PEOPOSISITIOIi
Les premiers Chrétiens dans plusieurs occasions se sont contenté* de recevoir une seule espèce.
Mais c'est trop m'arrêter à prouver que les mêmes avantages ont été promis à l'une et à l'autre façon de communier , je dois me hâter de faire voir que les premiers Chrétiens ne se sont fait aucune obligation de communier sous les deux espèces , et qu'ils se sont très-souvent contentés d'en recevoir une.
On allègue contre nous l'exemple des premiers fidèles de Corinthe , qui sûrement participaient à lacoupeaussi-bien qu'au painEucharistique, comme il se voit au Chapitre xi* de la première Epître qui leur est adressée , et on ne daigne pas faire attention , que nous ne disconvenons pas que la Communion sous les deux espèces n'ait été en effet très-usitée dès les premiers temps de l'Eglise. Non, Monsieur , ce n'est pas là ce qui fait le sujet de la contestation entre vous et »ous; le point de la dif-
SUR LA COJiMUÏf. SOUS tJNE SELLÉ ESPÈCE^ J'Jn
ficuîté , par rapport au fait dont il s'agit ici , est de savoir , si l'on regardait dans les premiers temps cet usage conrwne nécessaire , ou si dans cent occasions on n'a pas cru pouvoir très-légitimement s'en dispenser : nous soutenons , que bien loin de regarder la Communion sous une espèce comme dé-fectueuse, injurieuse au Sacrement, et contraire à l'institution de Jésus-Christ , on en a toujours eu la même idée que nous en avons aujourd'hui , je veux dire , qu'on l'a toujours crue également bonne et suffisante aux desseins de Dieu et à nos besoins. En voici la preuve , que je ne chercherai pas loin ,
Puisqu'elle se trouve dans le même chapitre que on cite contre nous.
Quiconque, dit l'Apôtre, mangera de ce pain , ou boira de cette coupe indignement , se rendra coupable de crime contre le Corps et le Sang de Jésus-Christ. ( i. Cor. xr. 27. ) Texte dont j'ai déjà fait usage , mais sur lequel je vous prie , Monsieur , de faire une nouvelle réflexion : "Vous ne pourrez l'examiner de près, ni faire attention à la particule ou, particule très-remarquable en cet endroit, sans comprendre en même temps , que l'Apôtre a regardé l'usage d'une seule ou des deux espèces comme quelque chose de fort mdifférent et qui dépendait du choix des Fidèles de son temps ; car si c'eût été la pratique constante, universelle, invariable parmi eux de recevoir conjointement l'une et l'autre , l'Apôtre bien certainement ne se fût pas exprimé comme il l'a fait , n'y ayant aucune apparence , qu'en parlant de deux choses constamment jointes dans l'usage , il les eût séparées par une particule disjonctive. Oui, Monsieur, j'en appelle ici à votre bonne foi, car c'est un témoignage auquel j'ai volontiers recours : si l'Apôtre eût été dans votre système, je veux dire 5 dans le système
l8o NEOVIÈME LETTRi:.
de la nécessité des deux espèces , pensez-vous qu'il eût dit : Celui qui mangera , ou qui boira indignement , se rendra coupable du Corps et du Sang de Jésus-Christ ? le bon sens , la raison , et l'habitude , dans laquelle il était d'exprimer ses pensées avec justesse ne lui eussent-ils pas fait dire : Celui qui mangera et qui boira indignement , se rendra coupable , etc. Qu'un de vos JMinistres se propose de faire sentir à ses auditeurs les funestes suites d'une communion indigne, s'avisera-t-il jamais de se servir de l'expression de l'Apotre ? Je m'assure , Monsieur, que si vous lui entendiez dire de son chef: Celui qui mangeou qui boit indignement, etc. vous seriez fort surpris de l'irrégularité de son langage. J'ai sujet de me promettre que vous trouverez la réflexion que je viens de faire sur le texte de saint Paul d'autant plus solide , qu'elle se rapporte parfaitement à ce que nous lisons au ii^ chapitre des Actes des Apôtres de la pratique des premiers Fidèles de Jérusalem ; car il y est dit ( Act. ii. 42, 46.)* qu'ils persévéraient dans la doctrine des yî pâtres , dans la communion de la fraction du pain , et dans la prière ; qu'ils allaient tous les jours au temple auec un esprit d'union, et quils rompaient le pain tantôt dans une maison , tantôt dans une autre ; paroles qui ont trop de rapport avec ces autres paroles de saint Paul ( i. Cor. x. \Ç). ) : Le pain que nous rompons , n est-il pas la participation du Corps du Seigneur ? pour que l'on puisse se dispenser de les entendre de l'Eucharistie , surtout si l'on considère que \2l fraction du pain , dont il est parlé , se trouve jointe à plusieurs pratiques de piété , comme sont la prière, les pieuses conférences, la visite du Temple. Aussi votre Apologiste a-t-il si bien senti qu'il s'agissait ici de l'Eucharistie (0 , qu'il n'a
[i) Citant et alios loeos de fraclione panls ; quaïKiuani autein no
SUR LA C03IMDN. SOUS UNE SEULE ESPÈCl-. l8l
osé nous le contester ; mais voyant qu'il n'était fait aucune mention de la coupe il a eu recours à la défaite de Calixte , soutenant , comme lui , que h partie devait être ici réputée pour le tout.
Cela serait bon à dire , si l'on voyait quelque nécessité d'ajouter au texte ce qu'il n'exprime pas: mais comme il n'en paraît aucune, rien n'ayant été plus libre au Sauveur que d'agréer telle ou telle dispensation des mystères, on ne peut regarder le supplément ajouté par l'Apologiste , que comme un supplément gratuit, et comme un pur effet de sa détermination à vouloir que nous ayons tort.
En effet, quoi de plus naturel , que de trouver dans la pratique des premiers Chrétiens de Jérusalem , la preuve de l'exactitude avec laquelle l'Apôtre s'est exprimé quand il s'est servi de la particule ou en écrivant aux Corinthiens ? et quoi de plus naturel en même temps, que de voir dans cette particule ou , un indice très-clair de la pratique des Chrétiens de Jérusalem, telle qu'elle est exprimée dans les Actes sans y rien ajouter ?
Je ne tarderai pas à prouver par des faits incontestables , que dans les siècles voisins du temps des Apôtres, les Chrétiens se sont très-souvent contentés de ne recevoir que le pain Eucharistique. Sepersuadera-t-on qu'ils en aient usé ainsi sans être autorisés par l'exemple de ceux qui les avaient précédés ? ets'il leur a fallu un exemple qui leur servît dérègle, ne le trouve-t-on pas cet exemple bien marqué dans l'endroit même que nous indiquons ?
Yous n'ignorez pas, Monsieur, que du temps des Apôtres , il y avait des Nazaréens , espèce de Juifs ,
"aldè repugnamns , quominus allqiii de Sacramento accipiantur, tamen hoc non consequitur unam partem tantiim datam esse , quia partis appellatione reliquum significatur communi consuetudiae seimunis. Art. !u. de utràquc ipccic, Typit Christ, Scholvbii. p. 2Ô4.
iSa NEUVIÈME LETTRE.
spécialement dévoués aux observances de la loi , et qui de plus s'interdisaient tout usage du vin. Peuton douter que plusieurs d'entre eux n'aient été des premiers à embrasser le Christianisme ? Mais comment en usaient-ils par rapport à l'Eucharistie , avant que les observances légales eussent été supprimées? Participaient-ils à la coupe, contre le vœu exprès qu'ils avaient fait de ne jamais boire de vin ? ou s'abstenaient-ils entièrement d'approcher des divins mystères? Mettons-les, Monsieur, parmi ceux qui s'en tenaient à \di fraction du pain, et dès là même nous les verrons hors de tout embarras.
La Communion domestique se faisait avec une seule espèce.
Mais venons à des faits , sur lesquels il y ait moins à disputer. Je compte bien que vous reconnaîtrez sans peine que c'a été l'usage des quatre ou cinq premiers siècles d'emporter de l'Eglise, et de conserver chez soi la sainte Eucharistie , soit pour avoir de quoi satisfaire sa dévotion par des communions fréquentes et domestiques , soit pour se prémunir dans les dangers de la persécution contre la crainte de la mort et des supplices. La chose est trop attestée par les témoins de l'antiquité, pour que l'on puisse en aucune façon la révoquer en doute.
TertuUien voulant détourner sa femme d'épouser en secondes noces un infidèle au cas qu'il vînt à mourir avant elle , lui représente entre autres choses , qu'elle ne pourrait librement vaquer à ses exercices de piété , ni recevoir tous les jours la sainte Eucharistie ; car ce mari infidèle , lui dit-il ^») , ne saura pas ce que vous prenez le matin en secret avant toute autre nourriture •, et quand il le sau-
(i) Non scîet marîtao qnid ante omnem cibum gustes , et si sciverit , m non illu "' - - - -•- - .. <•• «> -
pag. 55»,
.«anem non illuni crédit esae qui dicitur. lÀb, a. ad Uxorcm. tdii. FriH
SUR LA COMMUN. SOUS UNE SEULE ESPÈCE, l83
rait, il ne pourrait se persuader que ce pain est tel que vous le croyez.
Saint Cyprien nous apprend (')y qn'une femme peu régulière se disposant à prendre l'oblation sainte , qu'elle gardait chez elle sous clef, en fut détournée par une flamme, qu^elle vit sortir du coffre qui renfermait ce précieux dépôt.
C'était, au rapport de saint Basile W, la coutume des solitaires de son temps , de garder dans la solitude la sainte Eucharistie , et de se communier eux-mêmes de leurs propres mains , lorsqu'ils manquaient de Prêtres qui leur donnassent la communion. Il ajoute que le peuple d'Alexandrie en usait de même , qu'il le faisait tous les jours , et que c'était aussi la pratique générale de toute l'Egypte. , , ,. ^
Saint Jérôme dit (•*), qu'il n'osait ni louer, ni blâmer l'usage des Chrétiens de Rome , qui de son temps ne manquaient aucun jour de communier ; mais il trouve étrange que des gens mariés se fissent scrupule dans de certaines conjonctures d'aller à l'Eglise pour y recevoir le Corps de Jésus-Christ, et qu'ils ne s'en fissent aucun de le recevoir chez
(»1 Cùm quaedam arcam suarn , in quà Domini sanctam fuit, manibus indignis tenlassct aperire , igné inde surgente deterrita est , ne auderet attingere. Scrrii. de lapsis. cd. Frobcn. p. 226.
(a) Illi omnes , qui per eiemos vitani monasticam instituunt, ubi corpia non suppetit saccrdotis , ciim habcant doiui communionem , de suis inanibiis illam percipiunt. Alexandriae autem et per vEgyptum unus quisquc ctiatn de plèbe ut plurimum domi suae communicat.... Nam ruin «emcl sacerdos Sacrificiiim peragat et distribuât, qui suscipit illud integrum simul et quotidie de ilià parte sumpserit, quam à dante acceperat sacerdotc , crederc débet , etc. la ep. ad Cmsarlam. T. 5, éd. Paris, i658. p. 279.
(5) Scio Uomae banc esse consuetudinem , ut fidèles seniper Corpo» Christi accipiant , quod nec repreheudo , nec probo , sed ipsorum con- »cicDtiam convenio, qui eodeni die post coilum communicant. Quare ad martyres ire non audeat ? quare non ingrediuntur Ecclesias? an alius in
[)ublico , alius in doruo Cbristus est ? Quod in Ecclesiâ non licet , domi icet ? Tu Àpol. pro iibris contra Jovimianum^ Tom. 4. éd. Martianai , parti ». p. 339.
1 84 NEUV1È3IE LETTRE.
eux , leur demandant , si ce n'est pas le même Jésus- Christ qui est reçu et dans les assemblées publiques et dans les maisons particulières.
Nous apprenons de saint Ambroise (0, que son frère Satyre se trouvant sur le point de faire naufrage , lorsqu'il n'était encore que Catéchumène , demanda aux fidèles qui étaient avec lui sur le même vaisseau , une partie de la sainte Eucharistie , qu'ils conservaient pour leur usage , et que se l'étant attachée au col dans un linge , où elle était proprement enveloppée , il se jeta dans la mer, comptant d'écl]apper beaucoup plus sûrement au danger avec ce secours de la foi , que par le secours de quelque débris du vaisseau , et qu'il en échappa effectivement d'une manière miraculeuse.
Or, qui ne voit partons ces faits; qui certainement ne sont pas des faits controuvés ni de mon invention , puisqu'ils sont rapportés par les Auteurs du temps, et que je m'offre à vous les faire voir dans telle édition qu'il vous plaira; qui ne voit, dis-je, que la Communion domestique a été en usage pendant plusieurs siècles, et cela pendant les siècles les plus purs du Christianisme ? Qui ne voit en même temps, que cet usage n'a pas été particulier à quelques lieux, mais fort généralement répandu, se pratiquant en Italie, en Egypte , dans les villes, dans les déserts , sur terre , sur mer : que ces Communions domestiques se faisaient tous les jours ou presque tous les jours ; qu'elles se faisaient avec la seule espèce du pain , n'y ayant que le pain sacré qui puisse être conservé , ne paraissant dans les
(i) Ne vacuus IMvslerii exiret è TÏtâ , quos Initiatos esse cognoverat » ab liis divinum illud fideliiim Saeramentum poposcit ut fîdei suœ conse- «^ucretur auxilium. Etenim ligari fecit in orario , et orariuni involvit collo , atque ita se dejecit ia mare , non reqiiirens de iiavis compage resolutà tabulam , cuL supernaians juvaretar , quoniam fidei solius arma quocsierat. De obilu Satyri. T. 2. edit. t'aris, pag. ip.
Auteurs que j'ai cités aucun vestige d'un vin consacré mis en réserve , la figure de réticence à laquelle on aime à avoir recours ne pouvant avoir ici lieu, parce que la qualité des faits rapportés ne le permet pas , et les espèces du vin étant de nature à ne pouvoir se conserver long-temps en si petite quantité ? D'où il est évident, et c'est, Monsieur, ce que je vous prie de bien remarquer, que l'usage d'une seule espèce a été dans les premiers siècles de l'Eglise incomparablement plus fréquent que l'usage des deux ; car les Fidèles communiaient , comme nous venons de le voir , tous les joui's ou presque tous les jours dans leurs maisons , au lieu qu'ils le faisaient beaucoup plus rarement dans les assemblées publiques.
Qu'il me soit donc permis après cela , Monsieur , de vous demander si les premiers Chrétiens avaient sur le sujet que je traite , les mêmes idées qu'en ont aujourd'hui vos Ministres , ou s'ils avaient les nôtres. Regardaient-ils la communion sous une seule espèce , comme une profanation de l'Eucharistie , comme une mutilation du Sacrement , comme une contravention formelle à l'intention, à l'ordre , à l'institution , au testament de Jésus-Christ ? Quel préjugé , ou plutôt quelle démonstration contre tant de reprocnes si vifs et si aigres , qu'on ne cesse de nous faire et qu'on ne fait que dans la vue d'entretenir le funeste schisme qui vous sépare d'avec nous ? Oui , Monsieur , les premiers fidèles , ces parfaits disciples de Jésus-Christ , si pleins de son esprit , si pleins de son amour , victimes toujours prêtes à être immolées pour la gloire de leur divin Maître , ont constamment regardé comme chose pleinement libre et indifférente de prendre la coupe , ou de ne la prendre pas , croyant tout avoir dans la substance indivisible de Jésus-Christ ; et vos Ministres
î86 NEUVIÈME LETTRE.
qui ne craignent rien tant que de voir disparaître tous les sujets de division , vous font une obligation indispensable de recevoir le calice! Leqtiel de ces deux sentimens vous paraît préférable? Est-ce celui de ces nouveaux venus , de ces intrus j qui à regarder leur origine se trouvent sans mission ; à rec;arder leur état, sans caractère; et à considérer leurs principes , sans autre règle que celle qu'il leur plaît de se faire à eux-^mêmes , d'une explication arbitraire de l'Ecriture? Choisissez^ Monsieur, choisissez , et si c'est votre sagesse ordinaire qtii vous règle, je ne serai point en peine de votre choix.
Mauvaise réponse de George Calixte.
Mais , nous dit Calixte (') j les Fidèles ne manquaient pas de prendre la coupe , lorsque dans les assemblées publiques ils participaient aux divins mystères , et s'ils emportaient avec eux une partie du pain consacré pour le consumer à la maison y c'était pour y achever leur Communion , et la rendre complète ; c'est ainsi , ajoute-t-il, qu'une partie étant ajoutée à l'autre leur faisait recevoir le Sacre* ment dans sa totalité.
Belle et ingénieuse défaite ! N est-il pas visible que Calixte voulant ici se dégager , ne fait que s'embarrasser davantage? Car, ou les Fidèles se contentaient de prendre la coupe dans l'Eglise, gardant pour la maison le pain sacré qu'on leur mettait dans la main , ou ils recevaient conjointement l'une et l'autre dans l'Eglise , réservant néanmoins une partie du pain sacré pour les Communions dômes-
(l) Cîim in solemnibus Ecdesîae cœtibui utraque pars Sacramcûti ethjbcretur, videntur aliqui è calice bibisse , panem vero manu acceptum «ibi scrvasse, ut hoc sumpto sacrum epulum domi instaurareot sire ab- «olverent.... Cùm par* essct Sacramenti in Ecclesiâ sampti , eju» appcndix habt-ri poterat, et parti * quae haud ita pridem sumpta erat , post- Uminio addita unum tandem et integruœ Sacramentum conCccre. /m Ditput, fontra Corn, tub umi. Ed. Betmttad. pag. 88<
tiques. Si l'on nous dit , qu'ils se contentaient de recevoir la coupe dans l'Eglise , et que sans toucher au pain sacré ils le portaient à la maison , voilà donc deux Communions sous une seule espèce au lieu d'une : l'une sous la seule espèce du vin , qui se faisait dans l'Eglise , et l'autre sous la seule espèce du pain , qui se faisait à la maison : car vouloir que deux Communions distantes l'une de l'autre d'un jour, d'une semaine , d'un mois , ne soient qu'une seule Communion, c'est le vouloir, parce qu'on le veut , ou le vouloir , parce qu'on y trouve son compte ; mais c'est sans avoir compté ni avec la raison , ni avec les notions les plus communes imprimées dans l'esprit des hommes. Que si l'on nous dit , que les Fidèles recevaient dans l'Eglise conjointement le pain et le vin, partageant néanmoins de telle sorte le pain sacré qui leur était donné, qu'il leur en restât une partie pour les Communions domestiques, on reconnaît donc que les Chrétiens des premiers siècles ont été dans l'usage de deux sortes de Communions , de l'une qui se faisait en recevant les deux espèces , et de l'autre qui se faisait en n'en recevant qu'une , et c'est justement cette double pratique des premiers fidèles qui autorise parfaitement notre sentiment , qui est que l'une ou l'autre façon de communier sont également bonnes à les regarder en elles-mêmes, et qu'elles peuvent être indifféremment pratiquées , tant qu'il n'intervient aucun règlement fait par une autorité légitime, qui détermine à l'une des deux. C'est ainsi que l'on conçoit les choses , quand on n'a pas l'esprit trop agité par l'ardeur de la dispute ; mais quand on a résolu de nous trouver blâmables à quelque prix que ce soit , il n'est pas surprenant qu'on les conçoive autrement.
l88 JNtUViÈME LETTRE.
Autre mauvaise réponse de George Calixte.
Mais , nous dit encore Calixte (•) , si l'Eglise a toléré pendant quelque temps les communions domestiques , elle les a abrogées dans la suite, et il ne faut pas vouloir tirer avantage de ce qui dans les temps suivans a passé pour un abus. Nous nous mettons assez peu en peine , ajoute-t-il W, de ce que quelques-uns ont fait ou par nécessité, ou par superstition , si toutefois il est vrai qu'ils l'aient fait ; une pratique secrète et particulière ne peut préjudicier à notre cause , ni prouver qu'on soit en droit d'administrer publiquement l'Eucharistie sous une seule espèce.
En vérité , Monsieur , il serait difficile de dire si ce discours renferme ou plus d'artifice ou plus de témérité. Car je vous prie de remarquer que ce mot de quelques-uns , que Calixte coule ici si doucement , est substitué à la place de toute l'Eglise ; que quand il dit que les Communions domestiques ^ ont été tolérées pendant quelque temps , il embrasse l'espace de quatre ou cinq cents ans; que , quand il parle de tolérance , cette tolérance n'est autre ■chose qu'un usage universellement reçu sans que personne se soit avisé de le blâmer , ni de dire qu'une communion domestique faite avec la seule €S}îèce du pain ait étp insuffisante.
Il est vrai qu'au cinquième siècle , l'Eglise voyant d'une part des dangers moins pressans pour les Chrétiens , et de l'autre un relâchement sensible de ferveur et de piété , ne jugea plus à propos de leur permettre la réserve du pain sacré chez eux.
(i) Quod quidem ciim Ecclesia tolerasset , postea tamcn decretis satis *everis proliibuit. In disp. contra Comm. éd. Ilclmstud. p, i45.
{i] Quid domi et privatim sive quàdam neccssitatc, sire superstitlone indiicti noonulii fecerint , si tamen fecerint , nos anxic non discutimu*, eiim nostrae causx prxjudicare ncqueat. p. 253.
iiUn LA. C03IMUN. SOUS UNE SEULE ESPECE. 189
Mais si c'est là un point de discipline que l'Eglise a cru devoir changer pour de bonnes raisons , il ne s'ensuit pas pour cela qu'elle ait regardé comme un abus ce qui s'était pratiqué dans d'autres temps. Qui ne sait que c'est l'Eglise qui a ordonné de prendre l'Eucharistie à jeun ? Dira-t-on pour cela qu'elle a regardé comme abusive la pratique des Apôtres qui la prenaient le soir après le souper ?
Mais de quelque manière qu'on regarde ici la chose , toujours est-il bien sûr que les Communions domestiques n'ont pas été abrogées parce qu'elles se faisaient avec la seule espèce du pain , ce motif ne se trouvant exprimé nulle part ; mais parce que l'Eglise a voulu obvier aux irrévérences et aux profanations qui pourraient se commettre dans les maisons particulières , et s'assurer en même temps de la dévotion et du respect des Fidèles , en ne leur permettant de communier que publiquement dans l'Eglise.
Quand après cela Calixte nous dit , que c'est par nécessité ou par superstition que les Chrétiens portaient le pain Eucharistique chez eux, y penset-il ? et ne témoigne-t-il pas par-là même avoir déjà oublié la plupart des reproches qu'il nous fait, ou du moins n'en faire aucun compte ? Et quoi donc? La nécessité peut-elle jamais permettre de profaner un Sacrement, de le mutiler, d'agir contre l'ordre et l'institution de Jésus- Christ ? Si tous ces crimes se trouvent dans la Communion sous une seule espèce , voilà donc les premiers Chrétiens coupables (le tous ces excès , et il n'y a pas de nécessité qui puisse les justifier , parce qu'il n'y a pas de nécessité qui puisse jamais les permettre. Pour ce qui est de la superstition , quand il ne s'agira plus que de savoir si tant de milliers de martyrs ont été des superstitieux , ou si Calixte est un téméraire , la question sera bientôt décidée.
IQO NEUVIÈME LETTRE.
Mais n'est-il pas surprenant d'entendre dire à "ce Professeur, qu'une pratique secrète et particulière ne peut préjudicier à la cause des Proteslans, ni prouver qu'on soit en droit d'administrer publiquement l'Eucharistie sous une seule espèce ? Ne faut-il pas qu'il ait eu la vue bien courte pour ne pas apercevoir la liaison de l'un avec l'autre ? Pour nous , nous la voyons parfaitement ; car voici comme nous raisonnons. La Communion faite à la maison avec une seule espèce a été bonne, parfaite et suffisante pour le salut ; donc la Communion faite à l'Eglise avec une seule espèce est également bonne, parfaite et suffisante pour le salut. Ou bien : la Communion sous une seule espèce faite à la maison ne passait pas pour être contraire à l'ordre et à Tinstitution de Jésus-Christ; donc la Communion sous une seule espèce faite à l'Eglise ne doit pas passer non plus pour y être contraire. Je m'assure, Monsieur, que vous voyez parfaitement la justesse de cette conséquence, et si Calixte ne l'a pas vue, il ne doit s'en prendre qu'à l'obscurcissement qui lui a été causé par la passion qu'il a eue de nous critiquer à toute outrance.
Quand je n'aurais rien de plus à dire sur l'usage des premiers temps que ce que vous venez de voir sur les Communions domestiques , il y en aurait bien assez pour établir invinciblement qu'on n'a jamais été dans la pensée de l'indivisibilité des deux espèces. Mais vous allez voir, Monsieur , que ce n'est pas seulement par un effet de la dévotion des particuliers que le pain Eucharistique se mettait en réserve , que la même chose se faisait encore par une précaution ordinaire et commune à tous les Pasteurs , qui conservaient ou dans l'Eglise ou dans leur maison une partie de l'oblation sainte pour le besoin des malades. J'ai sur cela des faits
SUR L^ COMBIUN. SOUS UNE SEULE ESPECE. Ig^
à produire, qui sont très-propres à décider la question qui est entre nous ; savoir , si c'est nous qui avons innové en refusant de reconnaître la nécessité des deux espèces , ou si ce sont vos Ministres en cherchant à l'établir.
La seule espèce du pain se réservait pour l'usage des Malades.
Saint Denys , Evéque d'Alexandrie , mort en l'an 266, nous apprend, dans une lettre rapportée par Eusèbe, qu'un nommé Serapion ayant succombé à la violence de la persécution fut mis en pénitence, et resta privé de l'usage des Sacremens jusqu'à sa dernière maladie ; que ^lour lors voulant recevoir le saint Viatique, ainsi que l'Eglise le lui permet» tait, il envoya un jeune homme prier son Pasteur de le lui apporter : le Pasteur ne pouvant satisfaire par lui-même au désir de Serapion , à cause d'une indisposition qui lui était survenue , co/?/?« (0 aw jeune homme une petite parcelle de V Eucharistie , avec ordre de la détremper dans de leau avant que de la mettre dans la bouche du vieillard; le jeune homme étant de retour à la maison , trempa la parcelle de l Eucharistie , ainsi quil lui avait été ordonné ^ et en même temps il lu fit couler dans la bouche de Serapion , qui, C ayant avalée , rendit inr continent t esprit.
Tel est le fait écrit par saint Denys à Fabius , Evéque d'Antioche , et rapporté par Eusèbe au chapitre xliv du vi* livre de son Histoire, où vous voyez, Monsieur, que le Pasteur de Serapion conservait pour le besoin des malades la partie solide de l'Eucharistie ; que cette partie se trouva dure ,
(i) Exiguam Eucharisti» partem puero tradidit , jubens ut in aquù inlinctam in senis os instillarel. Redit igitur puer biiccellam afferens,... bucceilani intinxit , et in os senis ial'tidit , qui eâ paulatim absorptâ continuô animam exhalavit. Euseb. t. 6. e. 44* «^c icrsione P'alesii, edit. l^urU. Anton. Viirc. p. a46.
igi NEOVIÈME LETTRE.
puisqu'elle avait besoin d'être détrempée , et que par conséquent elle était gardée depuis plusieurs jours ; que le jeune horame ne fut point chargé de porter du vin consacré à Sérapion , puisqu'il n'en est fait aucune mention : le bon vieillard néanmoins ne se plaignit pas qu'il lui manquât quelque chose , il ne regarda pas sa Communion comme imparfaite ; au contraire il mourut en paix , content d'avoir reçu à temps le précieux gage de l'immortalité.
Or pensez-vous, Monsieur, que Sérapion aura été le seul envers lequel on en ait usé de la sorte ? son Pasteur, en communiant les autres malades , se sera-t-il fait une loi inviolable de leur porter la coupe ? ou le soupçonnera-t-on d'avoir voulu se distinguer de tous les autres Pasteurs par une nouveauté inouïe, en ne donnantà ses malades qu'une seule espèce? Qui ne voit que saint Denys parle de cette pratique comme d'une chose ordinaire et trèsusitée , et même qu'il la rapporte comme ayant été autorisée de Dieu par un effet visible de sa grâce? Car il remarque avec soin , que le bon vieillard , qui jusques-îà avait langui dans l'attente du saint Viatique , fut, incontinent après l'avoir reçu, délivré de ses douleurs par une douce et sainte mort.
Kemnitius prétend (0 que le jeune homme porta l'une et l'autre espèce au malade , qu'il les mêla ensemble , et qu'il lui fit avaler le tout. Mais sur quoi se fonde-t-il ? sur le mot Grec èyy/e, qui signifie faire couler, comme si après avoir trempé la parcelle du pain sacré ou aans l'eau, ou dans le vin ordinaire , on ne puisse pas dire avec la même vérité et avec la même justesse , qu'il lit couler une partie do l'Eucharistie dans la bouche du malade.
(i) In cxam. Conc. Trid, fiart, ». de Comm, sub utrâque speeie. cdit. Francof. p. 255. iV. ^.
SUR LA C0M3IITN. SOUS V^E SEULE ESPÈCE., i g3
Kemnitius a donc mieux aimé substituer, par un pur effet de son imagination , ce que saint Denys ne dit en aucune façon , que de suivre l'idée naturelle que jjrésente le simple récit du fait. Il s'agissait de faire passer aisément par le gosier desséché du malade une parcelle de l'Eucharistie qui s'était durcie; le Pasteur ordonne de la tremper àTroêpsysiv , et non de la mêler avec le Sang ; chose dont il ne se voit pas la moindre trace dans la lettre du saint, chose même qui pour lors , je veux dire , au troisième siècle, était absolument hors d'usage, comme le savent tous ceux qui ont quelque connaissance de l'antiquité; car la distribution du Corps et du Sang mêlés qui s'est pratiquée pendant quelque tempg dans l'Eglise, n'a commencé qu'au septième siècle; encore fut-elle défendue presque aussitôt par un canon exprès du quatrième Concile de Prague. (0 Mais il ne coûte rien à Kemnitius de changer la signification des mots et l'ordre des temps, pour établir des faits imaginaires , et se mettre par-là à couvert des fâcheuses conséquences que nous tirons contre lui en nous fondant sur des faits qu'on ne peut raisonnablement nous contester. L'histoire de Sérapion fait voir qu'on ne portait aux malades de chez les Prêtres que le pain sacré tout seul; que c'était à la maison du malade qu'on le détrempait pour faciliter le passage , et qu'on était si éloiojné de songer à le mêler avec le Sang, qu'on employait une autre liqueur, une liqueur ordinaire prise à la maison du malade, pour le détremper. Tout cela n'accommode pas Kemnitius , ou plutôt l'incommode très-fort ; en voilà assez pour rendre son imagination féconde, et lui faire trouver un expédient , qui n'est assorti ni avec la coutume du
(i) Cap. 2. Tom. 6. Cône. Labb. p. 565,
1C)4 KEUVIÈ31E LETTRE.
temps , ni avec le récit de l'auteur; terrible effet de la prévention et de cet acharnement avec lequel on s'attache à combattre les pratiques de l'Eglise , lorsqu'après avoir secoué le joug on a perdu tout respect pour elle.
M. Smith, Protestant d'Angleterre, est sur cela de meilleure foi que le Ministre deBrunsvick; car il reconnaît , dans le docte traité qu'il a écrit sur l'état présent de l'Eglise Grecque (0 , il reconnaît , dis-je , que dans le fait de Sérapion il ne s'agit que du pain sacré, et il regarde la Communion domestique comme la source de la réserve qui s'en faisait pour les malades.
Si en Orient on ne donnait aux malades que la seule espèce du pain , ce n'était pas moins l'usage de l'Eglise d'Occident , comme nous le voyons par ce qui se passa à la mort de saint Ambroise. Car Paulin son Diacre et son Secrétaire raconte dans la Vie du Saint qu'il a composée et qui se trouve à la tête de ses ouvrages (*) , que saint Honorât, Evêque de Veiceil , qui était venu pour assister le Saint à la mort , et qui pour cet ejfet logeait chez lui , ayant durant le repos de la nuit entendu par trois fois cette voix : Lève-toi, ne tarde pas , il va mourir ; descendit incontinent , et lui présenta le Corps du Seigneur , et que le Saint ne F eut pas plus tôt reçu , quil rendit C esprit.
C'est , Monsieur, uniquement le Corps du Seifi^neur qui lui fut présenté ; c'est immédiatement après avoir reçu le Corps du Seigneur, que le Saint mourut , sans que l'auteur de sa Vie se soit avisé
(i) De EcclcsitB Greeœ hodicrno statu, p. 107. loS.
(2) Honoratus Sacerdos Ecclesiae Vercellensis , cùm în superiori domo ge ad quietem composuisset , tertio vocein Tocantis se audivit , dicentisque sibi , Surge , festina , quia modo est recessurus ; qui descendens obtulit saacto Dumini Corpus , quod ubi accepit , emisit spiritum. Edii, Froben. in lita S, Amb, pag, 19.
(le le plaindre de ce qu'il n'avait reçu que la moitié du Sacrement. Si du temps de saint Ambroise les Chrétiens avaient pensé sin- la nécessité de la coupe comme vous pensez aujourd'hui, Paulin eût-il pu s'empêcher de rapporter comme un grand malheur que le saint Evéque par une mort précipitée avait été privé d'une partie estimée si nécessaire ? Mais le fait-il ? en parle-t-il comme d'un triste accident ? ne rapporte-t-il pas au contraire cet événement pour faire sentir que Dieu, par une bonté spéciale et toute merveilleuse , prit soin de faire mourir le Saint dans un état tel qu'il n'eût plus rien à désirer? Qui ne croira avoir bien communié en recevant la communion comme la reçut saint Ambroise en mourant , surtout s'il réfléchit que le Saint ne la reçut ainsi qu'après un avertissement céleste ? Voudrat-on que le Saint ait manqué de temps pour recevoir le Sang ? mais s'il était nécessaire ou même de quelque avantage considérable de le recevoir, pourquoi la voix qui avertit l'Evèque de Yerceil ne se fit-elle pas entendre quelques momensplus tôt? En eût-il coûté davantage à Dieu de hâter sa faveur, et de la faire à temps et à propos pour pourvoir pleinement aux besoins du Saint?
Calixte recourt ici mal à propos à la synecdoque.
Il n'est pas possible , Monsieur , que vous ne trouviez ces réflexions des plus pressantes contre Calixte. Il ne se rend pas pour cela ; car il prétend que quoique Paulin ne fasse mention que du Corps , il ne s'ensuit pas que le sang n'ait point été présenté également : C'esl l'effet de la synecdoque, ditil (0, d'exprimer le tout par la pai-tie. ]N"ous voici encore une fois à la figure de réticence : ^lais le
(i) Notiim est talla per synecdoclien dici : usitatiim enim est à parte totum denominare. Disput, contra Comm. sub und, N. 162. ed, Hilm» tlad. p. 201, "i
IQÔ KEUVlÈBfE LETTRE.
Professeur de Helmestadt se croit il en droit de placer sa synecdoque partout où il lui plaît ? iNe voitil pas qu'il autorise par-là le moyen d'éluder tout, et qu'il ne restera plus rien de certain dans le langage? On lui passera sa figure , s'il peut nous faire voir que dans le style Ecclésiastique c'est l'usage de nommer le Corps seul , pour exprimer et le Corps et le Sang. JMais nous citerait-il bien un seul exemple, où les Pères, parlant de la distribution du Corps et du Sang, n'aient exprimé que l'un des deux ? Il ne suffit donc pas d'alléguer la synecdoque , il faut voir si elle est appliquable au sujet. En invitant quelqu'un à dîner , on lui dit fort bien , Faites-moi C honneur^ Monsieur, de venir manger avec moi; bien entendu qu'il boira aussi, quoique le boire ne soit pas exprimé; et en cela il n'y a rien de surprenant, parce que l'usage l'a ainsi établi ; mais est-il également établi de ne nommer que le Corps, quand il s'agit de la distribution du Corps et du Sang? Je soutiens , Monsieur , que l'usage est absolument contraire. On dit très-bien et très-souvent de ceux qui ne reçoivent que la seule espèce du pain , qu'ils reçoivent le Corps et le Sang de Jésus - Christ ; mais en parlant de ceux qui ont reçu les deux espèces , on ne s'est jamais- contenté de dire qu'ils avaient reçu le Corps de Jésus-Christ : ainsi la figure synecdochique , le misérable refuge de Calixte, ne peut avoir lieu ici, et vous sentez assez, Monsieur, que c'est la nécessité , et non la raison , qui l'a obligé à y avoir recours.
D'ailleurs , si saint Ambroise eût fini par prendre le Sang , n'eût-il pas été beaucoup plus naturel que l'auteur de sa Vie eût abrégé son discours en finissant par l'endroit où a fini la vie du Saint, c'est-à-dire par la réception du Sang, qui est toujours la dernière, et qui suppose l'autre. Si donct
SUR LA C03IMUN. SOUS UNE SKlITTi ESPÈCE. I 9-7
THistorien ne fait nulle mention du Sang, c'est qu'en effet le Saint ne le reçut pas ; et quand Calixte s'obsline à vouloir qu'il l'ait reçu , que fait-il autre chose que montrer qu'il aime mieux se porter à vouloir renverser toutes les règles du langage, que de corriger ses idées et ses prévenlions?
Les Canons des Conciles et les pratiques générales de l'Eglise font voir que les malades communiaient sous une seule espèce.
Mais si les faits de saint Amhroise et dé Serapion ne suffisaient pas pour vous convaincre de l'uniformité de l'usage qui s'observait à l'égard des malades , les canons des Conciles et les pratiques générales de l'Eglise ne manqueraient pas de vous en convaincre pleinement.
Le second Concile de Tours, célébré en 56'j , ordonne (0 qu'on place le Corps de Notre Seigneur , non dans le rang des images , mais sous la figure de la Croix. Il est donc sûr, que le Corps de Notre- Seigneur se réservait pour le besoin des malades , et qu'il se réservait seul ; car outre que les espèces du vin se gardent bien plus difficilement que les espèces du pain , si le Sang eût été également réservé, le Concile n'eût pas manqué d'en faire également mention , et même de marquer des précautions pour le garder sûrement : aussi voyons-nous qu'il est partout parlé des Vases propres à contenir et à conserver le Corps de Jésus-Christ , sans qu'il soit jamais dit un mot de ceux qui sont propres à conserver le Sang.
Grégoire de Tours , qui vivait au temps du Concile que je viens de citer , parle (*) de certains
(1) Ut Corpus Domini ia Altari non imaglDarlo ordine , sed sub cruels titulo componatur. Can. 3, T. 5. Conc. Labb. p. iS55.
(2) Accepta Turre Diaconus , in quà Mysterium Dominici Corporis babebatur , etc. De gloriâ Martyrum , Ub, 1. cap. 86. edit. Paris, apud Franc. Muguet , p. Si 8.
ig^ KEUVIKMJv LETTRE.
vaisseaux faits en forme de tours, où Ton réservait le ^Mystère du Corps de Notre-Sei^neur.
Perpetiuis , Evèque de la même Eglise, dans son testament fait en /j47 , marque .0, parmi les vases sacrés qui servaient au Sacrifice , utie colombe d'argent , qui était pour la réserve, et qu'il lègue à un de ses Prêtres nommé Amalarius.
Il est dit dans la vie de saint Basile (2), qu'il partagea le pain sacré en trois parties , et quiL en conserva une dans une colombe d'or , quil suspendit sur l'autel. Quoique cette vie soit faussement attribuée à Amphilochius , contemporain de saint Basile , toujoius est-elle fort ancienne, puisqu'elle est citée par le célèbre Enée , qui gouvernait l'Eglise de Paris vers le milieu du neuvième siècle , et qui ra]:>porte l'endroit même C^) où il est parlé de cette colombe et de la portion sac»"ée qui v était renfermee ; ce qui doit être d autant mouis surprenant , que c'était indubitablement l'usage de l'Eglise Grecque de suspendi-e ainsi sur l'autel des colombes d'or et d'argent; comme il paraît par le Concile de Constantinople (4) tenu sous le Patriarche Mennas lan 537.
Quoi qu'il en soit , Monsieur, il est manifeste , par Tordre Romain , qui est" l'ancien cérémonial de l'Eglise Romaine, et qui a été cité et expliqué par Alcuin , auteur du huitième siècle , et par x\malarius son disciple; il est , dis-je , manifeste par le m® et le iv^ Chapitre de ce livre (5), qu'on partageait le pain
(1) Similiteret Amalario Presbvtero columbani argenteatn ad repositorium. T. 5. Spicite^ii D. Liicœ d'Achery. p. 106.
(2) Gùin paneni divisissct in très partes , tertiam ia columbà aureâ dt'positain desuper sacrum altare suspendit. Dotland. T. 2. Jttnii. p. y4j-
(ô) Tertiam verô partem imponens cûlumbse aiirese ])ependit snper Altare. /En^as adversUs Onecos, Spicileg. D. Luc<e d'Achery , T. ~. p. Si,
(4) Actione 5. m libcllo siipplici Clcricorunt et Monaclwrum Anlioch, centra Seicrum, T. 5. Conc. Labh. p. i5t).
(5; Tiinc l'ontile\ ruuipit oblalan» ex iatere dcxturo , et particulam , quaui ruperit , super Altare reliac^uit. EJ. Colon, p. i^. ilem , /P- iS.
SUR LA. COMMUX. SOUS U^•E SEULE ESPÈCE. 1 gg
consacré en trois parties ; et que la troisième se réservait sur l'autel pour l'usage des malades; et c'est celle que le iMicrologue, auteur de l'onzième siècle, appelle pour cette raison (') le Viatique des mourans.
Léon IV, qui est monté sur le siège Pontifical en 8117 , recommande aux Cuiés (2) de ne rien mettre sur l'autel sinon de saintes Reliques, le livre des saints Evangiles , et la boite où était conservé le Corps du Seigneur pour être donné comme Viatique aux malades.
Hincmar , célèbre Archevêque de Reims, mort en 882 , ordonne au Doyen qui fera la visite des Eglises de son Diocèse (^) , d'observer, s'il y a une boite où Voblation sacrée soit décemment réservée , pour le Viatique des malades.
Rathier , Evéque de Vérone , illustre pour sa science et sa piété , auteur qui vivait au x® siècle , parle également (^) dune boite où se gardait le Corps de Notre-Seigneur , et répète mot pour mot l'ordonnance de Eéon ÏV.
Si nous passons jusqu'à l'onzième siècle , nous trouverons dans les Actes du Concile d'Orléans (^) , que d'abominables hérétiques brûlaient un enfant, et qu'ils en gardaient les cendres avec autant de vénération , que la piété Chrétienne en a dans la coutume de conserver le Corps de Jésus-Christ pour
(1) Tertiam particulam in Altari servatam Viaticum morientium appellare solemus. Cap. 17. in compilalione llbrorum de divhiis ofjîciis. edit. Col. pag, 445.
(2) Super Altare niliil ponafur nisi capsse cum reliquiis sanctoriim , aut forte quatuor sancta Dei Evan^elia , aut pyxis rum corpore Doniini ad viaticum pro infirruis. In Homil. ad Parodias. T. 8. Conc. Labb, p. 54.
(5) Si habeat pj-xideni ubi congiiii- possit rccondi sacra oblatio ipservanda ad \'iaticum infirmis. In Capifidis , (/uibus de rcbus Decani per sin- £ulas Eccicsia.i inijuircrc dcbeiint. Conc. Gall. Jul. Sirmondi. T. iï. p. èio.
(4) T. 5. Spic'deg. D. Lucœ d'Achcry , p. 621.
(5) Gujus cinis tantà veneralioae culligebatur , atque cuslodicbatur , ut Christiaiia Religiositas Corpus Giiristi cuslodire solet aegris danchim de hoc seculo eiituris ad \ iaticum. In Gcstis syaod, iurcUan, T. 2. Spicileg. p. 675,
aOO KEL'VIÈ^IE LETTRE
le Viatique des mouraiu ; de sorte que la tradllion des premiers et des derniers siècles touchant la réserve du seul pain Eucharistique pour les malades s'accorde si parfaitement, que si Calixte était encore en vie , et qu'il eût vu tout ce que je viens de produire sur ce sujet, ou il parlerait contre sa conscience en continuant à nous contredire , ou il cesseraitdenous contester une pratique si constante. Je ne nie cependant pas , Monsieur , qu'on n'ait porté quelquefois les deux espèces aux malades , et même aux absens ; saint Justin le marque en termes exprès (0 , mais c'était immédiatement après avoir célébré les divins mystères. Saint Exupère , Evêque de Toulouse, après avoir vendu les riches vases de l'Eglise pour racheter les captifs et soulager les malades, portait, comme le remarque saint Jérôme C^), le Corps de Notre-Seigneur dans un panier et le Sang dans un vase de verre. J'avoue donc, que lorsqu'on avait à communier des malades dans des circonstances où ils pouvaient commodément recevoir les deux espèces sans qu'elles fussent altérées, on n'en faisait point de difficulté ; mais il est incontestable par tout ce que vous venez de voir, Monsieur, que comme l'espèce du vin ne pouvait pas être aisément gardée , la Communion ordinaire des malades se faisait avec la seule espèce du pain. Ainsi il est encore justifié par cet endroit , que l'une et l'autre manière de communier était jugée bonne, et que puisqu'on donnait le plus communément le seul pain sacré aux malades , on était bien éloigné de regarder cette Communion comme défectueuse et insuftisante , vu que c'est particulièrement aux approclies de la mort qu'il importe de bien communier.
(i) T. 2. BiLl. Pair, apiid Ànissonios , parte 2. p, 7)2.
(2) Ep. ç)5. ad Riisiicum. T. 4- éd. Marlianay. part. a. p. 778.
ïl était libre à chacun, en communiant dans l'Eglise, de ne recevoir que l'espèce du pain.
Mais ne nous arrêtons pas aux seuls malades , allons plus loin , et voyous si dans l'Eglise même et dans les assemblées publiques il n'était pas libre à chacun de prendre les deux espèces , ou de n'en prendre qu'une. La conduite qu'ont tenue les Manichéens au cinquième siècle, du temps de saint Léon, nous donnera bien du jour sur cet article.
Ils ne manquaient pas, au rapport de ce saint Pape (0 ^ d'assister à la célébration des Mystères ^ et pour mieux couvrir leurs erreurs ils se mêlaient avec les Catholiques , jusqu'à communier avec eux , ne recevant néanmoins que le Corps de PÇotre-Seigneur, et évitant avec soin de boire le Sang par lequel nous avons été rachetés. Mais pourquoi s'abstenaient-ils ainsi de prendre le Sang ? C'est qu'ils abhorraient le vin , qui passait chez eux pour être la créature du Diable ; ils ne le nommaient même guères âuirement qiie le /lel du Prince des ténèbres, comme nous l'apprend saint Augustin. (*) Or nous savons de saint Léon , qu'ils approchaient de la Communion avec les Catholiques , et que c'était pour se mieux cacher et répandre plus sûrement leur venin, qu'ils en usaient ainsi. Assurément, Monsieur, si c'était pour lors un usage général et indispensable
f)our les Catholiques de recevoir les deux espèces , es Manichéens s'y prenaient fort mal pour réussir dans leur dessein ; car , en faisant une chose qui leur était particulière, je veux dire, en ne recevant
(i) Ctim ad tegendam infidelilatem suam nosti'is audeaat intéresse niygteriis , ita in Sacramentorum Communione se tempérant ut interdum tutiùs lateant , ore indig^nu Christi Corpus accipiunt , Sangulniîin redemptionis nostrae haurirc omninô deeliaant. Scrm. 4. de quadrag. cdit. Quesncl. p. m 6.
(a) ÎVani tl vlnuoi non bibnnt, dicenteg rsse l'el principam tenebraruu). Hœr. 46. Tom. 6. tdit, Frobcn. p. 22.
202 INEUVinMi: LEITRE.
qu'une seule espèce , bien loin de se cacher , il est évident qu'ils se fussent fait remarquer aussitôt de tout le monde. Qui ne voit donc, qu'il était libre aux orthodoxes de prendre le Sang , ou de ne le prendre pas , et que c'est uniquement à la faveur de celte liberté , que les Manichéens se mêlaient parmi eux ?
Mais , nous dit-on , saint Léon les désigne par le refus qu'ils faisaient de participera la coupe, et il veut qu'on les reconnaisse k cette marque. Oui , Monsieur , saint Léon les désigne par un refus constant et opiniâtre (0 , car c'était en eux une détermination de s'éloigner pour toujours de la Coupe, au lieu qu'on voyait les Catholiques communier indifféremment , tantôt sous une seul espèce, tantôt sous les deux.
La fraude durant encore du temps de saint Gélase , successeur de saint Léon, ce Pape crut devoir y remédier efficacement en ordonnant à tous les Fidèles de prendre également le Corps et le Sang, sous peine d'être privés de l'un et de l'autre. C'était en effet un moyen bien efficace pour exclure les Manichéens ; car après cela comment eussent-ils fait pour oser encore paraître avec les Catholiques à la table de Communion ?.
On cite ce décret de Célase contre nous , et on prétend en tirer de grands avantages en faisant lemarqner que les Papes mêmes ont ordonné de communier sous les deux espèces, et on ne prend pas garde que l'objection que l'on nous fait se tourne en preuve tres-concluante pour nous. Car puisque Gélase se vit obligé par la circonstance du temps à défendre expressément de communier autrement que sous les deux espèces, n'avons-nous
^i) Sanguinem haurirc omninô déclinant. Scrm. 4- d^c quadr. edlt, Qucsnel. p. io6.
SUR LA. COMMU:^. SOLS L?;E su le ESPECE, 2o3
pas droit d'en conclure que la chose était donc auparavant libre, et qu'on n'en vint à cette ordpniiaiice, que pour ôter aux Manichéens le moyen de tromper ? Il fallut une raison particulière , nouvelle , et qui ne fût pas de tous les temps , pour obliger les Fidèles à communier sous les deux espèces ; celte raison se trouve marquée par ces paroles de Gélase : puisqu'il y en a qui sont attachés à je ne sais quelle superstition. C'est donc dans l'abstinence superetitieuse des Manichéens , dans leur horreur extravagante pour le vin, que Gélase trouva ce motif de son ordonnance , et non dans les inconvéniens que les Ministres nous objectent aujourd'hui.
Réponse à l'objection que les Auteurs Protestans tirent du Décret de
Gélase.
Mais , ajoute-t-on , il est dit dans le décret que tous les Fidèles doivent prendre les deux parties, parce que la division d'un seul et même Mystère ne peut se faire sans un grand sacrilège ; donc, disent les Ministres , c'est , au sentiment du Pape Gélase, diviser le Mystère , et faire un grand sacrilège, que de ne recevoir qu'une seule espèce.
Permettez-moi, Monsieur, de rapporter toutes les paroles du décret; vous serez plus en état de juger si la conclusion qu'on tire contre nous est juste. Voici comme le décret est conçu : ISous aidons découvert^ dit Gélase, que quelques-uns prennent seulement le sacré Corps , et s'abstiennent du sacré Sang. Puisqu'on les voit attachés à je ne sais quelle superstition , qu'ils prennent les deux parties , ou quils soient privés de toutes les deux , parce que la division d'un même et seul mystère ne se peut faire sans un grand sacrilège.
En effet , Monsieur , c'est bien diviser le mystère, que de regarder le Sang de Noire-Seigneur contenu
SOUS Tespèce du vin , comme un objet d'aversion ; c'est sans doute le diviser, que de croire qu'il n'y a qu'une partie qui ait été instituée par Jésus-Christ , et que l'autre doit être rejetée comme abominable. Telle était la division que les Manichéens introduisaient dans le mystère ; division que le saint Pape traite très-justement de sacrilège. Mais nous reprochera-t-on rien de semblable ? Refusons-nous de croire que Jésus-Christ ait institué également les deux parties ? Dira-t-on , que c'est par mépris que nous nous abstenons de prendre la coupe ? Ne soutenons-nous pas, au contraire, que , dans une partie comme dans l'autre, dans l'une comme dans les deux , réside la même vertu , le même fond de grâces ? Ce n'est donc pas une pratique telle que la nôtre , que saint Gélase a eu en vue de blâmer, c'est la pratique des Manichéens fondée sur l'erreur et sur la superstition. Car qui pourra soupçonner ce saint Pape, qui était trèssavant et très-éclairé , d'avoir ignoré tout ce que j'ai rapporté des Communions domestiques , et tout ce qui s'est pratiqué si constamment par rapport aux malades ? ou qui lui supposera la hardiesse de traiter de sacrilèges des usages si universellement reçus , si autorisés dans l'Eglise , si accrédités par les plus saints personnages? Telle liberté ne peut convenir qu'aux Novateurs de ces derniers siècles , et non à un saint Pape , qui respecta toujours l'antiquité, et qui en combattant des erreurs nouvelles n'avait garde de penser à vouloir flétrir la pratique des siècles les plus purs , la pratique des Martyrs et des plus fervens Chrétiens.
Sozomène et Nicéphore font mention d'une femme Macédonienne (0, qui environ cent ans avant le fait
(i) Sozom. lib. 8. e. 5. éd. Fal, Mogunt. p. 7. 64- Niceph, l. i5. c 7. T^pii Oporini , p, Q(j^,
SUR LA. COMMUN. SOUS UNE SEULE ESPÈCE. ao5
des Manichéens, dont je viens de parler, avait eu recours au même artifice qu'eux. Elle avait fait semblant de renoncer à son hérésie , pour laquelle elle ne laissait pas de conserver beaucoup d'attachement dans son cœur ; voulant persuader à son mari qu'elle était véritablemenj; convertie, elle approcha de la communion avec les Catholiques ; mais ayant reçu le pain sacré dans sa main selon l'usage du temps , au lieu de le porter d'abord dans sa bouche , elle le changea contre un autre petit morceau de pain , qu'elle reçut de sa servante complice de sa fraude , et voulant le manger elle ne pût , parce que le pain par un prodige étonnant s'était changé en pierre dans sa bouche. Frappée de cette merveille , elle déclara humblement son procédé frauduleux à saint Chrysostôme , qui lui avait donné la Communion , elle lui remit la pierre qui portait la marque de l'impression de ses dents , et renonça pour toujours à ses erreurs. Si quelqu'un a peine a croire ce fait miraculeux , ajoute Sozomène , il pourra s'en assurer en examinant cette pierre , qui se garde encore aujourd'hui dans le trésor de V Eglise de Constantinople.
Or cet événement ne fait-il pas voir, que du temps de saint Chrysostôme, c'est-à-dire sur la fin du quatrième siècle, il était libre de ne recevoir que la seule espèce du pain? Car si c'eût été une coutnme inviolable de prendre le Calice , comment fût-il venu dans la pensée de cette femme de vouloir trom|)er en supposant un autre pain à la place de celui qu'elle avait reçu de la main du Prêtre? Se détermina-t-elle à prendre le Calice , ou à ne le prendre pas ? Le prit-elle en effet , ou ne le prit-elle pas? Si elle ne le prit pas , comment ne se fit-elle pas remarquer en se dispensant d'une chose dont vos Ministres prétendent que personne ne se dispen-
sait? et si elle le prit, à quoi bon la fraude par laquelle elle cherchait à éviter de participer à l'Eucharistie des Catholiques, dans le temps même qu'elle y participait effectivement ?
Calixte , pour ne pas rester entièrement court , dit (0 que cette femme trompa autant qu'elle put, et qu'elle cessa de tromper lorsqu'elle ne vit plus de lieu à la tromperie.
Mais je demande à Calixte , s'il est naturel de prêter à cette femme la plus bizarre de toutes les conduites? Les Historiens ecclésiastiques nous la représentent comme une femme artificieuse , et non comme une femme stupide et entièrement privée de sens ? Est-ce marquer beaucoup de jugement , que de lui en donner si peu ? et est-il vraisemblable qu'elle ait voulu employer à pure perte une ruse concertée avec tant de soin ?
11 est donc évident par les faits que je viens de rapporter, que les Fidèles avaient la liberté de se contenter d'une seule espèce. J'ajoute qu'il y avait des jours solennels pendant l'année , où il n'était pas même de leur choix de recevoir les deux espèces, les Ministres de l'Eglise ne leur en présentant qu'une.
La Communion ne se donnait le Vendredi saint que sous une seule espèce.
Telle était le jour du Vendredi saint, jour auquel on ne consacra jamais , comme l'assure le Pape Innocent, cité par les Auteurs W qui ont écrit sur les Offices divins. Le célébrant ne laissait pas de communier, et c'était jour de communion générale
(2) Dicoenim fœmlnam istam quâ potult, Catliolicis illudere voluisse. A'. l53. contra Comm, sub tinâ. p. 220.
(2) la hac die Sacrameiita penitùs non celebrantur. Ruban. Manr, t. 2. instU. Clcrie. apud liUlorplum. cdit. Colon, p. 545. item Amalarius , lib. 1, de Off. Ecoles, c. i5. apud cumdem. p. 129.
SUR LA. COS13IUN. SOUS V^E SEULE ESPECE. lOJ
pour tout le peuj3le , ainsi que l'attestent (0 les mêmes Auteurs. jNîois comment communiait -on.? Si nous en croyons l'ordre Romain , Alcuin , Raban , Aina]arius(*), on ne recevait que !a seule partie solide de l'Eucharistie, qui avait été consacrée la veille, et qui se gardait pour cet effet du Jeudi saint au Vendredi. Mais pourquoi ne gardait-on pas également une partie du vin consacré ? C'est , dit Hugues de saint Victor (^) , que sous chaque espèce on prend le Corps et le Sang , et que l'espèce du vin étant sujette à s'altérer et à se répandre, ne peut se garder si sûrement ; c'est pour cela, ajoute-t-il, qu'il a été ordonné de ne réserver que le Corps de Jésus- Christ. Vous voyez ici , Monsieur , que l'Eglise craignait l'altération qui pouvait arriver d'un jour à un autre, c'est-à-dire du Jeudi au Vendredi. Comment donc ne l'eût-elle pas craint , si elle eût réservé l'espèce du vin pendant un temps beaucoup plus considérable pour la Communion "es malades ?
Peut-être, Monsieur, que les auteurs que je viens de citer, n'étant pas de la première antiquité , vous paraîtront mériter moins d'égards. J'avoue que la plupart ne sont que du huitième ou du neuvième siècle ; mais je vous prie de remarquer qu'ils citent limocent , qui est du quatiième. Qui se persuadera d'ailleurs , qu'une coutume si bien établie de leur temps ne venait pas de plus haut ? Qui pourra jamais nous en faire voir l'origine ? Il n'y a donc pas à douter que cette coutume ne soit de la première
(i) Omncs communicant cum sik'ntio. Tiaban, et .hnainr. loco c'iiato. JUm Ordo Ihun. in die l'arnsc. p. 6j. Alciiinus , lib, de divin, Ofjfic, apitd liiltorp. p. 5f).
(2) Ibi.km.
(5) QuaMilur qiiare liac die non sumatur Sanguis Cliristi sicut et Caro Clii'isti '. ad qiiod dico , qiiod uirumqiie sub ulraque specie suniitur ; SL'd qui;i spccics vidi laljilis non potest tuto it'scivaii , sine i-a Corpus Cliii.-.ti irservari CDnstitutuni est. T. 5. enidit. Tlieol, l. 5. c. 20. JMogiintiœ apiid Anl, nierai. p<i^. 202.
2o8 NEUVIÈME LETTRE.
antiquité ; de sorte que soutenir que communier sous une seule espèce , c'est diviser le mystère et faire un sacrilège , n'est, à le bien considérer, autre chose que de dire que l'ancienne Eglise a justement choisi le Vendredi-saint, le jour de la mort de Jésus-Christ , pour profaner par un sacrilège énorme le mystère institué à sa mémoire. Tels sont les excès qui naissent du système de vos Ministres , excès beaucoup plus propres à les confondre qu'à nous faire aucune peine, puisqu'élant absolument incroyables, ils n'ont d'autre effet que de faire sentir l'animosité indiscrète qui porte nos adversaires à nous faire des reproches si outrés.
Dans l'Eglige Grecque , pendant cinq jours de la semaine , en carême , on ne communiait que sous l'espèce du pain.
Ce qui se pratiquait le jour du Vendredi -saint dans l'Eglise Latine, s'est également pratiqué dans l'Eglise Grecque# et se pratique encore aujourd'hui pendant tout le temps du carême , hors le samedi et le Dimanche. Comme ce sont là les seuls jours de la semaine auxquels les Grecs ne jeûnent pas , aussi sont-ce les seuls jours qu'ils croient propres à la célébration du Sacrifice. Ils ne consacrent donc que le Dimanche et le samedi , et pendant le reste de la semaine ils offrent le Sacrement réservé en ces deux jours; c'est ce qu ils SippeWent La 3Iesse des présanctifiès , parce que l'Eucharistie qu'ils offrent aux jours de jeune , a été consacrée et sanctifiée aux deux jours prècédens. Ainsi pendant cinq jours de la semaine le Frétre et le Peuple ne reçoivent en communiant que la seule espèce du pain ; ce qu'on ne peut taxer de nouveauté, puisqu'il y a plus de treize siècles que cet usage est établi chez eux, comme il se voit au Concile de Laodicée (0 ,
(i) Quod non oportct in qiiadragesimâ panem offcrre nlsi Sabbato et folù Dominicù. Can. 4o. T. i. Can, Labb, p. i5o6.
SUR LA COI\r31UÎS'. SOTJS TJ^E SEULE ESPÈCE. QOC)
et encore plus clairement dans le Concile qu'on appelle in Trullo. (•)
Il est vrai , car il ne faut rien dissimuler , qu'ils font aujourd'hui une croix avec le Sang précieux sur le pain sacré qu'ils réservent pour l'office des présanctifiés ; ils en usent encore de même par rapport au pain sacré qu'ils gardent pendant toute l'année pour les malades, se faisant une loi inviolable de ne consacrer que le Jeudi -Saint ce qui doit servir de Viatique. Mais outre que cette coutume de mettre quelques gouttes de sang sur le pain sacré est nouvelle , n'est-il pas évident qu'il ne peut rien rester de ce vin consacré après un temps considérable ; qu'il n'en peut même rien rester du tout incontinent après que ces gouttes ont été mises sur le pain , vu que le Prêtre a soin de dessécher aussitôt le pain sur un réchaud , et de le réduire en poudre ?
Il faut encore convenir qu'en donnant la Communion , soit aux malades , soit à ceux qui se présentent pendant la Messe des présanctifiés , ils mêlent avec du vin le pain desséché qui a été réduit en poudre. Dira-t-on pour cela que c'est là donner la Communion sous les deux espèces? et comment pourrait-on le dire, n'y en ayant qu'une de consacrée ? Car qu'est-ce que ce vin , si ce n'est du vin ordinaire ? Le regardera-t-on comme consacré par le mélange avec les particules du pain consacré ? J'avoue qu'il est en quelque sorte sanctifié par ce mélange ; mais qui osera dire que ce soit là une consécration qui élève ce vin à la qualité de Sacrement, et qui en fasse le Sang de Jésus-Christ ? Peutil y avoir de vraie consécration sans paroles? or
(i) Sit in omnibus sanctae quadragcsimœ jejunii dicbus, prœterquam Sabbato et Doniinicà et sancto Annuntiationis die sacrum prxsaaclifi* catorum Ministeriuiu. Can. 52. T, 6. Conc, Labb. p. ii65.
les Grecs n'en prononcent aucune sur ce vin. Il est donc clair que les Grecs ne communient dans l'office des présanctifiés que sous une seule espèce, puisque dans tout ce qu'ils reçoivent en communiant, il n'y a que le pain qui soit véritablement consacré.
Voilà, Monsieur, des faits de toutes les espèces, et qui concourent tous à établir la même vérité. Y en a-t-il un seul qui ne soit appuyé sur des témoignages non suspects? Peut-on les révoquer en doute sans faire outrage à la foi de l'histoire ? Jugez donc sur l'exposé de ces faits, si je me suis trop avancé en soutenant que les premiers Chrétiens ne se sont fait aucune obligation de recevoir les deux espèces, et que dans cent occasions ils se sont contentés de n'en recevoir qu'une. J'ai promis de fournir sur cela comme sur le reste des preuves capables de contenter tout esprit raisonnable. Ai-je à craindre qu'on ne me repioche d'avoir manqué de parole ? ou plutôt n'ai-je pas tout sujet d'espérer que vous reconnaîtrez vous-même que j'y ai pleinement satisfait ? Je prends ici pour juge , non un certain esprit de chicane , toujours attentif à chercher des défaites pour éviter de trouver la vérité : tel esprit ne fut jamais le vôtre , et est absolument incompatible avec votre droiture. C'est à cette droiture même et à votre sage et juste discernement que j'en appelle : si vous consultez ces lumières pures , vives , simples et naturelles qui vous éclairent, et cpii vous conduisent si sûrement dans la recherche du droit des parties , je n'hésite pas un moment à promettre que vous serez satisfait des preuves que j'ai produites , et je me crois fort à couvert du danger de passer dans votre esprit pour un homme trop facile à s'engager.
SUK LA COBl^irjN. SOIS UKE SEULE ESPÈCE. 211
On communiait les enfaus avÉC la seule espèce du viu.
11 s'en faut bien néanmoins que j'aie dit tout ce qui peut se dire sur l'article en question. Je n'ai point pailé des petits enfans qu'on communiait dans rÊglise des premiers siècles , en ne leur donnant que quelques gouttes du Sang précieux: témoin la petite fille dont parle saint Cyprien , qui ayant été portée par sa mère à la table de communion, refusa de rien prendre de la coupe, détournant le visage , et marquait beaucoup de trouble et d'agitation pour s'en éloigner. Le Diacre n'ayant pas laissé de lui en faire avaler quelques gouttes par force, cette enfant ne pût retenir ce qu'elle venait d'avaler , et le rendit incontinent avec des efforts et des rnouvemens très-violens ; c'est, dit saint Cyprien (0 , que peu de jours auparavant on lui avait fait prendre à l'insu de sa mère quelque parcelle du pain détrempé dans du vin offert aux idoles , et que le Sang précieux du Sauveur ne put rester dans des entrailles qui avaient été souillées de cette infâme liqueur ; tant est grande , ajoute ce Père, la Puissance et la Majesté du Sei' gneur.
Ou donnait aux enfans d'un âge innocent la seule espèce du pain.
Je n'ai pas dit non plus qu'on donnait aux enfans d'un âge plus avancé, qui fréquentaient les petites écoles , la seule espèce du pain , en leur faisant consumer ce qui restait du Corps de Notre-Seigneur après la Communion des Fidèles. Evagre écrit , au sixième siècle ('■) , que c'était l'ancienne coutume
(i) PersUtit tamtn Diaconiis , et lehictanti licèt de Sacramento Calicis iiil'udil , Unie scqullur siiifjultiis et vonùtus ; in corporo atque ore viola to tucharislia peiiuanere non poluil , sanctiiicatu.s in Sanguine Doniini potus de poUulis viscuribus ernpit ; tanta est potestas Doniini , tanla Majeslas. Serin, de Laps'is. al. Fmbcn. p. 225.
(2) \etus consuetudo Constantinopoli est ,ut ubimultaeadmodum par-
2 12 TS'ELVIEJÎE LETTRE.
de l'Eglise de Constantinople , et raconte sur ce sujet un événement fort singulier. Un enfant Juif s'étant mêlé avec les enfans des Chrétiens , communia de cette sorte avec eux ; son père , qui travaillait à faire du verre , l'ayant appris , en fut si transporté de colère, qu'il le jeta dans la fournaise ardente; la mère ne sachant ce qu'était devenu son fils, après l'avoir cherché inutilement pendant trois jours par toute la ville , se désolant et criant sans cesse après lui , fut fort étonnée , lorsque l'appelant par son nom d'un lieu où elle était à portée de se faire entendre , elle l'ouït répondre du fond de la fournaise ; aussitôt elle y accourt , et trouvant son fils plein de vie et de santé , elle lui demande comment il avait pu se conserver au milieu des brasiers; l'enfant lui dit, qu'une vénérable Dame, vêtue de pourpre, était venue répandre de l'eau sur le feu , et lui avait apporté à manger. Ce miracle porta et la mère et le fils à se faire instruire , et à recevoir le Baptême. L'empereur Justinien informé de tout ce qui s'était passé, et voyant le père obstiné à ne pas se rendre, lui fit faire le procès comme au meurtrier de son fils, et ce malheureux fut en cette qualité condamné au dernier supplice.
Vous ne doutez pas , Monsieur , que cet enfant n'ait été conservé au milieu des flammes par la vertu de la divine Eucharistie; mais si la Communion sous une seule espèce est une chose aussi mauvaise que vos Ministres le prétendent , comment Dieu a-t-il pu l'autoriser par un miracle si éclatant? Comment ne s'est-il trouvé aucun Auteur qui ait relevé l'abus de ces Communions défectueuses qu'on faisait faire à l'innocente jeunesse ? Vous
tlculae immaculati Corporis Chrisfi Dcî nostri superfuerint , piieri impubères ex lis, qui scholas fréquentant, accersantur , iisque absumend» dfntur. Lib, 4. c. 36. edU, Froben, pa^. 785.
voyez d'une part les enfans à la mamelle communier sous la seule espèce du vin ; vous voyez d'autre part les enfans plus avancés communier sous la seule espèce du pain ; avec la justesse d'esprit qui ne vous abandonne jamais , que pouvez-vous en conclure, si ce n'est que l'antiquité a été persuadée de l'intégrité de la communion sous une seule espèce , et qu'elle a eu sur cela des idées fort différentes de celles de vos Ministres?
N'en voilà que trop, Monsieur, sur le troisième article, et j'ai tout lieu de craindre que vous ne soyez fatigué de cette multitude de faits que j'ai entassés les uns sur les autres ; mais la suite de ce que je dois vous dire vous fera voir qu'il était absolument nécessaire de bien connaître les sentimens et les pratiques de l'antiquité , rien n'étant plus propre que cette connaissance pour écarter la plupart des difficultés qu'on nous fait , et dont on amuse ceux qui ignorent les mœurs et les façons de faire des premiers Chrétiens. Cette connaissance nous conduira à établir et à faire remarquer des principes qu'on ne peut se dispenser de recevoir chez vous , et qui étant appliqués au sujet présent , fournissent des réponses très-solides à tout ce qu'on peut nous objecter de plus spécieux. Je. passe donc au quatrième Article, et dis, que dans tout l'Evaugile il ne se trouve aucun précepte qui oblige le commun des Fidèles â participer à la coupe.
IV*. Pboposition.
Il ne se trouve aucun précepte qui oblige le commun des Fidèles à recevoir la Coupe.
C'est ici, Monsieur, que je vous prie de vous tenir en garde contre les préjugés. Les fréquens reproches que nous font vos Ministres de contie-» venir au commandement de Jésus-Christ , ne vous
ai4 > NEUVIÈME LETTRE.
auront que trop disposé à regarder cette acciisalion comme justement intentée contre nous ; mais s'il est naturel d'aimer à croire ceux dont on a reçu les premières instructions , il n'est pas moins d'un iiorame d'esprit de ne pas déférer aveuglément à ceux qu'il ne tient pas pour infaillibles? Examinez donc la chose par vous-même , et ne refusez pas de faire aujoui'd'hui des réflexions que je ne pense pas que vous ayez encore faites ; elles vous feront juger de cette affaire avec une connaissance exacte , et telle que je la désire pour le bien de la cause que j'ai à défendre, et pour votre propre bien.
Il n'y a dans tout l'Evangile que deux endroits où l'on puisse trouver une apparence de précepte qui oblige tous les Fidèles à participer à la coupe. Le premier, au chapitre xxvi^ de saint Matthieu , où il est dit : Après que le Seigneur eut pris la Coupe , il la donna à ses disciples , en disalit : Buvez-en tous; et le second, au chapitre vi^ de saint Jean , où il est dit par le Sauveur : En vérité , en vérité je vous dis , que si vous ne mangez la Chaif du Fils de l'Homme ^ et si vous ne buvez son Sang ^ vous n aurez pas la vie en vous. Or il me sera aisé, Monsieur, de faire voir que ni l'un ni l'autre de ces textes ne renferme aucun précepte qui oblige tous ' les Chrétiens à communier sous les deux espèces. Où se trouvera donc ce précepte dont on veut que nous soyons les transgresseurs ? certainement, s'il ne se trouve pas dans les deux endroits cités, c'est eu vain qu'on le cherchera partout ailleurs.
Premièrement, je puis sommer vos Ministres de prouver ce qu'ils avancent contre nous ; car enfin ils nous ont trouvé en possession de donner la communion aux Laïques sous une seule espèce. Ils nous reprochent d'agir en cela contre le commandement de Jésus-Christ : c'est à eux à vérifier
^eur reproche , c'est à eux à produire le commandement auquel ils prétendent que nous contrevenons. Mais comment pourront-ils jamais le faire? Se croient-ils fort avancés quand ils ont cité contre nous ces paroles : Buvez-en tous? Qui ne sait que ce que le Sauveur a dit à ses Apôtres, n'a pas toujours été dit pour tous les Fidèles ? qu'en parlant à ses disciples il n'a eu souvent en vue que leurs seules personnes ? que d'autres fois il leur a parlé comme à ceux qui devaient être les Pasteurs de l'Eglise , voulant que les avis , les instructions , les pouvoirs qu'il leur donnait , passassent également à leurs successeurs ? et que d'autres fois, en leur adressant la parole , il a prétendu dire la même chose à tous les Chrétiens ?
Lorsqu'il leur faisait des leçons de morale en les exhortant à la vigilance ; à la charité, à la patience et à d'autres vertus, il s'adressait sans doute généralement à tous les Fidèles; mais quand il leur dit ( Joan. xx. 23. ) : Les péchés seront pardon' nés à ceux à qui vous les pardonnerez , et ds seront retenus à ceux à qui vous les retiendrez ; qui ne sent que ces paroles s'adressaient uniquement aux disciples , comme devant être les Pasteurs de l'Eglise , et à ceux qui devaient leur succéder ? de même lorsqu'il leurdisait(7T/a/^/2.xxvi. 3.2. 36. 45- )• Fous vous scandaliserez tous à mon sujet cette nuit ; asseyez-vous ici pendant que je ni en irai là auprès prier. Dormez maintenant et reposez ; il n'y a personne qui ne voie que cela se terminait à leurs seules personnes.
Cela étant ainsi, Monsieur, comment vos Ministres réussiront-ils à prouver que cette parole , Buvez-en tous, a été dite pour tous les Chrétiens ? Est-il donc absolument impossible que Jésus-Christ, parlant ainsi , ait borné sa vue à ceux qui étaient
2l6 NEUVIÈME LETTRE.
là présens , je veux dire, aux douze Apôtres considérés dans leurs seules personnes ? ou que , s'il yen a encore compris d'autres, il ne se soit fixé à ceux qui devaient avoir part au nouveau sacerdoce, dans lequel il établissait actuellement ses disciples ? Pour nous , en refusant d'étendre à tous les Chrétiens l'ordre de prendre la Coupe , et en le limitant aux seuls Apôtres , ou du moins en ne le faisant passer qu'à leurs successeurs dans le sacré ministère, nous entendons le texte , Buvez-en tous , comme l'ont entendu les Chrétiens des premiers siècles, et comme l'a entendu l'EgUse universelle assemblée au Concile de Constance ; et vous conviendrez , Monsieur, que cette explication est incomparablement plus autorisée que celle qui dans le mot Tous y trouve un précepte général fait à tous les Chrétiens.
Les paroles , Buvez-en tous ; ne renferment aucun précepte pour tous les Chrétiens.
Mais si nos adversaires sont hors d'état de prou-; ver la généralité du précepte , nous prouvons foi'lj aisément qu'il doit être restreint aux seuls Apôtres j ou du moins à ceux qui leur succèdent dans les fonctions du sacerdoce. Premièrement, disons-nous, cette parole Tous , employée dans le texte Buvezen tous , et dans cet autre : Fous vous scandaliserez tous cette nuit à mon sujet ; s'adresse aiix mêmes personnes , conune il n'est pas possible de ij'en pas convenir en lisant cet endroit de l'Evangile ; car c'est une continuité de discours , et le premier texte est suivi de fort près du second, n'y ayant que trois versets entre-deux. Or il est évident que le Tous du second texte ne s'étend pas à tous les Chrétiens ; car qui ne voit que ce n'est qu'aux seuls Apôtres qu'il a été dit : Fous vous scandali"
serez tous cette nuit ; donc le Tous du premier texte : Buvez-en tous, ne doit pas non plus s'étendre à tous les Chrétiens.
En second lieu , on ne peut mieux juger qui sont ceux à qui l'ordre de prendre la Coupe a été adressé , qu'en considérant ceux qui y obéirent : il est dit d'une part ( Matth. xxvi. 27. ) , Buvez-en tous, voilà l'ordre; il est dit de l'autre [3farc. xvi. aS.), Et ils en burent tous , voilà l'exécution : c'est incontestablement le même Tous de part et d'autre ; or lorsqu'il est dit : Ils en burent tous, on ne peut entendre par le mot de Tous , tous les Fidèles qui dès lors croyaient en Jésus-Christ; car les septantedeux disciples et les femmes dévotes qui étaient à la suite du Sauveur , ne se trouvèrent point au banquet sacré; donc, quand il est dit : Buvez-en tous , ce n'est pas non plus à tous les Fidèles que la parole a été adressée.
En troisième lieu , lorsque le Sauveur dit à ses disciples : Faites ceci en mémoire de moi ; on ne peut disconvenir que ces paroles ne renferment l'ordre de faire ce qu'ils avaient vu faire au Sauveur , et que par conséquent les Disciples en recevant l'ordre de consacrer n'aient reçu en même temps les pouvoirs nécessaires pour cela. Or je demande si l'ordre et le pouvoir de consacrer ont été donnés à tous les Fidèles ? Vous ne le pensez pas, Monsieur , et vous êtes trop raisonnable pour le penser; donc l'ordre de prendre la coupe n'a pas été donné à tous les Fidèles , car c'est aux mêmes qu'il a été dit : Faites ceci en mémoire de moi, et Buvez-en tous.
Mais, nous dit-on , vous reconnaissez un précepte général de manger, dans ces paroles dites aux Apôtres : Prenez et mangez, ceci est mon Corps ; donc vous devez reconnaître un précepte général de
2l8 NEUVIÈME LETTRE,
boire dans ces paroles : Buvez-en tous ; car enfin, ajoute-t-on , il est clair que les paroles : mangez et buvez ont été dites aux mêmes personnes; donc si le mot de manger est pour tous les Chrétiens , le mot de boù^e n'est pas moins pour eux tous.
L'objection est spécieuse , je l'avoue ; mais par malheur pour ceux qui la font , ils ne s'aperçoivent pas qu'elle roule sur la fausse supposition que nous reconnaissons dans ces paroles : Prêtiez et mangez^ un précepte général pour tous les Chrétiens. Nous en sommes bien éloignés; nous soutenons au contraire , que tout ce que le Sauveur a dit en cet endroit à ceux qui étaient présens à la Cène , soit qu'il s'agisse de boire , soit qu'il s'agisse de manger, regardait uniquement les seuls Apôtres , ou ne s'étendait tout au plus qu'à leurs seuls successeurs : faites-nous la grâce, Monsieur , de ne pas nous regarder comme assez dépourvus de sens pour adresser une partie du même discours aux seuls conviés, et une autre partie à tous les Fidèles; en un mot, nous n'avons jamais raisonné ainsi.
Mais , repliquera-t-on , il faut bien trouver un précepte qui oblige tous les Fidèles à communier; or si l'on ne reconnaît pas de précepte pour tous les Fidèles dans ces paroles-: Prenez et mangez y où sera-t-il donc? Il ne s'en trouvera point dans tout l'Evangile.
Je réponds que, sans avoir recours aux paroles Prenez et mangez , il est aisé de trouver ce précepte ailleurs, ne fût-ce que dans ces paroles du vSauveur , au chap. vi®. 5i , Sa de saint Jean : C'est ici le pain qui est descendu du Ciel, afin que si quelqu'un en mange , // ne meure point ; celui qui mange ce pain , vivra éternellement ; paroles qui font assez connaître que l'usage de ce pain est absolument nécessaire pour entretenir la vie de l'ame,
SDR LA. C0M.MT;>'. SOUS U^E SEULE ESPÈCE.' aiQ
et que si l'on n'a soin de le manger , on périra inévitablement.
Je dis de plus , que lorsque le Sauveur dit à ses disciples et à ses successeurs : Faites ceci en mémoire de moi y il leur ordonna de célébrer ce divin mystère et de distribuer l'Eucharistie comme il venait de le faire. Mais les Apôtres et leurs successeurs n'ont pu recevoir l'ordre de distribuer l'Eucharistie, qu'il n'y ait en même temps de la part des Fidèles une obligation de la recevoir ; donc ces paroles : Faites ceci en mémoire de moi , renferment aussi un précepte du moins indirect pour tous les Fidèles.
Je sens ici , Monsieur , naître une difficulté qui ne manquera pas de vous venir dans l'esprit ; il faut la proposer et la résoudre.; cai- si je n'ai soin de le faire, il vous paraîtra infailliblement que par mes propres réponses je viens de fournir des armes contre nous. Voici l'instance qu'on peut nous faire. Vous reconnaissez , nous dira-t-on , que le Sauveur, en adressant à ses disciples et à leurs successeurs ces paroles : Faites ceci en mémoire de moi , leur a ordonné d'administrer l'Eucharistie comme ils la lui ont vu administrer. Or il Ta administrée sous les deux espèces ; donc ils ont reçu ordre , conclura-t-on , d'administrer l'Eucharistie sous les deux espèces.
Vous voyez que je ne dissimule pas les difficultés, et que même je m'étudie à les mettre dans tout leur jour. On ne me reprochera pas d'avoir affaibli celle-ci; je doute même que si vos Ministres avaient à la proposer , ils lui donnassent un tour plus plausible.
11 est néanmoins trè.s-aisé d'y répondre, et pour le faire solidement , je n'ai qu'à vous prier, Monsieur , d'observer dans quelles circonstances ont
220 WEUVIOIE LETTRE.
été dites ces paroles ( Luc. xx. 19. ) * faites ceci en mémoire de moi. C'est immédiatement après que le Sauveur eut présenté le pain à ses disciples , et après qu'il leur eut dit : Prenez et mandez, ceci est mon Corps , qui est donné pour vous ; c'est , dis-je , pour lors qu'il ajoute incontinent : Faites ceci en mémoire de moi ; c'est ce pain sacré , que les Apôtres ont reçu ordre de distribuer aux Fidèles ; c'est ce pain sacré que les Fidèles ont ordre de recevoir , puisqu'il a été ordonné aux Apôtres et à leurs successeurs de le leur distribuer. Il n'en est pas ainsi de la Coupe ; quand le Sauveur l'eut présentée à ses disciples, il ne se servit pas de cette expression : Faites ceci en mémoire de moi ; mais il dit ( 1. Cor. xr. 20. ) ; Toutes les fois que vous boirez de cette Coupe , faites-le en mémoire de moi ; en quoi il n'y a , comme vous le voyez , Monsieur , aucun précepte de prendre la coupe , mais seulement de le faire en mémoire du Seigneur, lorsqu'on la prend. Comme qui dirait à son domestique : Toutes les fois que vous passerez le pont , vous paierez les droits accoutumés ; certainement il ne lui ordonnerait pas de passer le pont , mais bien de payer les droits au cas qu'il vienne à le passer : attention admirable de la sagesse divine à régler de telle sorte ses expressions sur la nature des obligations , que personne n'en puisse prendre occasion de se faire sur cela de fausses idées.
Pitoyable remarque de Luther.
Luther se récrie à son tour sur un trait de la sagesse divine , qu'il prétend faire remarquer dans la différence des paroles dont s'est servi le Sauveur en présentant l'une et l'autre espèce. Ce n'est pas sans des vues très-particulières , dit-il , que le
SUR LA. COMMUr^^. SOUS UNE SEULE ESPÈCE. Iil
Sauveur, en présentant la coupe , dit : Bm>ez-en tous ; au lieu qu'en présentant le pain sacré , il se contenta de dire : Prenez et mangez , sans y ajouter le mot de Tous ; c'est, dit-il, qu'il prévoyait que personne ne s'exempterait de manger de ce pain sacré , et qu'il savait fort bien qu'un grand nombre de Chrétiens viendrait un jour à regarder la Coupe comme n'étant pas nécessaire, et à s'en dispenser. Voilà , ajoute-t-il (0 , l'effet de la sage précaution du Sauveur d'avoir averti Tous les Fidèles de boire de la coupe , afin de les prévenir contre l'erreur et l'abus des siècles à venir.
Qui n'admirera l'ingénieuse remarque de Luther? ou plu lot qui ne rira de son pitoyable raisonnement? car je demande à Luther, si le Sauveur pouvait se dispenser de dire à ses disciples : Buvez-en tous ^ supposé même que cet ordre ne fût que pour eux seuls ? Lorsqu'il prit le pain pour le leur donner, il le rompit , et en donna à chacun sa part ; et quant il ajouta : mangez^ chacun vit ce qu'il avait à faire , sans qu'il fût nécessaire de leur dire : mangez-en tous. Mais quand, le Sauveur leur présenta la Coupe , son intention fut qu'elle passât de main en main , et que tous ceux qui étaient presens y participassent ; c'est pourquoi il leur dit : Buvez-en tous. Ainsi Luther est bien éloigné de prouver par sa réflexion sur le mot de Tous , que l'obligation de prendre la Coupe est commune à tous les Chrétiens, puisque, dans la supposition même de l'ordre donné aux seuls disciples présens, Jésus-Christ devait toujours se servir de la même expression. Il convenait à celui qui a osé condam-
(i) Matthaeus refert , non de pane Ghristum dixisse : Manducatc ex hoc omnes ,, sed de Calice : Bibite ex hoc omnes , universitatis notam ad calicem non ad panem ponens ; quasi spiiitus futurum hoc schisma praeviderit , qiiod calicis communionem prohiberet aliquibus , quem Christus Omnibus voluprit esse communem. Lib. de capt. Babyl, de Cœnà Dotnlni. T. 2, cd, Jcn, Lui. apud Christ. Rhodium , p. 2j5. i. "
222 KrL^VlÈJIE I.rTTP.E.
lier l'Eglise sur un usage iiniversellerrent reçu , adopté; il lui convenait, dis-je, de l'attaquer par un moyen aussi faible, pour ne pas dire aussi ridicule que celui-là , et dont tout l'effet a été de faire connaître le peu de jugement et l'imprudente témérité de l'agresseur.
Le Texte de saint Jean (vi. 14.) ne renferme point de précepte de recevoir les deux espèces.
Venons présentement au texte de saint Jean; vous verrez, Monsieur, que si la difficulté qu'il présente est plus spécieuse , la réponse que nous y faisons est des plus solides , et que si tout ce que j'ai eu l'honneur de vous dire sur la parole: Buvezen tous , n'avait pu encore vous satisfaire pleinement , vous trouveriez dans la réponse que je fais au texte de saint Jean , de quoi dissiper en même temps tout ce qui pourrait vous rester de difficulté sur le premier texte.
Je conviens d'abord , Monsieur , que ces paroles du Sauveur au chapitre vi^ de saint Jean : En vérité 3 en vérité j^^oit s dis que si vous ne mangez la chair du fils dé 'l nomme ^ et si vous ne buvez son sang , vous 72' aurez pas la vie en vous ; je conviens , dis-je , que ces paroles étant prises à la lettre et selon leur teneur, semblent renfermer un précepte de recevoir le Corps et le Sang de Jésus- Christ sous les espèces du pain et du vin ; mais avant que d'y répondre directement , permettezmoi , Monsieur , de vous faire remarquer que vos Théologiens ne peuvent employer contre nous ce texte comme contenant la preuve de leur doctrine; car ils prétendent que le vi^ chapitre de saint Jean doit s'entendre de la foi en Jésus-Christ , et non de l'Eucharistie ; ainsi quand ils le citent contre nous , c'est moins pour établir leur sentiment , que pour
nous inquiéter clans le nôtre en nous combattant par un texte que nous prenons dans le sens naturel , et qu'ils ne prennent eux-mêmes que clans un sens figuré ; de sorte qu'ils n'y trouvent aucune difficulté réelle qui doive nous persuader de la nécessité de la Coupe , mais seulement une difficulté de conséquence , vu l'application du texte à l'Eucharistie , application que nous reconnaissons pour juste et légitime. Quoi qu'il en soit , Monsieur, je reconnais de bonne foi , que si le texte cité ne fait pas pour vous , il paraît du moins faire contre nous ; et c'en est bien assez , pour que je me sente obligé d'y répondre ; d'autant plus que les Hussites de Bohême , qui ont appris à Luther et à ses partisans à insister sur la nécessité de la Coupe , en ont fait leur plus fort argument.
Ce qui a l'apparence de précepte , n'est pas toujours précepte pour
cela.
Ma réponse est renfermée dans un principe que vous pouvez aussi peu que nous vous dispenser de recevoir ; c'est que bien des choses paraissent être commandées dans l'Ecriture , qui néanmoins ne le sont pas; et que, pour distinguer sûrement les préceptes réels de ceux qui n'en ont que l'apparence , la meilleure de toutes les règles est de considérer dans quel sens les premiers Chrétiens ont entendu les termes qui renferment ou qui paraissent renfermer la loi , comment ils l'ont observée, et quelle a été la pratique des siècles suivans.Vous savez parfaitement , que pour bien entendre une ordonnance civile , et en prendre le véritable esprit, il faut savoir comment elle a toujours été prise et pratiquée. Je me contenterai de rapporter deux exemples , qui feront sentir la justesse et la vérité du principe.
Le premier est du xv* chapitre des Actes des Apôtres , où il se voit un ordre adressé aux Chrétiens d'Antioche , conçu en ces termes : // a semblé bon au Saint-Esprit et à nous y de ne vous imposer aucun Jardeau , que les choses qui sont nécessaires ; savoir y que vous vous absteniez des viandes immolées aux idoles , du sang , des animaux suffoqués , et de la fornication , desquelles choses vous ferez bien de vous garder. Qui ne croirait , à considérer ces paroles en elles-mêmes , qu'il est défendu aux Chrétiens de tous les temps de manger du sang et des animaux suffoqués ? Car enfin l'abstinence de ces choses fait partie ^w fardeau , elle est mise au rang des choses nécessaires ^ le sang et les animaux suffoqués paraissent n'être pas ici moins défendus que la fornication , puisque tout cela est mis sur la même ligne. Vous ne faites cependant , Monsieur, aucun scrupule de manger du sang , et vous ririez fort de ceux que vous verriez hésiter à manger des oiseaux pris au lacet , parce qu'ils ont été étranglés et suffoqués.
Où trouverez-vous , Monsieur, dans l'Ecriture la dispense d'un précepte si bien marqué? Peut-être croirez-vous la voir dans cette parole de l'Apôtre ( Col. II. i6. ), que personne ne vous juge pour le boire et le manger , ou dans celle du Sauveur ( Za*?. X. 8. ) , mangez de ce que Ton vous présentera ; mais il est évident que la défense de manger du sang ou de la viande suffoquée, est une restriction de la permission générale de manger de ce qui sera présenté , et que la règle ne dérogea jamais à l'exception , mais bien l'exception à la règle. Il n'y a point à douter que du temps des Apôtres les Fidèles ne sussent ces passages , dont vous prétendez vous autoriser; il n'est pas moins sûr néanmoins qu'ils n'y trouvaient pas de quoi s'affranchir du précepte des
sur. L.V COM.MUN. sous UNE SLULE ESPECE. o^S
Apôtres; car ils le gardaient très-exactement , et s'y croyaient obligés ; et saint Paul , que vous citez comme fauteur de votre liberté , leur enseignait lui-même ( Act. x. 4t- ) à le garder.
On ne peut donc dire autre chose pour justifier la liberté dont nous usons aujourd'hui vous et nous , si ce n'est que l'Eglise a toujours cru que cette loi , quoique observée durant plusieurs siècles, n'était pas essentielle au Christianisme; qu'elle a été faite par des vues qui aujourd'hui ne subsistent plus; que pour ne point éloigner du Christianisme les Juifs prévenus d'une forte horreur pour le sang et les viandes étouffées , les Apôtres avaient cru devoir assujettir à la même abstinence les gentils qui se convertissaient ; que cette raison ayant cessé, ou du moins ne- méritant plus de si grands ^ égards, l'Eglise avait jugé que le temps pour lequel la loi devait être en vigueur était passé. Voilà, Monsieur , ce qui nous met en droit de nous regarder comme affranchis de cette loi ; ce n'est point l'Ecriture, qui nous enseigne que ce n'était qu'une loi passagère , on n'y trouve pas un seul mot qui le fasse connaître ; nous ne le savons que par la tradition et par le sentiment de l'Eglise. Pour vous , Monsieur , qui ne savez ce que c'est que d'écouter l'Eglise , ni de déférer à la tradition , et qui faites profession de suivre pour toute règle la seule parole écrite , c'est à vous de voir en quelle conscience vous pouvez manger des choses si expressément défendues , ou du moins qui paraissent si expressément défendues.
Un second exemple dun précepte très-apparent, et qui néanmoins n'oblige pas , se trouve au xiii' chapitre de l'Evangile de saint Jean, où le Sauveur paraît ordonner à tous les Fidèles de se laver les pieds les uns aux autres. Car enfin , Monsieur, 2. i5
VOUS voulez que les Apôtres étant à la Cène aient représenté tous les Fidèles; mais s'ils les représentaient tous , lorsque le Sauveur leur dit de boire de la Coupe , comment ne les représentaient-ils pas également , lorsqu'il leur dit de se laver les pieds ? Tous n'ignorez pas , que Pierre refusant de se laisser laver les pieds , Jésus-Christ lui dit [Joan. xjii. 8. ) : Si je ne vous lave , vowi Il aurez point de pcirt auec moi. Ne semble-t-il donc pas que pour avoir part à l'amitié du Fils de Dieu, ce soit une chose nécessaire de se laisser laver les pieds ? Le Sauveur ajoute : Fous m'appelez votre Maître et votre Seigneur, et vous dites Lien ; car je le suis. Si donc je vous ai lavé les pieds , moi qui suis votre Maître et votre Seigneur , vous devez aussi vous laver les pieds les uns aux autres ; car je vous ai donné l'exemple , afin que vous fassiez la même chose que j'ai faite envers vous.
Certainement Jésus-Christ n'est pas moins notre Maître et notre Seigneur, qu'il était le Maître et le Seigneur des Apôtres; ses exemples sont autant pour nous que pour eux : si donc les motifs de se laver les pieds sont généraux , ne semhle-t-il pas que l'obligation de le faire doive aussi être générale ? Et cela d'autant plus , que le Sauveur finit par dire : Si vous comprenez ces choses , vous serez heureux , pourvu que vous les obsennez. A'oyez , dira celui qui s'avisera de vouloir insister sur la nécessité de se laver les pieds les uns aux autres, voyez comme le Sauveur a attaché le bonheur et le salut à l'observance de cette pratique : il faut donc, conclura-t-il , que tous les Chrétiens se fassent un devoir indispensable de n'y point manquer.
Malgré toutes ces apparences de loi , vous êles bien éloigné , Monsieur, de vouloir vous y astreindre ; on connaît aussi peu chez vous que chez nous
l'obligation de se laver les pieds les uns les antres, et vous trouveriez fort étrange que quelqu'un pensât sérieusement à en introduire l'usage dans vos assemblées comme une chose nécessaire. Qu'estce qui nous rassure contre des ordres qui nous paraissent si manifestes? C'est que nous savons que les premiers Chrétiens , instruits par les Apôtres des intentions de Jésus-Christ , n'ont jamais regardé ces paroles comme contenant une véritable loi ; ils n'y ont trouvé qu'un conseil de pratiquer à la lettre ce qu'ils avaient vu faire au Sauveur , et de plus une exhortation pressante de se montrer les uns envers les autres, humbles, charitables, officieux , prévenans, et prêts à se rendre des services aussi bas que le peut être celui de se laver les pieds les uns aux autres : voilà tout ce que les Apôtres y ont conçu, c'est le sens qu'ils ont transmis à leurs disciples, et leurs disciples à la postérité. Car si les Apôtres avaient cru devoir prendre les paroles du Sauveur dans leur signification stricte , ils n'eussent pas manqué de former les premiers Chrétiens à un devoir qui leur eût été prescrit, ils en eussent exigé la pratique, et cette pratique n'eût pas manqué de passer de siècle en siècle avec l'idée de sa nécessité, et de venir ainsi accompagnée jusqu'à nous ; cela ne s'est pas fait : c'est donc ajuste titre que nous rejetons cette explication si littérale , qui nous chargerait d'une obligation de précepte.
Or, Monsieur, trouvez bon que j'applique ici la même réponse au Texte : En vérité , en vérité je vous dis, que si vous ne mangez la Chair du Fils de l'homme et ne buvez son Sang , vous n aurez pas la vie en vous. Quelque apparence de précepte qu'il y ait dans ces paroles pour obliger tous les chrétiens à recevoir les deux espèces, nous soutenons néanmoins , que ce ne peut être là le véritable sens de la loi : car outre
228 IS'EUVIKME LF.TTRF.
que dans le même chapitre la vie éternelle est promise jusqu'à quatre diftérentes fois à ceux qui mangeront le pain de vie , c'est que , si la loi obligeait en effet indivisihlement à recevoir les deux espèces , les premiers Chrétiens eussent été instruits de cette obligation , ils ne s'en fussent jamais dispensés , et ils eussent transmis jusqu'à nous l'idée de la nécessité de la Coupe.
Vous avez vu , et je l'ai prouvé fort amplement, que ni les premiers Chrétiens, ni ceux qui les ont suivis, n'ont jamais été dans la persuasion de cette nécessité, s'étant contentés dans cent occasions de ne recevoir qu'une seule espèce ; j'ajoute même qu'ils ont été si persuadés de leur liberté à -s'en tenir à l'usage d'une seule , qu'ils ont cessé d'euxmêmes de prendre la Coupe , avant qu'il intervînt de la part des Evêques , ou du Pape , ou d'aucun Concile, aucun décret qui les en privât, comme le remarque expressément (0 votre Confession d'Ausbourg ; ce qui assurément fait voir bien évidemment que les Chrétiens de tous les siècles n'ont jamais vu la loi que vous voyez aujourd'hui. Or puisqu'étant très-instruits de ces paroles: Buvez-en tous , et de ces autres : En vérité , en vérité je vous dis , que si vous ne mangez la Chair du fils de r homme , et si vous ne buvez son Sang, etc. ils n'y ont cependant aperçu aucqn précepte qui oblige tous les Chrétiens à communier sous les deux espèces, il faut qu'en effet ce précepte ne s'y trouve pas.
Réponse directe au texte de saint Jean. ( vi. 54. )
Pour répondre directement au texte de saint Jean, nous disons, premièrement, que le Sauveur en ordonnant de manger et de boire n'a exigé autre chose , sinon que l'on reçût son Corps et son Sang,
(i) Art, 22. Conf. Attg. in îib. Concord. edit.Tubing. An. i58o. />. ç). B,
SUR LA C0M3rUN. SOUS UNE SEULE ESPÈCE. 22g
qui sont réellement sous chacune des deux espèces. Nous disons, en second lieu , que les paroles du Sauveur sont équivalentes à celles-ci : Si vous ne mangez pas ma Chair ^ et que vous ne buviez pas non plus mon Sang, c'est-à-dire , si vous ne faites ni l'un ni l'autre , ou si vous ne faites pas l'un ou l'autre, vous n aurez pas la vie en vous; le tour de la phrase hébraïque à laquelle saint Jean était accoutumé , souffrant souvent que la particule et supplée à la particule disjonctive ou , comme je puis le faire voir par plusieurs exemples de l'Ecriture.
Quoi qu'il en soit. Monsieur, les Chrétiens de tous les siècles n'ont vu dans le texte de saint Jean aucun commandement de recevoir les deux espèces : donc il faut entendre ce texte dans quelqu'un des sens que je viens de marquer , et non dans le sens que les Hussites ont prétendu faire valoir contre nous; d'autant plus qu'il est bien évident que ce n'est pas ?nanger et boire qui donne la vie , mais recevoir Jésus-Christ, et qu'il n'est pas croyable que le Sauveur ait voulu attacher la vie éternelle aux espèces qui envelopent son Corps et son Sang , plutôt qu'à sa propre substance qui nous y est communiquée.
Permettez-moi après toutes ces réponses de faire une supposition , qui vous fera voir combien notre manière de raisonner est uniforme et suivie , tandis que celle de vos Théologiens ne se soutient en aucune façon.
ijOn peut former contre les Protestans , au sujet des viandes suffoquées et du lavement des pieds , les mêmes difficultés qu'ils forment contre nous au sujet de la Coupe.
Figurez-vous donc , s'il vous plaît , Monsieur, 'qu'un de vos plus fameux Ministres, aussi entreprenant qu'habile , vienne à bout de se faire un parti , et qu'après avoir persuadé ses partisans de
î»3o NEUVlÈaiE LETTRE.
l'obligation de s'abstenir du sang et des viandes suffoquées , de la nécessité de se laver les pieds, et d'autres choses pareilles, il vienne à se séparer avec ses disciples de votre communion pour vaquer plus librement à ces sortes de singularités. Cent ans s'écoulent depuis le schisme formé , et le Parti s'élant considérablement augmenté, on ne voit de toutes parts que des gens fort attentifs et scrupuleux à examiner la qualité des viandes , empressés à faire chauffer de l'eau et à préparer des bassins. Yos sa vans disputent contre ces frères séparés , et cherchent avec zèle à les ramener ; mais ceux qui ont quitté votre communion , comme vous avez quitté la nôtre, après vous avoir imité dans votre condiiite , vous imiteront encore parfaitement dans vos raisonnemens et dans vos défenses. Ils vous reprocheront de vous être écartés de la pure parole de Dieu, d'avoir plus déféré à des traditions humaines , qu'à des préceptes formels de l'Ecritnre , traitant l'usage contraire d'abus insoutenable, de contravention formelle au précepte des Apôtres, à l'ordre et à l'institution de Jésus-Christ ; et après vous avoir pressé vivement par toutes les remarques que j'ai déjà faites , ils vous demanderont fièrement s'ils n'ont pas l'Ecriture. pour eux , et si l'on peut leur faire un crime de s'y tenir inviolablement attachés.
Vous comprenez sans doute , Monsieur , que ce seraient là de vains discours pleins d'illusion , et qui ne justifieraient nullement leur séparation : or ceux que tiennent vos Ministres pour nous presser de donner la Ccupe , sont absolument les mêmes ; il est donc juste d'en porter le même jugement. Peut-être croirez-vous y remarquer quelque différence , en disant que l'Eucharistie étant un Sacrement, et le lavement des pieds n'étant qu'une pra-
SUR LA C03I3IUîf. SOCS TNE SEULE ESPÈCE. 201
tique d'humilité , il faut prendre dans un sens beaucoup plus strict et plus exact tout ce qui regarde le premier article, que ce qui regarde le second. IMais où en serons-nous , Monsieur , si ces nouveaux schismatiques portent leurs prétentions jusqu'à vouloir que le lavement des pieds soit regardé comme un véritable Sacrement? Or ne serontils pas très-fondés à le prétendre en suivant vos propres principes ? Car enfin qu'est-ce qu'un Sacrement chez vous, si ce n'est un rit externe propre à signifier quelque effet intérieur de la grâce , rit accompagné d'une promesse, et autorisé par l'ordre et l'institution de Jésus-Christ ? Tout cela ne se trouve-t-iî pas dans l'action dont il s'agit? Ce lavement des pieds, vous diront-ils , n'est-il pas un rit externe qui marque parfaitement l'opération intérieure du Saint-Esprit , par laquelle l'ame est purifiée des souillures qu'elle a contractées ? Dieu n'a-t-il pas attaché sa grâce à ce symbole, puisque d'une part il dit à Pierre qu'il n'aura pas de part à son amitié, s'il ne lui lave les pieds, et que de l'autre il promet à ses disciples qu'ils seront heureux , s'ils observent cette pratique? Ne voit-on pas également l'ordre et l'institution de Jésus-Christ marqués très-clairement dans ces paroles : l^ons (levez aussi vous laver' les pieds les uns aux autres ; car je vous ai donné l'exemple , ajin que vous fassiez la même chose que j'ai faite envers vous? Il ne manque donc à cette sainte pratique , conclurontils, rien de tout ce qui est essentiel à un véritable Sacrement ?
Pour nous , INIonsieur , nous ne serons pas fort embarrassés pour leur répondre ; car nous leur dirons que les premiers Chrétiens n'ayant pas regardé le lavement des pieds coinme un Sacrement , ni comme une pratique d'obligation qui dût être cou-
tiauée dans la suite des siècles , nous nous en tenons à la même idée , bien sûrs que les premiers Chrétiens instruits par les Apôtres auront pris les paroles du Sauveur dans leur véritable sens.
A moins que vous n'ayez recours à la même réponse , vous ne satisferez jamais aux difficultés de ces nouveaux réformateurs de votre réforme. Mais si vous agréez cette réponse pour vous dispenser de vous laver les uns aux autres les pieds, agréez-la aussi, s'il vous plaît , lorsque nous vous la faisons pour justifier l'usage où nous sommes de ne pas donner la Coupe à tous; car nous savons également, par le sentiment des premiers Chrétiens et de ceux des siècles suivans, que la Coupe ne passa jamais pour être d'une obligation indispensable. Si donc vos Ministres veulent bien sérieusement nous porter à donner au peuple la Communion sous les deux espèces, il faut qu'ils commencent par se laver les uns aux autres les pieds , qu'ils en introduisent l'usage dans vos assemblées , qu'ils s'abstiennent des viandes défendues par les Apôtres : alors leurs paroles soutenues de leur exemple pourront faire quelque impression sur nous. Mais quand nous les verrons se rassurer sur de certains points par la tradition et par l'usage des Chrétiens contre l'apparence du précepte , tandis que par rapport à d'autres points , et nommément par rapport à la Coupe , nous les verrons insister sur l'apparence du précepte en méprisant la tradition, leur façon d'agir et de raisonner ne pourra nous paraître que très -inconséquente , et dès là -même digne de mépris.
Que s'il y a quelque différence à remarquer dans la supposition que j'ai faite , ce ne peut être que par rapport au schisme de l'un et de l'autre parti. Car ces nouveaux venus, en se séparant de vous ,
ainsi que je l'ai dit, n'auraient quitté qu'une Eglise particulière, nouvelle, fort bornée, et qui n'avait aucun caractère d'autorité pour les rassurer : au lieu que vous, en abandonnant notre communion pour des sujets qui ne sont pas plus plausibles , vous avez quitté une Eglise qui renfermait toutes les Nations Chrétiennes et orthodoxes dans son sein , une Eglise qui est la seule qui ne soit pas sortie d'aucune autre Eglise Chrétienne , et qui étant munie des promesses de Jésus-Christ, pouvait et devait calmer parfaitement toutes vos inquiétudes.
v^. Proposition.
La Communion sous une seule espèce n'est pas contraire à l'institution de Jésus-Christ.
Mais il est temps de passer au cinquième et dernier article , et de faire voir que la Communion sous une seule espèce est aussi peu contraire à l'institution de Jésus-Christ, qu'à son commandement. C'est , Monsieur , tout ce qu'il me reste à faire , pour achever de traiter l'importante matière sur laquelle on vous a si étrangement prévenu. Pour peu que vous continuiez à y donner votre attention , vous ne manquerez pas de découvrir l'artificieuse malignité qui a su profiler de je ne sais quelles vaines apparences pour jeter vos ancêtres dans l'erreur, et qui en profite encore aujourd'hui pour vous retenir dans le schisme.
Ce que c'est qu'agir contre l'institution de Jésus-Christ.
Il est incontestable qu'on ne doit pas passer pour agir contre l'institution de Jésus-Christ, parce qu'on n'observe pas généralement tout ce que Jésus-Christ a pratiqué en instituant la Cène. Le Sauveur a rompu le pain, vos Ministres ne le rompent pas : il a mis la Coupe entre les mains de ses disci-
2 34 KELVIÈME LETTRE.
pies, avec ordre de la faire passer de l'un à l'autre; c'est ce qui ne se pratique pas chez vous, le Diacre retenant la Coupe en la présentant : Jésus-Christ a célébré la Cène le soir après souper ; on ne l'administre chez vous que le matin , et avant que d'avoir tait aucun repas. Si quelqu'un s'avisait de vous blâmer sur tous ces chefs , en vous reprochant d'agir contre l'institution de Jésus-Christ , il vous causerait assurément plus de surprise que d'embarras. Vous lui diriez que rien de tout cela n'ayant été ordonné par le Sauveur au moment de l'institution , et que de plus ces particularités n'étant pas essentielles au Sacrement , il doit être fort libre de les observer ou de ne les observer pas ; de sorte, Monsieur, que vous jugez vous-même , qu'à moins d'agir contre quelque ordre , ou à moins de manquer à quelque chose qui soit de l'essence du Sacrement , on ne s'écarte pas de l'institution.
Cette idée est très-juste , et vous n'avez qu'à la suivre pour vous convaincre vous-même, que rien n'est frivole que le reproche qu'on nous fait d'agir contre l'institution. Car premièrement je crois avoir prouvé très-solidement que l'institution de la Cène n'a été accompagnée d'aucun ordre de recevoir la Coupe ; si donc je prouve présentement qu'il n'est point de l'essence du Sacrement de recevoir les deux espèces , vous conviendrez , Monsieur , que nous serons parfaitement justifiés du reproche en question.
Il n'est pas de l'essence du Sacrement de recevoir les deux espèces.
Serait-il possible , disons-nous , que les Chrétiens de tous les siècles eussent ignoré ce qui fait l'essence du Sacrement de l'Eucharistie? S'ils eussent regardé la réception des deux espèces comme es-
senliellement nécessaire , se fussent-ils contentés dans tant d'occasions de n'en recevoir qu'une? Vous nous accusez de mutiler le Sacrement. Que n'enveloppez-vous dans la même accusation , tant de saints Martyrs, tant de saints Anachorètes , tant de zélés Pastf^urs qui ne réservaient que le pain Eucharistique pour l'usage des malades ? tant de Moribonds qui après avoir reçu le Corps du Seigneur , restaient parfaitement tranquilles sans s'inquiéter en aucune façon de n'avoir pas reçu la Coupe ? Cette illustre troupe vous paraît trop respectable pour que vous lui fassiez le même reproche qu'à nous. Mais trouvez bon , Monsieur, que nous nous plaignions de ce qu'étant dans le même cas , nous recevons un traitement si inégal ; car enfin, ou ces premiers Chrétiens ont été aussi coupables que nous, ou nous sommes aussi innocens qu'eux. Du moins est-il bien évident que dans le premier âge de l'Eglise , on ne regardait pas l'indivisibilité des deux espèces comme essentielle au Sacrement, encore moins dans les siècles suivans ; car si les Chrétiens du moyen âge de l'Eglise eussent été dans l'idée que c'est mutiler le Sacrement que de ne recevoir qu'une seule espèce, comment eussent-ils cessé d'eux-mêmes de participer à la Coupe ? J'ai déjà eu l'honneur de vous le dire , et c'est l'aveu bien formel de votre Confession d'Ausbourg ( y^ïrt. 11. ) , que ce n'est pas par aucune autorité Ecclésiastique , mais par un désistement volontaire des peuples, que la communion sous une seule espèce s'est introduite : vérité que votre Calixte a si parfaitement reconnue ^ qu'il a même cherché à nous en convaincre par le témoignage de nos propres Auteurs , citant entre autres le célèbre Chancelier de l'Université de Louvain Rouard Tapper , dont il
236 NEUVIKME LETTRE.
rapporte les paroles suivantes (0 : Le Peuple Chrétien s' est porté de son propre inouvement à ne prendre plus quune seule espèce , et c'est ainsi que la Communion sous les deux espèces s^est insensiblement abolie.
Or , Monsieur , que voit-on dans ce fait si authenliquement avoué, sinon une persuasion entière qui a constamment régné dans le Christianisme , et qui n'a jamais laissé de doute aux Fidèles, qu'en communiant sous une seule espèce ils ne fissent une communion très-entière et très-parfaite , et qu'ils n'y reçussent tout ce qui appartient à l'essence du Sacrement ? Qui nous dira quand cette persuasion a commencé à se glisser dans les esprits ? Nous nommerait-on bien l'Auteur qui l'a fait naître , et lui a donné cours ? Ne la voit-on pas établie dès le temps des premières persécutions, se soutenir dans les siècles où la vie ascétique était la plus florissante , se continuer par des pratiques particulières et publiques, et se terminer enfin par un accord libre et général de tous les fidèles à se contenter d'une seule espèce ? C'est ainsi qu'une tradition constante assure l'intégrité du Sacrement à ceux qui ne reçoivent qu'une seule espèce ; mais la même intégrité ne leur est-elle pas également assurée par les paroles et l'exemple même du Sauveur ?
Vous avez vu , Monsieur , les promesses de Jésus- Christ réitérées jusqu'à quatre fois, en faveur de ceux qui mangent le pain sacré. Jésus-Christ eût-il attaché à la manducation un plein droit à la vie éternelle , si ceux qui se bornent à manger de ce pain , ne recevaient en effet que la moitié du Sacrement ? Se fût-il contenté , après s'être mis à table
(i) Ista consuetudo spontaneâ Populi Cliristiani voluntate et assensu îriepslt , et sic abolLta est communio utriusque speciei. In dispttt. contra Comm. sub tinu. edtt. Udmslad, p, 164.
avec deux de ses disciples qui l'avaient accompagné jusqu'à Enimaiis , de leur présenter le pain Eucharistique sans y ajouter la Coupe , si c'était là tromquer et mutiler le Sacrement ?
Je n'ignore pas les efforts que font vos Théologiens pour dérober à l'action du Sauveur la qualité d'action Sacramentelle. Mais je vous prie de considérer le texte qui nous instruit du fait , et déjuger si nous ne sommes pas bien fondés à y reconnaître une véritable communion. Jésus étant avec eux à table , dit saint Luc ( xxiv. 3o. ) , prit du pain , le bénit, le rompit, et le leur présenta ; aussitôt leurs yeux furent ouverts , et ils le reconnurent , et il disparut à leurs yeux.
Se peut-il une description plus exacte de la Cène? N'y voit-on pas la bénédiction du pain, la fraction, la distribution , et l'effet visible du Sacrement qui opéra dans le moment même , ouvrant les yeux à ceux qui les avaient fermés , et leur faisant connaître Jésus-Christ? Et comment donc à de tels indices ne pas reconnaître la divine Eucharistie ? Certainement l'auteur de votre Apologie a été moins hardi, et en cela de bien meilleure foi que la plupart de vos Théologiens modernes ; car il n'a pas osé nier (0 que le texte de saint Luc ne doive s'entendre de l'Eucharistie , se contentant de dire en général qu'il y avait plusieurs endroits de l'Ecriture, où il n'est parlé que de la fraction du pain , quoique le boire et le manger y soient également compris. Mais si Mélancton a fait paraître un peu de bonne foi d'un côté, on ne p^eut s'empêcher de
(i) Allegant locos , in quibus fît mentit) panis, ut aptid Lucam nbl scriptum est, quod discipuli agnovcrint Cliiistuni in Ir.ictioBK pani» ; quaiiquam autem non valdr rcpugnanius , qDunrmi'jf; aliqui df Sacramento accipiant , tanien lioc non conscquitur , «nam partiiii lantiim datam esse , quia partis appeliatione reliquDni .vigniii» atur comniuni coB— euetudine sermonis. Apol. Art, x. Typis Ac/io/iini. p. 304,
remarquer de l'autre , qu'il a eu recours à l'artifice , en faisant une réponse générale qu'il a donnée comme pouvant s'appliquer au sujet présent, quoiqu'il sentît bien que le sujet ne la souffre en aucune façon : car n'est-il pas évident par le texte, que les deux disciples reconnurent Jésus-Christ à l'instant même qu'il leur présenta le pain , et que le même moment qui leur fit voir Jésus-Christ , le fit aussi disparaître à leurs yeux sans laisser aucun intervalle propre à leur faire recevoir la Coupe ?
Que si , Monsieur, les réflexions que je viens de faire ne vous convainquaient pas assez , je vous prierais de vouloir bien approfondir la nature et l'essence même du Sacrement de l'Eucharistie , et d'estimer en vous-même si celui qui reçoit Jésus- Christ tout entier avec et sous un symbole visible, qui marque l'effet essentiel du Sacrement , ne reçoit pas en effet un Sacrement parfait , et toute l'essence du Sacrement. Or celui qui ne reçoit qu'une seule espèce , ne reçoit-il pas Jésus-Christ tout entier ? N'ai-je pas droit de le demander ou plus tôt de le supposer comme un point déjà invinciblement établi ? Ne reçoit-il pas aussi un symbole visible, qui marque l'effet essentiel du Sacrement? Car qu'est-ce que l'effet essentiel du Sacrement de l'Eucharistie , si ce n'est la réfection et la nourriture de l'ame, réfection qui certainement est assez bien marquée par le pain Encharistique ? Puisque donc on ne peut disconvenir qu'il n'y ait ici un véritable symbole qui renferme Jésus-Christ tout entier , aussi ne peut-on se dispenser de reconnaître, qu'en recevant une seule espèce on ne reçoive tout ce qui appartient à l'essence du Sacrement.
SIR LA C03IML'îr. SOUS UNE SEULE ESPÈCE. 2 3g
Pour l'essence du Sacrement , il n'est pas nécessaire que la représentation soit aussi parfaite qu'elle le peut être.
J'avoue que les espèces du pain et du vin jointes ensemble représentent mieux la réfection de l'ame, que ne le peut faire l'une ou l'autre espèce prise séparément , puisque la réfection complète consiste dans le boire et dans le manger ; mais je soutiens en même temps , qu'il n'est nullement nécessaire pour l'essence du Sacrement , que la représentation soit aussi parfaite qu'elle le peut être. Nous en avons un exemple bien manifeste dans le Baptême. Car que signifie ce Sacrement , si ce n'est que de même que le corps est lavé de ses taches , de même l'ame est aussi parfaitement purifiée de ses péchés; et que comme (0 Jésus-Christ est sorti du tombeau pour ressusciter à une vie nouvelle , de même aussi le pécheur sort de l'état du péché pour ressusciter à la vie de la grâce ? Or n'est-il pas incontestable, Monsieur, que l'immersion , ou l'action de plonger dans l'eau , qui a été si long-temps en usage dans l'Eglise , représente mieux cet effet du Baptême , que ne le fait la simple infusion ? Car qui peut disconvenir , qu'un corps plongé dans l'eau ne soit mieux lavé de ses taches , qu'un corps légèrement arrosé sur la tête? Qui ne voit encore , qu'un corps qui sort de l'eau , après y avoir été comme enseveli par l'immersion , représente incomparablement mieux et la résurrection du Sauveur sortant du tombeau, et l'état de l'ame qui passe du péché à la vie de la grâce ? Vous êtes néanmoins fort tranquille, Monsieur , sur l'efficace et la validité du Baptême que vous avez reçu par infusion. Tant il est vrai que vous ne pensez pas vous-même, que
(i) Conscpiilti cnim sumufi cum illo pcr Baplisnium in nioit<7i! - ut quomodo Cluistus gurrexit à moituis , ita et nos in r.ovitate vitii- aiiihu-i lemus , Rom. vi. 4«
a/jO NEUVIÈME LETTRE.
la représentation la plus parfaite soit essentielle au Sacrement.
Il est bien étonnant que les chefs de votre réforme , qui se sont donnés pour vouloir rappeler toutes choses à leur première origine , n'aient pas entrepris de réformer le rit actuel du Baptême , en exigeant qu'il se donne par immersion. Luther convient (0 , que le mot de baptiser signifie plonger; vos Articles de Smalcalde reconnaissent C^) que l'immersion dans l'eau est conforme à l'institution et au précepte de Jésus-Christ; nous savons par l'histoire Ecclésiastique (^) , que le Baptême se conférait encore par immersion sur la fin du treizième siècle. Comment donc vos Ministres peuvent-ils se rassurer en ne donnant pas le Baptême selon la juste signification du mot , selon la pratique de Jésus- Christ et des Apôtres, selon l'usage de treize siècles entiers ? vu surtout que la représentation de l'effet du Sacrement est incomparablement plus exacte par l'immersion que par l'infusion. C'est encore ici , Monsieur , un bel article à ajouter aux griefs des nouveaux schismatiques , qui se sépareraient de vous sous prétexte que Luther n'a pas poussé la réforme aussi loin qu'il le devait
Parallèle entre le Baptême par infusion , et la Communion sous une seule espèce.
Vous nous direz sans doute, que l'Eglise ayant administré le Baptême par infusion pendant plusieurs siècles , il n'est point à présumer que tous les Chrétiens aient été mal baptisés pendant un
(i) Baptizo grxcè , mergo latine, et Baptisma mcrsio est. De Capt, Bab\lun. de Sacraux. liiipt, T. i. cdit.Jen. latin, p. 286.
(2) Baptismiis niliil aliud est , quàtn verbum Dei cum mersione in aquam sccundum ipsius in.stitutioncm et mandatum. Arlic, Smalcald. tit. de Baplismo. T\ph ScUolvini, p. Oig,
(3) FIcury. T. 18.' p. 608.
temps si considérable. Nous répliquons, que l'Eglise ayant administré l'Eucharistie sous une seule espèce pendant un pareil nombre de siècles , ( car c'est à peu près au même temj)S que la pratique de l'unetde l'autre est devenue générale,) il n'est point à présumer que tous les Chrétiens aient mal communié pendant un si long espace de temps.
Vous ajouterez que les Ministres de l'Eglise s'étant dispensés dans plus d'une occasion de donner le Baptême par immersion , sans que les Fidèles s'en offensassent, il faut bien qu'on n'ait jamais regardé l'immersion comme étant essentielle au Baptême.
Nous répondons , que les Ministres de l'Eglise s'étant dispensés dans plus d'une occasion de donner la Coupe , et que les Fidèles s'en étant souvent abstenus d'eux-mêmes, il faut bien qu'on n'ait jamais regardé la réception des deux espèces comme essentielle à l'Eucharistie.
Vous direz de plus , qu'il y avait plusieurs inconvéniens à baptiser par immersion , que des enfans faibles ou malades pouvaient en être notablement incommodés , qu'il était difficile de ménager assez les bienséances en baptisant de cette sorte les adultes, et surtout les personnes du sexe , et que pour éviter de tels inconvéniens , l'Eglise , juge naturelle de ce qui est essentiel aux Sacremens ou de ce qui ne l'est pas , maîtresse de changer tout ce qui n'intéresse pas la substance des Sacremens , avait sagement réglé que l'on s'en tiendrait à la simple infusion.
Nous disons également , qu'il y avait plusieurs inconvéniens à donner la Coupe ; qu'il était presque impossible de ne point répandre le Sang précieux, quelque précaution que l'on prît en le présentant à une grande multitude de communians , parmi lesquels il se trouve toujours quelques maU 2. 10
adroits ; qu'il était tout-à-fait dur d'obliger des per» sonnes nourries dans de certaines aversions presque insurmontables , aversions communes à la plupart des honnêtes gens parmi des Nations entières , qu'il était , dis-je , tout-à-fait dur de les obliger à boire dans le même vase après des bouches sales et puantes ; que pour éviter ces inconvéniens et plusieurs autres , l'Eglise , instruite par une tradition constante de la suffisance d'une seule espèce , avait sagement maintenu par un décret du Concile de Constance l'usage auquel le peuple s'était porté de lui-même , et dans lequel il persévérait depuis un très-grand d'années.
Vous voyez, Monsieur, que le parallèle est des plus justes , que si les raisons que vous alléguez pour la défense de votre Baptême sont bonnes , celles que nous alléguons pour la défense de notre Communion le sont également ; et que si vous n'agréez pas notre justification sur le retranchement de la Coupe , vous aurez de justes sujets d'inquiélude sur votre Baptême , et ne pourrez plus en aucune façon le justifier. Qu'il est beau d'avoir des principes suivis, et de raisonner partout d'une manière uniforme ! C'est le caractère et l'avantage des défenseurs de la vérité; Mais se démentir partout, s'accommoder de certains principes quand on en a besoin , et les abandonner aussitôt qu'on n'y trouve plus son compte , c'est là le caractère de l'erreur et des entreprises téméraires.
Objection pleine d'artifice.
Malgré tout ce que je viens de vous dire , Monsieur, et qui doit être goîité par toute personne de bon sens qui n'écoutera pas trop ses préjugés , on ne laisse pas de donner le tour le plus malin à la conduite de l'Eglise , et d'empoisonner ses plus sain*
SUR LA COMMUA". SOLS T^'E SEULE ESPÈCE. a/jS
tes intentions. Lisez , disent vos Ministres à leurs ouailles, lisez ce que les Evangelistes marquent de l'Institution de l'Eucharistie; vous trouverez chez saint INIatthieu , saint Marc, saint Luc , que Jésus- Christ prit le pain et le bénit, qu'il en fit autant de la Coupe, qu'il présenta l'un et l'autre à ses Disciples, qui figuraient tous les Fidèles , et qu'il n'y en eut pas un seul d'entr'eux qui ne reçût également l'un et l'autre : et pour qu'on ne vous dise pas , ajoutent-ils , que les Apôtres étaient Prêtres , et- qu'il n'y a pas lieu de s'étonner qu'ils aient communié sous les deux espèces , c'est que vous voyez dans la première aux Corinthiens , que le commun des Fidèles de Corinthe recevait l'Eucharistie de la même façon , et que l'Apôtre saint Paul après leur avoir appris de quelle manière le Sacrement devait être adrhinistré chez eux, dit ( i. Cor. xr. 23. ) avoir appris du Seigneur même, ce qu'il !eur en avait marqué. 11 n'y a donc que l'amour de la distinction , concluent-ils, qui ait pu porter les Prêtres à enlever au peuple la Coupe contre l'institution de Jésus-Christ.
L'artifice de l'objection dévoilé.
Ce discours a sans doute de quoi éblouir le peuple, surtout quand il s'est laissé prévenir d'ailleurs; mais pour en faire voir l'artifice et la malignité , il n'y a qu'à mettre les mêmes paroles dans la bouche de ceux qui se sépareraient de vous , et qui parmi les dogmes et les pratiques qui feraient le sujet de leur séparation , soutiendraient que c'est le soir et après souper qu'il faut recevoir l'Eucharistie. Lisez , vous diraient-ils , ce qui est rapporté par les Evangelistes sur l'institution de l'Eucharistie ; vous trouverez chez saint JMalhieu, saint Marc et saint Luc, que ce fut le soir et après souper que
le Sauveur donna à ses disciples le Sacrement deson Corps et de son Sang ; et afin que vous ne vous imaginiez pas que c'est là une heure indifférente à laquelle le Peuple ne doit pas être astreint, c'est que vous trouvez dans l'Epître aux Corinthiens ( 1. Cor. XI. 20. 21.), que les Fidèles de Corintlie s'assemhlaient le soir pour participer aux divins mystères ; aussi est-ce la Cène du Seigneur, la Cène ne doit et ne peut se célébrer le matin. Saint Paul remarque (0 , ajouteraient-ils , que ce fut à l'entrée de la nuit en laquelle Jésus allait être livré , qu'il institua ce Sacrement ; le distribuer à la même heure, c'est rendre tout autrement vive l'image de sa Passion ; c'est représenter le temps auquel la puissance des ténèbres se déchaîna contre le Sauveur, et comment il fut livré à l'aveugle fureur de ses ennemis : c'est donc un étrange abus, concluraient-ils, d'avoir changé cette heure, et il ne se peut rien de plus contraire à l'institution de la Cène , que de la recevoir le matin.
Vous voyez , Monsieur , que ce discours est parfaitement semblable à celui de vos Ministres. Mais qu'y remarquez-vous , si ce n'est un tour artificieux , propre à suprendre le peuple , et à se jouer de sa simplicité? En effet , que les nouveaux schismatiques , qui vous quitteraient , soient parfaitement établis dans l'usage de communier le soir après souper , et qu'ils se trouvent engagés dans la dispute avec les vôtres sur cet article : n'auront-ils pas des objections aussi plausibles à vous faire, que toutes celles que vous nous faites sur la Coupe ? Et votre peuple , qui veut juger de tout par l'Ecriture, ne sera-t-il pas fortement tenté, pour ne pas dire forcé , de reconnaître qu'ils ont raison ?
d] In quâ Ductti tradebatur , acceplt panem. i. Cor. xt. 25.
Mais que diront à cela vos savans ? Et que peuvent-ils dire , si ce n'est que le Sauveur n'ayant pas ordonné de communier le soir , et que cette heure ne faisant rien à l'essence du Sacrement, ceux qui ne l'observent pas ne doivent pas pour cela être censés agir contre l'institution.
Vous agréez sans doute cette réponse , et elle esl bonne ; agréez-la donc aussi de notre part , si nous sommes également en droit de la faire. Or n'ai-je pas prouvé , autant qu'il en a été besoin , qu'il n'a été fait aucun commandement au commun des Fidèles de recevoir les deuK espèces , et que de plus il n'est point de l'essence du Sacrement de les recevoir toutes deux : ainsi tant que vos Ministres ne prouveront pas le contraire de l'un ou l'autre de ces deux articles, chose à laquelle ils ne réussiront jamais , puisqu'ils ont à combattre toute l'antiquité et le sentiment des Chrétiens de tous les siècles, le*, remarques qu'ils feront sur le texte des Evangélistes concernant l'institution , sur les paroles de saint Paul , sur la pratique des Chrétiens de Corinthe; toutes ces remarques, dis-je , pourront aussi peu nous convaincre d'agir contre l'institution , en ne donnant qu'une seule espèce , que de semblables remarques faites sur l'heure de la Cène pourront peu vous convaincre d'agir contre l'institution en ne donnant la Communion que le matin.
Plaisante prétention de George Calixte.
Quand après cela Calixte vient nous dire (0 , qu'instituer le Sacrement sous les deux espèces, c'est autant que commander de recevoir le Sacrement sous les deux espèces ; comment nous prouverait-il bien une si étrange proposition? Eh, quoi
(i) Institutionemetmandatumeatenus aequipollere aiBrmamus. A^. i65. edit, Helmsl. p. i55.
a/jG NEUVIÈME LETTf.E.
donc ? Est-ce qu'instituer le mariage , c'est ordonner que tous les Fidèles se marient ? Instituer le Sacerdoce , est-ce ordonner que tous les Fidèles se fassent Prêtres? Instituer l'Eucharistie le soir, estce ordonner que l'Eucharistie ne se distribue que le soir ? Mais , nous dit Calixte par une rare subtilité (0 , autre chose est , que le Sauveur ait institué l'Eucharistie le soir ; autre chose , qu'il l'ait instituée pour n'être distribuée que le soir. Assurément c'est autre chose , et nous l'entendons bien ainsi ; mais ne dirons-nous pas également , autre chose est d'instituer l'Eucharistie sous les deux espèces , et autre chose est de l'instituer pour qu'elle ne soij reçue de tous les fidèles que sous les deux espèces
Autre vaine objection de Calixte.
C'est à Calixte à prouver que tel a été en effet le dessein du Sauveur ; mais ce ne sera pas par la belle maxime qiii lui fait dire que l'institution est équivalente à un commandement, ni par je ne sais quel raffinement de réflexions dont il cherche à appuyer sa maxime, qu'il en viendra à bout. Car enfin, n'at-il pas été libre au Sauveur , en instituant l'Eucharistie sous les deux espèces , d'avoir telle intention qu'il jugeait à propos ? N'a-t-il pas pu avoir en vue d'exiger que le pain et le vin fissent la matière nécessaire du Sacrifice nouveau qu'il établissait ? que les Prêtres ne pussent jamais se dispenser d'y employer l'un et l'autre ; et que, hors de ce cas, quand il ne s'agirait que de recevoir le Sacrement, il fût libre aux Fidèles , (j'entends , avant tout règlement fait par l'Eglise , ) de recevoir ou les deux espèces , ou de n'en recevoir qu'une ; qu'il fût libre
(i) Nemo non videt rliscrimen intèr hœc dtio : Salvator vesperi înstituit Eucharistiam , Salvator iustiluit ut Vesperi celebretur Eucharistia. N. iS8. page aSj.
à l'Eiïlise de donner l'une de ces deux espèces dans certaines occasions, de donner l'autfe dans d'autres ; de donner tantôt les deux, tantôt de n'en donner qu'une seule , selon la disposition et l'inclination des peuples , et l'exigence des temps. Répugne-t-il que le Sauveur ait ainsi arrangé ses vues ? Or, s'il les a eues telles , ( et il les a eues effectivement , ce que nous justifions par la pratique des premiers Chrétiens , instruits par les Apôtres de l'intention de Jésus-Christ, et par leur sentiment transmis à la postérité ; ) si , dis-je , telle a été l'intention du Sauveur en instituant l'Eucharistie , comment, et avec quelle justice peut-on encore nous repprocher de nous écarter de l'institution? Ne sera-t-ilpas très-vrai de dire, que Jésus- Christ a institué l'Eucharistie sous les deux espèces , sans néanmoins' prétendre obliger tous les Fidèles à recevoir les deux espèces ? Et que deviendront donc tous les beaux raisonnemens que fait Calixte, en disant ( A7 55. />. 127. i\^' 189. p. 268.) que si une espèce est de l'essence du Sacrement , l'autre ne l'est pas moins : et que si l'une des deux n'est pas de l'essence , l'autre l'est tout aussi peu ? Comment , Monsieur ! il ne dépendait pas du Sauveur de faire un Sacrement complet d'un signe moins parfait , comme d'un signe plus parfait ? Il n'a pu attacher à une seule espèce le même fond de grâces , qu'à toutes les deux, ni se contenter de la réception de l'une , comme de la réception de l'une et de l'autre? Calixte y pense-t-il d'insister sur des raisonnemens métaphysiques , lorsqu'il s'agit d'un tout moral, dont la nature et l'essence dépendent uniquement de la volonté et de l'intention de l'instituteur ?
De ce que Jésus-Christ a laissé libre l'usage d'une ou des deux espèces , l'Apologie conclut mal qu'il ne fallait pas interdire la Coupe.
Il ne me reste plus qu'à répondre à une objection que l'on nous fait dans l'Apologie de la Confession d'Ausbourg , et dont la solution achèvera d'éclaircir tout ce qui regarde l'institution. Vous convenez, nous dit-on (0, que Jésus-Christ a laissé aux fidèles la liberté de recevoir l'Eucharistie , ou sous une seule espèce, ou sous les deux; pourquoi donc leur interdire l'usage de la Coupe , puisque cet usage leur a été permis par le Sauveur ? Je répons, que plusieurs choses ont été d'abord libres en vertu de l'institution , et ont cessé de l'être par une défense postérieure survenue de la part d'une autorité légitime. Par exemple , à ne considérer que l'institution , n'est-il pas très-permis de rompre le pain , de faire passer la Coupe de main en main , de célébrer la Cène le soir ? Vous avouerez , Monsieur , que non-seulement rien de tout cela n'a été défendu par Jésus-Christ , mais de plus, que si tout cela s'observait, on verrait un rapport plus exact avec ce que le Sauveur a pratiqué lui-même.
Si néanmoins quelqu'un de vos Ministres entreprenait aujourd'hui de son autorité privée de célébrer la Cène le soir , de rompre le pain , et de donner à chacun son morceau du pain rompu, s'il se désaisissait de la Coupe pour l'abandonner aux: communians avec ordre de la faire passer de main en main , je suis sûr que sa conduite vous déplairait , et que vous blâmeriez son affectation à vouloir ainsi se distinguer des autres Pasteurs. Nous n'avons donc qu'à vous demander pourquoi le
(i) Et fingamus sanè liberum esse ntî unâ parte aut ambabiis, <ju(>« modo poterit prohibitio del'endi ? Art. X. de utrafjuc specie.Typis ClaiiU S chu Iv lui , p. 2Ô5.
SUR L.A. COMMUxV. SOUS UA'E SEULE ESPÈCF. 2 ]g
!>auveur ayant laissé libre de communier le soir après souper , vous trouveriez néanmoins trèsmauvais que quelqu'une de vos Eglises voulûl communier le soir : vons diriez sans doute que l'usage contraire ayant été établi par de sages réglemens et pour de bonnes raisons , il ne convient pas de suivre le goût et la fantaisie des particuliers au préjudice de l'uniformité. C'est justement la réponse que le Concile de Constance fait à votre objection , en disant C^) , que la. coutume de coj?imunier sous une seule espèce s'étant introduite pour de bonnes raisons , de Vaveu et du consentement des Pasteurs de l'Eglise , et que cette coutume ayant été observée pendant un temps considérable , il fallait la regarder comme ayant acquis force de loi , et quil nest plus permis de la rejeter , ni de la changer indépendamment de T autorité de l'Eglise, au gré du caprice des particuliers. V^roXes du Concile qui me donnent lieu de faire ici remarquer un trait de mauvaise foi aussi singulier dans son espèce, qu'il est commun aux Auteurs Protestans qui ont écrit sur cette matière , et qui tous reprochent avec beaucoup d'aigreur à ce Concile d'avoir dit : que quoique le Sauveur ait institué t Eucharistie sous les deux espèces , il faut néanmoins et nonobstant cela j ne donner aux Laïques que la seule espèce du pain.
La plupart des Auteurs Protestans altèrent les paroles du Concile de Constance.
Kemnitius (*) traite cette expression de scandaleuse et d'impie , et dit, que les Papistes en ont
(i) Unde cùm liujusniodi consuetado ab Ecclesiâ et sanctis Patribus lationabiliter intioducta et diutissinié observata sit , habenda est pro lege , quani non licet reprobare , aiit sine Ecclesiae auctoritate pio libitu uiutare. Ses^s. lô. T. 12. Con. Labb. p. 100.
(2) Adeo (lagiliosa est illa claiisula , hoc noyi ohstante , ut jam ipsos Pou» lificios pudeat. De Corn, sub utraque , clc. T. 1. Ed. Francof. parie 2. p. aoi. lY. 5o.
aSo NEUVIÈME LETTRE.
aujourcriiui honte eux-mêmes. Luther, pour cette raison , n'appelle le Concile de Constance que le Concile de non-obstance. Croiriez-vous après cela, Monsieur, que cette expression ne se trouve pas dans le Concile ? Non , Monsieur , elle n'y est pas telle qu'on la rapporte, et je dis de plus , que quand elle y serait , elle ne mériterait aucune censure.
Voici les paroles du Concile (0 : « Quoique Jésus- » Christ ait institué cet adorable Sacrement le soir » après souper, et qu'il l'ait administré à ses disci- » pies sous les deux espèces du pain et du vin , il a » été néanmoins et nonobstant cela sagement réglé » par l'autorité des saints Canons , et il est établi » par une coutume reçue de loute l'Eglise , qu'il » ne faut point consacrer après souper, ni distri- » buer ce Sacrement à ceux qui ne seront pas à » jeun , hors le cas de maladie ou de nécessité. » Où vous voyez , Monsieur , que le quoique regarde l'heure et le temps de l'institution , et que le néanmoins et le nonobstant tombent sur le temps auquel il faut communier , et sur la disposition des communians qui doivent être à jeun, sans qu'il soit fait dans cette période , qu'on nous donne pour être si mauvaise , aucune mention de l'usage où nous sommes de ne recevoir qu'une seule espèce.
Mauvaise subtilité de George Calixte.
Je puis aussi peu pardonner à votre Calixte d'avoir fait im raisonnement propre à en imposer aux simples , sans s'apercevoir que si son raisonnement était juste, il conclurait également contre lui. Voici
(i Licct Clu'isliis pcst c-rnain instituerît , et suis discipulis administravciil sub utiaque spccie panis et vini hoc venerabile Sacraïueiitum , tamen !ioc non obstante saciorum Canonum auctoiilas laudabilis et approbata consuetudo Ecclesla; seivavit et servat , quod hujusmudi Sacranientum non débet coallci post cœnain , neque à fidelibus lecipi non jejiinis, nisi in casii iuflraùUtls, aut altcrius neccssitatis, >Sc.:>:>'. i3. 7'. 12. C^n. Labb. p. joo.
Sun LA. COMMUN. SOUS Jj^SE SEULE ESPÈCE. aSi
comme il raisonne (') , ne pensant pas moins que nous terrasser par la force de sa dialectique. Un Prêtre Catholique , dit-il, qui donne aujourdhui la Communion sous les deux espèces ^ pèche , à ce que prétendent les Catholiques , parce qu'il fait autrement que le Pape ne Va ordonné : Ce Prêtre néanmoins , en donnant les deux espèces , administre l'Eucharistie comme Jésus-Christ Fa instituée : donc celui qui/ait comme Jésus-Christ l'a institué ^pèche , parce qu'il fait autrement que le Pape ne l'a ordonné. Chose des plus absurdes qu'on puisse dire, à ce que prétend Calixte.
Cet Auteur est fort plaisant de ne nous parler ici que du Pape , comme si tous les Evêquesdu monde Chrétien et orthodoxe n'eussent pas également concouru à former le décret du Concile de Constance, pour maintenir un usage qui était déjà établi. Mais ce n'est pas là le point dont il s'agit maintenant , je ne prétends autre chose que faire remarquer ici la mauvaise subtilité de Calixte, en la tournant contre lui. Un Ministre Protestant, dirai-je également, qui donne la Communion à son Peuple le soir , est blâmable, parce qu'il fait autrement qu'il n'a été réglé par les Consistoires : ce Ministre néanmoins en donnant la Communion le soir, administre l'Eucharistie comme Jésus-Christ l'a instituée ; donc celui qui fait comme Jésus-Christ l'a institué, est blâmable , parce qu'il fait autrement qu'il n'a été réglé par les Consistoires. Chose du moins aussi ridicule que celle que l'on improuve si fort dans la conclusion précédente.
(i) Qui Eucbaristlam sub utrSque aiîminlstrnt , quîa aliter agit quàm Pootifex constiluit , ideo jjeccat. Qui Eucliaristiam sub utraque administrât , af^it queiiiadmodum Christus inslituit, Ergo aliquis, qui ngit qucHiadiuLHluin Cluislus instituil . ideo quia aliter agit quam Pontiiex constituit , peccat. Disput, conira Comm. sub unù, Edit. llelmsl. JV. q^\, pag. »3i.
iiSa LETTRE NEUVIÈME.
Calixte ne savait donc pas , ou faisait semblant de ne pas savoir , que le même qui a institué les Sacremens , a laissé au pouvoir de l'Eglise de changer tout ce qui n'est pas de leur essence ; que le même qui a chargé l'Eglise d'administrer les Sacremens, l'a aussi revêtu d'une autorité respectable et propre à se faire obéir quand elle en réglerait la dispensation ; que des choses très-conformes à l'institution , venant à être changées par cette autorité de l'Eglise, passent du rang des choses libres et indifférentes au rang des choses défendues.
Si Calixte eût fait attention à ces principes , qu'il n'est permis ni d'ignorer, ni de contredire , il se serait peut-être dispensé de se mettre l'esprit si fort à la gêne pour nous faire des raisonnemens , où vous voyez , Monsieur, qu'il n'y a pas la moindre solidité ? Ou plutôt ne me sera-t-il pas permis de le soupçonner d'avoir bien senti la faiblesse de ses raisons , et d'avoir voulu les envelopper de ces tours si étudiés , pour surprendre plus aisément le plus grand nombre de ses lecteurs peu faits à ces sortes de chicanes ? Mais au lieu de tant compter sur le peu de pénétration de ses lecteurs amis, ne devait-il pas craindre celle de ses adversaires j et ne pas s'exposer à voir ainsi dévoiler ces petites ruses de logique, peu dignes de la réputation d'un grand Théologien qu'il s'est acquise chez vous , et dont il n'est redevable qu'à votre bonté pour lui.
C'est à tort qu'on reproche aux Prêtres l'amour de la distinction.
Pour ce qui est de l'amour de la distinction qu'on reproche à nos Prêtres , comme si c'était le désir de s'élever au-dessus du commun des Fidèles , qui les eût porté à se réserver la Coupe pour eux seuls, sans en faire part au Peuple, n'y a-t-il pas lieu de s'étonner qu'on ne remarque pas que dès que les
SUR LA. COMMUjV. SOUS UNE SEULE ESPÈCE.' a53
Prêtres communient sans célébrer, ils ne reçoivent plus la communion que comme les autres Fidèles, je veux dire sous la seule espèce du pain ? Prêtres, Evêques , Cardinaux , et le Pape , lorsqu'ils ont à lecevoir le ^^iatique , s'avisent-ils jamais d'exiger qu'on leur donne la Coupe ? Et quand ils se trouvent hors d'état de dire la Messe, ou pour incommodité , ou pour quelque autre empêchement, et qu'ils ont la dévotion de vouloir communier, ne se contentent-ils pas de ce qui est donné aux Laïques? Pensa-t-on jamais à les privilégier ? Si c'est l'amour de la distinction qui les gouverne , comment cet amour ne les accompagne-t-i! pas lorsqu'ils approchent de l'Autel , non pour y célébrer le Sacrifice , mais pour participer au Saciemenl ? Le désir de se distinguer s'étoufferait-il tout à coup , lorsqu'il y a les mêmes raisons de le voir subsister également ? Que la malignité est outrée dans ses réflexions, et qu'elle réussit mal dans ses conjectures ! Pensant ici faire d'heureuses découvertes, elle ne fait que se découvrir elle-même.
Mais , nous demande-t-on , pourquoi le Prêtre célébrant ne se dispense-t-il jamais de prendre la Coupe? C'est , Monsieur , parce que la nature du Sacrifice qu'il offre à Dieu l'exige ainsi : c'est un Sacrifice selon l'ordre de Melchisédcch , qui offrit du pain et du vin au Très-Haut , il faut employer la même matière au Sacrifice nouveau , et ce n'est que par-là qu'on peut lui conserver cette qualité: c'est de plus un Sacrifice destiné de sa nature à représenter le Sacrifice de la Croix, en marquant la séparation qui s'est faite du Sang et du Corps. Or cette représentation ne peut se faire exactement que par les deux symboles, dont l'un marque le Corj)s, l'autre le Sang , et les paroles qui se prononcent en consacrant l'un et l'autre nous retracent parfaite-
2j4 jneuvième lettre.
ment la division qui s'en est faite. Aussi ne s'est-îl vu depuis le commencent du Christianisme aucun exemple de Prêtre qui ait célébré le Sacrifice avec une seule espèce , tandis qu'il s'est vu des millions de communians qui se sont contentés de recevoir la seule espèce du pain ? C'est donc dans la nature du Sacrifice , et non dans la vanité des Prêtres , qu'il faut chercher le motif de la distinction qui se voit entre les Prêtres et le Peuple concernant l'usage de la Coupe.
Je m'aperçois, Monsieur , que je donne peutêtre trop d'étendue à ma matière. Il est donc temps de penser à finir, et je le lerai en vous priant de réfléchir , si après tout ce que j'ai eu l'honneur de vous dire touchant l'article de la Communion sous une seule espèce , cet article a pu être à vos ancêtres un sujet légitime de se séparer de nous. Rappelez-vous , s'il vous plaît , les points capitaux que je viens de traiter. Vous avez vu qu'en recevant une seule espèce, on reçoit autant qu'en recevant les deux ; que Jésus-Christ promet à ceux qui n'en reçoivent qu'une , les mêmes avantages qu'à ceux qui reçoivent conjointement l'une et l'autre ; que les premiers Chrétiens ne se sont fait aucune obligation de communier sous les deux espèces , s'étant contentés très-souvent de n'en recevoir qu'une; que dans tout l'Evangile il ne se trouve aucun précepte qui oblige tous les Fidèles à participer à la Coupe ; que l'usage d'une seule espèce n'a rien qui soit contraire à l'institution de Jésus-Christ.
Voilà, Monsieur , les articles que je m'étais chargé de prouver; je crois avoir fourni des preuves telles que je les ai promises , preuves de nature à pouvoir et à devoir contenter tout esprit raisonnable; et si l'attention avec laquelle vous les avez examinées n'a point été affaiblie par je ne sais quelle
pente naturelle qui }3orte à mépriser et à rejeter tout ce qui choque les premières idées dont on s'est laissé prévenir, je me tiens très-assuré, jNIonsieur, que je ne passerai pas dans votre esprit pour in'étre avancé témérairement , et que je n'aurai j)oint à essuyer le reproche de vous avoir manqué de parole.
Les Chefs de la prétendue réforme ont régardé l'article des deux espèces comme étant de très-petite conséquence.
Qu'y a-t-il donc dans l'article de la Communion sous une seule espèce qui puisse fonder en aucune manière la justice de votre séparation ? Ne savonsnous pas que les Chefs de votre prétendue réforme ont eux-mêmes regardé cet article comme étant de très-petite conséquence ? Luther, après s'élre ouvertement révolté contre l'Eglise, censura grièvement Carlostat(0, de ce que. contre son avis il avait établi la Communion sous les deux espèces ,lui reprochant de mettre toute la réforme clans des choses de néant. Dans une instruction qu'il écrivit sur ce sujet en iSni , il dit en termes exprès (2) : Si i>ous arrwez dans un endroit où. ton ne donne quune seule espèce ^ contentez-vous de nen recevoir qu'une ; si l'on y donne les deux , recevez les deux , et n'allez pas vous distinguer de la multitude en vous opposant à la pratique que vous trouverez établie. En 15^3 , Mélancton fit imprimer à Haguenau un livre intitulé , Lieux communs (^) , où l'on voit qu'il range parmi les choses indifférentes la Communion sous une ou sous les deux espèces. En iSaS , dix ans après que Luther se fût érigé en
(1) T. 2. Epist. Luther. adCasp. Gutlol. Epïst, 56.
(a) T. 2. Edil. gcrm. Jcn. aptid Christ. Roduii^cr. p. loo. B.
(ô) Scquenli anno lôaô. editi sunlllagenoa; Looi communes Pliilippi Blelanclithonis , in quibus Comniiinioniin siib iinà inttr rcs médias tt in oi'bitrio nostro posilas iiumeiat. Calixt, in disp, contra Comm. sub unà.
IJO NEUVIEME LETTRE.
réformateur , faisant la visite des Eglises de Saxe, il laissa encore positivement la liberté (0 de n'en prendre qu'une ; et pour marquer d'une manière plus énergique ce qu'il pensait sur ce sujet , il dit, au troisième tome de ses ouvrages (=*) : Si un CoTicile ordonnait ou permettait les deux espèces , en dépit du Concile nous n'en prendrions quune , ou nous ne prendrions ni l'une ni Vautre , et maudirions ceux qui prendraient les deux en vertu du Concile.
Je ne m'arrêterai pas à relever ici ce qu'il y a de révoltant dans ces paroles. Je pourrais , Monsieur, vous faire remarquer que cet homme ii spécialement inspiré de Dieu, n'ouvrit guères la bouche sans faire voir une espèce de fureur et un attachement inconcevable à son sens , a\ec un mépris infini de toute autorité, quelque grande qu'elle pût être. Mais pour ne pas m'arrêter à des réflexions qui pourraient vous faire peine, je me contenterai de demander , depuis quand la Communion sous une seule espèce est-elle devenue une profanation du Mystère, une mutilation du Sacrement, une contravention formelle au Précepte et à l'Institution de Jésus-Christ? Si elle est tout cela , comment Luther ne l'a-t-il pas vu? et s'il l'a vu , comment a-t-il pu permettre cette Communion , et la ranger parmi les choses indifférentes ?
Aveu ingénu de Calixte.
Calixte dit bonnement ('^) , que Luther et ses pre-
(i) T. 4. cdil. Jcn. Gcrm. apiid Donat. Rilzenltaln , p. 34i. a.
(2) T. 5. cdil. Jcn. Gcrm. i56o. p. 2^j. b.
(3) Auctoribus leforniationis , ad quani instiluendam aliéna potiift violentià cornpulsi , quiim suà sponte et jracmcditato di" consitio accesgeriint , sub initia ejus liaud satis pioaipluni fuit necessitatcm prxcepti
videre et af^noscere , inolitamqiii; consiietiidinem peniliis rrjiccre
Cùm lencbi'is gradatiui eii'.<'rgerent , ad primam lucis.stiicturam animad- •■crtebant licilarji esse coininunioncm utriusque speciei : deindè vero ex prseceiilo Cbristi neccssaiiam quuque esse intellexerunt. N. 199. pag. 2S5. 2S6.
SUR LA co3rMu:^r. sors une seule espèce. ^5'J rniers associés aja/it entrepris la réforme plutôt par la violence d' autrui , que de leur propre volonté , ils ne purent pas au commencement découvrir la nécessité du précepte de communier sous les deux espèces , ni rejeter la coutume ; mais qu étant sortis peu à peu et comme par dégrés des épaisses ténèbres dans lesquelle ils se trouvaient engagés , ils avaient vu , au premier rayon de lumière , que la Communion sous les deux espèces était permise , et que dans la suite ils avaient compris quelle était nécessaire en vertu du précepte de Jésus-Christ.
En vérité , Monsieur, nous sommes bien obligés à Calixte de l'aveu ingénu qu'il nous fait , en reconnaissant que les Auteurs de la réforme ont agi moins par le mouvement de leur propre volonté, que par la violence d'autrui ; c'est-à-dire, moins par un motif de zèle et par un amour sincère de la vérité , que par un esprit de contradiction et de ressentiment. Tant que ces auteurs disputent sur quelque point de controverse, faute de raisons ils paient de chicanes , et viennent assez souvent à bout d'obscurcir la matière ; mais dès qu'ils touchent aux principes de la réforme , la vérité leur échappe malgré eux, dans le temps qu'on s'y attend le moins , et quelque intérêt qu'ils aient à la supprimer.
Quoi! Luther, ce vaisseau choisi, ce flambeau si lumineux . n'a pu pendant dix ans entiers découvrir la nécessité du précepte de communier sous les deux espèces , ni rejeter la coutume! Il ne l'a pu, tandis que le moindre Ministre de village, que dis-je ? le moindre de vos artisans, la femme du plus bas étage voient du premier coup d'œil un précepte si clairement marqué , qu'il faut selon eux être absolument aveugle pour ne pas le voir!
Il faut certainement que la Providence , qui a