A M. B"% MAITRE DE CHAPELLE A LA CATHEDRALE DE X
a Maître de chapelle ! je suis maître de chapelle! )) Tel est le cri que vous m'avez jelé l'autre jour, en vous précipitant dans mes bras et en me faisant subir une étreinte dont il me serait difficile d'oublier la vivacité. Vous avez failli m'étoulîer.
Je ne vous en félicite pas moins sincèrement, cher ami, et je comprends l'excès de votre joie. Après ces huit années de Conservatoire, durant lesquelles vous êtes à peu près mort de faim, et après ces huit autres années que vous avez
passées à apprendre la gamme aux garnements de nos petites écoles, vous vous trouvez enfin en possession de ce grand rêve de voire vie : une Maîtrise, une Chapelle. Vous nous quittez donc sans trop de regrets, et vous avez dit adieu, sans trop de larmes, à ce cinquième étage de la rue Lacépède, d'où vous aperceviez cependant tant de cheminées. Ingrat !
Et il vous est venu cette pensée bizarre de me demander des conseils, à moi qui suis le plus ignorant de tous les hommes et qui, en particulier, ne sais rien des choses de la musique. Avez-vous lu un chef-d'œuvre de Sandeau, le Concert pour les pauvres ? Cet homme d'esprit y témoigne aussi de sa parfaite ignorance, mais en termes si charmants, que le plus susceptible de tous les musiciens ne saurait vraiment lui en garder rancune. Que je lui voudrais ressembler, pour obtenir votre pardon ! A tout prendre, je suis de ceux qui écoutent la musique et qui l'aiment; je fais partie de ce public qu'on appelle « tout le monde, » et je puis vous communiquer quelques-uns de ses
avis, de ses espoirs et de ses regrets. 11 y a jjliis : j'ai la joie d'appartenir à celte grande famille qui remplit le monde et qui est la sainte Église catholique, apostolique, romaine. Je lui appartiens de corps et d'àme ; je me meus, je respire et je vis en elle, et je l'aime d'un si profond amour, que je parviens quelquefois à m'inspirer assez de ses doctrines pour dire çà et là quelques vérités à ceux qui m'en demandent., et à d'autres.
C'est à ce titre que je vous puis répondre.
Je vous dirai, tout d'abord, qu'hier encore je vous admirais, tout simplement, mais qu'aujourd'hui je vous envie. El ce que j'envie surtout, c'est celte grande influence (|ue vous allez exercer du haut de votre pupitre et avec votre hàton de chef d'orchestre. Mon ami, tout est h faire, ou à refaire. La musique sacrée est en danger. Sauvez-la.
Je sais, aussi bien que personne, tout ce qu'il
y a en Franco de maîircs do chapelle irilelligents, d'organistes admirables, de musiciens consommés. Mais c'est le milieu, mais c'est l'ensemble qui est mauvais. Dans les grandes et riclies églises, les chantres triomphent ; dans les églises de campagne, des eml)ryons do chantre. Les premiers ont la voix forte et exercée, mais le sens liturgiijue leur fait absolument défaut ; les autres n'ont rien, ne savent rien et ne sont rien. Avez-vous assisté à quelque grand'messe dans une église de Paris? Plusieurs chrétiens son.l là, dispersés dans la nef immense ; mais il est aisé de voir qu'ils ne se préoccupent aucunement de ce qui se passe au chœur. Le drame liturgique n'existe point pour eux. Un Introït, un Graduel, une Communion ! Qu'esl-ce que tout cela, juste ciel? Les enfants, à tout instant, demandent à la mère, avec des regards effarés : « Où en est-on ? » El la mère fait les efforts les plus méritoires pour distinguer ce que peuvent bien bourdonner ces gros chantres, là-bas, tout là-bas, derrière l'autel. Elle y parvient quelquefois. D'autres en ont pris
leiii' parti, et lisent placidement VliniUition et le Combat spirilucl. Seuls, (luade ou cinq cliréliens de vieille roclie chaiiient le Credo à pleine voix; mais ils ont des voisins qui les regardent d'un œil inquiet, et se demandent « si ces bons messieurs ne sont point quelque peu timbrés, » L'orgue, ccpendaiiî, tonne magnifiquement, et lance dans l'énorme édifice des l>ouffées d'harmonie, qui, li'op souvent, bêlas ! rappellent l'opéra de la semaine dernière ou le l)al de la veille. Quant aux petites églises rurales, j'ose h peine en parler. J'étais l'oulrô jour, en Vendée, au milieu de?, plus braves et des p!us chrétiennes populations que l'on puisse rencontrer au monde ; mais, certes, on ne se ruinerait pas en pi'omeilant aux chantres de ce bon pays cinq francs par note juste dont ils se montreraient capables. Des voix d'enfants de chœur, horriblement grêles et suraiguës, se mêlent aux voix sourdes de ces chantres de bonne volonté et vous enfoncent mille aiguilles dans les oreilles. Mais le comble du scandale, c'est un certain cornet ii pistous
qui se joue avec désinvollurc à travers toutes les difficultés de plain-chant , et vise aux effets tendres par des piano savamment ménagés.
El voilà, mon ami, sauf toutes les exceptions que vous voudrez me signaler, voilà ce qu'est généralement devenu le cliant, l'incomparable cliant chrétien que le grand saint Grégoire a restauré parmi nous et qui, durant tous les siècles catholiques, a retenti sous les voûtes de toutes nos églises. Ces églises subsistent encore aujourd'hui, comme des corps splendides, mais d'où l'âme s'est retirée. Leur âme, en effet, c'était la musique, c'était le chant. C'est à vous, mon ami, d'ordonner à l'âme de rentrer dans le corps ; c'est à vous de faire ce noble métier de « ressusciteur. »
(( Bah ! me dites-vous, je sais mon art et « j'arrive de Bayreuth, où j'ai eu l'heur d'en- « tendre ce fameux opéra en trois journées. Tel « que vous me voyez, je le comprends. Lui. — « Qui, lui ? — Wagner. — Toujours ? — • A peu « près. — Eh bien! ce n'est pas une raison
« pour que vous régénériez notre musique « d'église. Au conlraire. »
Notez que je ne veux pas ici faire le plaisantin, et me livrer contre Wagner à ces railleries slupides qui ont fait la joie de notre petite presse. Je n'ai jamais, quant h moi, approuvé ces médiocres esprits qui refusent obstinément d'entendre les œuvres de cet Allemand, et qui cependant les sifflent. Si peu savant que je sois en ces matières, j'ai des oreilles comme un autre, et j'estime qu'il y a dans le Lohengrin et le Tannhauser des merveilles d'inspiration et d'harmonie. Me siftle qui voudra, tel est mon sentiment. Mais, fussiez-vous Wagner lui-même, vous n'auriez pas ce qu'il faut pour devenir un maître de chapelle véritablement influent. Si vous comptez uniquement sur votre talent, sur trois ou quatre belles voix que vous êtes assuré de trouver sans trop de peine, sur vos dix enfants de chœur et sur ce célèbre baryton de votre cathédrale dont on m'a dit tant de bien, si ce sont là les fondements de votre espérance, vous êtes perdu et vous ne ferez rien. Les
mailres de chapelle ([iii soiil venus avant vous n'élaicnl point sans talent et ne manquaient pas de ces ressources : tous ont échoué. Oui, ceux qui font leur métier routinièremcnt et que j'appelle les endoi'mis, et ceux aussi qui veulent avoir toutes les hardiesses et que je nomme les chevelus, tous vos confrères, passes et présents, ont peut-être réussi à charmer vingt ou trente amateurs ; mais sachez qu'ils n'ont rien, lien, rien fait pour relever en Fi'ance les destinées de la musique sacrée.
D'où vient ?
C'est qu'ils n'ont pas été suffisamment chrétiens ; c'est qu'ils n'ont point pensé au peuple chrétien.
Je vais peut-être vous étonner en vous disant que le peuple peut être légitimement appelé à tenir uiie place, une large place dans le grand drame de la liturgie. Le peuple chrétien n'est pas uniquement un comparse. Certes, il ne faudrait pas tomber ici dans l'erreur des Jansénistes qui s'écriaient aigrement : « Les adversaires du chant unanime sont en contra-
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diction formelle avec la pratique de TÉi^dise aposloliquc et avec la volonté do Dieu. » Ce serait aller beaiicoiip p'iis loin ([li'il ne faut ; ce serait donner à entendre (juc dans l'Eglise, le « peuple » peut avoir des droits contre le droit de l'Eglise. Mais, en réalité, les fidèles peuvent être fort utilement intéressés aux choses de la liturgie. La messe, moii ami, la messe! Le sacrilice du Verbe fait homme, ce sacrifice continue à travers tous les siècles! Dieu présent, là, sur Faulel! Dieu s'offrant pour le salut du monde! Jésus-Chi'ist, se tenant debout, entre terre et ciel, comme un géant da lumière, et disant éternellement : « Me voici, » à son Père éternellement apaisé ! Voilà ce (in'est la Messe; voilà ce que Ton voit, ce que l'on entend, ce que Ton sent durant cette heure auguste, durant cette heure incomparable. Et vous voulez que la présence d'un Dieu, l'immohition d'un Dieu, Toffrande d'un Dieu soient uniiiucinciit saluées dans nos églises par la voix de vos dix enfants de chœur qui rêvent à leurs parties de ))illes et de vos quatre gros chaîilres qui, ce
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malin, ljlasi)liém;uent au cabaret et qui, ce soii', liurleronlh TOpéra ! Non, non, mille fois non. Un Dieu comme le notre, mon ami, doit être appelé par tous les cœurs, acclamé par toutes les intelligences et chanté par toutes les voix. C'est le seul salut qui soit vraimeiit digne de lui, et je veux, i)ourconclurc, vous résumer nettement toute ma pensée en quelques mots : « La miisi({ue d'église ne sera régénérée que le jour où tous les fidèles y prendront part. » Telle est la doctrine h laquelle je suis attaché par le plus vivant de mon cœui'. Et la première chose que vous ayez à faire dans votre cathédrale, c'est d'y organiser le chant unanime. Dix chrétiens chantent timidement aujourd'hui ; deux mille chanteront demain, à pleine voix. Allons, à l'œuvre !
Vous êtes trop profondément artiste pour que la beauté du chant unanime ne vous ait pas frappé, et, plus d'une fois, je vous ai vu revenir
(le Notre-Dame les yeux rayonnanis, l'âme en feu. Vous veniez (rassisler à celte messe de Pâques où l'on enlend (ù joie !) cinq mille voix d"liommes chauler virilement le Magnificat et le Credo. « Ali ! mon ami, me disiez-vous, c'est « plus beau que la Passion de Bach. » Or ces mots sont ceux, d'ordinaire, par où vous trahissez votre admiration la plus enthousiaste, et vous pleuriez de bonheur. Ce même sentiment vif et doux, ces mêmes larmes, vous les avez connues dans notre chère église de Saint- Sulpice, en ces jours de fête où tout le Séminaire chante à l'unisson, et où l'on croit entendre une seule voix dans les deux cents voix de ces jeunes gens qui seront les prêtres de Jésus- Christ. C'est ce que j'éprouvais, l'autre soir, à Lourdes. J'étais devant la Grotte, et j'y respirais la paix du Paradis. Tout à coup, un bruit lointain me frappe, un bruit de voix humaines. C'était une procession qui descendait de la Basilique en suivant les lacets de la montagne et en chantant un cantique fort simple dont le refrain consistait eu ces deux mots : Ace
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Maria, qiin des milliers de lèvres saintes ont
di'jà balbiitiés cl baliiiilieront encore jusqu'il la (in des temps, il y avait là ôcu\ mille Brelons et quinze cenis Gascons : tons clianlaient. Cenx qui marcliaient en lè(c débouclK-renl bientôt, en chantant, snr la place qui est devant la GroUc, et ils se gardèrent bien d'interrompre leur can[i((ne, que les antres pèlerins continuaient aussi snr le liant et snr les flancs de la montagne. Les voix se rencontraient comme des fusées dans Fair, elles se rencontraient sans se heurter, et il y avait là un désordre charmant qui, de loin, formait une harmonie incomparable. Les Oratorios d'ILendel ne m'ont pas autant ému, et j'oublierai ÏAUehn'a de ce grand homme plutôt que VAvc Maria de mes pèlerins de Lourdes. 11 n'est pas jusqu'à mon cher Anjou où je n'aie assisté à des spectacles aussi touchants. Le jour de la première communion, làbas, on a l'étrange habitude d*^ munir les pauvres enfants de cierges énormes que l'on plante auprès d'eux et qui donnent mille distractions à ces étourdis. Mais, bien que ces
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cioi'ges exigent de grands soins et que le pays ne soit pas cxiraordinaircmenl niiisicnl, j'ai })loiirL' comme un cnfanl lorsque, au moment de réiévation, ces voix de peiils campagnards entonnèrent, toutes ensemble, le vieux canli(iue : « Le voici, l'Agneau si doux. » 0 puissance du chant unanime !
Je vous liens en trop grande estime pour plaider devant vous la cause du plain-chanl, et je me contente de vous rappeler que l'on a fait mille tentatives pour le remplacer, lesquelles ont été ansFÏ inutiles qu'elles étaient audacieuses. Le monde vieillira, les siècles couleront, et lorsque le dernier soleil de cette terre s'allumera dans le ciel, il éclairera des catlioliques chantant Vin exitu comme on le chante depuis plus de mille ans, comme on le cliantera toujours. Ces mélodies sont à la fois graves et simples, nobles et joyeuses ; mais surtout elles sont populaires et faites pour tous les peuples, pour toutes les conditions, pour tous les âges. Rien de plus facile à chanter, rien de plus aisé à retenir. L'tglise, qui a pitié des petits, a inventé
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pour eux celle musi(|MC qui convient à toulos les voix el s'adaplc à louies les mémoires. Le peuple, qui u'esl plus chrétien comme autrefois, sent bien cette beauté el, en dépit <le toutes les railleries, s'obstine à Faimer. « Quel est le cliant qui vous a le jilus ému? demandais-je un jour à un ouvrier. — « C'est le Libéra, » me répondit-il. Et il se rappelait avec attendrissement le rite de rÉglise romaine qui encense alors le corps de tous les fidèles. Ce chant et cet encens Tavaient vivement frappé: ils le convertiront peut-être.
Mais, puisque nous sommes là- dessus du même avis, où commence notre désaccord? Je m'en vais vous le dire. Vous admettez la théorie, mais vous ne savez, praiiquiemenl, comment vous tirer d'affaire. Essayons de vous enlever cette angoisse et de vous sortir de cel embarras.
Voire premier devoir est d'aller trouver... — Le Pape, n'est-ce pas? — Eh! mon ami, ne courez pas si vite. Ne vous élancez pas, d'un saut, jusqu'au Docteur des docteurs, qui a tant d'autres soucis. L'Église ne procède point ainsi
par bonds désordonnés, cl la voie ordinaire (pesez biiMi ce mot « ordinaire, » c'est-à-dire « qui est dans Tordre, » c'est de passer d'al)ord par son curé et par son évoque. La paroisse, mon ami, la i)aroisse ! Il faut y rattacher nos œuvres ; il faut y concentrer vos efforts. Par bonheur, vous avez un curé qui est passionné pour la liturgie et y est passé maître. Même il a pour le chant unanime un enthousiasme aussi chaud que le mien. Il ne lui manquait guère qu'un maître de chapelle jeune, intelligent, actif. Vous le complétez.
Donc, cet excellent prêtre a certain projet en tête, dont il vous parlera longuement : car sur ce sujet il ne tarit point. 11 se propose de faire à ses ouailles un petit Cours de liturgie élémentaii'c. Pendant un an, tous les dimanches, il expliquera les Oftices du jour; il en fera un commentaire vivant et ne craindra pas d'en faire admirer, non-seulement la doctrine qui est si exacte, mais encore la poésie qui est si riche. Bref, il n'a pas peur du Pjcau, et s'est promis de ne jamais le séparer du Vrai. Je
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crois reiilendrc, je Fcnlenfls d'ici, lisant à ses fidèles une Iradnclion ;tidei)lc du Mis:-'el ol dii Di'éviaii'e, ci insistant tout j);irliou!iLTeincii! sur CCS deux pièces vcrilablemenl adinii'al'les, (jui résunienl toute une journée liturgii|ue : la Collecte, d'une paît, cl le Graduel de l'antre : oui, cet infortuné Graduel que vos chantres écorclienl ou suppriment. Ce qu'il y a de [)lns hardi dans les étonnants projets de votre curé, c'est qu'il ne désesjière pas de convertir h la liturgie... qui ?... vous ne devineriez jamais. Les chantres eux-mêmes, mon ami. Il les veut retenir cinq minutes à la sacristie, tous les dimanches, pour faire devant eux une pelite explication familière des paroles qu'ils s'apprêtent à chanter. Ijnù première réunion a déjà eu lieu, et le curé a été d'une éloquence qiii a immédiatement sé>iiiit ces entendements populaires : « Messieurs, leur a-t-il dit, vous êtes trop intelligents pour consentir à prononcer des paroles dont vous ne saisiriez pas le sens. Je vais vous les traduire, et vous les faire aimer. » Jamais exorde n'a eu p'ius de succès,
et ces gros hommes on crié « bravo » d'une voix (le tonnerre.
Voici déjà que votre besogne semble suffisamment préparée; mais ce n'est pas tout encore, et je suis heureux de vous apprendre (|ue, dans les sept vicaires et chapelains de la cathédrale, vous allez trouver des auxiliaires dont le jeune dévouement ne connaîtra pas d'obstacles. Depuis quelques années, votre évoque a créé à son grand Séminaire un cours de liturgie théorique dont vous apprécierez l'ientôt les heureux résultats. Ces jeunes prêtres sont encore pleins d'enthousiasme et ne rêvent que de devenir d'autres saints Grégoii'C. Puis donc (|uc vous avez encore quinze jours de vacances, il ne vous reste plus qu'à vous mettre en route et à aller passer une semaine à l'abbaye de Solesmcs. Vous y trouverez cet accueil charmant, celle liO->pitalilé bénédictine qui est la plus douce et la plus fraternelle de toutes les hospitalités. On vous installera dans quelqu'une de ces jolies chambres qui ont leurs fenêtres ouvertes sur la Saithe. Vous \ous lèverez à
quatre heures du matin, vous traverserez les corridors et les cloîtres, et entrerez dans celte église où vous verrez les premiers rayons du jour tomber sur « les saints de Solesmes. » Mais surtout vous apprendrez votre métier de maître de chapelle ; vous parlerez avec des moines qui sont d'excellents lilurgistes et de profonds musiciens ; vous jugerez par vousmême de l'eftet que peut produire le chant véritablement liturgique. L'âme de Dom Guéranger est encore au milieu de ce chœur où l'on a vu si longtemps sourire ce visage fin et briller ces yeux vifs. Prenez garde de rester là-bas et d'y rester toujours. On y est si bien.
Mais à votre retour, si vous revenez, entrez m médias res. Car vous auiez alors achevé votre préface, et il sera temps d'écrire votre livre.
Vous avez là-l)as des Écoles modèles : les Sœurs de charité ne conduisent pas à la messe
de neuf heures moins de deux cents petites filles, et les Frères y mènent plus de deux cents garçons. Ce sont là deux demi-chœurs tout trouvés, mon ami, et votre cathédrale va ressemblera ces basiliques chrétiennes des premiers siècles, oii tous les hommes se groupaient du côté de Tévangile et toutes les femmes du côté de répître. Vous pourrez commencer par ces quatre cents voix votre réforme du chant, et ce sera le noyau de ce Chœur immense où vous allez bientôt faire entrer tous les fidèles. Vous avez, d'ailleurs, trouvé le secret de vous faire aimer de l'organiste, ce qui n'est pas une petite affaire, et vous avez le grand orgue h votre disposition. Fidèle à ces conseils que je n'ai pas cessé de vous donner durant tant d'années, vous ferez un coup d'État et vous vous servirez du grand orgue pour accompagner ce chœur, ce vaste chœur dont vous serez l'âme. Oui, vous aurez cette hardiesse, vous donnerez ce scandale, vous commettrez ce crime. Quelques vieux amateurs ne vous le pardonneront jamais ; mais plusieurs milliers de chrétiens vous en
seront liautemcnt reconnaissants, cl vous vous consolerez aisément de ne pas plaire h quelques routiniers de vingtième ordre. Vos audaces, du reste, vous porteront bonheur et, avant un an, vous aurez converti toute la ville à la théorie et à la pratique du chant unanime. 11 s'établira même une belle rivalité entre vos cinq paroisses, et c'est à qui chantera le mieux le Credo et le 3IagnifîcaL La réforme, de là, passera dans tout le diocèse, voire dans les diocèses voisins. Sur toute la surface do la France on verra se former de beaux groupes harmonieux, ressemblant à ces chœurs que Lucca délia Robia a rendus si vivants dans ses bas-reliefs immortels. Les enfants de l'EglisG connaîtront enfin et aimeront celle voix do leur mère qui est la Liturgie; ils prendront une part réelle, une part active h ce drame admirable du sacrifice chrétien ; ils auront leurs yeux et leurs cœurs fixés vers l'autel; ils ne liront plus, dans le temple, d'autres livres que ceux-là mêmes où ils trouveront le texte de la prière liturgique ; ils chanteront, ils corn-
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prendront, ils aimeront. Et ce sera votre œnvre: oUeluia '
C'est alors, mais alors seulement, que vous pourrez songer h créer une «chapelle)) et à organiser une maîtrise. Avant tout, mon ami, il vous fallait donner satisfaclion aux légitimes exigences du peuple chrétien ; il vous fallait, avant tout, songer aux âmes et leur donnei' l'aliment dont elles ont rigoureusement besoin. Le chant unanime, c'est le pain; la maîtrise, c'est leluxe.
Vous m'avez quelquefois reproché mon zèle exagéré pour le plain-chant ; mais vous savez que je n'ai pas un amour moins ardent pour toutes les œuvres des maîtres, depuis Palestrina jusqu'à Gounod. Vous n'ignorez pas ({ue je suis un enthousiaste du motet et de l'oratorio; vous m'avez vu, le jour où l'on a chanté la Passion de Bach, vous m'avez vu tout en larmes <'l avez été forcé de calmer nuQ effervescence
qui vous paraissait excessive et se trahissait par de véritables transporls. Je n'ai donc jamais eu ridée saugrenue et barbare de bannir de nos églises des œuvres si profondément chrétiennes. Je n'ai pas dit à Ha?ndel el à Bach : « Restez dehors» et, si quelqu'un le disait devant moi, je l'eslimerais coupable ou sot. La musique chrétienne, la musique exlra-liturgique est une des gloires de rÉglise de Dieu. C'est elle, mon ami, c'est elle qui a dicté ces fugues de Palestrina, ces psaumes de Marcello, et les ceuvres même de ces Bach et de ces Hœndel qui se croyaient protestants, mais qui avaient des traditions et un génie véritajjlement catholiques. Les plus belles, les plus nobles œuvres musicales qui aient retenti ici-bas, sont sorties de l'àme et des lèvres de l'Église, et il n'est pas de répertoire comparable à celui de la musique chrétienne durant les quatre derniers siècles. Dédaigner de telles œuvres et les laisser dans l'ombre, ce serait, encore un coup, une sottise que je ne veux pas commettre. Et je formule à cet égard toutes mes conclusions en ces quel-
ques lignes : « Si le chant unanime convient à toutes les paroisses d'un diocèse et surtout aux paroisses rurales, il est nécessaire que les grandes traditions de la musique sacrée soient activement perpétuées dans les grandes villes, mais surtout dans la maîtresse église, dans l'église cathédrale. » Voilà qui est clair.
Entre le palais épiscopal et la cathédrale il y a souvent une maison de belle apparence et qui s'appelle d'un nom charmant : «la Psallette». De grandes cours où l'herbe pousse un peu trop librement, un cloilre presque monastique, des escaliers immenses, de longs corridors sombres. On y serait volontiers disposé à la mélancolie (ce qui est mauvais) ou au recueillement (ce qui vaut mieux), si l'on n'entendait tout à coup un chœur de vingt ou trente voix d'enfants partir en l'air comme un feu d'artifice joyeux. Vous entrez dans la grande salle qui est ornée de portraits des vieux maîtres, et vous y voyez des enfants, mines fraîches et regards éveillés, qui sont groupés autour du maître de chapelle et répètent un Kyrie ou un Sanctus
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fugué. Après quoi, il y ani'a leçon de latin et leron d'Iiisloirc : car on orne de science TinU'llig'cnce de ces enfants qu'on ne condamne pas h la seule musique. 11 en est parmi eux qui sci'oni prêtres de Jésus-Glirist, et d'autres pour qui le bâton de maître de chapelle sera le bâton de maréchal. En attendant, ils sont heureux et vivent silencieusement dans le commerce des grands musiciens de tous les temps. Telles sont les « psallettes» que j'ai vues; telle sera la vôtre. Tous les dimanches, vous aurez, a neuf heures, une messe qui sera chantée par tout le peuple chrétien, et une autre messe à onze heures, qui sera chantée par votre seule maîtrise. Durant le Salut, ces deux chœurs, l'artistique et le populaire, alterneront leurs chants qui plairont également à l'oreille de Dieu, et le jour de Noël, après que tout le peuple aura chante VAdcsle, la psallette chantera le chœur adorable de Hœndel : «Ah ! parmi nous l'Enfant est né. »
Jusqu'ici tout va bien; mais, pour l'amour de Dieu, soyez sévère dans la composition de votre répertoire et, si vous admettez Wagner, ne lui
ouvrez pas les portes trop grandes. J'assistais l'anlrc jour à un concert dans un collège catholifpio, et le jeune clief d'orclieslrc avait jugé bon dd faire cxécuici- par ces jeunes gens un des cliœurs du Maître, du grand et du seul Maître, du Dieu-Wagner enfin, Iciiuel était hérissé d'aspérités énormes et redoutables. Plusieurs ténors, ce soir-là, eurent l:i voix cassée pour toujours; et, le lendemain, ce n'étaient à Tinlirmeric que laryngites et phai'yngites destinées à devenir plus ou moins chroniques. Ne brisez pas ainsi la voix, la jeune voix de vos chanteurs, et ayez pitié de cette charmante fraîcheur que le temps, hélas! se chargera de décolorer et d'éteindre. Puis n'accueillez, s;ir le pupitre de vos musiciens et de vos chanteurs, n'accueillez que de la musique véritablement sacrée. Chassez, d'une main indignée et vigoureuse, les compositeurs d'opéras qui ont bien l'audace de se présenter parfois à l'entrée de nos sanctuaires et font volontiers écrire des paroles pieuses sur leurs airs les plus sensuels et les plus dévergondés. J'ai entendu, l'autre dimanche , un
chœur du Comte Onj h rOfferloire, et j'ai dû savoir quelque gré au maître de chapelle qui ne l'avait pas fait chanter au moment de l'Élévation. J'ai horreur de toutes ces paroles nouvelles que l'on adapte, un beau jour, à telle ou telle phrase mélodique pour laquelle elles n'ont pas été faites. J'estime qu'il doit y avoir, et il y a réellement je ne sais quel rapport intime et nécessaire entre une mélodie et les paroles dont on l'a tout d'abord accompagnée. Vous connaissez la Sérénade de Schubert : rien n'est plus passionné, rien n'est plus chaud, et c'est presque de l'amour en démence. Eh bien ! il s'est trouvé une bonne âme pour adapter cette musique et ces paroles également brûlantes aux sentiments d'une petite fille h l'égard de sa maman : « Pour ma mère, moi, je chante !!! » C'est inepte et, je dirai plus, dangereux. 11 arrive souvent, en effet, ([u'en entendant à l'église tel ou tel morceau emprunté au dernier opéra, il arrive que ma mémoire s'éveille et que mon imagination est transportée au théâtre. Je revois involontairement la cantatrice qui chantait ce
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grand air, je revois ses gesles, je revois la scène, les loges, le ballet, (ont. Je sais bien ce (jiie vous ni'allez répondre, et que beaucoiij) de nos cantiques ont été empruntés à des cliants d'amour on à des bergeries : je le regrette pour nos canti(iues, mais ils ne sont pas pour me faire changer d'opinion, et je persiste à croire qu'un chant d'église doit être exclusivement composé pour l'église. Jésus-Christ, ce me semble, vaut bien la peine que Ton travaille pour lui seul et sans mélange, et l'Église n'est pas faite pour ramasser les petites miettes musicales que les gens de théâtre daignent laisser tomber de leur table. Soyons plus fiers, vive Dieu ! et passons-nous de ces musiciens qui veulent servir deux maîtres à la fois.
J'ai encore d'autres suppli((ues à vous adresser, et vous m'aimez peut-être assez pour me laisser encore la parole. Donc il s'agit, en mon esprit, de deux scandales que je voudrais vous voir éviter avec une sorte d'horreur fébrile : «Les répétitions dans l'église et le chant des femmes.» 11 est absolument inconvenant de
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transformer nos temples en salles de concert pour y répéler la messe du lendemain, le ^7o6a< du Vendredi saint ou VO filii du jour de Pâques. J'ai assisté parfois à ces spectacles, qui avaient toujours quelfpie chose d'attrislant. Le Dieu de l'Eucliarislie n'était plus dans son tabernacle, et il avait dû se retirer devant ces envahissements étranges. On entendait à l'orgue ces roulades d'essai ((ue font les chanteurs pour se mettre en voix, et les voix aiguës des femmes qui serpentaient au travers. Quelques auditeurs privilégiés se prélassaient dans la nef, et se renversaient sur leurs chaises qu'ils avaient rangées en cercle. On parlait politique à gauche, opéra adroite. D'autres racontaient le passé, un peu compliqué, de la cantatrice qui allait chanter le Pro peccatls. C'était un brouhaha inexprimable et révoltant. Quant au chant des femmes, je le pourrais encore tolérer dans un chœur ; mais il n'en saurait être de même pour la dame, pour la belle dame, ruisselante de soie et de dentelles, qui vient, durant le mois de Marie, nous roucouler « une mélodie suave », après