‹ Lettres d'un docteur catholique à un Protestant sur les principaux points de controverse et sur les obstacles au salut et à la conversion des Luthériens et des CalvinistesChapitre 15 sur 27 · DIXIÈME Li.lTli · texte numérisé non relu

DIXIÈME Li.lTli

n'y voyiez le peu de sujet qu'ont eu les chefs cîe votre réforme de condamner toute l'antiquité. Oui , ce ne peut être que par une témérité insoutenable, qu'ils ont osé piéférer leurs lumières à celles de tant de grands hommes , si habiles dans l'intelligence des Ecritures , et si parfaitement instruits des sentimens de l'ancienne Eglise. Les présomptions seront toujours pour ces grands Maîtres et Docteurs du Christianisme , et nous ne pouvons courir risque de nous égarer en suivant l'exemple universel des plus beaux siècles de l'Eglise.

Je ne prétends pas néanmoins , Monsieur , m'ar- ;réter là ; après avoir défendu l'invocation des Saints icontre les vaines chicanes de ceux qui respectent isi peu et l'antiquité et l'usage constant de tous les siècles , je monterai jusqu'à la source même de cet usage , et je ferai voir sur quel principe il est établi. C'est tout ce qu'il me reste à faire pour achever de justifier si parfaitement auprès de vous l'invocation des Saints , qu'il ne puisse plus vous rester à ce sujet aucun prétexte de vous tenir éloigné de nous.

Le principe de saint Augustin fait voir que l'invocation des Saints vient de tradition Apostolique.

Vous n'ignorez pas , Monsieur , la célèbre maxime de saint Augustin (0 , qui est , qu'un usage généralement observé par toute l'Eglise , et dont on ne peut trouver l'origine dans aucun Concile , vient indubitablement des Apôtres qui l'ont enseigné de

(i) Multa non invenluntur in litleris eorum ( Aposlolorum ) neque in Conciliis posteriorum , et tanien quia ptT universam custodiuntur Ecclcsiam , non nisi ab Apostolis tiadita et conimendata creduntur. Llb. 2. de Bapt. contra Donat, c. -. T. y. ed, Froben, p. ôgô.

Quod universaiis tenet Ecclesia , nec Conciliis institutum , sed semper retentum est , non nisi Auctoritate Apostolicà tradituni rectissimè creditur. L. 4- de Bapt. contra Donat. c. 24. T. -. ed. Froben. p. ^où.

Multa sunt quje univer«.a tenet Eccltsia , et ob hoc ab Apostolis praecepta benè creduntur, qiianquam scripta non reperiantur. L, 5, deBr.pt, coftt, Donat, c. 20. 7". j. cd. Frob. p. 449'

SUR l'invocation des SAÎ.NTS. 3.2 1

vive voix. Il serait en effet fort difficile de concevoir comment toutes les nations Chrétiennes auraient pu s'accorder à recevoir une pratique de la main d'un particulier qui n'aurait eu ni autorité ni caractère pour la mettre en vogue. Or je crois avoir démontré que l'usage d'invoquer les Saints était universellement établi parmi les Fidèles du quatrième et du cinquième siècle ; et quand on ne ferait aucune attention aux preuves que j'en ai apportées, la pratique de toutes les Sociétés Chrétiennes Orientales séparées de nous depuis tant de temps , tels que sont les Grecs , les Nestoriens , les Jacobites , qui tous invoquent aussi bien que nous les Saints , ne permettrait pas d'en douter. Nous avons sur cela des attestations bien authentiques envoyées de la part -de ces Nations en France , et qui se conservent précieusement dans la Bibliothèque de l'Abbaye de Saint-Germain-des-Prés , où chacun peut les voir.

Toutes les Eglises Orientales séparées de la Romaine invoquent les Saints.

Méthodius , Patriarche de Constantinople , dit, de la part des Grecs, dans sa déclaration donnée à M. le Marquis de Nointel , Ambassadeur de France , et signée du lo juillet 167 1 : Nous déclarons que les Chrétiens , priant la Fierge Mère de Dieu et les Saints , ne diminuent point l'honneur de Jésus-Christ. Jacques , Patriarche des Arméniens d'Ecmiasin , qui sont Jacobites ou Eutychiens , dit, dans une attestation donnée au même M. de Nointel : Nous condamnons comme enseignant un dogme impie ceux qui disent que la Vierge Mère de Dieu et les Saints qui sont au ciel , ne peuvent être invoqués sans faire injure à Jésus-Christ Médiateur. Joseph, Patriarche des Nestoriens, résidant dans la ville de 2. 21

Diarbeck , dit également , clans sa déclaration donnée à M. Piquet , Consul de la Nation Française : Nous regardons comme des malheureux ceux qui ne prient et n invoquent pas la Vierge Marie et les Saints. De là n'est-il pas évident , que l'invocation des Saints est de beaucoup antérieure au schisme de ces Peuples? Car, ayant autant d'éloignement qu'ils en ont pour l'Eglise Romaine , il n'est point à présumer qu'ils eussent porté la complaisance pour nous jusqu'à vouloir nous imiter dans nos pratiques , si elles eussent été nouvelles. Ainsi les Nestoriens s'étant séparés de nous vers le commencement du cinquième siècle , et les Jacobites ou Eutychiens vers le milieu , il est encore démontré par cet endroit , que bien avant le cinquième siècle la pratique de l'invocation des Saints était commune à tous les Chrétiens. Cela étant ainsi , Monsieur , il ne reste plus qu'à savoir si cet usage universel a été introduit dans l'Eglise par l'ordonnance ' de quelque Concile. Je ne sache personne qui se soit avisé de le dire ; il faudrait d'ailleurs nommer le Concile sur le compte duquel ou prétendrait mettre cette nouveauté. Donc, si la règle de saint Augustin est bonne, ou plutôt, si les lumières du bon sens sur lesquelles elle est fondée ne nous trompent pas, nous ne pouvons nous dispenser de remonter jusqu'au temps des Apôtres pour y trouver la véritable source de l'invocation des Saints , en disant que ce sont eux qui en ont enseigné la pratique aux premiers Fidèles.

Le changement que nos adversaires sont obligés de supposer être arrivé au troisième et au quatrième siècle ne peut être que chimérique.

En effet, si l'usage d'invoquer les Saints universellement établi au quatrième et au cinquième siècle eût été absolument ignoré des Fidèles du pre-

SUR L INVOCATION DES SAINTS. 3i3

mier et du second , n'est-il pas évident qu'il serait arrivé un changement considérable en fait de Religion , sans que les personnes les plus éclairées s'en fussent aperçues ? Or comment se représenter ce changement comme possible ? Car enfin , qu'on nous explique comment il s'est pu faire que les Fidèles des deux premiers siècles , croyant tous que c'était un crime d'honorer les Saints et de prier un autre que Dieu , on ait commencé au troisième et au quatrième siècle à violer ce précepte sans remords , sans scrupule , et sans que personne Y fit seulement attention.

Qu'on nous dise comment il s'est pu faire que les Maîtres enseignant que l'invocation et le culte de toute créature est défendu par la loi de Dieu, les Disciples aient compris qu'il est saint et louable d'honorer et d'invoquer les Martyrs,

Qu'on nous fasse voir comment les Fidèles ont pu croire, au quatrième siècle ,que l'invocation des Saints avait toujours été pratiquée , s'il est vrai qu'elle ait commencé ou de leur temps même , ou du temps des personnes avec qui ils vivaient. Car saint Basile , par exemple, étant né en l'an 826 , a vécu avec une infinité de personnes dont la vie comprenait le commencement du quatrième siècle et une bonne partie du ti'oisième, et qui avaient été instruits par ceux du second ; comment ce Saint n'a-t-il donc point appris de quelqu'un d'eux la nouveauté de cette coutume de prier les Saints? Et comment s'est-il pu imaginer qu'on les avait toujours priés dans les siècles précédens , jusqu'à assurer en termes formels que cette coutume venait de la tradition des Apôtres ?

Qu'on nous explique encore comment il s'est pu faire que les Chrétiens du quatrième siècle , lisant tous les jours l'Ecriture et les Pères du second et

du troisième siècle, n'ont rien vu dans rEcrilure qui fût contraire au culte et à l'invocation des Saints , ni rien découvert dans les Pères de ces premiers siècles , qui ait pu leur faire connaître qu'ils eussent été d'un sentiment opposé au leur? Etrange lumière qui n'a point été aperçue par tout ce qu'il y a eu de plus habiles gens dans le monde !

Il s'agit ici du sentiment des trois premiers siècles , et spécialement des deux premiers; les Ministres disent qu'on n'y a point invoqué les Saints, les Pères du quatrième croient qu'on les a invoqués. Ils nous marquent, dans les Liturgies les plus anciennes (0 , l'usage de nommer les saints Martyrs , pour leur demander le secours de leurs prières. Ils rapportent des prières faites aux Martyrs , par lesquelles les W Fidèles leur rappellent le souvenir des prières qu'ils avaient faites eux-mêmes de leur vivant à d'autres saints Martyrs. A qui pensez-vous, Monsieur, qu'il faille s'en rapporter? Les Ministres nous paient de leurs vaines conjectures ; les Pères avaient la tradition vivante , et ils vivaient avec un million de personnes qui savaient ce qui s'était pratiqué dans les deux premiers siècles. Ne faut-il donc pas plutôt s'en rapporter à eux qu'aux Docteurs du seizième et du dix-septième siècle?

Les reproches faits par les Païens font voir l'antiquité de Tinvocation de^ Saints.

Réfléchissez de plus , s'il vous plaît, Monsieur, sur le reproche que les Gentils faisaient aux premiers Cluétiens , de substituer des Dieux et des Héros d'une nouvelle espèce aux Dieux et aux Hé-

(i) Cyrill. flicroi. Cat. 5. Myst. apiid Hier. Dvouarl.p. 241. Ilcm, Aitg. Tract, 86. in Jcanncm, T. g. (</. Frobcn. p. 45».

(2) Asttrius Hom. iti S. Marlyns : Tw qiioqiie qdondam Martyres obsecrasli piiiisquàni ipse Martyr esistcies. Ex auciario R, P. C'cmbcjis. Typis Ant. Utriicr , p. i&j.

ros de l'antiquité : reproche qui est attesté par Eusèbe (0 au huitième livre de son histoire Ecclésiaslique , par saint Augustin (') au vingtième Hvre contre Fauste le IManichéen , par saint Cyrille d'Alexandrie (^) dans le sixième livre contre Julien l'Apostat.

Les Païens voyaient effectivement rendre de grands honneurs aux Martyrs, et n'en pénétrant pas assez l'esprit , ils se persuadaient faussement que les Chrétiens en faisaient des espèces de divinités ; d'où ils prenaient occasion de dire "qu'il y avait bien de la bizarrerie dans la Religion Chrétienne, de pratiquer sous d'autres noms les mêmes choses qu'elle condamnait si hautement dans le paganisme. Or je vous laisse à penser, JMonsieur , si de tels reproches ne font pas connaître bien clairement la persuasion où étaient les Gentils , que c'était un point de la Religion Chiétienne , point aussi ancien que la Religion même , d'honoier et d'invoquer les Saints. Vous avez vu qu'elle a été !a pensée et la précaution des Juifs au sujet de saint Polycarpe.

Ne cherchons donc pas d'autre source de l'invocation des Saints que la bouche même des Apôtres. Car puisque les reproches des Païens et des Juifs , les liturgies , les pi-ières employées par les Fidèles , le témoignage exprès des Pères , l'usage universel de toutes les Nations, même de celles qui sont séparées de nous depuis tant de siècles, rimj)ossibilité du changement qu'il faudrait supposer être arrivé sans que les personnes les plus éclairées s'en fussent aperçues; puisque , dis-je , tout cela concourt à prouver cpie les Chiétiens les plus voisins

y^i) Etiseb. l. 8. c. 6. cd. Fuies, p. 29S.

(2) Aug. l. 20. contni Fauslum. c. 21, T. G. eil. Frob. p. 5j4«

(5) Cyrill. AUx. l, 6. in Jul. iillrà mcUiitm. T, 6. Typ. lïe^iis. p. »02.

du temps des Apôtres ont été dans le même usage que nous ; penserons-nous qu'ils s'y sont portés d'eux-mêmes , sans avoir appris des Apôtres que c'est une chose bonne , utile et agréable à Dieu de se recommander aux prières des saintes âmes qui sont dans le ciel ? Mais si ce sont les Apôtres mêmes qui ont instruit les premiers Fidèles de cette pratique, trouverez-vous étrange , Monsieur, qu'elle nous paraisse aussi respectable que si elle était marquée dans les termes les plus clairs de l'Ecriture"* Car enfin les Apôtres n'avaient-ils pas toujours le Saint-Esprit pour Maître et pour Guide, de quelque manière qu'ils annonçassent leur doctrine ? et n'étaient-ils pas également à couvert du danger de donner dans l'erreur , soit qu'ils enseignassent par écrit , soit qu'ils le fissent de vive voix ?

Les Protestaos observent plusieurs usages dont il n'est fait aucune mention dans l'Ecriture.

On observe chez vous un bon nombre de choses dont l'Ecriture ne dit absolument rien , et que vous n'avez apprises que par une tradition constante de l'Eglise. Par exemple , vous baptisez les enfans qui sont sans connaissance et sans raison ; et c'est de quoi vous ne trouverez aucun exemple dans l'Ecriture. En baptisant vous prononcez ces paroles : Je te baptise au nom du Père , et du Fi/s, et du Saint-Esprit , et vous croyez ces paroles nécessaires ; néanmoins il ne se trouve nulle part qiTil faille les prononcer; il est seulement dit, Allez y et baptisez au nom du Père , et du Fils , et du Saint Esprit f ce qui pourrait se faire par une direction d'intention sans prononcer aucune parole. Vous observez le Dimanche au lieu du Sabbat ; en quel lieu de l'Ecriture trouvez- vous marqué qu'il faille fêter un autre jour que celui qui est si expressément ordonné dans le Deutéronome .-^ Vous vous

SUR l'invocation dts saijVTS. 327

faites une loi de célébrer la fête de Pâques le premier Dimanche après la pleine Lune de Mars, afin de ne pas concourir avec les Juifs qui la célèbrent toujours le jour même de la pleine Lune; sauriezvous quelque endroit du nouveau Testament qui vous dispensât de l'usage de l'ancien ?

Ce sont là, Monsieur, tout autant de pratiques que vous n'avez garde d'abandonner , quoique l'Ecriture n'en parle pas ; c'est, dites-vous , que ce sont des pratiques de tous les temps et de tous les lieux , et que dès là même elles méritent d'être respectées comme venant des Apôtres. Ne trouvez pas mauvais que nous ayons les mêmes égards pour l'invocation des Saints , puisqu'ajant été pratiquée par toutes les Nations et dans lOus les siècles , nous sommes également fondés à la rapporter à la même origine.

Le fondement de l'invocation des Saints se trouve suffisamment dans l'Ecriture.

Ne pensez pas néanmoins, Monsieur , qu'il ne se trouve rien dans l'Ecriture qui puisse autoriser notre usage. Jacob, en donnant sa bénédiction à ses enfans , invoqua bien formellement l'Ange qui dans les divers événemens de sa vie lui avait servi de guide et de protecteur: Que l'^nge^ dit-il (0 , qui m' a présenté de tant de dangers , bénisse ces enfans, et que mon nom , et le nom de mes Pères , Abraham et Isaac , soit invoqué sur eux ; où vous voyez , que Jacob prie l'Ange de bénir et de protéger ses enfans, et de leur faire sentir les mêmes effets des charitables soins qu'il avait éprouvés lui-même. Or ce Patriarche se fùt-il exprimé de la sorte , s'il n'eût été persuadé que l'xinge avait connaissance de son désir et de sa prière , et s'il n'eut espéré

(1) Gen. XLviir. 16.

3'i8 DIXIÈME LETTRE.

qu'il en reviendrait quelque avantage à ses enfans ? Jacob désire encore , que le nom d'Abraham et cî'Isaac soit invoqué sur eux, sans doute parce qu'il était également persuadé que cette invocation leur serait utile.

J'ai déjà remarqué , que lorsque le mauvais Riche s'adressa à x^braham pour lui demander du secours et du soulagement dans ses maux, quelque éloigné que fût Abraham , il ne laissa pas d'entendre et de comprendre parfaitement la prière de cet infortuné. Il me reste présentement à observer, que le Sauveur , bien loin de blâmer cette prière , comme si elle eût été mauvaise , absurde et injurieuse à Dieu , la rapporte, au contraire , comme ayant été la dernière ressource du mauvais Riche, et le meilleur expédient qu'il crut avoir dans l'extrémité de sa misère pour se procurer quelque soulagement.

Je sais que le suppliant ne ressentit aucun effet de sa prière , et qu'Abraham lui déclara n'être point à portée de le secourir , vu l'espace immense et le profond abîme qui les séparait; mais. Monsieur, fût-ce la nature de la prière qui se trouva défectueuse ? ou plutôt ne fût-ce pas la mauvaise situation de celui qui souffrait , et dont le sort était fixé, qui rendit sa prière inutile? Si Abraham déclare ne pouvoir lui donner du secours , ce n'est que parce que le mauvais Riche n'était pas en état d'en recevoir : pour nous , il est clair que nous sommes dans une tout autre situation , capables de profiter du crédit des Saints ; et puisque le Sauveur nous réprésente la prière adressée à Abraham comme une prière énergique en elle-njême , et très-propre à faire son effet dans toute autre circonstance et sur tout autre sujet, n'aurions-nous pas tort de négliger la pratique de l'invocation des Saints après

SUR l'ikvocation des saints. 32g

l'idée que le Sauveur nous en a laissée comme d'un excellent moyen pour obtenir de grandes faveurs de Dieu?

JMais qu'y a-t-ilde mieux marqué dans l'Ecriture, que l'utilité de la confiance aux prières des vivans? Or les Saints qui sont devant Dieu , ne sont-ils pas véritablement vivans , jouissant d'une vie incomparablement plus parfaite que la nôtre , vie glorieuse et immortelle ? N'est-il pas dit dans le livre de la Sagesse (0 , que les Justes vivent éternellement? dans saint Luc (2), que le Dieu cV Abraham , (T Isaac et de Jacob ri est pas le Dieu des morts ^ mais le Dieu des vivans? dans l'Apocalypse (5), qyxil ny aura plus de mort dans le séjour de Bienheureux ?

On nous dira, sans doute, que TEcriture autorise la confiance aux prières des vivans , lorsqu'ils sont à portée de nous entendre, mais non lorsqu'ils sont si éloignés de nous , qu'ils ne puissent avoir aucune connaissance de nos demandes.

Je réponds , que c'est sur de bonnes raisons, que nous croyons être entendus des Saints. Vous avez déjà vu sur ce sujet une bonne partie de nos preuves : saint Augustin en ajoute d'autres, et dit (4), que si le Prophète Elisée , quoique absent de corps , ne laissa pas de voir son Serviteur Giézi (^) qui prenait des présens de Naaman , à plus forte raison les Bienheureux verront-ils ce qu'ils ont intérêt à savoir, quelque éloignés qu'ils soient de ce qui se passe ici-bas ; il cite à ce sujet le passage de saint Paul (^) : Nous connaissons en partie , et en partie nous prophétisons ; mais lorsque ce qui est parfait

(i) Sap. V. 16.

(2) Luc. XX. 5S.

(r^) Apoc. XXI. 4^ ' ,

(4) l'ib. 72, de Civil. Dei. c. 29. T. 5. f</. Froben. p. i^8q.

(^5) 4. ^tg- V. 26.

((i) 1. Cor, XIII. 9.

33o DIXIÈME LETTRE.

sera arrivé , ce qui n'est quen partie sera aboli. Je sais , et votre Dréjérus n'a pas manqué de le remarquer (0, que le saint Docteur parle ici de l'état des Bienheureux après la résurrection ; mais que l'on examine les raisons sur lesquelles ce Père se fonde pour prouver l'étendue de la connaissance des Saints , et l'on verra qu'elles prouvent également pour l'état de béatitude dont ils jouissent à présent. Saint Grégoire demande C^) , Que peut-on ignorer en voyant celui qui voit et qui sait tout ? Le vénérable Bède dit (^)que celui qui voit la clarté de son Créateur, ne peut manquer de lumières pour voir Ce qui se passe dans les créatures. C'est donc à tort qu'on nous reproche ici de nous écarter des règles de l'Ecriture , puisqu'en demandant les prières de ceux dont nous croyons être entendus, nous ne faisons que mettre en pratique les leçons salutaires qu'elle nous donne.

Que si ce raisonnement , dont les principes sont très-clairement marqués dans l'Ecriture , ne vous paraît pas assez convaincant, j'espère que vous en sentirez mieux la force et la justesse, quand vous le verrez appuyé et soutenu par les effets merveilleux d'une puissance toute-divine.

Dieu s'est expliqué hautement en faveur de lïnvocation des Saints par la voix des Miracles.

Oui , Monsieur , je soutiens que Dieu s'est expliqué plus hautement en faveur de l'invocation des Saints , qu'il ne l'a fait en faveur d'aucun autre Article. Point de voix plus éclatante que celle des miracles ; les faits frappèrent toujours plus vivement

(i) De Invoc. Sanct. p. 891.

(2) Quid est , quod ibi ncsciant , ubi scientem omnia sciunt ? Lib. 4> Dial. c. 33. T. a. éd. Paris. An. i6-5. p. 276.

(3) Qui Creatoris sui claritatem vident , nibil in creaturis agitur, quod ▼idcre non possint. In cap. 16. Lucœ, T. 3. éd. Col, An. 16S8. p. 38i.

SUR l'iNVOCATIOIV des SAIKTS. 33 1

que les paroles , et si Dieu a autorisé notre pratique par les marques les plus authentiques de son approbation, qui osera l'improuver ? Or que ne puis-je pas dire sur ce sujet ? Ce ne sera pas dans des légendes de nulle autorité , que j'irai chercher les prodiges et les merveilles qui font une si belle partie de notre apologie sur le sujet en question ; je n'en rapporterai que sur la foi de l'Histoire Ecclésiastique , ou sur le témoignage des Pères les plus accrédités de l'Eglise, qui en ont été les témoins oculaires , ou qui du moins ont pris les mesures les plus sages pour s'en assurer.

Guérisons miraculeuses rapportées par saint Augustin,

Combien de guérisons miraculeuses rapportées par saint Augustin dans im seul chapitre, qui est le huitième du vingt-deuxième livre de la Cité de Dieu ? Je ne ferai mention que de celles qu'il attribue àl'intercessionduglorieuxMartyrsaintEtienne, et qu'il nous donne pour autant d'effets de la vénération qu'on avait pour ses Reliques , et du soin qu'on prenait de se recommander à ses prières. On y voit une femme aveugle (0 recouvrer subitement la vue pour avoir porté sur ses yeux des fleurs qui avaient touché aux Reliques du Saint ; un Païen , qui ayant une étrange aversion pour la Religion Chrétienne fut changé tout à coup au lit de la mort par une grâce spéciale accordée à la piété et à la foi de son gendre Chrétien , qui étant allé faire ses prières au tombeau du saint Martyr , en avait rapporté des fleurs qu'il mit pendant la nuit sous le chevet du malade ; Lucile , Evêque de Synic , guéri d'un mal très-douloureux, pour avoir porté les Reliques du Saint en procession ; Euchaire , Prêtre Espagnol , qui demeurait à Calame , guéri de la pierre par la

(i) L. 32. dcCiv. Dei. c. 8. T. S. cdii. Froben. p. lôiG.

confiance qu'il avait aux Reliques et aux prières du même Saint ; jusqu'à six différens niorls ressuscites (0 : un enfant sur lequel avaient passé les roues d'un chariot , et deux autres enfans morts de mort naturelle, ayant été portés proche delà Châsse du Saint , une Religieuse , et la fille d'un nommé Bassus , qui venait d'expirer , et que l'on couvrit de robes qui avaient touché la même Châsse , et le jeune fils d'un Collecteur de Tailles , nommé Irenée , après avoir été frotté avec de l'huile du saint Martyr , se trouvèrent tous six pleins de vie et de santé.

Peut-être , Monsieur , aurez-vous de la peine à croire des faits si extraordinaires ; mais prendriezvous saint Augustin pour un homme simple et sottement crédule? Croirez-vous qu'un Evêque tel que celui-là , aura eu assez peu de soin de sa réputation pour oser risquer des récits dont la fausseté eût été manifeste à une infinité de gens? Il circonstancié les faits qu'il rapporte , en nommant les lieux où ils sont arrivés , les personnes qui y ont eu part , les témoins qui ont été présens ; ne se fût-il pas deshonoré en pure perte , si en débitant des contes et des fables ,et en les revêtant de telles circonstances , il eût fourni des moyens sûrs et infaillibles pour se faire convaincre de faux ?

Du moins n'hésiterez-vous pas à croire un fait

Eublic arrivé en présence d'une nombreuse assemlée , et dont saint Augustin fut lui-même témoin ; c'est la guérison miraculeuse (2) d'un jeune homme , nommé Paul , et de sa sœur , nommée Palladie ,' qui depuis long-temps tremblaient de tous leurs membres par l'effet d'une malédiction que leur avait donnée leur mère. Étant allés faire

(i) Tom, 5. edit. Frob. p. i347.

(2) Tom. 5. edit. Frob. p. iZ^ç). i55o.

Sun l'évocation des saints. 333

leurs prières , dans l'Eglise d'îlippone , proche les Reliques de saint Etienne, à l'heure qu'un peuple nombreux s'était assemblé pour le service divin, ils tombèrent l'un et l'autre dans une espèce de sommeil , dont ils se relevèrent parfaitement guéris; le bruit du miracle s'étant répandu, toute l'Eglise retentit de cris de joie , on n'entendait partout que ces mots : Dieu soit béni y Dieu soit loué. Saint Augustin mit toutes les circonstances de ce miracle par écrit , et afin que ceux qui avaient été absens n'en fussent pas moins instruits que ceux qui avaient été présens , il en fit faire le lendemain publiquement la lecture , l'accompagnant de réflexions édifiantes, et des actions de grâces qu'il convenait de rendre à la bonté divine.

Ce n'est là néanmoins, .Monsieur, qu'une trèspetite partie des événem^ens merveilleux que saint Augustin dit être arrivés pour le soulagement de ceux qui avaient confiance aux Reliques et aux prières de saint Etienne ; car il assure (0 , que s'il voulait rapporter toutes les guérisons qui se sont faites à Calame et à Hippone par l'intercession de ce Saint, il en faudrait faire plusieurs volumes. // ny a pas encore deux ans , ajoute-t-il (^), que cette Relique est à Hippone , et quoiqu'on n'ait pas dressé des relations de tous les miracles qui se sont faits depuis , il ne laisse pas de s'en trom>er déjà près de

(i) Si enim miracula sanitatum , ut a)ia taceam , modo velim referre quac perliunc M;irtyrem , id esl glorii)sissimiim Stt^phanum fa^ta sunt iii Coloniâ Calamensi et nostr.i , plurimi conficicndi sunt libri. L. 33. da Cil- Dei. c. S. T. 5. cdit, Frob. p. 154/.

(2) Nondiiin est biennium , ex qao apii'î Hipponem cœpit esse is(a memorla , et multis qiiod nobis certissimuni ist non datis libellis , de iis , quae mirabiliter facta sunt, illi ipsi qni dati sunt ad scptuaginta fermé nunuTum pei vénérant , quando ista conscripsi-. Calaaix' rero , uhi et ipsa memoria priùs esse capit , et ciebriùs daatur, iacuniparabili multitudinc superant. Ibidem,

334 DIXlÈ3rE LETTRE.

soixante-dix , lorsque /écris ceci ; mais à Calame , où les Reliques de ce saint Martyr sont depuis bien plus de temps , et où Von a plus de soin de faire ces relations , le nombre en monte incomparablement plus haut.

Je ne parlerai point ici ni du célèbre aveugle de Milan , qui recouvra la vue à la translation des Reliques de saint Gervais et de saint Protais , en frottant ses yeux d'un linge qui avait louché leur Châsse , miracle dont tout Milan fut témoin , et que saint Augustin rapporte (0 au vii^ chapitre du neuvième livre de ses Confessions ; ni de l'apparition de saint Félix qui se fit voir aux habitans de Noie sur les remparts , lorsque la ville était assiégée par les Barbares , comme le même saint Augustin nous en assure (=*) au seizième chapitre de son livre De cura pro mortuis , sur le rapport de personnes sûres qui attestaient l'avoir vu ; ni du parti qu'il prit lui-même, comme il le marque (^) dans la cent trente-septième de ses lettres, d'envoyer deux de ses Clercs au tombeau du même saint Félix , célèbre par une infinité de prodiges , dans la vue de découvrir, par l'entremise du Saint, lequel des deux était coupable , l'un et l'autre se chargeant mutuellement d'un crime que chacun d'eux niait avec une égale fermeté. Je passe à d'autres merveilles rapportées par les Historiens Ecclésiastiques , et qui ne sont ni moins éclatantes , ni moins à couvert de la contradiction des incrédules , ni moins propres à marquer, combien Dieu s'est toujours plu à confirmer les fidèles dans l'idée qu'ils avaient du pouvoir et du crédit des Saints.

(0 Tom. 1. erf. Froh. p. i53.

(a) Tom. 4. ed..Frob. p. 891.

(S) Tom. a. cd, Frob. p. 6Sj,

SUR l'invocation des saints. ' 335

Théodose remporte une célèbre Victoire par Tintercession des Saints.

Ruffin rapporte (0 , que l'empereur Théocîose se voyant à la veille d'avoir une sanglante guerre sur les bras contre le tyran Eugène , commença par visiter les Eglises de Constantinople , étant accompagné d'un bon ordre de Prêtres et d'une grande suite de peuple , et que revêtu d'un cilice il se prosternait devant les tombeaux des saints Apôtres et des saints Martyrs , demandant par leur intercession le secours dont il avait besoin pour réprimer les entreprises de son ennemi. Quel pensez-vous , Monsieur , que fut l'effet de ses prières et de son empressement à rechercher la protection des Saints ? Théodoret nous en instruit parfaitement. L'empereur, dit cet Historien l^)^ étant proche de l'armée ennemie, et à la veille du combat, passa la nuit dans une chapelle, située sur une haute montagne, où il vit en songe venir à lui deux hommes bien armés et parfaitement bien montés, se disant envoyés de Dieu pour combattre avec lui ; l'un se disait l'Apôtre saint Jean, l'autre l'Apôtre saint Philippe. Un soldat qui avait eu la même vision pendant la nuit , se hâta , dès que le jour parut, d'en faire part à l'Empereur, lequel prenant le tout pour bon augure , s'avança avec confiance vers l'ennemi. Eugène lui voyant une armée de beaucoup inférieure à la sienne , se crut sûr de la victoire. Cest le désespoir , dit-il , qui pousse Théodose à venir chercher la mort parmi nous ; mais je défends , ajoutet-il , de le tuer , je veux qu'on le conserve en vie , et

(i) Gircnibat Theodosins cum Sacerdotibus et Populo omnia orationum loca , ante Martyrum et Apostolorum thecas jacebat cilicio prostiatu8 , et auxilia gibi fidà Sanctonim inttrcessione poscebat. Ruffin. l. a. e. 55. apiid Auct. Eccks. éd. Froben. p. 262.

(2) Tbeodorel. l. 5. c. 24. apud Auct. Eccks. éd. Frob. 5ii.

quon me T amené prisonnier , A peine le combat fut-il commencé, qu'il se leva un vent des plus violens , qui jetait tant de poussière aux yeux des ennemis, qu'ils étaient obligés de les fermer; et par un autre prodige , les traits étant repoussés contre ceux qui les lançaient, le parti d'Eugène ne tarda pas à s'apercevoir que le ciel combattait contre lui ; il perdit courage, tout se débanda, la défaite fut générale ; et comme plusieurs Officiers couraient vers Eugène , qui était resté sur une colline pour y attendre l'issue du combat , il s'imagina qu'on s'empressait de venir à lui pour lui apprendre quelque bonne nouvelle, et criant de loin, il leur demanda s'ils lui amenaient Théodose ; mais il fut fort surpris de se voir mettre les fers aux mains par ceux qui étaient venus à lui avec tant d'empressement; et qui n'y étaient venus que pour l'arrêter et le livrer au vainqueur.

Telle fut la bénédiction que Dieu donna aux armes de Théodose , voulant qu'il sentît toute la part qu'avaient eue les Saints à la lui procurer , comme il paraît assez par la vision qu'il eut , et qui fut le gage assuré de sa victoire.

L'Eglise de saint Michel célèbre par les grâces qu'on y recevait,

Sozomène nous apprend (») , qu'il y avait proche de Constantinople une Eglise qu'on appelait l'Eglise de Saint-Michel, parce que la persuasion commune était que saint Michel y avait paru sous une forme visible; il dit que plusieurs qui se trouvaient dans des dangers pressans ou dans des embarras tàcheux , d'autres qui étaient affligés de longues maladies , venaient faire leurs prières dans cette Eglise , et qu'ils y trouvaient un prompt remède à leurs maux ; il ajoute qu'il y avait reçu lui-même des faveurs

(i) Lib, 2, f. ô. apnd Auct, Ecclcs. c^il. Frob. pa^. 563.

insignes. Or, qui peut douter que Dieu n'ait rendu ce lieu célèbre pour y faire honorer la mémoire de saint Michel , et que ce Prince de la Milice céleste n'appuyât de son crédit auprès de Dieu les prières de ceux qui venaient marquer la confiance qu'ils avaient en son intercession?

Merveilles qui arrivaient au tombeau de sainte Euphéniie.

Quoi de plus merveilleux que ce que rapporte Evagre (0 du tombeau de sainte Euphémie ? Il dit que cette Sainte apparaissait souvent en songe à l'Evêque de Constantinopie , ou à quelque autre homme d'une piété distinguée , pour avertir qu'il était temps de venir recueillir le sang qui avait coulé de ses plaies ; que pour lors l'Empereur , le Clergé , le Magistrat, et une très-grande foule de peuple se rendaient dans l'Eglise , et qu'en présence de cette multitude, on passait par un trou fait à un des côtés du tombeau une éponge attachée à une verge de fer , et que moyennant cette éponge qu'on enfonçait bien avant dans le tombeau, on en retirait une si grande quantité de sang caillé qu'il y en avait assez , non-seulement pour en faire part à tous ceux qui étaient présens , mais aussi pour en envoyer dans les Provinces à quiconque en demanderait. Ce qu'il y avait de fort remarquable , c'est que ce sang ne se corrompait jamais, quelque temps qu'on le gardât, et qu'il conservait toujours sa couleur également vive et vermeille. Le même Auteur ajoute, que le tombeau répandait une odeur si exquise, qu'aucune autre odeur soit de fleurs , soit de parfums , soit d'essences préparées ne pouvait en approcher.

Penseriez-vous , Monsieur , que toutes ces merveilles n'étaient que pour animer les Chrétiens à

(i) Evag, lilft a.c. 3.

venir pratiquer des superstitions auprès du tombeau de la Sainte ? Car il est très-sûr que les Fidèles y accouraient de toutes parts , et qu'outre les priéres qu'ils adressaient à Dieu , ils en adressaient en» core à la Sainte : l'Auteur marquant expressé» ment (0 , qu'il y avait une tribune élevée , d'où l'on priait la sainte Martyre. Si c'étaient là des prières superstitieuses , donc Dieu autorisait la superstition par de très-grands miracles , miracles ou sub->sistans , ou qui se renouvelaient souvent , et à la vue de tout le monde. Aussi Evagre qui écrivait au temps où chacun pouvait les vérifier , marque-^t-il (2) qu'ils étaient si publics , qu'aucun Chrétien ne pouvait les ignorer.

Extrait d'une lettre de Nicétius, qui fait voir combien il arrivait de miracles de son temps aux tombeaux des Saints.

Que ne dirais-je pas encore , si je voulais rapporter tout ce qui est marqué de la puissante intercession des Saints par saint Grégoire-le-Grand, dans les trois livres de ses Dialogues , et par Grégoire de Tours , dans le livre de la gloire des Martyrs et dans celui de la gloire des Confesseurs ? A peine y a-t-il un chapitre où il ne soit fait mention de quelque grâce extraordinaire obtenue par les priè-r res de quelque Saint. Mais, Monsieur, pour ne pas ici vous fatiguer par une trop longue suite de narrations, je me contenterai d'ajouter l'extrait d'une lettre écrite par Nicétius , Evêque de Trêves , à la Reine Clotoswinde , femme d'Alboin , Roi des Lombards; cette lettre se trouve au cinquième Tome des Conciles du P. Labbe. ( p. 834-) La Reine était Catho-

(1) Super bis est cœnaculum sublime , ex quo licèt iis qui voluerint, Martyri supplicare et sacris interesse Mysteriis. fi'î at yLaiiTiCiii i^Ç Tofs ^xxtsfAi'iiJK îxirui r>ii y-xtrupa. Evag. l, 2.C. 5. edit. Val, p. 287.

(3) Ac miracula quideni , quac subindë patrantur à sanctissimâ Martyre, cota suQt omnibus Cbristiaais. Ibidem,

SDR l'invocation DES SAINTS. SSq

lique , et le roi Arien. Le saint Evêque , ayant ea vue la conversion de toute la Nation des Lombards, crut que l'exemple du Roi serait des plus efficaces pour la procurer ; c'est pour ce sujet qu'il écrivit à la Reine , l'exhortant à employer tout ce qu'elle avait d'industrie pour gagner l'esprit du Roi à la vérité : parmi les motifs qu'il lui suggère comme les plus propres à faire impression sur lui , il insiste particulièrement sur les miracles qui se faisaient aux tombeaux des Saints dans les Eglises Catholiques. « Que le Roi, dit-il (0 , envoie de ses » Prêtres à l'Eglise de Saint-Martin, le jour de la fête » de ce Saint, qui est le 1 1 de Novembre , et s'ils » sont assez hardis , qu'ils entreprennent d'y faire » quelques-unes de leurs fonctions : nous y voyons » les aveugles , les sourds et les muets recouvrer » la vue, l'ouïe et l'usage de la parole. Que dirai-je » des lépreux et de tant d'autres malades, qui dans » leurs plus grandes langueurs y trouvent une » prompte et parfaite guérison ? Peut-être nous dira- » t-on que ces aveugles guéris sont des imposteurs » qui feignaient d'être aveugles; mais que dire de » ceux que nous savons avoir été aveugles de nais- » sance, et que nous voyons , par la miséricorde de » Dieu , retourner chez eux après avoir parfaitement

(i) Hic ad D. Martinum per restÎTitatem quam xi. die facit November, ipsos mittat : et ibi, si audcnt, aliqiiid présumant, ubi cxcoshodiè illuiniiiari conspicimus , ubi surdos auditum , et mutos sanitatem rccipere. Nam quid dicam de leprosis, aut de aliis quamplurimis , qui quantacunque debilltate percussi ibidem per singulos annos alii etaliisanaatur ? Portasse dicunt , Confingunt caccos ; qui caeci à nativitate videntur , quid dicam cùm indè illuminâtes conspicimus, et ad propria, Deo miserantc , sanos reverti videmus ? Nam quid dicam adhuc de D». Germano, Hilario , vel Lupo Episcopis? ubi tanta liodiè miracula apparent , quantum nec verbis diccre valeo ? ubi dsmonia habentes in aëre suspensi torquentur , et Dominos quos dixi , confitentur ? nunquid in Ecclesiis eorum sic faciunt î Quid de D". Remigio et D», Medardo Episcopis , quos tu , credo, vidisti ? non possumus tanta exponerc , quanta mirabilia per ilios Oeum videmus facerc. Ex ep. Nicelii, Tom, 5. Conc. Labb. p. 835.

34o DIXIÎÎME LETTRE.

» recouvré la vue ? Que dirai-je encore des tom- » beaux de saint Germain , de saint Hilaire , de » saint Loup, où l'on voit arriver tant de merveilles, » qu'il me serait impossible de les rapporter toutes? » On V voit des Energumènes élevés en l'air, et les » Démons qui les tourmentent reconnaître qu'ils )) ont enfin trouvé leurs Maîtres. Vit-on jamais rien r. de semblable dans les Eglises des Ariens? Que » dirons-nous des tombeaux de saint Rémi et de » saint Médard , où je crois que Votre Majesté a été » elle-même ? il ne me serait pas possible non plus » de dire combien Dieu y opère de merveilles par » ces Saints. »

Or , je vous laisse à penser , Monsieur , si un Evêque aussi considérable que celui-là , et par la dignité de son Siège et par son mérite personnel , écrivant à une grande Reine , eût osé citer des miracles comme publics et avérés , s'ils ne l'eussent été en effet. Se fût-il avisé de les lui suggérer comme une excellente preuve de la vérité de la Religion Catholique , s'il avait cru qu'ils fussent sujets à pourvoir être contestés ? Eût-il osé défier les Prêtres Ariens de faire voir chez eux des merveilles semblables à celles qu'on voyait dans les Eglises Catholiques? L'eùt-il , dis-je, osé, au cas qu'il n'arrivât rien d'extraordinaire dont les Catholiques pussent tirer avantage ? Il fallait bien de la confiance dans cet Evêque pour oser parler ainsi dans une lettre qu'il savait devoir être montrée au Roi , et communiquée aux Evêques et aux Prêtres Ariens. S'il n'eût été bien sûr des faits qu'il avançait, que pouvait-il s'en promettre, si ce n'est beaucoup de ridicule pour sa personne , et beaucoup de mauvaises plaisanteries sur la Religion qu'il prétendait accréditer ?

On voit encore aujourd'hui de grandes merveilles aux tombeaux des Saints.

J'ai tout lieu d'espérer , Monsieur , que des témoignages de cette force feront une vive impression sur un esprit aussi judicieux que le vôtre. Que si de telles autorités ne vous persuadent pas assez de la vérité des merveilles des siècles passés , ce qui se voit encore de nos jours aux tombeaux des Saints, et dont il ne tient qu'à vous de vous assurer par vous-même et de vos yeux , vous facilitera sans doute la croyance de ce qui a été rapporté , et vous le garantira en quelque façon. Combien de corps de Saints et de Saintes qui se conservent sans corruption depuis plusieurs siècles dans presque tous les pays Catholiques du monde ? Les corps de saint Gervais et de saint Protais , martyrisés en 169 , furent trouvés entiers par saint Ambroise en 887, comme il l'atteste lui-même; il trouva pareillement les corps de saint Nazaire et de saint Celse ; le corps de sainte Subine morte en 3i i , fut trouvé entier par saint Charles Borromée en 1571. On peut citer en France les corps de saint Claude , de saint Edmond, de saint Rémi ; en Italie ceux de sainte Catherine de Boulogne , de sainte Claire de Monte-falcone , de sainte Agnès de Monte-pulciano, de sainte Rose de Yiterbe, de saint Nicolas de Tolentin , de saint Charles Borromée ; en Espagne ceux de saint Narcisse, de saint Ferdinand, de saint Isidore le laboureur , de sainte Thérèse ; en Portugal celui de sainte Elisabeth; en xAngleterre celui de saint Edouard; aux Pays-Bas celui de saint Hubert ; aux Indes celui de saint François-Xavier. Le P. Théophile Rainaud en cite encore plusieurs autres dans son livre intitulé : De incorntptione cadaverum , et il y donne les preuves de tous les faits qu'il avance. Or qu'estce qui peut défendre ces précieuses Reliques con-

34ii DIXIÈME LETTRE.

t re l'activité des éléraens et la révolution des années y si ce n'est une vertu supérieure et divine ?

Je sais qu'il y a certaines terres qui étant pleines d'esprits de sel et de nitre, ont la vertu de conserver les corps qu'on y met; mais ces terres traitentelles différemment les corps des justes et des pécheurs? ne conservent-elles pas également les uns et les autres ? et de quelle manière les corps y sont-ils conservés ? n'est-ce pas souvent de telle sorte, que pour peu qu'on les remue, ils tombent en pièces et en poussière ? au lieu que ceux dont je parle sont conservés dans les mêmes lieux où tous les autres se réduisent en pourriture ; de plus, quoique exposés à l'air depuis plusieurs siècles, ils subsistent avec toute leur solidité. H n'y a donc que le grand Ouvrier qui a formé le corps de l'homme, qui sache le secret de maintenir sans le secours de l'ame la tissure et la liaison des parties qui le composent. Non , il n'appartient qu'au souverain Maître de l'Univers de faire en sorte que le tombeau qui est recueil de toutes les grandeurs humaines, devienne pour ses serviteurs et servantes un monument de gloire , et pour les peuples un objet de vénération.

On voit à Florence, dans l'Eglise des Carmélites , le corps de sainte Marie Magdelène de Pazzi avec la consistance , la fraîcheur et la flexibilité que donne la vie : de sorte qu'à considérer son air et sa situation dans une espèce de lit pratiqué sous l'autel , on dirait que c'est une personne qui dort iranquillement,et non pas un corps sans ame. Que diront à cela vos Ministres ? N'y a-t-il pas là de quoi faire plier les plus fiers d'entre eux ? Car enfin , n'est-il pas évident que Dieu ne peut avoir ici d'autre vue que de glorifier celle dont il a été glorifié; qu'il autorise par cette merveille la confiance que

SUR l'invocation des saints. 343

les peuples ont aux prières de la Sainte ; et que si le culte et l'invocation des Saints déplaisait à Dieu, il n'aurait garde d'en entretenir et d'en fomenter la pratique par de si élonnans prodiges ?

il n'est pas , Monsieur , que vous ne sachiez qu'on garde à Naples la tête de saint Janvier , un des premiers Evêques de Bénévent , avec une fiolede "verre pleine de son sang ; et que, quand on met ces deux Reliques en présence l'une de l'autre le joue de la fête du saint Martyr, le sang qui était aupara* vant figé , durci et d'une couleur opaque , devient liquide et vermeil , s'agitant et bouillonnant comme s'il était touché de quelque sentiment de joie et du désir de se réunir au chef qu'il a autrefois animé.

Vous savez apparemment aussi, Monsieur, que la langue de saint Jean Népomucène, Chanoine de Prague, se conserve depuis plus de trois cents ans fraîche et entière dans la Cathédrale de la même ville , privilège accordé à cette langue pour la fidélité qu'elle eut à garder le secret de la confession ; car Wenceslas IV, roi de Bohême, ayant entrepris de faire parler le saint hGrr.ir.e sur îè àujei de ia Reine dont il était Confesseur , et n'ayant pu y réussir ni par les plus belles promesses , ni par les traitemens les plus barbares , fit jeter le Saint dans la Moldau où le Saint se noya ; et de toutes les parties de son corps il n'y eut que la langue qui échappa à la corruption.

Luther est convenu lui-même des effets miraculeux de l'Intercession des Saints.

Mais à quoi bon faire un plus long détail des merveilles qui sont à la gloire des Saints, et dont l'effet naturel est d'animer les peuples à recourir à leurs prières ? à quoi bon , dis-je , en dire davantage sur ce sujet , puisque Luther convient lui-même

34/î DIXIÈBIE LETTRE.

des effets miraculeux de leur puissante intercession ? Vous auriez peine à le croire , IMonsieur , si je n'indiquais le tonae et la page où vous trouverez ces paroles (0 : Qui peut disconvenir que Dieu ne fasse encore aujourd'hui par ses Saints auprès de leurs tombeaux , et en présence de leurs Reliques , des Miracles qui paraissent aux yeux de tout le monde ? Ne pensez pas que ces paroles soient échappées par inadvertance à Luther ; c'est en rendant compte de sa foi , c'est en se justifiant sur des articles qu'on lui imputait ^ à ce qu'il dit ,/àussement et malignement ; c'est , dis-je , dans cette circonstance qu'il s'est expliqué de la sorte , deux ans après sa rupture avec Rome, en l'an iSig.

L'aveu de Luther fournit un argument invincible contre les Protestans.

On me dira sans doute que Luther était pour lors encore plein de ses premières idées et des préjugés de l'éducation , et qu'il eut depuis tout le temps d'en revenir. Mais comment ces préjugés ont-ils ptt lui faire voir des miracles où il n'y en avait pas ? Comment ont-ils pu le porter à en appeler à la notoriété publique , et lui inspirer assez de confiance pour demander : Qui osera nier qu'il ne se fasse encore aujourd hui visiblement de grands miracles aux tombeaux des Saints ? Que si l'on veut absolument que les préjugés aient aveuglé et infatué Luther jusqu'à ce point, qu'on nous dise donc ce qui a pu le porter à ajouter ces autres paroles : Je crois Jermement avec toute la Chrétienté , qu'it faut honorer et invoquer les Saints. Cette déclaration peut-elle être 1 effet d'un préjugé ? N'est-ce pas un témoignage non suspect rendu à la croyance universelle des Chrétiens? En effet, que Luther

(i) Tom. 1. idil. Jen. ^crm. pcr Donat, Ritzenhain, p. l65.

SUR l'invocation des saints. 345

ait ainsi parlé dans le fort de ses préjugés , et que bientôt après il ait changé de sentiment et de langage , en sera-t-il moins vrai qu'il a cru avec toute la Chrétienté , et que toute la Chrétienté a cru avec lui qu'il faut honorer et invoquer les Saints ? C'est une vérité de fait sur laquelle Luther dépose , une vérité de fait dont il était parfaitement instruit , et sur laquelle il mérite absolument d'être cru.

Que si avant les disputes de Luther , au témoignage de Luther même, témoignage irréfragable en ce point , toute la Chrétienté a cru qu'il faut invoquer les Saints , donc toute l'Eglise l'a cru ainsi : car enfin , quelque idée qu'on se forme: de l'Eglise , on ne trouvera pas l'Eglise hors de la Chrétienté , elle y est nécessairement renfermée donc l'invocation des Saints ne peut être ni une erreur, ni une superstition , ni une idolâtrie , ni une atteinte donnée aux droits du Créateur, ni un outrage fait aux mérites de Jésus -Christ , ni une entreprise sur l'office de Médiateur; car l'Eglise universelle, qui est celle dont il s'agit ici , ne peut , selon vos propres principes , enseigner, ni approuver, ni pratiquer rien de tout* cela : donc imputer à l'Eglise de tels excès , c'est imputer à Jésus-Christ d'avoir manqué à la promesse qu'il a faite à son Eglise de la rendre invincible aux portes de l'enfer: c'est par conséquent contester à Jésus -Christ sa Divinité, et n'aller à rien moins qu'au renversement total du Christianirsme. Voilà , Monsieur , à quoi aboutissent toutes les belles déclamations de vos Ministres contre l'invocation des Saints ; devraient-ils se laisser aveugler par l'amour de la critique , par la passion de mordre et de déchirer , jusqu'à ne ])as voir les conséquences les plus affreuses et les plus nécessairement liées avec les accusations qu'ils nous intentent ?

Je suis fort trompé , Monsieur, si après tout ce que j'ai eu l'honneur de vous dire pour la défense de l'invocation des Saints , vous y trouvez encore des difficultés propres à vous en faire un titre légitime de séparation. Le moins que je puisse me promettre de cet écrit , est que vous reconnaîtrez que nous avons pour nous l'antiquité , le suffrage des plus savans Pères de l'Eglise , la pratique générale de toutes les Nations Chrétiennes qui existaient avant Luther, même de celles qui sont séparées de nous depuis plus de douze siècles , la tradition constante de l'Eglise à remonter jusqu'aux Apôtres , un fondement très-légitime dans l'Ecriture qui nous autorise à demander les prières de ceux que nous savons , ou du moins que nous croyons très-prudemment être instruits des nôtres , et par-dessus tout cela des marques éclatantes de l'approbation que Dieu donne à notre usage par les effets merveilleux de sa divine puissance.

L'invocation des Saints n'est pas moins autorisée que l'Ecriture même.

Vos Ministres nous reprochent de manquer de preuves tirées de l'Ecriture , propres à appuyer l'invocation des Saints ; je pense en avoir dit assez pour faire voir l'injustice de ce reproche ; mais eussent-ils autant de sujets de nous le faire qu'ils en ont peu, ne devraient-ils pas considérer que l'invocation des Saints n'est pas moins autorisée que l'Ecriture même ? Car enfin , qu'est-ce qui nous oblige à reconnaître les quatre Evangiles et les autres livres du nouveau Testament pour livres divins et canoniques, si ce n'est la tradition constante de l'Eglise, le consentement unanime de toutes les Nations Chrétiennes à les recevoir pour tels , l'autorité de l'Eglise qui nous les garantit comme ayant

SUR L INVOCATION DES SAINTS. J/jy

été dictés par le Saint-Esprit , et plusieurs grands miracles faits pour en attester la divine autorité ? Or toutes les mêmes preuves ne concourent-elles pas également à prouver l'utilité de l'invocation des Saints ? Si donc toutes ces preuves vous paraissent faibles et insuffisantes pour justifier notre pratique , que deviendra l'autorité des Ecritures mêmes ? Autorité qui , à ce qui à ce que vous dites , fait tout le fondement de votre foi. N'y a-t-il pas lieu de s étonner que vous insistiez si tort a nous demander ici des preuves tirées de l'Ecriture, tandis que vous nous voyez si bien munis de celles qui concilient à l'Ecriture même tout le respect et toute la déférence que vous avez pour elle ?

Ainsi bien loin que l'invocation des Saints puisse vous être un sujet d'éloignement , j'ai tout lieu d'espérer que vous y trouverez de nouveaux motifs pour vous porter à hâter votre réunion avec nous. Vous comprenez sans doute , après avoir lu cet écrit , combien sont vaines les déclamations de vos Ministres contre cet Article; et en réfléchissant sur l'injustice de leurs invectives , vous vous convaincrez de plus en plus de l'injustice du schisme qui vous tient séparé de nous , et par conséquent de l'obligation où vous êtes de rentrer dans l'Eglise que vous avez quittée sans sujet.

Vous avez vu , Monsieur , par cent exemples , combien il a été profitable aux Chrétiens de tous les temps d'avoir recours aux prières des Saints; la prudence chrétienne vous dictera sans doute qu'il n'est pas expédient pour vous de vous priver des secours que vous pouvez obtenir par le crédit de si puissans Intercesseurs.

Vos Temples portent encore le nom des Saints en l'honneur desquels ils ont été construits; c'est dans l'Eglise de saint Pierre , de saint Thomas , de

saint Nicolas , de saint Guillaume , de sainte Aurélie que vous tenez vos assemblées ; les Patrons de ces Eglises vous invitent à reprendre les sentimens qu'ont eus vos Ancêtres en laissant à la postérité ces monumens de leur piété et de leur vénération pour les Saints.

Ne craignez pas , Monsieur , qu'en honorant et en invoquant les Saints , vous puissiez déplaire à Jésus-Christ; nous sommes bien éloignés de confondre les honneurs que nous rendons aux Serviteurs , avec ceux que nous rendons au Maître. Tous ies honneurs que nous rendons aux Saints , se rapportent à Jésus-Christ, se terminent à Jésus-Christ, et ne sont que pour accomplir ses vues et ses desseins. Oui, Monsieur, si nous honorons les Saints , c'est parce que Jésus-Christ les honore de son amitié ; parce qu'ils ont travaillé avec une incomparable ardeur à procurer et à augmenter sa gloire ; parce qu'ils sont les plus riches dépouilles qu'il ait enlevées à l'enfer, les vases choisis qu'il a le plus enrichis de ses grâces ; parce que Jésus-Christ s'est intéressé lui-même à les glorifier , rendant à leur sainteté un témoignage éclatant par la voix des miracles , ce qu'il ne fait que pour donner du prix à la vertu, animer la ferveur des Chrétiens, et les exciter à imiter de si grands exemples.

Je dis plus , Monsieur, et j'ajoute que nous n'honorons les Saints que par le rapport qu'ils ont avec Jésus-Christ; les Patriarches, parce qu'ils ont été ses Ancêtres ; les Prophètes , parce qu'ils ont prédit les circonstances de sa vie et de sa mort ; les Apôtres, parce qu'ils ont prêché sa doctrine ; les Martyrs , parce qu'ils ont confessé son saint Nom au prix de leur sang et de leur vie ; les Vierges , parce qu'elles ont été ses chastes épouses ; les Confesseurs , parce qu'ils ont pratiqué ses conseils dans la plus

SUR l'invocation des saints. 34g

sublime perfection ; et la Sainte Vierge plus que tout autre Saint, parce qu'en qualité de Mère de Jésus-Christ ., elle a avec lui des rapports qui l'élèvent au-dessus de toute créature; de sorte que comme Jésus-Christ est le principe et la source de toute sainteté, aussi est-il le terme et le but auquel se terminent tous les honneurs que nous rendons aux Saints, Omnia in ipso constant.

Telles sont les idées que nous avons de Jésus- Christ et des Saints, et c'est sur ces idées que nous réglons notre culte. S'il s'est jamais trouvé quelques ignorans ou quelques dévots indiscrets qui s'en soient formé d'autres idées , et qui aient excédé jusqu'à déroger à la Grandeur de Jésus-Christ ou à la confiance qu'ils lui devaient^ il fallait les instruire et les redresser avec charité , et ne pas en tirer avantage pour aigrir et révolter des Nations entières ; il fallait régler la dévotion des peuples , supposé qu'il s'y fût glissé quelques abus , et non pas entreprendre de la supprimer et de l'abolir entièrement.

L'excès du IMinistre Bucer visiblement puni du ciel.

A quels horribles excès ne se sont pas portés vos premiers Ministres , sous prétexte de réforme en ce point ? Martin Bucer , le premier chef et Président qu'ait eu votre consistoire , et celui qui a eu le plus de part aux changemens arrivés dans cette Ville en fait de Religion , a bien osé y faire brûler publiquement les Rehques de sainte Aurélie, pour arrêter , à ce qu'il disait , le cours de la superstition ; mais Dieu ne laissa pas son impiété impunie; car Buce. étant mort en Angleterre où il s'était retiré, son corps y reçut le même traitement qui avait été fait au corps de la Sainte par l'instigation de ce jMinistre ; ses os furent déterrés par ordre de la

35o DIXIÈME LETTRE.

Reine Marie , et brûlés par la main du bourreau ; châtiment visible du Ciel , qui semble avoir voulu user de représailles envers celui qui avait si fort outragé la Sainte.

Vous savez que Bucer s^était consacré à Dieu par les trois vœux de Religion en Tan iBo'j ; qu'infidèle et parjure il épousa consécutivement jusqu'à trois femmes, dont la première fut une Religieuse dévoilée , qui mourut frappée de la peste après avoir eu treize enfans de son commerce sacrilège avec leMoine apostat qui l'avait séduite. Tels étaient les Saints du parti qui entreprenaient de faire la guerre aux Saints du Ciel. Jugez , Monsieur, si leur sentiment et leur conduite doivent l'emporter dans votre esprit sur le sentiment et la pratique de tout ce qu'il y a eu de plus saints et de plus savans hommes dans l'antiquité.

Mais ne dévoilons pas des faits trop odieux ; mon dessein ne fut jamais de publier la honte de ceux qui se sont élevés contre la gloire des Saints ; je n'ai eu d'autre vue que d'exposer simplement, et dans un esprit de paix et de charité , la Doctrine Catholique touchant l'usage où nous sommes d'invoquer les Saints , et de vous faire voir que vous ne pouvez y trouver d'obstacle légitime à votre réunion.

Si les Saints me savent quelque gré de mon travail ; si , sensibles aux essais de mon zèle pour leur gloire, ils en sont plus favorablement disposés à écouter mes prières , je leur demande sur toutes choses de s'employer auprès de Dieu pour obtenir de lui qu'il vous porte efficacement à rentrer dans une Eglise, dans laquelle ils ont vécu, dans laquelle ils se sont sanctifiés, et qu'ils ont si fort illustrée par la sainteté de leur vie et par l'éclat de leurs miracles. Fasse le Ciel , Monsieur , que vous ressentiez un prompt effet de la prière que je leur

SUR L*INVO€ATION DES SAOTS. 35 1

adresse > et de leur intercession , et que vous connaissiez vous-œêrae par une heureuse expérience combien il est utile de les invoquer ! C'est le plus ardent de mes souhaits , qui n*a d'autre principe que le zèle très-sincère que je me sens pour le plus solide de vos intérêts. Agréez , s'il vous plaît , que j'y ajoute l'assurance du respect avec lequel j'ai l'honneur d'être, etc.

35a ONZIÈME LETTRE.

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