oi'laiil sa hiebis sur los deux ôpaules, Noé surlant de cette arche (jiii lïit riinage de l'Eglise, et d'innombrables tidèles lepiéseiilés sous les traits de femmes en prière, ù'orantea qui ont les yeux au ciel et les deux bras tendus. Tout cela est souriant et grave. Ce n'est plus le temple grec ; ce n'est plus l'art antique. C'est à la fois moins parfait et plus élevé; mais, si la forme est inférieure, la j)ensée est mille fois plus haute. IS'"y a-t-il pas là pour lart moderne, n'y a-t-il pas là aussi de beaux modèles à imiter, et faudra-t-il mépriser les basiliques latines et l'art latin... par ce seul motif qu'ils ne sont pas gothiques ?
Je me hâte d'en venir à cet art gothique, que vous placez, mon ami, au-dessus de tous les autres et qui, pour parler plus exactement, est à vos yeux la seule forme légitime de l'art. Dieu me garde d'en mal parler! Le Moyen âge, le cher Moyen âge est, pour moi, une sorte de cathédrale où j'ai vécu bien des jours et bien des années sans que jamais je me sois lassé, un seul instant, d'en regarder les voûtes et d'en
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décliifTrer les vitraux, hi ne puis iiio défendre de raimer, el je suis ainsi fait que rantiquilé aie parail fade, depuis (jue j'ai goùlé de cette saveur. Vous voyez bien que j'en suis fou, et il me faut ({uelqne peine pour ne pas me montrer injuste à l'endroit des autres formes par lesquelles riuimanité a tenté d'exprimer le Ueau. Une cathédrale gotlii(|ue, une Notre- Dame : (fuelle merveille î J'observe avant tout, inuii ami, ([ue cet art est en {)arlaite harmonie aver la société doù il est sorti ; (juil répond à tous ses besoins el à toutes ses croyances; qu'il satisfait à tontes ses espérances et à tous ses rêves. Tout à l'heure, je vous blâmais, non sans quelque vivacité, de faire de petits pastiches du xiii' siècle ; mais ces modèles gothiques ([ue vous copiez aujourd'hui pour quelques amateurs exaltés (le reste de notre société n'y entend rien), ces vitraux, ces peintures murales, ces miniatures venaient parfaitement en leur temps et étaient parfaitement a leur i)lace durant le règne de saint Louis. Ils s'harmonisaient très-exactement avec les
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mœurs et les inlelligent'cs de ce beau siècle plein de foi et de vie... La calliédraie s'élevait an heaii milieu de la ville, et émergeai!, superbe, d'un amas de petites ruelles obscures et boueuses. Ses deu\ grandes (ours dominaient la cil»', uii Ton ne voyait îjue tourelles et pignons pointus, l'n peuple tout entier pouvait y trouver place : ses flancs énormes s'ouvraient ])0ur recevoir des milliers de chrétiens. On y entrait volontiers par le portail de la façade, et Ton passait ii travers tout un peuple de })ierre, au milieu de mille saints et de mille anges : les Saints, ir.mquilles et doux, joignaient les mains très-pieusement, et l'on sentait les palpitations de leur prière; les Anges encensaient et adoraient. Malgré toute la perfection qu'il avait }trètée au corps humain, l'art anli(jue n'avait rien produit (pii fût plus profondément attendris.sant et plus intimement beau. Il n'y a pas, h ma connaissance, une seule statue anti((ue qui sache prier, et c'est là une infériorité que l'on ne constate }>as assez vivement. Le i)ortail, d'ailleurs, n'était pas la seule partie de l'église gothi({ue qui
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offrit celle expression de la priôre : dès qiroii l'avait franclii, on se Irouvait devant un spectacle aussi pieux. Du liant de deu\ cents fenêtres immenses descendait une lumière l'ouge et bleue, vive cl douce, et si Ton portait son regard vers le ciel, on s'apercevait bientôt que les vitraux d'oii tombait cette obscure clarté étaient peuplés de saints et d'anges en prière. Tout communi(iuait l'envie de tomber à genoux, et l'on n'y pouvait résister. Cependant, du fond de la terre sortaient mille colonnes ou colonnetles qui étaient à la fois fermes et fines, et qui montaient, montaient vers la voûte, qu'elles sout.enaient avec une grâce où ne se trahissait pas la force. La voûte elle-même se déployait élégamment sous les arcs-doubleaux et les croisées ogives qui en atténuaient la })0ussée et en expliquaient la légèreté. Deux bas-côtés, plus bas que la nef, permettaient aux processions de se développer avec une magnificence sans pareille, et derrière le chœur régnait une galerie presque obscure oii s'ouvraient cinq ou sept chapelles doucement éclairées par des vitraux en gri-
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sailles : cl c'était là ([iic les i^raiids pécliciirs ou les àincs saintes allaieiil prier de j)référence. De tuiiles paris on apercevait Tautel, entouré de colonnelles de bronze qui étaient reliées entre elles par des rideaux en étoffes d'Orient, et le ciboire avait encore la forme d'une colombe qui semblait avoir des ailes pour s'abattre sur l'autel. Dans les chapiteaux toute la nature frémissait, et l'on y voyait toutes les plantes et tous les animaux de la contrée qui se jouaient dans les feuillages et glorifiaient Dieu à leur manière. Tout à coup l'orgue éclatait, et dix mille voix chantaient. Car si le temple grec est généralement silencieux et fermé h la foule, le temple chrétien est fait pour les petits et les déshérités du monde. Tous y viennent, tous y prient, tous y sont heureux durant quelques instants, et en sortent sinon contents, du moins résignés. 0 beauté de notre foi ! ô beauté de l'Art gothique qui a revêtu cette foi de tant de splendeur ! Je ne conteste pas cette beauté, mon ami ; mais j'entends qu'on ne la regarde pas comme
l'unique. Toute notre mésintelligence vient de
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lii. Kl vuilà j)()iii((iioi iMHis ne jll.^('Olls |i;is de |;i inriiic l'acoii les ôcoles (|(ii soiil iioslriiciiiTs ;i Fra Ani>eli('(». Vy arrive.
Nous nous accordez encore Fra Ani^elico, cl c'est une coucessiou dont nous devons vous savoir quelque gré. Quelques-unes de ses œuvres vous paraissent néanmoins tro}) i)lasliques, el vous jetez devant certaines de ses fresques un cri de doute, un lium ! liuni ! <{ui indique chez vous un état de Fesprit très-voisin du dédain. Mais après Fiesole, vous fermez carrément la barrière : « Halte-là ! dites-vous; il n'y a plus de « peinture clirétienne. » Un jour que j'avais eu l'impertinence de prononcer devant vous le nom du Pérugin, vous vous êtes échappé à me dire : «Pérugin el son école, un tas de drôles !!!» C'est sévère.
Il faudrait s'entendre, mon ami. Il y a une Kenaissance qui est païenne, qui est salanique, qui est détestable et que je hais. Depuis
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vingt ans, je la combats; depuis vini^l ans, je |»roclanie qu'il faut faire l'éducation de nos enfants avec des œuvres oîi celte mécliantc et fatale Renaissance n'ait pas pénétré. Que Pérugin ait fait certaines œuvres dont puisse s'alarmer la très-légilime pudeur d'un chrétien , je l'admets volontiers, et je flétris ces œuvres comme elles le méritent. Il en est de même pour toutes les sensualités de l'École vénitienne , pour toutes les « païennetés » de Michel-Ange, pour les tabagies des Hollandais, pour les brutalités de Rubens, pour les roideurs de l'École française et pour les bizarreries des pinceaux espagnols. Je les juge très-rudeinent, je les condamne, je puis même aller jus((M'à les éviter. Mais je n'irai certainement pas plus loin ; mais je ne ferai point un pas (le plus ; mais vous ne m'empêcherez pas de voir, d'admirer tout bas et de prôner tout haut les sublimes beautés qui éclatent dans certaines autres œuvres de toutes ces écoles. Or ces œuvres sont nombreuses, et aveugle qui ne les voit pas.
On'VWf,!^
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Les qualités qui recommandent les i)einlres postérieurs à Fiesole ne sont pas, il est vrai, celles que vous aimez, et Ton vous doit ce prétendu axiome que j'ai entendu formuler avec rondeur en trois ou quatre ateliers : « C'est la « ligne qui est catholique, et non point la couce leur.» Cet apoplilliegme me met en rage; il m'exaspère. Est-ce que par hasard la ligne serait l'ouvrage de Dieu, et la couleur celui du Diable? Est-ce que ce n'est pas le Verbe, créateur du ciel et de la terre, qui les a dessinés d'abord el les a ensuite vêtus de couleurs diaprées et éblouissantes? Est-ce que ce n'osi pas lui, peintre incomparable, qui a peint l'univers et qui y fait sans cesse ruisseler des torrents de lumière? Est-ce que Dieu n'est pas le plus grand des coloristes? Et de quel droit défendriez-vous à certains peintres d'imiter un peu cette qualité du Peintre éternel? La conclusion de tout ceci, c'est qu'un chrétien peut et doit admirer le Titien, Rubens et Rembrandt tout aussi vivement que vous admirez Fra Angelicn ou ses contemporains.
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Voici V Assomption du Titien, qui est à Venise : approcliez, regardez. Plus près, plus près encore. C'esi ruisselant de couleurs, c'est plus éclatant que l'or en fournaise. Il y a là une Vierge vêtue de rouge (et de (jucl rouge !) qui est entourée violemment d'une atmosphère lumineuse et chaude, d'un ciel de feu ardent. Tout, d'ailleurs, offre dans ce tableau le carac- Irrt' d'une profonde unité. Dans les autres œuvres du même peintre, tous les j)ersonnages semblent surtout préoccupés du désir d'attirer sur eux seuls l'attention de tous les spectateurs; mais, ici, non pas. Tous s'occcupent de la \'ierge, la regardent, lui font fête et ne pensent f|u';i elle. J'ai pleuré devant cette maîtresse toile, j'ai pleuré comme un enfant. Mais, d'après vos amis, il la faudrait considérer sans doute comme une œuvre qui n'est pas suffisamment chrétienne. Ce fécond, cet étonnant, cet admirable Rubeos, vous ne le traitez pas dune façon moins farouche. Que diriez-vous devant ce tableau du Musée de Bruxelles oii il représente .Jésus prêt à fotulroyer le monde, el arrêté
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soudain par la Vierî^e, (jui, sans paiicM' et avec une simplicité presque hnitale, hii moiilrc son sein, ce sein qui Ta nourri? M'empêcherez-vous de trouver celte œuvre sublime, parce qu'elle est richement colorée ? M'empêcherez-vous de rester planté, durant plusieurs heures, devant quelqu'une de ces œuvres singulières de Rembrandt, pleines d'une étrange lumière et ((iii vient on ne sait d'où, mais où l'on constate, avec tant de joie, tant de victoires de la clarté sur les ténèbres? Encore un coup, c'est mon Dieu qui a fait la lumière, les couleurs ci leurs effets, leurs contrastes et leur beauté. Et puisque c'est lui qui les a faits, je les aime.
J'aime tout ce qui est chrétien ; j'aime tout ce qui est beau. Je ne connais pas les pciites l)arrières que vous placez cnire les difl'éreiilcs écoles ; je saute par-dessus, ,1e vais, en esprit, de la Vierge de saint Sixte qui est à Dresde, aux Captifs de Michel-Ange qui sont au Louvre ; je vais de la Sainte Famille de Léonard de Vinci à un paysage d'Hobbema ; je vais des fresques d'Hippolyte Flandrin à celles d'Eugène Delà-
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ci'oi\. Pour loiil dire eiifiii, je ne comprends ni vos petites rivalités, ni les étroitesses de l'esprit de parti. Un jour, on demandait à Delacroix ce qu'il pensait des peintures de Flandrin à Saint-Vincent-de-Paul : « Ça, dit-il, ce sont « des bonshommes, l'n collégien en ferait « à la douzaine. » Je m'informais, un autie jour, auprès d'un élève d'Ingres, s'il avait été voir les tableau.v du pauvre Henri Regnaull : « Moi, dit-il, je n'avancerais point un pied « pour voir toutes ces horreurs. » 0 petitesse! intime et déplorable petitesse ! J'ai le cœur plus grand, vive Dieu, et plus large.
Dans mon salon, j'ai le Penseur de Michel- Ange à côté d'un « Paradis » de Fra Angelico; j'ai une eau-forte de Piembrandt à côté d'une Sainte Famille de Raphaél,et bêtement j'admire tout. Vous allez peut-être trouver que le mot f( bêtement » est ici des plus justes ; je n'y contredis point, mais soyez persuadé qu'il est don\, qu'il est bon, qu'il est chrétien d'admirer tout ce qui est admirable. Quant à ce (|ui n'est pas digne de l'estime des fils de Dieu, nous le reje-
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Ions avec horreur, tout comme vous. Nous méprisons la bégueulerie, mais nous plaçons la Pudeur au-dessus do tout.
J'ai vu des artistes de votre école (|ui ne voulaient pas peindre l'Enfant-Jésus sans lui mettre une robe montante. Un petit entant! L'enfant divin ! Craindre de montrer ces petits bras, ces petits pieds d'une beauté divine ! Le Mil'' siècle ne Ta pourtant pas entendu de la sorte, et ne craint pas de donner au fils de Marie une très-chaste nudité. Il conviendrait cependant de n'être pas plus sévère (pie les pieux contemporains de saint Louis. Rien n'est, d'ailleurs, plus simple que de vous créer, à cet égard, un règlement, \}n modus vivendi qui fasse taire tons vos scrupules et vous mette en paix avec vous-même. Dès que le nu est contraire à la chasteté chrétienne, condamnez-le, rejetez-le, flétrissez-le. ^lais n'ayez pas horreur du noble corps humain au point de l'envelopper sous trente couvertures et de n'en montrer que le moins de centimètres possible. Ayons en Dieu plus de hardiesse, et faisons grand.
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Puis, laissez là vos pastiches. Laissez-les, poiii' riioiineur de l'art et i)oui' votre propre gloire. Laissez-les. reconquérez-vous, et soyez vous-même. Nous vivons dans un siècle de luttes, dans un siècle héroïque. Les catholiques, comme de beaux lutteurs antiques, combattent pour leurs autels et leurs foyers avec une intrépidité digne des premiers martyrs. Ils souffrent, ils luttent, ils sont haletants; ils lèvent les yeux au ciel ; ils sentent qu'ils fléchissent, et cependant espèrent. Eh bien ! il les faut aider, mon ami ; il les faut soutenir et consoler. L'Art n\a pas de plus belle mission, et vous ne voudriez pas manquer ii ce devoir. Croyez-vous que votre petit bric-à-brac gothique réponde à ce besoin de nos catholiques; croyez-vous que ces imitations étroites du xiii^ siècle soient de nature à leur rendre l'énergie et l'espoir? Non, non, mille fois non ! Il leur faut des œuvres actuelles et vivantes, des scènes d'histoire qui soient peintes largement, des images de saints et de héros chrétiens qui n'aient rien d'archaïque; il leur faut de l'an contemporain, mais idéalisé et
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cliristianisé. Vous avez, pour nous donnor loin cela, vingt fois plus de talent qui! n'en \':\u\. Osez.
Deux mots encore, et j'ai fini. N'identifiez jamais votre petite école avec la grande Église de Dieu. Ne dites pas : « Mon école est catlio- « liqne, et les autres ne le sont pas. » Car nous nous sommes les Catholiques, c'est-à-dire les Universels, et personne, de son autorité privée, n'a le droit de nous claquemurer à tout jamais dans une école, dans un systi'me on dans un parti. Adieu.
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A ,M. i:"". SCI i.i'iiai!.
[.c Sanison (jiie vous venez (Venvoyer au Salon est l'œuvre irun ciseau ])U!' el clirélien, hardi et ferme. El j'y irouve l'occasion de discuter avec vous certains grands problèmes ([ue l'on a de tout temps débattus au sein de rÉglise et de TÉcole.
Deux [)artis extrêmes sont en présence. L'un prétend que le salut de la sculpture est dans Tunlipie étude et dans limitation plus ou moins hardie de Fart grec. L'autre affirme qu'il y a eu au moyen âge une sculpture chrétienne véritablement admirable et presque voisine de la perfection : il voudrait nous voir imiter presque uniquement ces beaux modèles fournis par les portails gothiques, et « là, dit-il, est la garantie de l'avenir. »
Mais les divergences éclatantes de ces deux écoles ne tardent pas h se manifester plus com-
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jilctL'iiiciil, ]iliis L'iit'i'gi(jiieiii('iil ciicuic. La (|iios- (ioii sï'largit de plus un plus, et, cliuso rare, sï'lèvc en même lemps.
Les partisans de l'Art anti(|ue, (pii sont trèsdélicatement épris de la beauté eorporelle, ne veulent jxiint souffrir que la sculptni'e exprime autre eliose. « La sculpture n'est (pTuii art plastiijue, et n'a rien de métaphysique. Elle est laite })our exprimer des muscles, et non pas des sentiments. Le ciseau, comme le scalpel, n'a rien à faire avec l'àmc qu'il ne rencontre point. Sculpteur, ne songe qu'au corps et à sa perfection anatomique. Sur un torse vigoureux, ([ue soutiendront des jambes harmonieusement muselées, plante-moi une tète où éclate, où respire la beauté toute matérielle de Vénus ou d'Apollon. Cette beauté parlera plus haut qne tous les sentiments dont tu voudrais donner l'expression à ta statue. Loin de nous, loin de toi, ceux qui n'ont pas le sens artistique assez développé pour admirer uniquement la splendeur unique d'un pied ou d'un bras modelés par un sculpteur de Corinlhc et d'Athènes. La vue
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d'un (le CCS incomparables débris doit le Irans-
poi'tcr plus vivement que tous les bas -reliefs de tes cathédrales, cl il y a plus de beauté dans un seul doigt sculpté par Phidias que dans tontes les statues roides et empesées de tes Romans on de les Gothiques. Marche donc, el garde-loi de la philosophie. De ton bloc de marbre lu as à faire sortir, lu as à dégager la seule beauté qui se voit, qui se palpe, qui parle aux yeux ; il le faut, avec ce marbre, faire non pas une âme, mais un corps : un corps harmonieux, proportionné, resplendissant d'une beauté vivante. Il est deux choses que ton ciseau ne doit jamais songer à rendre : c'est la beauté de l'àme et la laideur du corps. »
Mais a ces arguments matérialistes l'École mystique répond, non sans quelque énergie : « Vous abdiquez, dit-elle à ces amoureux de l'Antiquité, vous abdiquez la seule grandeur incontestable de votre art ; vous n'êtes pas fiers. Exprimer des muscles, copier des corps, la belle affaire! Ce qui est vraiment difficile et vraiment grand, le seul but digne de l'artiste,
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c'est de faire éclater Tàme, oui, l'âme ellemême, dans une œuvre plus que corporelle; c'est de donner à la pierre et au marbre une puissance et une vie immatérielles; c'est de les spiniTUALiSEu. Allons, sculpteur, à l'ouvrage! Voici un bloc informe devant toi : il ne contient pas seulement, si lu sais l'en tirer, un corps charmant et sans défaut; il renferme un être pensant, une têle qui prie, des yeux qui voient Dieu et, en un mol, une âme vivante. Relève ton front et remercie Dieu de la dignité qu'il te confère, lorsqu'il te permet en quelque manière de créer après lui, non pas seulement des corps, mais des âmes. Et ne t'inquiète pas outre mesure de la perfection matérielle et de la beauté de ta statue; concentre dans sa tête tout l'effort de ton génie; ne t'abaisse pas au rôle trivial d'un anatomistc; ne recule pas avec excès devant la laideur du corps. L'important, c'est que ton œuvre soit spiritualisle, c'est que ton marbre ait une âme. Le reste n'est rien, et un chrétien n'a pas h s'en préoccuper. »
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Tel est le lanp^age des deux Écoles. Nous jiensons (in'iin cliréiicn peut lionorabloment se tiMiir entre ces d.MJx excès, et que, dans celle circonstance, il lui est permis d'être du jiisle milieu. El Ton doit, suivant nous, résumer en ces quelques mois tout le programme de la Statuaire chrétienne : Mens pulchra in corpore piikhro.
Il serait pi'csque honteux qu'un ariiste chrétien n'eût pas souci, au même degré que les sculpteurs païens, de l:i beauté magnifique du corps créé par Dieu. Est-ce que ce n'est pas Dieu (jui a dessiné le corps humain? Est-ce que ce n'est pas !e divin Artiste qui a sculpté cette belle statue, qui lui a donné ces incomparables proportions, cette taille dominante et fière, celte tète royale, cette souplesse de muscles, cette élégance de mouvements, ce charme puissant et fascinaleur, celle beauté enfin à laquelle on ne saurait comparer aucune autre beauté dans l'ordre de la nature? Je dis qu'un artiste chrétien serait coupable de ne pas chercher à reproduire celte perfection corporelle, qui a été con-
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çue et réalisée par son Dieu, -le dis (jircn ne rendant pas les proportions anatoniiipies, la pureté des lignes, Tliarmonie et la grâce du corps humain, on insulte au Créateur lui-même. Toute laideur dans une œuvre d'art esl un attentat au plan divin. Sans doute il faut beaucoup pardonner aux sculpteurs du moyen âge, qui, malgré leur ignorance, sont parvenus à nous laisser tant de cbefs-d'œuvre ; mais il ne convient pas de se passionner pour les statues du xi^ et du xii° siècle, longues, maigres, plates et, pour tout dire, laides. Cette laideur est revêtue d'un caractère immatériel, je le veux bien, et ces visages grossiers prient admirablement. Mais pourquoi la prière, la foi, la charité, l'espérance et la joie chrétiennes ne jailliraientelles pas d'un visage et d'un corps parfaitement beaux? Pourquoi ne pas concilier ainsi toutes les exigences légitimes de la nature et de la foi ? Mens pulcJim in corpore pidcliro.
C'est avec une indignation plus profonde et plus vive que je m'attaquerai aux partisans de la sculpture matérialiste et uniquement
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plastique. Me fcrez-voiis croire que le sculpteur soit condamné à ne reproduire que des muscles, des tendons, des veines, des cheveux, de la chair? Non, non, c'est l'homme tout entieii que l'artiste se propose de représenter en pierre ou en bronze ; c'est l'homme avec son corps et son âme ; c'est Thomme avec ses passions, avec ses sentiments, avec ses idées même qui se font jour dans tout son être matériel et qui éclatent sur son visage. Faudra-t-il que l'artiste fasse abstraction de cette belle mobilité du visage humain, qui est le miroir exact de toutes les pensées et de tous les désirs de l'homme? Faudra-t-il qu'il choisisse, pour composer sa statue, le moment où le visage de son modèle est stupidement impassible, et où il ne contient réellement rien qu'un sang banal et une chair vulgaire? Faudra-t-il enfin qu'il renonce à rendre avec son ciseau ce qui fait le plus d'honneur à notre nature, les indignations et les fiertés de l'honnête homme, les pudeurs de la femme, les tendresses des mystiques, le dévouement des martyrs, les lumières des docteurs, le repentir des