Propositton
Jéâus- Christ fait les mêmes promesses à ceux qui ne reçoivent qu'une seule espèce , qu'à ceux qui reçoivent les deux'.
Preuves par quatre versets du vi^ Chapitre de saint Jean.
Pour vous en convaincre vous-même , vous n'avez qu'à pren(he la peine de lire le vi^ Chapitre de saint Jean, et vous y trouverez , que le Sauveur y promet jusqu'à quatre fois la vie éternelle à ceux qui mangent le pain sacré avec la disposition convenable. Cest ici le pain qui est descendu du ciel y dit-il au 5o^ verset , afin que si quelqu'un en mange , il ne meure point. Si quelqu'un mange de ce pain , ajoute-t-il au 5-2^, ilvicra éternellement , et le pain que je donnerai cest ma Chair., que je donnerai pour la vie du monde ; Et au 58^ verset : Comme je vis par mon Père , de même celui qui me mange vivra par moi ; et au 69^ verset : Il nen est pas ainsi que de la manne., dont vos Pères ont mangé, toutefois ils sont morts ; celui qui mange ce pain, vivra éternellement.
Penseriez-vous , Monsieur , que c'est sans aucun dessein , que le Sauveur a répété jusqu'à quatre fois la même promesse? ou plutôt, n'est-il pas juste de croire , qu'en cela il n'a eu d'autre vue , que de nous bien inculquer une vérité sur laquelle il a prévu qu'il naîtrait un jour de grandes contestations , vérité qui nous apprend qu'il suffit pour le
salut de recevoir la divine Eucharistie sous une, seule espèce ?
Je sais qu'au 55" verset du même Chapitre le Sauveur dit : Celui qui mange ma Chair et qui boit 7non Sang^ a la vie éternelle, et je le ressusciterai au dernier jour ; et au 67^ : Celui qui mange ma chair et qui boit mon Sang , demeure en moi et moi en lui. Ce sont là sans doute des promesses tr^Sr avantageuses faites à ceux qui communient sous les deux espèces ; mais , Monsieur , vous avez déjà remarqué que les mêmes avantages sont également promis à ceux qui se bornent à la manducation, et par conséquent il est très-vrai de dire , que Jésus-Christ a promis tout autant à ceux qui ne reçoivent qu'une seule espèce, qu'à ceux qui reçoivent conjointement l'une et l'autre.
La dernière partie du vi" Chap. de saint Jean doit s'entendre de l'Eucliaristie.
Vous êtes trop instruit de la doctrine de vos écor les pour ne pas nous objecter ici , que le vi® Chapitre de saint Jean doit s'entendre de la foi en Jésus- Christ, et non de l'Eucharistie; c'est en effet la prétention de la plupart de vos Théologiens , et c'est par-là qu'ils croient pouvoir nous enlever l'avantage que nous tirons de ces promesses si souvent réitérées en faveur de la manducation. Mais, Monsieur, si vous suspendez pour un moment l'effet de la grande docilité que vous avez eue pour les maîtres qui vous ont instruit, et que vous vouliez bien juger de la chose par vous-même , vous ne tarderez pas à reconnaître , que la dernière partie de ce chapitre , à commencer depuis le ôo*" ou le 5^^ verset , ne peut s'entendre que de l'Eucharisîie ; car qui se persuadera que le Seigneur ait voulu envelopper de termes si obscurs et si meta-
phoriques une chose aussi claire et aussi simple que l'est la foi en Jésus-Christ ? Qui croira , qu'il ait voulu causer un étonnement qui allât jusqu'à révolter les juifs, et à aliéner de lui quelques-uns de ses disciples ? qui croira , dis-je , qu'il ait voulu les étonner à ce point par un discours, qui, pour le fond, ne contînt rien d'extraordinaire, et dont tout le merveilleux fût dans la seule expression? A quoi bon répéter si souvent , et avec une distinction si marquée , la Chair et le San^ , le boire et le manger ? à quoi bon dire : ma Chair est véritablement viande^ et mon Sang est véritablement breuvage ; celui qui mange ma Chair , et boit mon Sang , demeure en moi, et je demeure en lui ^ s'il ne s'agissait là que de la simple croyance en Jésus-Christ ?
Le Sauveur dit : Le pain que je donnerai , c'est ma Chair, que je donnerai pour la vie du monde; Si vous prétendez , Monsieur , que par ce pain il faille entendre Jésus-Christ comme étant reconnu par la foi , je demande pourquoi le Sauveur parle de ce pain , comme d'un pain qu'il donnera , et non comme d'un pain déjà donné , puisque la foi en Jésus-Christ est de tous les temps , et que non-seulement les Apôtres , mais aussi les Patriarches de l'ancien Testameni avaient déjà cru en lui ?
Qui ne voit que le Sauveur parlant ici un an entier avant l'institution de l'Eucharistie , annonce par avance le don qu'il avait projeté de nous faire? et qui ne comprend en même temps , qu'il n'eût pas trouvé ses disciples aussi dociles , qu'ils le furent aux paroles de l'institution , s'il ne les eût disposés de longue main à la croyance d'un mystère si impénétrable ? Ils ne lui marquèrent pas la moindre surprise , lorsqu'ils lui entendirent dire ces étonnantes paroles . Ceci est mon Corps ; C'est,
ly^ NEUVIÈME LETTRE.
dit saint Chrysostôme (0 , parce qu'ils y avaient déjà été préparés par un discours instructif que le Sauveur leur avait fait sur ce sujet; or, oii trouve-t-on ce discours, si ce n'est dans le chapitre que nous indiquons ?
Croira-l-on que l'Evangéliste le plus profond , et celui qui a pris à tâche de s'expliquer le plus amplement , lorsqu'il s'agit de mystères impénétrables , n'ait pas fait dans tout son Evangile la moindre mention du mystère de l'Eucharistie ? A moins de reconnaître, qu'il en a parlé dans le vi^ chapitre, il faudra convenir qu'il n'en a parlé nulle part; et c'est ici que saint Augustin remarque très-bien (=), que si saint Jean s'est dispensé d'en parler comme les autres Evangélisles au temps de l'inslilution , c'est qu'il en avait déjà dit beaucoup de choses auparavant.
Ajoutons à tout cela , que si les divin^ Ecritures nous ont instruits si exactement de l'excellence , de la vertu, et des effets du Baptême, il n'est guères vraisemblable qu'elles ne nous aient rien appris de l'excellence de la vertu et des effets de l'Eucharistie. Or, ce n'est que dans le chapitre cité , qu'on trouve ces instructions, et si l'on ne veut pas les y reconnaître , c'est en vain qu'on les cherchera partout ailleurs.
C'est pour toutes ces raisons , et pour plusieurs autres qu'il serait trop long de déduire ici , que les Pères de l'antiquité se sont si généralement accordés à entendre comme nous cette partie du Ti* chapitre de saint Jean , dont nous tirons de
(i) Quomodo non turbati fuerunt , ciim haec audisscnt r quia muUa jam et magna de hoc antea disseruit. Hom. 85. in cap. 26. Matlh. Tom. 1. apuâ Jlugonem , p. 144-
(>i Juannes autcm de Corpore et Sanguine Domini hoc nihil dlxit , sed pl!\uè alibi muito uberius hinc Domioum locutum e&se testatur. Lib. S. de (kmstnsu Evan^-e, 1. T. 4> ^- Frobcn ,/>. 47»-
SUR LA C03IMUl?r. SOtS DITE SEULE ESPÈCE. 1 -jS
si fortes preuves en faveur de notre pratique. Je me contenterai de citer ici ceux qui ont écrit des commentaires sur I*Evangile de saint Jean , comme ont fait saint Chrysostôme (0 , saint Augustin (^) , saint Cyrille d'Alexandrie (^) , Théophylacte (^) , Euthymius (^) j et si vous trouvez bon que j'en cite encore d'autres, qui n'en ont parlé qu'incidemment, j'y ajouterai Origène (^) , saint Cyprien (") , saint Hilaire (®) , saint Basile (9) , saint Cyrille de Jérusalem ('0) , saint Epiphane ^' 0, saint Ambroise C'^), saint Jérôme (*5) ^ saint Léon ("i) , Séduiius t»^) , Primasius ('^) , Hésychius (*r) , saint Grégoire ('8) , et saint Bernard (»9) , qui tous ont employé les paroles du chapitre en question pour expliquer l'excellence et les effets admirables de la divine Eucharistie , comme vous pouvez vous en assurer en consultant les endroits que j'ai marqués fort exactement , citant l'édition , le tome et la page.
Mais je pense , que sans vous donner la peine d'entrer dans cette discussion , vous en croirez volontiers Georges Calixte, un de nos adversaires les plus échauffés sur la matière que je traite , pour ne
(i) Chrys. in Joan. Iwm. 4i. T. ô. apud Hugonem , p. 46. (a) Au^ust. in Joan. T. 9. éd. Froben. p. 200. (5) Cyrill. Alex, iyi Joan. T. 4- éd. Paris, p. 364.
(4) Theopli. in Joan. éd. Colon, p. 170.
(5) Ëulltym. in Joan. T. 19. Bibl, Pair, apud Anlsson. p. 686,
(6) Orig. Honit y^ in I\'iim. T. 1. cd. Froben, pag, 21S. {/) Cypré de oral, Domin. éd. Froben. p, 206.
(8) Hilar. lib. 8. de Trinit. cd. Paris, p. gSô.
(9) Basil, in Begitt. Mor. cap. ai. cd. Par. i65S. p. 53i. (loi Cyril. Hieron. Catli. 4. ilyst. éd. Par. i65i. p. aôj. Ui) Ep'pltan. Hœr, 55. T. 2. éd. Pctaiii. p. 472.
(la) Ambros, de Us qui myst. c. 8. T. 2. Paris, p, Oôy,
(|3) Hieron. ad. Hedibiam, T. 4- éd. Martianay. p. 171.
(i4) Léo. Serm. 6,de jejun. 7. Mcnsis. cd, Quesncl. p. 175.
(i5) Sedul.incap. 10. Cor, Biblioth, Pair. T.S.apudAniss, /7. S44«
(|6) Primas, in cap. 11. Cor. Dib. Pat. T, 11, p. 1S9.
(17) Hesycli. lib, 6, in vit. aa. Bibl. Pair. p. i^y.
118) Greg. lib. 7. moral, cap. 4. T. 1. éd. Paris, p. igS.
(»9) Dcrn. Serm. i. de PascJi. T. i. éd. Mabil. p. 898.
lyGT NEUVIÈME LETTRE.
pas dire le plus échauffé de tous. Il convient de bonne foi (•) , que c'est en effet là le sentiment de tous les anciens. Or le ferait-il , Monsieur , j'ose vous le demander , s'il n'y étoit forcé par l'évidence du fait , et après s'en être assuré par ses propres yeux ?
Que si les textes que nous citons du vi^ chapitre pour autoriser notre pratique , doivent en effet s'entendre de la communion sacramentelle , voilà donc l'usage de la seule espèce du pain parfaitement justifié par l'Ecriture ; car enfin il est dit non une fois , mais jusqu'à quatre fois : celui qui mange ce pain vivra éternellement. Nous mangeons certainement de ce pain , vous ne le contestez pas , Monsieur; donc nous obtiendrons sûrement la vie éternelle si nous le mangeons avec les dispositions convenables , et si nous persévérons dans ces saintes dispositions.
Vos Ministres ne cessent de nous reprocher qu'en donnant la Communion sous une seule espèce , nous nous écartons de l'Ecriture ; jugez , Monsieur , si le reproche est bien fondé. Vous reconnaissez sans doute le vi^ chapitre de saint Jean comme faisant partie de l'Ecriture, la raison et l'autorité nous obligent également à l'entendre de la Communion sacramentelle ; vous venez d'en voir les preuves ; et si vous lisez ce chapitre avec un esprit libre et dégagé pour examiner sans partialité ce qui en est, vous en serez du moins autant convaincu par votre propre sentiment intérieur , que par les réflexions que j'ai eu l'honneur de vous suggérer , et qui se trouvent soutenues de tant d'autorités ; donc la doctrine , qui enseigne qu'une espèce suffit pour le salut , n'a rien que de très-conforme à l'Ecriture ,
(i) Nec dubium est Veteres omnes sic accepisse. Disput, contra Ceni' muH. sub unà, N. LXXFJI, cdit. Hdmettadt. p. i44«
SUR LA. C03OIU]S\ SOUS UNE SEULE ESPÈCE. lyy
et on ne peut contredire cette doctrine , sans contredire en même temps ces paroles , qui l'énoncent formellement : Celui qui mange- de ce pain vivra éternellement.
IMauvaise défaite de George talbite.
Mais , nous dit Calixte (0 , c'est pour abréger que le Sauveur s'est ainsi exprimé ; on nomme souvent une partie pour le tout , lorsqu'il est naturel d'entendre le reste ; ainsi , quoique le Sauveur ne parle dans ces versets que du seul pain et de la seule manducation , ayant joint dans plusieurs autres versets la Chair et le Sang^ il marque assez par-là,, qu'il faut ici suppléer ce qu'il, n'a supprimé que par une figure de réticence.
Je réponds que le Sauveur a joint dans plusieurs versets les mots de Chair et de Sang , et que dans plusieurs autres il les a séparés , pour nous marquer que l'une et l'autre manière de communier , soit en se contentant d'une seule espèce, soit en prenant conjointement les deux, sont également bonnes en elles-mêmes , si on les considère indépendamment des réglemens faits par l'autorité légitime de l'Eglise.
N'allons pas, Monsieur, nous figurer le Sauveur comme fatigué de répéter trop souvent les mêmes termes ; s'il commence une phrase , ce n'est pas pour la laisser imparfaite, en abandonnant à nos conjectures ce que l'on prétend y devoir être ajouté. Il a prévu l'usage que nous ferions de ses promesses ; si cet usage devait nous être pernicieux, que lui eût-il coûté d'énoncer pleinement les conditions dont il aurait voulu les faire dépendre ?
(i) Tanquam de re satis cxpositâ per compendium sivè synecdochicè loquitur, et solum esum memorat. DUp, conlraCom. subunâ, éd. Ilelmstad, p. i\5.
Pour nous , Monsieur , nous nous en tenons à la Lettre ; Le Sauveur a dit : Celui qui mange de ce pain vivra éternellement ; nous l'en croyons simplement sur sa parole, persuadés qu'il est parfaitement maître de ses grâces , de ses dons , et de ses récompenses ; nous comprenons qu'il lui est aussi très-libre de les attacher à telle ou à telle condition. Que le Corps et le Sang de Jésus-Christ soient présentés sous une seule espèce ou sous les deux , nous ne voyons aucun inconvénient à ce que la même substance indivisible de Jésus-Christ opère dans l'une et dans l'autre conjoncture le même droit à l'immortalité; ainsi rien ne nous obligeant à recourir à la figure , nous sentons qu'il est de notre devoir de nous en tenir à la lettre.