II
pour donner vogue a une pratique qui était de leur
goiit. Mais n'y ayant aucun Père du même siècle qui n'ait tenu le même langage , ce serait bien en vain qu'on entreprendrait d'affaiblir par cet endroit l'autorité de ces saints et savans Evêques , jusqu'à les récuser pour témoins de l'usage de leur temps. Je me contenterai de nommer trois autres Pères du quatrième siècle : saint Cyrille de Jérusalem , mort en 386; saint Ambroise , mort en 4oo ; et saint Chrysostôme , qui étant mort au commencement du cinquième , en 407 •> ^ écrit la plupart de ses ouvrages dans le quatrième : ces trois saints Docteurs n'ayant eu aucun rapport avec ceux que j'ai déjà cités , suffiront, tant pour assurer la conformité générale de leur siècle, que pour disculper parfaitement les premiers du reproche que leur fait Kemnitius d'avoir eu un zèle outré pour relever la gloire et le culte des Saints.
Témoignage de saint Cnùlle de Jérusalem , sur la pratique de son temps.
Voici comment s'exprime saint Cyrille dans la cinquième de ses Catéchèses (0 : Lorsque nous offrons le saint Sacrifice , nous faisons mémoire de ceux qui sont décédés avant nçus , premièrement des Patriarches , ensuite des Prophètes , puis des apôtres et des Martyrs , afn que Dieu touché de leurs priéres écoute plus favorablement les nôtres. Vous remarquerez, s'il vous plaît. Monsieur, qu'il ne s'agit pas ici de la dévotion de quelques particuliers , mais (lu service public de l'Eglise ; que l'on y faisait mention des Patriarches et des Prophètes, des Apôtres et des Martyrs , principalement pour leur demander le secours de leurs prières ; que l'ordre
(i)Cùm hoc Sacrificium offerlmus ,facimus mentioneni etiam eorum , qui ante nos obdormierunt , primùm Patriarcharum , Prophetarum , Apostolorum, Martyrum , ut Deus orationibus illorum suscipiat preces nostras, etc. Cat. 5. M\sla^. f-d. Paris, apud Hieron, Drouart. p. a4i.
SUR l'invocation des saints. 279
de la liturgie tel qu'il était en usage du temps de saint Cyrille , ne pouvait être récent , mais qu'il était de temps immémorial; qu'on n'eût pu y faire un changement aussi considérable que l'eût été l'addition de l'invocation des Saints , sans s'exposer à révolter tous les Ministres de l'Eglise, et tous les Fidèles qui assistaient régulièrement au Sacrifice.
Témoignage de saint Arabroise.
Saint Ambroise prétend nous donner une instrution très-salutaire en nous avertissant (') de nous adresser à nos Anges Gardiens , de prier les saints Martyrs dont les reliques sont , comme il nous en assure, autant de gages précieux qui nous répondent de leur protection. JV'aj-ons pas de honte , dit-il , de recourir à eux dans notre infirmité , puisque dans le temps même quils remportaient une glorieuse victoire , ils n'ont pas laissé d'éprouver combien la chair est infirme. C'est là sans doute nous exhorter à invoquer les Saints, et on ne se plaindra plus de ne pas trouver sur ce sujet chez les Pères des expressions en forme d'avis et d'exhortation. Pour moi je respecte très-fort les saintes leçons du grand Evèque de INIilan si recommandabie par sa sainteté et par ses rares lumières ; j'avoue néanmoins que ces leçons font encore plus d'impression sur moi quand je les considère sous la qualité de preuve et de témoignage de la doctrine et de l'usage du temps ; car il est bien évident que si ce n'avait pas été pour lors la pratique ordinaire de la piété d'invoquer les saints Anges et les saints Martyrs , le saint Docteur ne se fût jamais exprimé comme il l'a fait.
(1) Obsecrandi sunt Anguli, qui nobis ad praesidium datî sunt , Martyres obsecrandi , quoriin; ridenuis nobis quodam corporis pignore patrocinium vindicari.,.. Non erubescamus eos intcrcessores noslrae infirinitatis adhibere , qui et ipsi infiruiitatem coryori» . «;tiam cùm vincercut > cugQoveruat.
iSo Dixn::.Tr, lettre.
Témoignage de saint Chrysostôme.
Saint Chrysostôme atteste (0 , qu'on voyait à Rome les Rois , les Gouverneurs et les Généraux quitter tout pour accourir au tombeau d'un Pêcheur et d'un faiseur de tentes , et qu'à Constantinople les Empereurs estimaient comme une faveur insigne de pouvoir être enterrés, non dans le lieu même où reposaient les Corps îles saints Apôtres, mais à la porte et hors de leurs Chapelles ; de sorte , ajoute le Saint , que les Empereurs et les Rois se font gloire de devenir comme les portiers et les gardes de ceux qui gagnaient leur vie à la pêche; et dans une Homélie en l'honneur de sainte Beniice et de sainte Piosdoce (*), il exhorte ses Auditeurs à venir faire leurs prières devant les reliques de ces Saintes, non-seulement au jour de leur fête, niais aussi les autres jours de l'année. Rendojis-nous assidus auprès délies , dit-il , prions-les ^ conjuronsles dêtre nos Patronnes ; eiles ont eu beaucoup de crédit auprès de Dieu étant encore en vie , elles en ont encore plus après leur mort ; car présentement elles portent les stigmates du Sauueur ^ et en faisant voir ces stigmates elle peuvent tout obtenir du Roi du Ciel. Si Kemnitius eût jamais lu cet endroit, il n'eût pas dit aussi hardiment qu'il l'a fait (^) , qu'on ne trouvera nulle part dans les écrits
(0 Romae, quce Urbium est regalissima , reliclis omnibus ad scpulcra Piscatoris , et tabeinaculorum opificis currunt et Rrges , et Piaesidrs , et Duces ; et Constantiaopoli Reges nostii magnam gratlam putant , non si prope Apostolos , sed si vel extra eorum vestibidum coipora sua sepeliantur , (iaiitque Piscatorum Ostiarii Regcs, In dcnwnst, quùd Christus sil Deiis ; circa mcdiiim. T. 5. edil. Front. Ducœi. pag. S3g.
(2) Neqiie die tantiim liujus festivitatis , sed aliis etiam diebus iis assideamus , eas obsecremus , obtestemur ut Patronae sint nostrse. Multam enim iiduciam obtinent non viventes modo , sed et niortiiae, Jam eniiu ferunt stigmata Christi. Cum aulein stigmata haec ostenderiut , omnia Régi possunt persuadere. T. 1. cdil. Front, Duca-i, p. 5-o.
[5) In scriptis illis , qux citIo constat esse Gbrysostomi , nec docet , nec défendit , nec uMiipat invocationeni Sanctoium. In 3. parte E.iaminis. edit. Francof. p. 535, n. 4o»
SLR l'ijn'vocatio:?j des saints. 281
de saint Chrjsostôme, que ce Père ait enseigné ou exhorté à invoquer les Saints. Cela fait voir que ces Messieurs ne lisent pas tout , ou qu'il leur échappe beaucoup de ce qu'ils lisent , ou qu'ils trouvent leur compte à prononcer hardiment, lors même qu'ils sont le moins assurés de ce qu'ils avancent. Passons au cinquième siècle, vous y verrez , Monsieur , le même empressement à se procurer les prières des Saints.
Exemple mémorable de l'invocation des Saints rapporté par saint Augustin.
Saint Augustin , qui a vécu partie dans le quatrième , partie dans le cinquième, nous le fait connaître parfaitement par le récit d'un événement des plus singuliers, qu'il rapporte au vui^ Chapitre du vingt-deuxième Livre de la Cité de Dieu. « Il y avait, » dit-il (0, àHippone un Yieillard nommé Florent, » pauvre et dévot ; cet homme ayant perdu sa ca- » saque , et n'ayant pas de quoi en avoir une au- » autre , courut au tombeau des vingt IMartyrs , » qui est fort célèbre parmi nous , et les pria tout » haut qu'il pût recouvrer des habits. Quelques » gens qui se trouvèrent là par hasard, et qui avaient » envie de rire, l'ayant oui, le suivirent quand il » sortit , et se mirent à le railler , comme s'il eût de- » mandé cinquante pièces de monnaie aux Martyrs » pour avoir un habit ; mais lui , continuant tou- » jours son chemin sans rien dire , vit un grand » poisson qui se débattait sur le rivage; il le prit à » l'aide de ces jeunes gens , et le vendit trois cents » pièces (la pièce faisait environ un sol de notre » monnaie), à un certain cuisinier nommé Cartose, » à qui il raconta tout ce qui s'était passé. 11 se dis- » posait à acheter de la laine , afin que sa femme
(1) Tom, S, éd. Froben, p. i545.
sS-a DIXIÈME LETTRE.
» lui fît un habit , comme elle pourrait ; mais le » cuisinier ayant ouvert le poisson lui trouva dans » le ventre une bague d'or ; de sorte que, tou- » ché de compassion et effrayé de cette merveille, » il la porta à cet homme, lui disant : Voilà comme » les saints Martyrs ont pris soin de vous habiller.» Qui ne voit dans le récit de cet événement l'espérance que conçut le pauvre vieillard de trouver du secours par l'intercession des saints Martyrs , et la persuasion où fut le cuisinier Cartose , que Florent en avait trouvé en effet par cette voie? Mais, nous dira-t-on , c'étaient là de bonnes gens , et sur lesquels il n'y a pas à se régler pour prendre de justes idées en fai t de Religion. Oui , Monsieur , c'étaient de bonnes gens ; mais en sont-ils moins propres pour nous faire connaître l'usage du temps ? C'étaient de bonns gens ; mais saint Augustin les blâme-t-il de simplicité ou de superstition ? Ne représente-t-il pas au contraire la conduite de Florent , comme pleine de piété , et comme ayant été récompensée par un succès des plus merveilleux ?
Keranitius s'y prend mal pour rendre l'invocation des Saints suspecte.
Que Kemnitius dise après cela , que de l'aveu même de saint Augustin (0, il y avait de son temps bien des pratiques du peuple que ce Père trouvait blâmables , et qu'il n osait néanmoins reprendre ouvertement , pour ne pas offenser des personnes pieuses ou turbulentes , avec danger de causer de grands scandales ; que ce Ministre emploie de plus tous ses artifices pour faire croire que l'invocation des Saints était du nombre de ces pratiques. Outre
(i) Omnia enim istis temporibus plena fuisse praesumplîonibus îpse ad Januarium conqueritur, ubi et hoc addit : Multa hujusmodi propter noniiullarum vel sanctarum , vel turbulentarum personarum scandala devitanda liberiùs impiobare non audeo. In 5. parle Exam, p. 345. i\'. lo.
SUR l'invocation DES SAIÏNTS. a83
qu'il est inutile , pour ne pas dire fort ridicule , de former ainsi des soupçons en l'air à l'occasion d'une parole dite en général , n'est-il pas évident , par le seul récit du fait rapporté , que saint Augustin était bien éloigné d'irnprouver dans le fond de son ame la confiance que le peuple de son temps avait aux prières des Saints , puisqu'il en parle comme d'une chose que Dieu avait approuvée par des effets d'une rare bonté ?
Le même Père ne dit-il pas (0 , que si nous faisons mention des saints INIartyrs en célébrant les saints Mystères , ce n'est pas afin de prier pour eux, ainsi qu'on fait pour les autres Fidèles ; mais que c'est afin de les engager à prier Dieu pour nous? où vous remarquerez , s'il vous plaît, Monsieur, deux de nos pratiques réunies dans le même texte: la prière pour les morts, et le recours aux prières des Saints ; pratiques que vos Ministres vous donnent pour des innovations de l'Eglise Romaine , tandis que vous les voyez marquées dans la liturgie du temps de saint Augustin. Or qui sait l'origine et le commencement de cette liturgie? Ne dit-il pas encore (^) , qu'il faut bien se garder de prier pour un Martyr, que ce serait lui faire injure ; mais quilfautse recommander à ses prières ? Remnitius n'hésite pas à rapporter ce texte de saint Augustin , et soutient au même endroit (^) que ce Père défend d'invoquer les Saints. Je demande à ce Ministre si se recommander aux prières des Saints , n'est pas formellement les invoquer. Je lui déclare que par l'invocation des Saints nous n'entendons autre chose que
{i) Ad mensam Domini non sic Martyres commemoramus quemadmodum alios , qui in pace requiescunt, ut etiam pro eis oremus , sed ma^is ut orent pro nobis. Tract. 86. inJoan. Tom. 9. edit, Frobcn. p. 45 1.
(a) Injuria est orare pro Martyre cufus nos debemus orationibus commendare, Serm. 17. de verbis Apost, edit. Froben. p. 515.
(3) Pa^. 345. iV. 5o.
la prière que nous leur faisons d'intercéder pour nous ; ce qui assurément est la même chose que nous recommander à leurs prières. Ne faut-il pas être étrangement prévenu par la passion , pour nous citer saint Augustin , comme étant contraire à l'invocation des Saints , tandis qu'on en rapporte des passages qui la contiennent formellement? Jugez, Monsieur , combien il y a de fond à faire sur les savantes recherches et sur les judicieuses réflexions de Kemnitius , que vos Ministres regardent comme le coryphée des savans , et qui , à leur avis , a si bien approfondi la matière que je traite, qu'il ne nous reste rien à répliquer.
Saint Jérôme défend l'invocation des Saints contre Vigilance.
Venons à saint Jérôme, contemporain de saint Augustin. Vous n'ignorez pas , Monsieur , le différend qu'eut ce Père avec Vigilance , prêlre Gaulois , et avec combien de force il s'éleva contre les erreurs de cet esprit hardi et présomptueux. Elles consistaient à blâmer le vénération des Fidèles pour les saintes reliques , à condamner leurs veilles auprès des tombeaux des saints Martyrs , et à se moquer de la confiance qu'on avait en leur intercession. Saint Jérôme lui reproche (0 de renouveler l'hérésie d'Eunomius et des Caïnites , et le traite avec toute la dureté que peut mériter l'impiété et le blasphème.
Aussi ne peut-on disconvenir que Vigilance n'ait passé constamment dans l'Eglise, du moins jusqu'au temps de Luther , pour être noté de la tache qui fait les véritables hérétiques , et cela pour avoir soutenu une si mauvaise cause contre saint Jérôme. Mais , nous dit votre Apologie (») , (et c'est la remar-
(i) Àdversits VigUanlium, T. 4. cdit. Martianay, parte 2. p. aSS. (3) Art, 9. de invocal. Sanct. TypU Schohini. pag. azô.
SUR l'invocation DES SAINTS. '^SS
que que fait Dréjérus ('), et que Remiiitius avait déjà faite avant lui (») , ) il ne se trouve pas dans tout l'écrit de saint Jérôme contre Vigilance une seule syllabe de l'invocation des Saints ; ainsi c'est à tort qu'on cite saint Jérôme comme défenseur de cette Pratique. Comment , Monsieur ! ce Père ne rapporte-t-il pas l'objection de Vigilance , qui disait (^) : Il faut donc que les âmes des Martyrs aiment leurs cendres , et quelles voltigent autour des tombeaux qui les renferment ; qu'elles y soient toujours présentes, de peur que si elles en étaient éloignées , elles ne manquent d' entendre les prières qu'on vient leur faire ? Cette objection ne lait-elle pas voir l'usage dans lequel on était de venir prier les saints Martyrs ou de les invoquer ? Saint Jérôme ne réfiite-t-il pas cette objection , en la traitant de fade raillerie ? Si Vigilance trouvait à redire qu'on vînt faire des prières aux saints Martyrs , si saint Jérôme le traite à ce sujet de monstre qu'il faudrait reléguer aux extrémités de la terre , il s'agissait donc de l'invocation des Saints. Vous voyez , Monsieur, que vos plus habiles Docteurs, tels que sont un Mélancton , un Kemnitius , un Dréjérus ne réfléchissaient pas toujours assez sur ce qu'ils lisaient dans les écrits des saints Pères , puisqu'ils n'ont pas vu des choses aussi clairement marquées , que l'est celle que je viens de vous indiquer.
Quand je ne produirais d'autie témoignage du cinquième siècle , que ceux de saint Augustin et de saint Jérôme , c'en serait déjà bien assez , Monsieur,
(i) Drcjcrus disptit, de invocat, Sanct. cdil, 2. l\c(;'w-montanœ. p. 924.
(2) hcnmil. parle 5. p. 544. N. 20.
(5) Ergo cineres suos amant aniinac Martyrum , et circumvolant eog j Bfijnpcrquc praesentes sunt , ne forlé , »i aliquis precalur advcnerit, audiie non pos.sint. O portentuui in lenas ultinia.s dcpurtanduni ! Rides de Kelifiiiis Marlyriini, et cum Aulliore liujiis liajreseos Kunuiiiio Eccksiis Dei caluMiniuiii blruis. T. 4* cd. Mailiunuv, part. 2. 28S.
pour nous assurer parfaitement de la pratique de leur temps. Mais je ne puis me dispenser d'en ajouter deux autres , qui étant fort singuliers pour le détail dont ils nous instruisent , me paraissent mériter encore plus spécialement votre attention. Le premier est de Théodoret , Evêque de Cyr , mort vers le milieu du cinquième siècle ; le second est du poète Prudence, mort une vingtaine d'années plus tôt. Nous considérerons leurs témoignages bien moins du côté de l'autorité , que du côté des choses mêmes que ces Auteurs rapportent , et qui sont, comme vous le verrez , Monsieur , de nature à ne pouvoir être révoquées en doute.
Témoignage remarquable de Théodoret.
Voici comment parle Théodoret (0 des honneurs qu'on rendait de son temps aux saints Martyrs : « Les Temples où ils reposent , sont grands, magni- » fiques, parfaitement bien ornés ; nous ne nous » contentons pas d'y aller quatre ou cinq fois par » an : nous y avons de fréquentes assemblées ; on » y chante même plusieurs fois par jour les louan- » ges de Dieu ; ceux qui jouisserjt d'une santé par- » faite, en demandent la continuation , et ceux qui » sont affligés de quelque maladie , font des vœux
(i) Victorum Marlyrum templa clara et conspicua cernuntur , magnitudine , praestantiâ et onini ornatùs geuerc illiistria , et pulchritudinis spltndorein latè fundcntia. Keque ad ha;c nos semel , bisve aut quinqiiies quotannis accediinus , sed frequcntcs conventus celebramus, sjcpe ctiam diebus singulis horum Domino laudes decantamus , et qui intégra sunt raletudine , banc sibi conservari , qui autem morbo quopiani conflictantur , hune depcUi petuut. Petunt et liberos , qui bis carenl , et qux stériles sunt , rogant , ut matres fiant , qui donuni adcpti sunt , salvum id sibi scrvari postulant. Qui peregrinationem aliquam auspicantur, ab bis petunt , ut viae sibi comités sint , ducesque itineris ; qui sospites ledierunt , giatias référant, non illos adeuntes ut Deos , sed tanquam divinos homines orantes , intercessoresque sibi ut esse velint postulantes. Quod verô votorum compotes fiant, qui fideliter pelimt, palam teslantur illorum donaria curationem indicaiitia. Alii enim oculorum , alii peilum, alii manuuui .simulacra sus[)fr,(hint , ex auro argeiitoque coniccta. Serm. 8. de Martyribus, T. 4- cc/(<. Cmmuisy, p. 6o5.
» pour en être délivrés; les hommes et les femmes » stériles prient pour avoir des enfans ; ceux qui » en ont obtenu, demandent qu'ils leur soient con- » serves; avant que d'entreprendre un voyage, on w prie les saints Martyrs de servir comme de guides » et de conducteurs , et quand on est heureuse- » ment de retour, on vient leur faire des remercî- » mens. On se garde bien néanmoins de s'adresser » à eux comme à des Dieux ; nous les regardons » comme des hommes extraordinaires et divins , » les priant d'être nos intercesseurs auprès de » Dieu : du reste les présens offerts par ceux qui » ont trouvé du soulagement , font voir que la » confiance en leur crédit n'est pas vaine : On y » voit des yeux , des mains , des pieds d'argent et » dor en signe de reconnaissance pour la guérison » obtenue. »
Eussiez-vous cru , Monsieur , que ce qui vous paraît aujourd'hui le plus outré dans la dévotion du peuple Catholique , ait été pratiqué dans les siècles les plus florissans de l'Eglise , lorsque la piété et la science des Ecritures étaient montées au suprême degré ? Qu'il est consolant pour nous d'avoir pour modèles les Chrétiens de ces heureux temps, et pour approbateurs les plus grandes lumières de l'Eglise ! Il y a là bien de quoi nous rassurer contre les vaines déclamations de vos Ministres. Que peut leur critique contre des usages si autorisés par la respectable antiquité, si ce n'est de faire sentir je ne sais quelle amertume de cœur, qui les porte à juger de tout en mauvaise part ?
Remnitius cherche à affaiblir le témoignage de Théodoret, en disant (') , qu'il n'est pas sûr que le livre dont ce témoignage est tiré soit véritablement de cet Auteur. Mais sur quoi se fonde le Mi-
(1) In Exam. 3, parte p, ôôj. iV, 10.
nistre de Brunswick, pour en parler ainsi? C'est, dit-il, que Nicéphore, faisant le catalogue des ouvrages de Théodoret , ne fait aucune mention du livre intitulé : Cure des affections Grecques. Mais si Nicéphore a manqué de l'insérer dans son catalogue, pour n'en avoir pas eu connaissance , peuton supposer , que Théodoret ait voulu nous tromper en nous donnant lui-ménne ce livre pour son ouvrage , comme il le fait en trois différens endroits , dans son Epître à saint Léon (0 , dans celle à Renatus (=») , et dans sa première question sur le Lévitique (^) ? On ne peut donc ici se dispenser de reconnaître deux choses : la première , que c'est fort inutilement que Kemnitius a cherché à rendre la foi de ce témoignage suspecte; la seconde, qu'il n'a pris ce parti , que pour se dérober à l'embarras où il se trouvait , au cas que le témoignage fût véritable. Or je vous laisse à penser, Monsieur , si l'expédient dont il s'est servi lui a réussi.
Le concours extraordinaire du peuple à la Chapelle de saint Hippoljte décrit par le poète Prudence.
Pour ce qui est du poète Prudence , je n'ai pas besoin de le citer comme un homme dont le profond savoir joint à une éminente sainteté doit entraîner nos suffrages ; •! nous suffira de le regarder comme un homme qui n'a ni perdu le sens ni le jugement ; dès là métne nous ne pourrons le récuser pour témoin dans les choses qu'il a vues de ses yeux, et qu'il ne rapporte que sur la garantie du public. Voici comme il décrit le concours et l'empressement des peuples à se rendre à la grotte souterraine de saint Hippolyte, pour y faire leurs
(i) Ad Lconcm , cp, ii5. T. 5. cd. Sirm, p. 987.
(») 4d Renat. cp. 1 16. T. 5. p. ^Sq.
(3) Intcrrog, 1. in Lev. T. 1. cJ. àiirm, p. 114.
SUR l'invocatioiv des saints. 28g
prières , et se recommander à celles du saint Martyr. (0 (f Dès que le soleil paraît, le peuple s'y rend » en foule pour prier, une seconde troupe succède » à cette première, et une troisième à cette seconde, » et quand le soleil se retire, il voit encore ce lieu » sacré rempli de ceux qui y vont porter leurs » vœux. Les Romains et les Barbares , l'Italie et » les Provinces y viennent par pelotons ; un même » esprit les anime , qui est l'amour de la Religion. » Pendant que les uns baisent avec respect le pré- » cieux métal qui renferme les saints Ossemens , » les autres répandent des parfums et des larmes. » Mais lorsque la révolution de l'année ramène le » jour de la naissance du Saint, quelle foule in- » nombrable de peuple n'y voit-on pas accourir de » toutes parts? et combien d'empressement à offrir
(1) Manè salutatum concurritur , omnis adorât
Pubis : eunt , redeunt , solis ad iisque obitum , Conglobat in ciineos Latios simul ac peregrinos
Permixtim populos relligionis amor.
Oscula perspicuo figunt iuipressa métallo ,
Balsama defundunt : fletibus ora rigant. Jam cùm se rénovât decursis mensibus acnus ,
Natalemque diem passio fcsta refert , Quanta putas studiis certantibns agmina cogi ,
Quaeque celebrando vota coïre Deo !
Urbs Augusta suos vomit elfunditque Quirites-
Unâ et Patricios ambilione pari.
Confundit plebeia pbalanx timbonibus xquis ,
Discrimen procenim praeclpitante lide.
Kec minus Albanis acies se candida parfis
Explicat , et longis ducitur ordinibus.
Exsultant Iremitus variarum bine inde viarum :
Indigena , el Picons , plebs et Etrusca venit. Concurrit Samnitis atrox habitator , et altac
Campaniis Capux , janique Nolanus adest. Quisque suà bçtus cum conjuge , dulcibus et cum
Pignoribus rapidum caipere gestit iter.
Vix capiunt patuli populorum gaiidia campi,
Haeret et in magnis densa cobors spatiis. Angustum tantis illud specus esse calcrvis ,
Haud dubium est , amplà fauce licét patcat. Slat sed juxta aliud , qiiod tanta (roquentia templum ^
Tune adeat , cullu nobile regifico, Lib, de CoTOiùn. eJit. l'aris. p, 18g,
» des vœux à Dieu ? Rome s'épuise, pour ainsi » dire, en y envoyant de nombreuses troupes de » ses illustres citoyens ; les familles i'atriciennes » prennent plaisir à se mêler parmi la dévole Bour- » geoisie , la piété confond l'Artisan avec le Séna- » teur , et la foi égale le noble avec le roturier. » Albe, l'ancienne rivale de Rome , ne lui cède pas » en empressement: ses habitans , vêtus de blanc, » sortent à grands flots de ses portes ; tous les » chemins sont couverts de différens peuples. On » y voit les Toscans , les Samnites , ceux de la Mar- » che d'Ancone , ceux de Capoue , et de Nôle. Tout » retentit des chants d'alégresse ; le mari et la » femme , environnés de leur petite famille , mar- » chent avec une joie égale ; les campagnes les plus f) vastes ne peuvent contenir cet agréable débor- )i dément de tant de peuples , et les chemins les » plus spacieux se trouvent trop étroits pour leur » donner passage. On s'y presse ,• on s'y porte , et » on est souvent obligé de s'y arrêter. La sainte » caverne serait sans doute trop étroite pour tant » de dévots Pèlerins, si un grand et superbe Tem- » pie , élevé avec une magnificence royale, ne ser- « vait à recevoir ceux qui sortent sans cesse de la » sainte Chapelle. »
Mais qu'est-ce qui rendait ce lieu si célèbre? C'est, dit le poète (0 , l'espérance d'y trouver Dieu plus propice , plus facile , et plus prompt à exaucer les vœux qu'on lui présentait par l'entremise du Saint. Oui, ajoute-t-il, toutes les fois qu accablé des maux de Vaine ou du corps , je me suis prosterné devant ce tombeau ,fai reçu en même temps la guérison de lun et de l'autre.
(1) Mira loci pictas , et prompta precantibus ara ^ Spcs honiinum placid;i (irosptMitatt juvat ; Ilic corrujilclis aniiiiiqiic et coiporis a'gcr , Gravi qiK.tif's stratus , opena uit-rtii. Ib'td. p. V28. V. 27 5.
SDR l'invocation DES SAINTS. 29I
Voilà, Monsieur, ce qui se pratiquait il y a plus treize cents ans, c'est un témoin oculaire qui nous en assure ; et à moins de supposer qu'un homme sensé et raisonnable n pu prendre plaisir à se déshonorer dans le pubHc , en débitant des faussetés, qu'il savait être manifestes, il n'est pas possible de douter que ce n'ait été là en effet une des dévotions du temps.
L'usage constant du troisième , du quatrième , et du cinquième siècle doit fermer la bouche aux Ministres.
Que s'il est prouvé par des faits , sur lesquels il n'y a point à disputer, et dont il ne se peut , Monsieur, que vous ne restiez aussi convaincu que si vous les voyiez actuellenieut de vos yeux ; si , disje , il est prouvé par des faits de cette espèce, que l'usage du troisième, du quatrième et du cinquième siècle a été d'invoquer les Saints , comment vos ."\Iinistres osent-ils encore nous attaquer sur cet article ? Se flattent-ils donc de pouvoir persuader les personnes raisonnables , que dans les plus beaux jours de l'Eglise le peuple Chrétien avait déjà abandonné le culte du vrai Dieu pour placer une vaine confiance dans les créatures ; qu'il ignorait et blessait les droits du Rédempteur, en se cherchant des entremetteurs au préjudice de la médiation de Jésus-Christ ; qu'il était assez simple pour parler à des sourds , qui n'entendaient pas ce qu'on leur demandait ; que dès lors la véritable piété se trouvait bannie du monde Chrétien , et qu'on voyait régner eu sa place la superstition et l'idolâtrie , sans que jjersonne ait pu réussir à y apporter remède jusqu'au temps de Luther ?
Qu'en pensez-vous , Monsieur , ne faut-il pas bien du courage pour entreprendre de soutenir de si étranges paradoxes? Ou plutôt, peut-on se déterminera l'entreprendre , sans y être porté par la plus
292 DXIÈME LETTRE.
monstrueuse de toutes les présomptions ? Quoi ! tout le Christianisme plongé dans la superstition et dans l'idolâtrie pendant une si longue suite de siècles , et cela sans que les promesses de Jésus- Christ en aient souffert ! Tous les Docteurs de 1 Eglise devenus stupides et aveugles jusqu'à ne pas voir la contravention la plus manifeste au premier des commandemens ! La vraie intelligence des Ecritures communiquée sur cet article à vos Ministres , tandis qu'elle a été refusée à tout ce qu'il y a eu des plus habiles gens dans l'antiquité, et de plus consommé dans l'étude des saintes lettres! Adopter tout cela , l'admettre comme autant de parties du système qu'on s'est formé contre nous ! Je vous le demande , Monsieur, avons-nous à craindre que la satyre et l'invective fondées sur de tels principes puissent rendre nos usages méprisables ? ou plutôt n'avons-nous pas droit de prétendre , que ceux qui nous font des reproches dont ils voient si peu les suites , ou qui les voyant ne laissent pas de les approuver , quelque monstrueuses qu'elles soient, font tout ce qu'il faut pour s'attirer le plus juste mépris ?
Il fallait, avant que de former de si noires accusations con^tre nous, examiner sur qui elles retomberaient ; car vouloir que nous soyons les seuls coupables , tandis que ce qu'il y a eu de plus saint et déplus savant dans l'antiquité, tandis que tout le Peuple Chrétien de ces heureux siècles a pratiqué les mêmes choses que nous , l'injustice serait certainement trop criante ; et si l'on porte contre eux tomme contre nous , même sentence de condamnation , n'en déplaise à vos Ministres, c'est un jugement que nous ne pouvons redouter avec de si illustres associés, et nous nous estimerons toujours beaucoup plus honorés d'être liés d'intérêts avec
SUR l'invocation des SAIMS. 2^Z
une si belle troupe , que d'avoir l'approbation de. ceux qui sont assez hardis pour oser la condamner.
L'illustre M. Obrecht converti par la lecture des Pères.
Ce sont là , Monsieur , des réflexions fort simples et fort naturelles, mais des plus capables de faire beaucoup d'impression sur des personnes de votre caractère , je veux dire , sur des personnes d'un sens droit , qui savent juger sainement des choses. Elle en firent tant autrefois sur le premier Préteur Royal de Strasbourg , qu'elles furent le principe de sa conversion. Je parle de feu M. Obrecht , cet illustre Magistrat , dont la mémoire sera éternellement en vénération dans celte Ville. Ce grand homme , qui s'est signalé par de si beaux endroits , par sa profonde érudition , par son zèle pour le service du Roi , et pour les intérêts de sa Patrie , par son habileté dans les négociations , par sa probité , sa droiture, son intégrité , et encore plus par cette piété solide et exemplaire , qui le portait à remplir avec tant d'exactitude les devoirs de la Religion qu'il avait embrassée ; ce grand homme , dis-je , a comme déclaré plus d'une fois que ce qui avait fait naître chez lui les premiers scrupules sur la Religion dans laquelle il avait été élevé , c'était la conformité des sentimens des Pères de l'Eglise avec les sentimens de l'Eglise Catholique d'aujourd'hui , et le peu de rapport qu'il voyait de la Doctrine de Luther avec celle de l'antiquité ; ce qu'il n'avait pu s'empêcher de remarquer en lisant les ouvrages des saints Pères : il ajoutait, que, chagrin de trouver dans leurs écrits tant de choses contraires à ses préjugés et aux dogmes de sa Religion , il avait jeté plus d'une fois par dépit leurs livres à terre ; mais que réfléchissant sur l'imprudence et sur la témérité qu'il y a à taxer toute l'antiquité Chrétienne d'erreur et de superstition , et ne pouvant
se persuader que Dieu eût abandonné son Eglise et sitôt, et pour un si long temps , il s'était mis à examiner plus sérieusement les reproches et les griefs de Luther, et que n'y ayant rien trouvé de solide, il avait parfaitement reconnu l'injustice du schisme dans lequel il se trouvait malheureusement engagé.
Voilà , Monsieur, ce qui acquit à l'Eglise Catholique cette belle et illustre conquête , humme d'un génie rare et supérieur, s'il y en eut jamais, et dont vous regardiez les paroles comme autant d'oracles. Je ne sais comment il est arrivé, que vous ayez si fort respecté ses sentimens sur tout le reste , et que ce qu'il a pensé sur la Religion , quoique soutenu des exemples les plus réguliers et les plus édifians , n'ait pas fait plus d'impression sur vous.
Mais revenons à notre sujet, et examinons sur quelles raisons se sont fondés les chefs de votre prétendue réforme pour oser faire le procès à toute l'antiquité. Il faudrait sans doute des difficultés graves , importantes , et capables d'étonner les meilleurs esprits, pour colorer en quelque sorte la hardiesse qu'il y a à condamner l'usage de toutes les dations et de tous les temps. Mais vous verrez , Monsieur , que rien n'est plus faible ni plus frivole que les moyens qu'on emploie pour rejeter l'invocation des Saints , et qu'il est surprenant qu'on ait pu s'arrêter à si peu de chose , encore plus surprenant qu'on y ait trouvé de quoi contrebalancer l'autorité la plus respectable de l'anti- Cjuiîé , et la pratique générale de tous les siècles. Il suffit d'exposer simplement la doctrine Catholique , pour faire disparaître la plupart des difficultés qu'on propose contre nous. Jugez-en vous-même , Monsieur, et vous reconnaîtrez , qu'on ne s'aviselait jamais de les proposer, si l'on était au fait de
SUR L'irsvocATiow Di:s SAi:^TS. 296
nos sentimens , et que la plupart des objections qu'on nous fait ne sont fondées que sur les fausses idées qu'on s'est formées de notre Doctrine.
Exposition de la doctrine Catholique , sur l'invocation des Saints.
Voici comment parle le célèbre Evêque de Meaiix , dans son traité de l'Exposition de la foi; je ne puis rien faire de mieux que de rapporter les paroles de cet illustre Auteur; car si j'expliquais moi-même la Doctrine Catholique, on pourrait me soupçonner de chercher à l'adoucir. Mais la déclaration qu'en a faite M. de Meaux ayant été approuvée par un Bref du Pape , ratifiée par les éloges de plusieurs Cardinaux et illustres Prélats Romains , dont les lettres se trouvent à la tète de son ouvrage , applaudies par tous les Evêques du monde Chrétien , il n'est pas possible que cet écrit ne contienne les véritables sentimens de l'Eglise Catholique. On peut encore moins en douter par rapport au sujet dont il s'agit, puisque tout ce qui y est dit de l'invocation des Saints , est appuyé sur les paroles expresses du Concile de Trente , et sur celles du Catéchisme composé par ordre de ce Concile.
Voici donc comment le savant Evéque s'explique (0 : a L'Eglise , en nous enseignant qu'il est » utile de prier les Saints , nous enseigne à les » prier dans ce même esprit de charité , et selon » cet ordre de société fraternelle , qui nous porte » à demander le secours de nos frères vivans sur » la terre. Et le Catéchisme du Concile de Trente » conclut de cette Doctrine (') , que si la qualité » de Médiateur, que l'Ecriture donne à Jésus-Christ , » recevait quelque préjudice de l'intercession des » Saints qui régnent avec Dieu, elle n'en recevrait
^l) Expos, art. 4. p. Jg. edit. Paris,
(a) Cat. Rom, Part, 3. Ttt. De cultu et Invoc. Sanctorum,
296 1>1X1ÈME LhTTPvE.
» pas moins de l'intercession des Fidèles qui vivent » avec nous.
» Le Catéchisme nous fait bien entendre l'ex- » tréme différence qu'il y a entre la manière dont » on implore le secours de Dieu , et celle dont on » implore le secours des Saints : Car, dit-il (0, nous » prions Dieu , ou de nous donner les biens , ou de » nous délivrer des maux : mais parce que les Saints » lui sont plus agréables que nous , nous leur de- » mandons quils prennent notre défense , et qu'ils » obtiennent pour nous les choses dont nous avons » besoin. De là vient que nous usons de deux for- » mes de prier fort différentes .) puisqu au lieu qu'en » parlant à Dieu , la manière propre est de dire : » Ayez pitié de nous , écoutez-nous; nous nous con- » tentons de dire aux Saints : Priez pour nous. Par » où nous devons entendre, qu'en quelques ter- » mes que soient conçues les prières que nous » adressons aux Saints , l'intention de l'Eglise et » des Fidèles les réduit toujours à cette forme, ainsi » que le Catéchisme le confirme dans la suite.
» Mais il est bon de considérer les paroles du » Concile même (2), qui voulant prescrire aux Evê- 1) ques , comment ils doivent parler de l'invocation » des Saints, les oblige d'enseigner que les Saints, » qui régnent avec Jésus-Christ , offrent à Dieu leurs y> prières pour les hommes ; quil est bon et utile de » les invoquer dune manière suppliante , et de re- » courir à leur aide et à leur secours pour impétrer « de Dieu ses bienfaits par son Fils Notre- Seigneur » Jésus -Christ , qui seul est notre Sauveur et notre » Rédempteur. Ensuite le Concile condamne ceux » qui enseignent une doctrine contraire. On voit » donc qu'invoquer les Saints, suivant la pensée de ce
(1) Part. 4. Th. Quls orandus sit. edit. Colon, pag. 56i, (a) Scss. 25. Décret, de Invoc.
SUR l'iisvocation dI'S SAirs'TS. 297
» Concile, c'est recourir à leurs prières pour obte- » nir les bienfaits de Dieu par Jésus-Christ. En effet , » nous n'obtenons que par Jésus-Christ et en son » nom , ce que nous obtenons par l'entremise des » Saints, puisque les Saints eux-mêmes ne prient » que par Jésus-Christ , et ne sont exaucés qu'en » son nom. Telle est la foi de l'Eglise, que le Con- )i cile de Trente a expliquée en peu de paroles. »
Les difficultés que forment Kemnitius et les autres Ministres tombent par la seule explication de la Doctrine Catiiolique.
Or , je demande , Monsieur , si , après cette explication , la plupart des difficultés que proposent vos Ministres ne tombent pas d'elles-mêmes? Quand Kemnitius cite un grand nombre de passages de l'Ecriture (0 , pour prouver qu'il n'appartient qu'à ,Dieu seul d'être invoqué, que l'invocation adressée à la créature confond la créature avec le Créateur, qu'on ne peut invoquer que celui en qui l'on croit , selon cette parole \Ro}?î. x. i/i-)' Comment invoqueront-ils celui en qui ils ne croient pas ? et que puisqu'on croit en Dieu seul, et non aux Saints , aussi ne peut-on invoquer que Dieu seul , et non les Saints : quand, dis-je , Kemnitius fait tous ces beaux raisonnemens, ne montre-t-il pas évidemment qu'il ne comprend pas ou du moins qu'il fait semblant de ne pas com|)rendre, ce que nous entendons par l'invocation des Saints ? J'ai déjà déclaré , qu'invovoquer les Saints n'est autie chose que leur demander le secours de leurs prières. Que Kemnitius nous dise après cela, si cette sorte d'invocation donne atteinte aux droits de la Divinité, si elle confond ia créature avec le Créateur , ou plutôt , si cette parole , Priez pour nous , ne fait pas voir un rapport essentiel de dépendance entre celui dont
(i) Tcrtid parte Exam. p. lîoo. iV, lo.
on recherche les prières , et entre le souverain Maître auprès duquel on emploie l'intercession.
Nous distinguons donc deux sortes d'invocations : l'une par laquelle nous demandons les biens de la nature , de la grâce et de la gloire , à celui qui en est l'Auteur ; l'autre par laquelle nous ne demandons qu'un secours de prières et d'intercession. Pour ce qui est de la première espèce d'invocation , nous avouons qu'e'le ne peut s'adresser qu'à Dieu seul ; car il n'y a que lui qui puisse tirer des trésors de sa libéralité infinie les biens dont nous avons besoin. Pour ce qui est de la seconde, nous disons, que non-seulement elle n'intéresse par les droits cîu Créateur , mais que de plus elle est si spécialement réservée pour les créatures , qu'elle ne peut en aucune façon convenir à l'Etre incréé ; car ne serait-ce pas la dernière des extravagances de dire à Dieu, Priez pow /?2oi ? Qui prierait-il, puisc|u'il n'a pas de supérieur ? A qui s'adresserait-il pour obtenir des biens , puisqu'on n'en obtient aucun que de sa main ? Tant s'en faut donc que dire à la Vierge ou à quelque autre Saint , Priez Dieu pour moi, ce soit leur rendre des honneurs qui les égalent à Dieu , que c'est au contraire employer une prière qui désigne essentiellement en eux la qualité de créature. Je n)'assure qu'il n'y a pas d'enfant des petites écoles, qui ne soit en état de comprendre celte doctrine. C'est néanmoins ce qui semble avoir passé l'intelligence du Professeur de Brunswick ; du moins a-t-il parlé d'une manière à faire juger qu'il ne la comprenait pas.
Mais , nous dit le même Professeur (0 , Dieu seul est notre force , notre aide, notre Protecteur, notre Libérateur, notre ressource, ce sont autant de qualités qu'il se donne dans les saintes Ecritures,
(1) Tertiâ parle Exam. p. 2g6. N. 4o.
et dont il témoigne être jaloux ; il ne veut pas que nous donnions notre confiance à d'autres qu'à lui, et il va jusqu'à maudire ceux qui se confient aux hommes. Nous voyons néanmoins , ajoute ce Ministre , que les Catholiques ont beaucoujD de confiance aux Saints; qu'ils les appelent leurs patrons, leurs libérateurs, leur espérance, leur appui,
> Je réponds, qu'il y a deux sortes de confiance: l'une qui est fondée sur le pouvoir immédiat de celui à qui l'on s'adresse , et c'est celle qu'il n'est perniis d'avoir que pour l'Auteur et la source de tous les biens ; l'autre est fondée sur le crédit de celui qu'on emploie comme intercesseur. Celle-ci ne déroge en rien à la première , elle est d'une toute autre espèce; Dieu ne peut en être jaloux, puisqu'on lui renvoie celui-là même dont on recherche l'intercession. Si les Ministres souffrent bien qu'on ait confiance en leurs prières , comment peuvent-ils trouver mauvais qu'on ait confiance aux prières des Saints ? Ne trouveraient-ils pas fort ridicule , qu'on dît que la confiance aux prières d'un homme de bien qui est en vie , ruine et affaiblit la confiance qu'on doit à Dieu? Qu'ils* sentent donc également le ridicule qu'il y a à nous faire le même reproche au sujet de la confiance que nous avons aux prières des Saints.
Quant aux termes de patron , de libérateur , d'espérance , d'appui , dont ces Messieurs se formalisent , on ne peut s'empêcher de remarquer qu'ils sont bien délicats dès qu'il s'agit des Saints , eux qui marquent leur confiance en termes incomparablement plus forts , quand il est question d'intéresser en leur faveur des personnes d'autorité, dont la recommandation leur peut être utile.
Mais, ajoute encore Kemnitius (0, si nous en
(i) Tertià part. Exam. p. 34-. iV. 3o.
croyons saint Augustin , nous nous garderons Lien d'invoquer les Saints ; car ce Père enseigne positivement (0, que le Prêtre , qui offie le Sacrifice , se contente de nommer les Martyrs sans les invoquer. Il est assez surprenant , Monsieur , que vos Théologiens ne puissent citer de passages contre nous , sans trahir leur propre cause; ils attaquent l'invocation des Saints , et c'est en citant un passage qui établit le Sacrifice. Je réponds , que le Prêtre n'invoque pas les Martyrs dans l'action même du Sacrifice; c'est-à-dire, comme l'explique saint Augustin lui-même (*), que le Prêtre ne s'adresse pas à saint Pierre ou à saint Paul pour leur dire, Je vous offre ce Sacrifice ; mais qu'il offre le Sacrifice à Dieu seul. Voilà le sens, dans lequel le saint Docteur a dit, que le Prêtre n'invoquait pas les saints Martyrs. Pour ce qui est du reste , ce Père enseigne bien précisément (^) , comme je l'ai déjà remarqué, que nous devons nous recommander aux prières des saints Martyrs ; que nous ne prions pas pour eux , mais que nous les prions de prier pour nous; ce qui est assurément invoquer les Saints de la manière dont nous les invoquons.
C'est à tort que Mélancton nous attaque sur la médiation des Saints.
Mélancton nous attaque par un autre endroit. Il prétend (4) qu'en invoquant les Saints nous en
(i) Suo loco et ordine numerantur, non tamen à Sacerdofe , qui sacrificat , invocantur, Aug, l. 22. de Ciiitate Dei. c. 10. T. 5. éd. Froben, page i555.
{2) Quis enim Antistitum Altari assistens aliquando dixit , OfTerimus tibi Petre , aut Paule , aut Cypriane : sed quod oJîertur , offerlur Deo , qui Martyres coronavit. Lib. 20. contra Faaslum. c, 21. Toni. 6, erf. Frob, p. 5-9.
(5) Tract. S6. in Jo. T. 9. éd. Froben. p. 54i. Serm. 17. de lerbis Ap. T. 10. edit. Frobin. page 545.
(4) Hic prorsiis transicrtur in Sanctos proprius honor Chrlsti ; faciunt cnim eos Mediatores et propitiatores , et quanquam dislinguunt de Mediatoribus intcrcessionis et Mrdiatoribus redeniplionis , liinien plane iaciunt ex Sanclis McdiatoreiiiL'dL'Uiptiouii). Apol. Art, 9. de inioc. banct, p. 2a5. edit. SchoUini,
SUR l'invocation des saints. Soi
fiiisons des Médiateurs , et que par-là nous privons Jésus-Christ de l'honneur qui lui est dû, ou que (lu moins nous le partageons entre Jésus-Christ et les Saints : et quoiqu'il n'ignore pas que nous distinguons entre jMédiateur d'intercession, et Médiateur de Piédemption ou de propitiation , et qu'il sache que nous ne donnons que la première qualité aux Saints , et que nous leur refusons absolument !a seconde; quelque raisonnable que soit cette distinction , il ne laisse pas de la combattre, et soutient premièrement que nous avons tort de regarder les Saints comme des Médiateurs d'intercession ; il prétend, en second lieu , que nous allons même jusqu'à en faire des Médiateurs de propitiation ou de Rédemption.
Pour ce qui est du premier article , il n'y a assurément que l'humeur critique et chagrine de ^lélancton qui ait pu désaprouver la qualité de ]Médiateur d'intercession. Car qu'entendons-nous par ce mot, si ce n'est un suppliant qui s'entremet auprès de Dieu en faveur d'autrui pour lui obtenir quelque grâce? Quand on ne peut raisonnablement nous contester la chose qui est exprimée par un terme , n'y a-t-il pas de la petitesse d'esprit à disputer sur le terme dont nous nous servons pour exprimer notre pensée?
Mais , nous dit ]Mélancton (0 , cette médiation d'intercession n'a aucun fondement dans TEcriture. Il n'a donc jamais lu le chapitre xxxi^ de l'Exode. Prenez la peine , Monsieur, de le lire, et vous verrez si Moïse, quia fait de si ardentes prières pour détourner la colère de Dieu du peuple d'Israël , et qui l'en a effectivement préservé , n'a pas très-véri-
(i) Atque etiaiH illud dicunl sine testimonio scripturae, quod sint mediatoreg intercessionis ; quod ut verccundissiiui' dicatur, tameu obscurat oflicium Christi , et fiduciam miseiicordia; debitam Chrislo transfert ia Sanctos. p. 220.
3o2 DlXli:ME LETTRE.
tablement mérité la qualité de Médiateur d'intercession. Que si cette qualité a pu convenir à un ami de Dieu, vivant et mortel, pourquoi les amis de Dieu , qui sont parvenus à l'immortalité, n'en seraient-ils pas capables ?
Mais , ajoute Mélancton , cette qualité obscurcit la gloire de la médiation de Jésus-Christ, et détourne la confiance que nous devons à sa miséricorde. Que Mélancton nous apprenne donc comment il se fait que la médiation des Intercesseurs vivans ne ternisse pas la gloire de la médiation de Jésus- Christ , et que celle des Saints qui sont dans le ciel , la ternisse ; que la première ne détourne pas la confiance que nous devons à la miséricorde de Jésus-Christ , et que la seconde la détourne. Car pour nous, nous avouons franchement que nous n'avons pas assez de pénétration d'esprit pour y voir aucune différence.
Ici Kemnitius vient au secours de Mélancton, et dit (0 , qu'il est ordonné aux Fidèles dans l'Ecriture de prier les uns pour les autres , que saint Paul a demandé (') qu'on fit des prières dans l'Église pour lui , et qu'il est très-certain que cette sorte d'intercession ne déroge point au Sacerdoce de Jésus- Christ médiateur : mais qu'il n'en est pas ainsi de l'intercession des Saints.
Nous répondons, que puisqu'il est ordonné aux Fidèles de prier les uns pour les autres , il faut en effet que cette sorte d'intercession ne déroge point au Sacerdoce de Jésus-Christ ; mais nous concluons très-justement de cette vérité , que l'intercession des Saints n'y déroge pas non plus ; car ce sont de part et d'autre des supplians qui demandent pour autrui des grâces , non comme devant être accor-
(i) Terlià part. Exam. p. 298. N. 30.
(a) I. Jltess. T. 25. liom. xv. 3o.
SLR l'iNVOCA.T10N DES SAINTS. 3o3
dées à leurs mérites, mais conjme étant le fruit et le prix des mérites de Jésus-Christ.
Pour ce qui est du reproche que nous fait Mélancton de regarder les Saints comme des Médiateurs de rédemption et de propitiation , il ne lui est guères honorable de nous charger d'une calomnie aussi manifeste que celle-là. S'il était résolu de nous calomnier , il devait du moins mieux prendre son temps , et ne pas le faire dans un écrit jjublic et au dien tique , tel qu'est l'Apologie de la Confession d'x\usbourg ; écrit , où il s'agissait de rendre compte de sa foi , et de celle de ses adhérans , et non de nous en imputer faussement une que nous abhorrons. Pouvait-il ignorer qu'il n'y a aucun de nos Théologiens qui n'enseigne que tous les hommes et tous Jes Anges réunis ensemble , avec tous les efforts dont ils sont capables , ne peuvent satisfaire condignement pour un seul péché mortel , et que c'est sur cela que tous les Théologiens Catholiques fondent la nécessité de l'Incarnation ; je veux dire , qu'ils enseignent que, siipj^osé que Dieu exigeât une satisfaction convenable et proportionnée à l'offense reçue, il fallait nécessairement qu'une peisonne divine se fît homme pour pouvoir acquitter la dette contractée par le péché ? Le Concile de Trente ne déclare-t-il pas iiautement (0 , que Jésus-Christ est l'unique cause méritoire de notre justification et de toutes les grâces que nous recevons de Dieu ? Toutes les prières de l'Eglise ne finissent-elles pas par Notre-Seigneur Jésus-Chiiit votre Fils ? Tous nos livres de piété n'inculquent-ils pas la Doctrine de saint PauK^), que Dieu le Père nous a bénis en Jésus-Christ de toute bénédiction spirituelle ? Ne préche-t-on pas
(i) Seis, 6. cap. 7.
(3) Eph, 1.5.
3o4 DlXli'ME LETTRE.
hautement dans les chaires , ne répète-t-on pas sans cesse dans les Catéchismes qu'on fait à la jeunesse, dans les instructions qu'on donne à ceux qui quittent le Schisme et l'erreur pour se réunir à l'Eglise, que c'est Dieu qui nous donne toutes les grâces, que les Saints ne nous en donnent aucune , que c'est Jésus-Christ qui nous les a toutes méritées, que les Saints ne nous en méritent aucune; que tout ce que les Saints font pour nous , c'est de prier pour nous , et que nous ne leur demandons jamais autre chose que le secours de leurs prières?
Voilà , Monsieur, en peu de mots l'abrégé de la Doctrine Catholique sur l'Invocation des Saints. Nous reprocher après cela d'associer les Saints à l'office de Rédempteur , et à la qualité de Médiateur de propitiation , n'est-ce pas faire connaître à tout l'Univers , que ne trouvant rien à reprendre dans la Doctrine Catholique , telle qu'elle est enseignée par l'Eglise , on se réduit à lui en supposer une imaginaire , pour pouvoir la combattre avec avantage ?
Il est pourtant vrai , reprend Mélancton (•) , que les Catholiques prient par les mérites des Saints , et qu'ils ont confiance en leurs mérites. Le Prêtre, après avoir donné l'absolution au Pénitent, ajoute: Que les mérites de la sainte Vierge et de tous les Saints vous obtiennent la rémission de vos péchés ; et il est dit dans le Canon de la Messe, (cVst la remarque de Kemnitius ) (*) , Accordez, Seigneur , à leurs prières et à leurs mérites , que fortifiés par votre secours nous ressentions partout les effets de votre protection. D'où ces deux Ministres concluent, que nous prétendons obtenir grâce et être sauvés par les mérites des Saints.
(i) Art. 9. de invoc. Sanct. p. 227. Typis Scholvini. (2) Tcrtià part. E.rant. po^. 2?.y. .V. 20.
SUR l'invocatioiv des saints. 3o5
En quel sens les mérites des Saints peuvent nous être utiles.
A cela je réponds , que comme nous n'oserions dire que les mérites des Saints ne nous servent de rien , aussi sommes-nous bien éloignés de penser que les Saints nous méritent la rémission des péchés, ou le salut , ou quelque autre grâce que ce soit. Voici dans quel sens les mérites des Saints peuvent nous être utiles. Plus un Saint a de mérites et de sainteté , plus il est agréable à' Dieu, et plus il a de crédit pour obtenir de Dieu les grâces qu'il lui demande pour nous : ce n'est que de cette manière que les mérites des Saints peuvent nous profiter. Aussi est-ce dans cette vue que Moïse représentait autrefois à Dieu (0 les mérites et la sainteté d'Abraham , d'Isaae et de Jacob , en le priant de se souvenir d'eux. Autre chose est donc l'impétration , autre chose le mérite ; les Saints peuvent bien nous impétrer des grâces , mais ils ne nous en méritent aucune ; c'est Jésus -Christ seul qui nous les a toutes méritées , n'y en ayant pas une seule qu'il n'ait payée du prix de son Sang.
Mais , nous demande Mélancton (2), Puisque Jésus-Christ a été établi notre Pontife et notre Intercesseur , pourquoi en cherchons-nous d'autres ? Et moi je demande : Puisque Jésus-Christ a été établi notre Intercesseur , pourquoi recourez-vous dans vos besoins aux orphelins , aux pauvres veuves , à vos Pasteurs pour leur demander le secours de leurs prières ? Nous ne leur demandons autre chose , dites-vous , si ce n'est qu'ils prient conjointement avec nous : c'est là précisément la demande que nous faisons aux Saints. Si donc votre demande ne
(i) Recordare Abraham , Isaac et Jacobservorum tuorum. Exod. 32. i3. (a) Ciim Christus sit constitutus Intercessor et Pontilcx , cur quaerimus alios? Art. 9. deinvoc. Sanct. pag. 227.
3o6 DIXIÈME LETTRE.
préjiiclicie point aux droits de Jésus-Christ notre Pontife et notre Intercesseur, comment la nôtre y préjudicierait-elle ? Ce qui fait ici l'erreur de ceux qui s'élèvent si fort contre nous , c'est qu'ils veulent bien se persuader que nous mettons les Saints à la place de Dieu ou à fa place de Jésus-Christ. Or nous déclarons que nous ne les mettons ni à la place de Dieu , puisque nous reconnaissons que Dieu nous donne toutes les grâces , et que les Saints ne nous en donnent aucune ; ni à la place de Jésus- Christ , puisque nous reconnaissons que Jésus- Christ nous a mérité toutes les grâces , et que les Saints ne nous en ont mérité aucune : nous les mettons uniquement à notre propre place, en les priant de joindre leurs prières aux nôtres.
En voilà plus qu'il n'en faut , Monsieur , pour vous faire sentir la malignité et l'audace de ceux qui nous prêtent des sentimens contre lesquels nous protestons. Ne devons-nous pas en être crus sur notre parole ? Qui saura mieux ce que nous croyons que nous-mêmes ? Fuis-je apporter de meilleurs garans de notre croyance, que la déclaration du Concile de Trente , et celle du Catéchisme composé par son ordre ?
Avec combien d'injustice le Ministre Brentius nous reproche l'idolâtrie.
Brentius , Ministre de Wirtemberg , ne nous reproche pas moins qu'une idolâtrie formelle au sujet de l'invocation des Saints , et voici sur quoi il fonde son reproche : il prétend (0 , qu'invoquer les Saints, c'est supposer qu'ils sont partout et qu'ils savent tout ; or l'immensité et la connaissance de
(i) Sic autem petere quemadmoduni in Litaniîs , nihil est aliud , quàtn adorare Sanctos , talis cnim petilio exigit , ut is qui rogatiir , sit ubique pio-gens. 7ïi Confcss, ff'irtcmb. de itivvc. iianct. Fid. Syiia^ma Confcss. éd. Genev. p. lia.
SUR L'lNVOCATIO:>f DES SA.i:S"TS. 3oy
toiiles choses , dit-il , sont des attributs qui ne peuvent convenir qu'à Dieu seul. On ne peut donc invoquer les Saints , conclut-il , sans leur attribuer des qualités toutes divines, et sans leur rendre un culte plein d'idolâtrie.
Si les grands hommes qui ont si fort brillé dans l'Eglise , et qui l'ont si solidement instruite par leurs savans écrits, les Basiles , les Cyrilles, les Grégoires de Nysse , de Nazianze , les Chrysos tomes, les Ambroises , les Jérômes , les Augustins , eussent eu à répondre à de pareilles objections , pensez-vous , Monsieur , qu'ils se fussent trouvés fort embarrassés? De quel œil n'eussent-ils pas re-v gardé de si pitoyables discoureurs ?
Je demande à Brentius, quelle nécessité il y a que les Saints qu'on invoque se trouvent partout , ou qu'ils sachent tout par eux-mêmes? Ne se peut-il pas qu'ils apprennent nos prières par le ministère des Anges , qui , suivant le témoignage de l'Ecriture , savent ce qui se passe parmi nous , étant établis par ordre de Dieu esprits administrateurs pour concourir à l'œuvre de notre salut ? Dieu ne peut-il pas faire connaître nos désirs aux Saints par une révélation particulière? Ne se peut-il pas aussi, et n'est-il pas très-convenable à leur état de Bienheureux , qu'ils découvrent dans l'Essence divine, source et centre de toute vérité , tout ce qui peut contribuer à leur gloire et à leur satisfaction? L'Eglise n'a rien décidé sur les moyens dont il plaît à Dieu de se servir pour faire connaître nos prières aux Saints : mais de quelque manière que cela se fasse , toujours est-ce par une lumière communiquée. Or je demande si cette manière de connaître est une propriété de la nature divine , et si elle élève les Saints au-dessus de la condition de la créature. Les Prophètes n'ont-ils pas connu les choses futures ,
3o8 DIXIÈME LETTkE.
quoiqu'elles ne soient pas moins du ressort de la science divine que le secret de nos cœurs ? Dirat-on pour cela que cette connaissance en a fait des divinités? Qu'on est faible quand on est outré! Et qu'on est outi'é , quand on s'est livré sans ménagement à la démangeaison de contredire !
Dréjérus prétend que les Saints n'ont aucune connaissance de nos prières , et d'un mauvais principe il tiré une mauvaise conclusion.
Mais , ajoute Dréjérus , Professeur de Konigsberg (0 , nous n'avons aucune certitude que les Saints aient connaissance de nos prières ; car il ne 'se trouve rien dans l'Ecriture qui nous rassure sur ce sujet; c'est donc à tort qu'on invoque les Saints : car les invoquer , c'est leur adresser la parole ; or on ne peut prudemment adresser la parole à celui dont on n'est pas sûr de se faire entendre.
A cela je réponds deux choses : la première , que nous ne pouvons raisonnablement douter que les Saints n'aient connaissance des prières que nous leur adressons ; la seconde , que quand ils les ignoreraient , le dogme Catholique, qui consiste à dire qu'il est bon et utile d'invoquer les Saints , n'en souffrirait pas pour cela. Pour prouver l'un et l'autre, je n'ai qu'un raisonnement à faire, fort simple et des moins embarrassés. Le voici : toute l'antiquité Chrétienne , disons-nous , a invoqué les Saints, et on n'a cessé depuis de le faire ; vous en avez vu la preuve , Monsieur , dans la première partie de cet écrit , et j'ai peine à croire qu'il puisse vous rester sur cela le moindre doute ; donc toute l'antiquité Chrétienne et tous ceux qui sont venus depuis, ont jugé que les Saints avaient connais-
(i) De quibus non possumus esse certi an cognoscant preces nostras, illi non nisi temerè invocantur. Argum. 5. de inioc. Sanct. éd. 2. Regio- Mont. p. 8SG.
SUR Li'sxocATioy DES SAnTS. 3og
sance des prières qu'on leur adresse. Admettez , Monsieur, cette conséquence, ou ne l'admettez pas , c'est à peu près la même chose pour nous. Si vous l'admettez , en convenant que toute l'antiquité Chrétienne et tous ceux qui sont venus depuis ont reconnu dans les Saints la connaissance dont il s'agit, dès là même nous sommes fort à couvert du blâme qu'il peut y avoir à croire trop légèrement; car est-ce croire trop légèrement que de croire ce qui a été cru par toute l'antiquité , et par cette longue suite de Fidèles ? Que si vous nous contestez la conséquence qui résulte si naturellement de la pratique universelle et si ancienne de l'invocation des Saints , et que vous prétendiez que nonobstant cette pratique on n'adjugeait point aux Saints la connaissance de nos prieies; donc , dirons-nous , l'antiquité a été persuadée qu'il était bon et utile d'invoquer les Saints , quand bien même ils se trouveraient privés de cette connaissance; cari! est évident que les premiers Fidèles placés dans le cas où il vous plaît de les supposer, n'eussent point invoqué les Saints , s'ik n'avaient cru y trouver leur utilité. C'est ainsi que le dogme Catholique se sou tient , de quelque côté que l'on se présente pour l'attaquer.
Oa ne peut raisonoableraent douter que les Saints n'aient connaissance de nos prières.
Mais, pour ne pas vouloir ici décider la chose par la seule autorité des anciens , ne pensez pas, Monsieur, qu'ils aient manqué de raisons propres à convaincre des esprits raisonnables. Ajant appris à invoquer les Saints par la tradition venue des Apôtres jusqu'à eux, comme nous en assure saint Basile, et comme je le prouverai plus exactement dans la suite de ce discours; aussi ont-ils appris par la même voie les principes de cette pratique.
3lO DIXIÈME LETTRE.
Or y eixa-t-il de plus naturels que la charité , la connaissance et le crédit des Saints ? Et n'est-il pas à présumer que l'idée de ces principes leur sera venue de la même source d'où leur est venue la pratique même de l'invocation ?
Ils savaient de plus que les Anges ont connaissance de nos prières; pouvaient-ils en douter après le témoignage que les Anges en rendent eux-mêmes ? N'est-il pas dit au iv® chap. des Actes des Apôtres (') , que l'Ange qui apparut au Centenier Corneille , l'assura que ses prières et ses aumônes étaient montées devant le Trône du Très-Haut : et au xii^ chapitre du livre de Tobie (=*) , que l'Ange qui se fit connaître à ce saint Vieillard , lui dit , qu'il avait présenté ses prières au Seigneur ? Les Anges d'ailleurs ne manquent pas d'être instruits de la conversion d'un pécheur, puisqu'ils s'en réjouissent dans le ciel jusqu'à en faire une fête. (^) Que si les mouvemens d'un cœur contrit ne leur sont pas inconnus , pourquoi ignoreraient-ils les prières par lesquelles on demande leur secours et leur protection ? Et si les prières adressées aux Anges parviennent jusqu'à eux, pourquoi les prières qui sont adressées .aux Saints ne parviendraient-elles pas également jusqu'à la connaissance des Bienheureux? Vu surtout que selon la parole du Sauveur (4) , ils seront comme les Anges de Dieu dans le ciel; c'est-à-dire, qu'étant de pwr^' esprits comme eux , élevés à la lumière de gloire comme eux , pleins de zèle et de charité comme eux , ils participeront à leurs qualités naturelles, et partageront avec eux tous les avantages de la béatitude.
(i) Dixit autem illi : Orationes tiiae et eleeinosjnae tuae ascendcrunt in memoriacD in conspectu Dei. Acl. x. 4>
(2) Ego ubtuli oralioncm tiiani Domino. Tob, xii. \%,
(5) Lue. xr. 7.
(4) Matili. xxii. 5o.
SUR l'invocation des saints. 3 II
Il est dit, au V® chapitre de l'Apocalypse (0, que vingt-quatre Vieillards étant en présence de l'Agneau avaient des harpes et des vases d'or pleins de parfums. Qu'est-ce que c'était que ces parfums ? C'étaient, comme le Saint-Esprit l'explique lui-même, les prières des Saints, des justes, des gens de bien. Ces vingt-quatre Viedlards , personnes distinguées par leur émincnte sainteté , présentaient donc à l'Agneau les prières des justes et des gens de bien; c'était sans doute pour les appuyer et les faire recevoir favorablement ; donc ils en avaient connaissance, donc il est très-conforme aux idées que nous donne l'Ecriture , de regarder les Saints comme instruits de nos prières , et comme très-propres à les appuyer de leur crédit auprès de Dieu.
Ne semble-t-il pas que le Sauveur ait voulu nous affermir dans cette idée , en introduisant le mauvais Riche W, qui du fond de l'enfer parlait à Abraham, et s'en faisait entendre? Ce n'est qu'une parabole , nous dit-on. Je le veux, Monsieur , quoique plusieurs interprètes prétendent que ce soit une histoire véritable : mais ne fût-ce qu'une parabole , les lois de la parabole n'exigent-elles pas qu'on y garde les vraisemblances ? Si les Saints étaient aussi j)eu en état d'entendre nos prières , que le Renard et le Corbeau sont peu en état de parler et de s'entretenir , il faudrait donc cesser de regarder le récit du Sauveur comme une parabole, pour ne plus le regarder que comme une fable, qui aurait aussi peu d'air de vérité que les fictions d'Esope.
Mais ce qui a persuadé plus efhcacement les Fidèles de tous les temps de la connaissance et du crédit des Saints , c'est le prompt secours qu'ils ont
(i) Habenfes singuli citliaias et phialas aureas plenaBodoramtnloruin , qua; sunt uralioiu-s Sanctorum. Apoc. v. S. (a) Luc. svi. i!\.
ressenti dans une infinité d'occasions pour les avoir invoqués. Tant de guérisons merveilleuses , et tant d'autres effets miraculeux qui ont été le fruit des prières qu'on leur a adressées , n'ont pas permis de regarder comme sourds ceux qui ont paru si bien entendre. On a vu des effets prompts et sensibles de l'intercession qu'on a réclamée. Pouvait-on ne se pas confirmer dans l'idée qu'on avait des lumières et des charitables soins des Intercesseurs? Ne croyez pas , Monsieur , que je donne ici dans une crédulité populaire ; je rapporterai , avant que de finir cet écrit , un bon nombre de faits des mieux attestés , qui feront voir bien clairement que Dieu s'est plu en tout temps d'autoriser par les faveurs les plus singulières la confiance qu'on a témoignée avoir aux prières des Saints.
Quand les Saints n'auraient pas connaissance de nos prières , celles que nous leur adressons ne seraient pas inutiles pour cela.
Je veux néanmoins supposer, que les Saints ignorent nos désirs et nos besoins ; je dis que dans ce cas même il ne sera pas encore prouvé contre nous que l'invocation des Saints ne puisse nous être d'aucune utilité. Car, de l'aveu même de l'Apologie de votre Confession d'Ausbourg ('), les Saints prient pour les besoins de tous les Fidèles en général : cela étant, je ne puis invoquer un Saint sans témoigner devant Dieu le désir que j'ai d'avoir une part particulière aux prières du Saint : et Dieu , qui connaît mes désirs et m.es vœux , et qui aime à glorifier ses Saints par la considération qu'il témoigne avoir pour leurs prières et leur entremise, ce qu'il fait pour nous exciter et nous animer à suivre leurs exemples ; Dieu , dis-je , accorde souvent dans
(i) De Sanctis concedimus, quod , sicut vlri orant pro Ecclesiâ in génère , ità in ca-lis orant pro Ecclesiâ in génère. De Invoc. Sanct. Typit Scholuini. pag. 22^.
SUR L'I^'vocA.T^oy des saints. 3i3
CPtte vue ce qu'il n'accorderait pas à de simples prières qui ne se trouveraient pas soutenues de l'intercession d'un Saint ; intercession , qui , dans le cas dont je parle , de générale qu'elle était , devient en quelque façon particulière en ma faveur, parce que j'ai eu soin de m'y recommander.
C'est là une des manières dont saint Augustin se sert , pour expliquer comment ceux qui ont confiance aux prières des Saints , en reçoivent du soulagement dans leurs peines. Car, après avoir posé pour fait incontestable (0 , que plusieurs en sont véritablement secourus , il dit , qu'il n'entreprendra pas de décider , si ce sont les âmes des saints IMartyrs qui les assistent par elles-mêmes en se rendant présentes sur les lieux , ce qui a été le sentiment de quelques Pères du quatrième siècle ; ou si se contentant de prier en général dans le ciel pour les besoins des supplians, Dieu exauce leurs prières, en donnant aux hommes par le ministère des Anges le soulagement qu'il juge à propos de leur accorder. Ce qu'il y a de constant , ajoute le saint Docteur , c'est que Dieu fait connaître par les effets d'une puissance et d'une bonté admirable, les égards qu'il a pour les mérites des Saints, et qu'il le fait quand il lui plaît , où il lui plaît , et de la manière dont il lui plaît.
Aussi voyous-nous de célèbres ^Auteurs , tels que sont le Cardinal Bellarmin C^) , Hugues de Saint-
(i) Quanquam ista quapstio vires intelligentia; meae vincat , quemadmodum opitulentur Martyres iis quos per eus ( riliiui est adjiivari, utrura ipsl per se ipsos adsint, an ipsis gcneraliter oiantibus pio iidiffentià supplicantium Deus exaudiens M;irljiuin pièces per Angelic;i Minisleria Uîîquequaque diffusa praebeiit lioaiinibut ista solatia , quibus in Imjui vitae misenâ judicat esse pricbenda , et suorum mérita .Slartyruni , ubi Tult , quando vult , quomodo viilt , niirabili atque inefl'abili bonitatc; conimendet. Lib. de cura pro Mortuis. cap, 16. T, 4. ed, Froben, p, 89a.
(a) Lib, 1. de Sanct. Bcalit. c. 20. T, 1. edit. Paru, p. jSô.
3l4 DIX)È3IE LETTRE.
Victor (0, le docte Veron (») , n'insister pas tellement sur la nécessité de croire les Saints instruits de toutes nos prières en détail , qu'ils n'estiment le dogme Catholique suffisamment à couvert, pourvu qu'on ne refuse pas de croire l'utilité de l'invocation. Ainsi, Monsieur, eussiez-vous peine à admettre une connaissance distincte dans les Saints , ce ne sera pas là ce qui retardera votre retour à l'Eglise. Il suffira que vous soyez dans la disposition de croire que l'antiquité et les Chrétiens de tous les siècles ne se sont pas amusés à des choses vaines et inutiles •
Que les Ministres citent après cela tant qu'il leur plaira le texte si rebattu d'Isaïe (^), Abraham ne nous connaît pas , et Israël nous ignore ; vous sentez assez , Monsieur, que nous n'avons pas grand sujet de nous en embarrasser. Car, outre que c'est mal raisonner , que de conclure de l'état où était Abraham , à celui des Saints , puisque Abraham était pour lors dans les limbes , où il ne voyait pas Dieu , au lieu que les Saints sont dans la gloire , où ils voient clairement l'essence divine ; nous pouvons encore dire que le terme ignorer est ici employé dans le même sens , dans lequel l'Epoux parlait aux Vierges folles, lorsqu'il leur disait [31atth. XXV. 12.): f ignore qui vous êtes ;je ne vous connais pas ; de sorte que la pensée du Prophète soit de faire dire aux Israélites : Nous avons perdu les bonnes grâces d'Abraham et d'Isaac , et nous avons mérité, par notre mauvaise conduite, qu'ils soient aussi peu sensibles à nos maux , que si nous n'étions par leurs descendans. Mais ce passage eùt-il
(i) Hiig. q. 228. in cp. ad Rom. Niliil iaterest , sive audiant , sive non audiant. cdit. JMo^imt. pag. 295.
(2) De ta connaissance des Saints. Cliap. 2. §. 3. T. 5. imprimé à Paru, pag. 4;.
(3) Jsai. Lxui. 1^.
SUR l'o'VOCATIOÎT des SA1^■TS. ' 3i5
toute la force que nos adversaires prétendent lui donner pour prouver l'état de ténèbres et d'ignorance où ils veulent que soient les Saints par rapport à ce qui nous regarde , il leur restera toujours à prouver , que dans ce cas nous ne pouvons tirer aucun avantage de l'invocation des Saints; et comment le prouveront-ils contre l'expérience de tous les siècles ?
J'ai cru devoir m'étendre un peu sur cet article, l'objection qu'on nous fait sur le défaut de connaissance dans les Saints étant la plus spécieuse de toutes. Remarquez néanmoins , jNIonsieur, s'il vous vous plaît , que quand nous n'aurions rien de bon à y répondre , elle ne pouri-ait aller jusqu'à nous charger de rien faire de criminel en invoquant les Saints, Toute la force de l'objection , si elle en a , ne peut porter que sur l'inutilité de l'invocation : or cette inutilité fût elle démontrée, vous avouerez, Monsieur, qu'elle n'a pu vous être un sujet légitime de séparation.
Mauvais raisonnement de Wiclef.
Achevons d'examiner les griefs de vos Théologiens contre l'invocation des Saints. Il en reste encore deux, dont j'espère que vous ne sentirez pas moins le faible que de ceux que nous avons déjà discutés : le premier consiste dans un raisonnement qui a quelque chose de spécieux ; le second est fondé sur un passage de l'Epître aux Colossiens. Voici comment raisonne Wiclef , et j'ai ouï faire le même raisonnement à une Dame de Strasbourg, instruite apparement par quelque ^Ministre qui avait puisé dans cette source empoisonnée. Dieu est infiniment bon, dit-on , et il nous aime incomparablement plus que les Saints ne peuvent nous aimer: pourquoi donc avoir recours à eux, et ne pas s'a-
3l6 DIXIÈME LETTRE.
dresser immédiatement à Dieu , qni est toujours prêt à nous écouter ?
Il est étonnant , Monsieur, que ceux qui font ce raisonnement , ne remarquent pas que s'il était bon , il prouverait également qu'il faut s'abstenir de demander les prières des vivans. Car Dieu ne nous aime-t-il pas plus que nous ne sommes aimés des gens de bien qui sont en cette vie , et dont nous demandons les prières ? N'est-il pas toujours prêt à nous écouter par lui-même? Pourquoi donc chercher des intercesseurs ? Il est néanmoins indubitable , qu'il est très-utile de demander les prières des vivans ; c'a été la pratique des Apôtres et des Fidèles de tous les siècles , c'est aussi la vôtre. Dieu dit aux amis de Job {^Job. xlii. 8. ) : Allez trouver mon serviteur Job , et faites en sorte quil prie pour vous. Que dire donc à une difficulté à laquelle vous n'avez pas moins à répondre que nous ?
Je réponds, que Dieu nous aime plus qu'aucun Saint ne nous aime , mais que les Saints sont encore plus aimés de Dieu que nous ; qu'il est toujours prêt à nous écouter, mais qu'il est encore plus disposé à écouter les Saints et les gens de bien. La prière demande, dans celui qui prie, de certaines dispositions pour obtenir ; souvent nous manquons de ces dispositions , ou du moins nous ne les avons pas dans le même degré de perfection que les Saints et les gens de bien. Voilà ce qui rend leurs prières plus efficaces que les nôtres ; et il est aisé de concevoir que notre prière étant accompagnée et soutenue de la leur , doit avoir plus de vertu que si nous étions seuls à prier.Vous avouerez. Monsieur, qu'il y a des raisonnemens qui d'abord ont quelque apparence , et qui étant examinés de plus près se trouvent n'avoir aucune solidité , et vous compre-
SUR l'iivvocation des SAnxs. 3i7
liez sans doute que le raisonnement de Wiclef est de ce nombre.
Mauvaise application que les Ministres font d'un passage de saint
Paul.
La difficulté qu'on forme sur un passage de l'Epître aux Colossiens , est à peu près de la même espèce. Qu'on ne se laisse pas , dit saint Paul (0 , rai'ir le prix de la victoii^e par ceux qui affectent de s'humilier devant les Anges , et de leur rendre un culte superstitieux , s'ingérant avec faste dans des choses , cjuils n ont jamais vues , et se glorifiant ■vainement d'une sagesse selon la chair^ sans reconnaître le Chef. Or, demandent les Ministres : Qui sont ceux qui sont désignés par les paroles de l'Apôtre , si ce ne sont les Catholiques Romains qui honorent et invoquent les Anges ? Car n'est-ce pas là s'humilier devant eux, leur rendre un culte superstitieux, s'ingérer dans des choses qu'on n'a jamais vues , et se séparer du Chef qui est Jésus-Christ?
Je réponds qu'on ne peut nous appliquer les paroles de saint Paul, qu'auparavant on ne les applique aux saints Docteurs de l'ancienne Eglise , qui , comme nous , honoraient les Anges. Mais qui pourrait s'imaginer qu'elles puissent convenir à des Saints , qui étaient humbles sans affectation , savans sans présomption , mortifiés sans hypocrisie, ennemis déclarés de tout schisme , et inviolablement attachés à leur chef Jésus-Christ ?
Il faut donc dire , ce qui est très-vrai, que l'Apôtre condamne par ce texte l'hérésie de Simon le Magicien , qui soutenait , selon les erreurs de Platon , qu'il fallait sacrifier à de certains Anges qui avaient fait le monde , et sans lesquels on ne pouvait apaiser Dieu; ce sont là proprement ceux dont l'Apôtre
(i) f'olûss. n. 18.
3l8 DIXIÈME LETTRE.
fait ici le caractère, et c'est ainsi que saint Jérôme CO , saint Chrysostôme ('),ïertullien(^) , saint Irénée(4), saint Epiphane (^), et plusieurs autres expliquent ce passage de l'Apôtre.
Voilà, Monsieur, les difficultés les plus remarquables que vos Théologiens proposent contre l'invocation des Saints. Or qu'y voit-on qui ait pu autoriser les chefs de votre réforme à se récrier si fort contre la pratique universelle du Christianisme , continuée depuis tant de siècles , et à regarder comme superstition , idolâtrie , obscurcissement des mérites de Jésus-Christ , ce qui jusques-là avait passé pour l'exercice d'une piété sage , utile , édifiante, et tendante à la plus grande gloire de Dieu ?
Expressions indignes dont s'est servi Kemnitius contre les Pères de l'Eglise.
Qui ne serait indigné de voir votre Kemnitius chanter victoire sur des raisons aussi frivoles que celles que nous avons vues , et s'enfler jusqu'à oser reprocher aux saints Pères d'avoir introduit C^) dans l'Eglise, par les fleuves d'or sortis de leur éloquente bouche , (^ c'est son expression , ) d'avoir , dit-il , introduit , et comme entraîné par le courant de ces fleuves d'or , la paille , la crasse , et les ordures de ï invocation des Saints. Vous voyez , Monsieur , le respect de vosMinistres pour les saints Pères , quand il leur a plu de penser autrement que ces grandes lumières de l'Eglise. Ce sont à la vérité des fleuves d'or que leurs discours , on n'oserait en disconve-
(i) Hieron. qurnst, lo. ad Algaslam.T. \. éd. Martianay. part. i. p. 206.
(2) Chrys. Iiom. y. in ep. ad Col. T. 6. éd. Fronio. Duc, p. 2o3.
(3) Tert. lib. de prœscr'ipt. éd. Frobcn. p. 1 13.
(4) Jren. L. 1. c. 10. edit. Col. p. 79.
(5) Epipli. in lieer. Simonis. T. 1. éd. Petav. p. 56. 58.
(6) Atqiie ita quidem rapidis et quasi aureis panrgyricarum declamationiim fluminibns stipuL-e seu qiiisqi]ili;£ invocationis Sanctorum in Ecclcsiatn invchi cœperunt, Exam, Conc. Trid, pari. 5. cd. Francof. p. 5ii. lin. 3.
SUR l'invocation des saints. 3 19
nir; mais tout ce qui ne s'accorde pas avec les idées de vos Ministres , n'est plus que de la paille, de la crasse , et des ordures entraînées par ces fleuves d'or.
Si vous me permettiez d'imiter le langage de Kemnitius, je dirais avec beaucoup plus de justice que lui , qu'il ne lui convenait pas de chercher à ternir et à salir avec les eaux sales et bourbeuses, sorties d'une bouche téméraire et arrogante, l'or pur qui brille dans les écrits des saints Pères. Mais non , Monsieur, vous pourriez voir de l'animosité dans cette sorte d'expression ; j'ai l'honneur de parler à un Juge assez porté de lui-même à rendre justice à tous ; à plus forte raison à ces saints Docteurs que le Christianisme a toujours si Tort révérés , et à qui nous avons de si grandes obligations. J'ose vous la demander , Monsieur , et je ne doute pas que vous ne condamniez plus sévèrement que je ne pourrais le faire , l'orgueil et la présomption de celui qui en a parlé en termes si peu mesurés.
Raisonnement invincible contre les Ministres.
Ou ces grands hommes , disons-nous , ont aperçu les difficultés que vos Ministres proposent contre l'invocation des Saints , ou elles leur ont échappé. Si elles ont échappé à ces génies si vastes , si pénétrans , si attentifs à tout, donc il faut que ces difficultés soient bien peu de chose ; et si elles ont été aperçues de ces grands génies , et que néanmoins elles n'aient fait aucune impression sur eux, donc il faut qu'ils les aient trouvées bien méprisables. C'est là un raisonnement des plus propres à rabattre la vaine confiance de ceux qui pensent nous terrasser par deux ou trois passages de l'Ecriture mal entendue , et je ne doute pas que vous