‹ Lettres d'un docteur catholique à un Protestant sur les principaux points de controverse et sur les obstacles au salut et à la conversion des Luthériens et des CalvinistesChapitre 16 sur 27 · SUR LA PRIÈRE POUR LES MORTS, ET SUR LE PURGATOIRE · texte numérisé non relu

SUR LA PRIÈRE POUR LES MORTS, ET SUR LE PURGATOIRE

Les Chefs de votre prétendue réforme ne se sont pas contentés , Monsieur , de critiquer et de condamner les prières que nous adressons aux Saints pour leur demander le secours de leur intercession ; ils condamnent encore également les prières que nous offrons à Dieu pour le soulagement des âmes qui se trouvent en lieu de souffrances , pour l'expiation de quelque reste de péchés.

C'est même contre cet article que leurs fidèles disciples les Ministres se déchaînent avec le plus de véhémence, et ils semblent l'avoir choisi comme le sujet le plus propre et le plus heureux pour exercer à toute outrance le rare talent qu'ils ont pour la satyre. A en croire le sieur Dannhauer un des plus célèbres Professeurs qu'ait eu votre Université , et qui s'est fait le plus de réputation par la multitude de ses écrits , « Le Purgatoire est un pur » fantôme (0 , une invention nouvelle, fruit de la

(i) Purgatoriiim est inventum noTum. p. 993. Kaxo'Isvov. p. ggS. Avaruin et qusestuosum. p. 995. A yri>;a?oY./). gyj.lnexplicabilibus nodis implicatuin. p. 998. (]ontrarium Lonae spei. 999. Omnis solatii et gaudii Evangelici sun'ocamentum. p. 1000. Abludens ab exeinplo fidelium, qui statim iii coelum recepli sunt. p. 1001. Caduco fundamento subnixum. p. looj. Blasphcmum, quia facit Deum crudelem. p. iOi4. ayicifii nitC «xojoy. p, 1014. in Pliantasmat, xii. T. 2. Hodomorice spiritus Papœl, «dit. Arsent.

» superstition et de l'avarice , dogme contraire à » l'Ecriture , souffrant des difficultés inexplicables , » détruisant l'espérance chrétienne , étouffant toute » consolation intérieure, contredit par l'exemple » de plusieurs âmes reçues dans le ciel immédia- » tement au sortir du corps , appuyé sur un fonde- » ment très-ruineux , renfermant en soi le blas- » phème et rendant Dieu cruel , dogme enfin dont » il ne se trouve pas la moindre trace dans les di- » vines Ecritures.

Si le dogme du Purgatoire était en effet tel qu'il est ici représenté , je comprends, IMonsieur , comment vous n'auriez que de justes répugnances pour une Religion qui l'adopte parmi les articles de sa croyance; mais , qu'il me soit permis de le dire, ce n'est pas le Purgatoire qui doit être traité de fantôme , c'est l'idée que s'en sont formée les Ministres , et qu'ils s'efforcent de peindre dans l'esprit de leurs ouailles; c'est, dis-je , cette idée qui en mérite très-véritablement le nom.

Il sera aisé de vous en convaincre, si vous voulez bien faire attention à la suite des propositions que je prétends établir, et qui ayant une liaison trèsétroite entre elles, forment sur la matière dont il s'agit une espèce de démonstration; les voici:

On a prié de tout temps pour les morts.

Cette prière ne peut passer pour un abus ; elle est trop autorisée pour pouvoir être rejetée.

Le principal objet de la prière pour les morts a toujours été de leur procurer du soulagement.

Il suit manifestement de cette prière , qu'on atoujours été persuadé d'un troisième lieu , que nous nommons le Purgatoire.

Ce troisième lieu , prouvé par la prière , se découvre clairement dans l'Ecriture , et la preuve tirée de l'usage de la prière pour les morts justifie parfai-

tement Texplication que nous donnons aux passages que nous citons en faveur du Purgatoire.

Tout ce que l'on oppose contre la croyance du Purgatoire , est trop faible pour prévaloir contre la foi de tout les siècles.

Dessein de cette onzième Lettre.

Mais pour donner moins d'étendue à cette ma* tière , et me resserrer dans des bornes plus étroites , je réduirai le tout à trois Articles , qui fourniront abondamment la preuve de toutes les propositions que j'ai avancées.

Le premier sera de faire voir que rien n'est plus autorisé que la prière pour les morts.

Le second , que rien n'est plus efficace pour prouver la vérité du Purgatoire que cette prière pour les morts.

Le troisième , que rien n'est mieux lié avec les passages de l'Ecriture que nous citons pour le Purgatoire , que la même prière ; de sorte que si ces passages entendus dans leur véritable sens font voir la nécessité de la prière pour les morts , l'usage constant de cette prière fait voir à son tour la nécessité d'entendre ces passages comme nous les entendons. Voilà , Monsieur , le précis de tout ce que je dois avoir l'honneur de vous dire sur le sujet en question.

Le moins que je me promette de cet écrit , est de faire passer à vos Ministres l'envie qu'ils ont de rire a nos dépens. Ils aiment à s'égayer sur le chapitre du Purgatoire , et ils ne sont jamais plus contens que lorsqu'une imagination burlesque leur a fourni quelques traits de raillerie sur ce sujet. Nous verrons s'ils conserveront toujours leur belle humeur. Qu'on leur présente cet écrit à lire lorsqu'ils seront le plus disposés à plaisanter sur cet

article , et qu'on observe si après l'avoir lu , ils ne changent pas de contenance ; je serai fort surpris si l'on ne voit les airs sérieux succéder aux airs enjoués , et si les visages les plus épanouis ne se couvrent du sombre d'un embarras bien marqué. Quoi qu'il en puisse être, Monsieur , je leur déclare par avance que je prétends les convaincre d'être les restaurateurs de l'hérésie d'Aérius. Qu'ils parent à ce reproche , s'ils le peuvent ; après quoi nous reviendrons volontiers du sérieux à la plaisanterie. Par rapport à vous, Monsieur , je ne me propose autre chose , sinon de vérifier que la croyance du Purgatoire et l'usage où nous sommes de prier pour les morts , ne peuvent être un obstacle légitime à votre réunion ; c'est tout ce que le dessein des lettres que j'ai l'honneur. de vous adresse exige de moi. Je ne laisse pas d'espérer que celle-ci vouspersuadera de la nécessité de croire ce que nous croyons sur le présent article , et que votre piété et votre tendresse pour ceux dont la mémoire vous est chère vous invitant à exercer à leur égard la même charité qui se pratique parmi nous , vous trouverez dans l'exercice d'une charité si juste et si louable un nouveau motif pour vous hâter de revenir à l'Eglise Catholique.

l/e Pboposition.

La prière pour les morts est trop autorisée pour pouvoir être

rejetée.

Je dis donc en premier lieu, que la prière pour les morts est trop autorisée pour pouvoir être rejetée , et qu'on ne peut la regarder comme un abus qui s'est introduit dans l'Eglise ; car cette prière est autorisée par des livres divins , par la pratique des Juifs , par la tradition Apostolique , par la pratique universelle des premiers P'idèles , par le ser*

356 ONZlèîIE LETTRE.

vice public de l'Eglise des premiers temps , par l'idée constante qu'en ont eue tous les Chrétiens orthodoxes, en la regardant comme appartenante à l'économie de la foi. "Ne pensez pas , Monsieur, que ce soient là de grands mots qui ne signifient rien, ou qui ne signifient que très-peu de cliose ; ce sont autant d'articles qui renferment les plus riches preuves : vous allez voir ce qui en est.

Le second livre des Machabées approuve et loue la prière pour les morts.

Je cite d'abord le célèbre texte du second livre des Machabées, où il est dit(0, que cest une pensée sainte et salutaire de prier pour les morts , ajîn qu'ils soient délivrés de leurs péchés. Vous ne disconviendrez pas , Monsieur , que ce ne soit là un témoignage bien formel en faveur de la prière pour les morts ; mais vous prétendez que ce texte n'est d'aucune autorité , parce que Messieurs vos Ministres vous ont dit , que le livre , dont il est tiré, n'était pas un livre canonique. La question se réduira donc à savoir, si vous devez croire sur cela plutôt Messieurs vos Ministres , que saint Augustin , le troisième Concile de Carthage , Innocent I, témoins très-sûrs et très-authentiques des sentimens de l'antiquité.

Les deux livres des Machabées sont des livres canoniques.

Saint Augustin dit en termes exprès W, que les Juifs ne reçoivent pas les livres des Machabées pour canoniques , mais que l'Eglise Chrétienne les reçoit pour tels. Vous voyez; assez que saint Augustin ne parle pas ici de son chef , et que ce n'est pas de

(i) Sancta ergô et salubrîs est cogitatio pro defunctis exoràre ut à peccalis sûlvantur. Lib, i. xii. 4^-

(ï) In qulbus sunt et Machabxorum libri , qnos, non Judxi , sed Ecclesia Catholica pio Canonicis babet. Lib, 18. de Civ. Dci. c. 56. T. 5, edil. Frobcn. />^ 109C.

son sentiment particulier qu'il nous rend compte , c*est du sentiment universel de l'Eglise. Il en était sans doute bien instruit ,61 nous pouvons l'en croire sur son témoignage.

Le troisième Concile de Carthage s'est tenu en 397 , il était composé d'un bon nombre d'Evêques , qui tous ont souscrit à la décision (0 qui reconnaît les deux premiers livres des Machabées pour canoniques.

Innocent I , mort en ^01 , étant consulté par Exupère , Evêque de Toulouse , sur plusieurs articles concernant la Religion , et entre autres sur les livres qui appartiennent à l'Ecriture sainte , lui répondit en digne chef de l'Eglise sur chaque point , et dans le dénombrement qu'il fait des livres saints (2) , il y comprend les deux livres dont vous contestez l'autorité.

Il est donc clair que c'était le sentiment général du quatrième siècle de regarder ces deux livres comme faisant partie de l'Ecriture sainte ; et ce qui doit achever de vous en convaincre , Monsieur, s'il vous restait encore sur cela le moindre doute, c'est que des sociétés chrétiennes séparées de nous depuis douze à treize siècles les adoptent aussi bien que nous. Car le Patriarche des Arméniens qui sont Jacobites ou Eutychéens , a déclaré à M. le Marquis de Nointel , Ambassadeur de France à Constantinople , par un acte public signé de plusieurs Evéques et Ecclésiastiques de sa communion, qu'ils regardaient comme une doctrine très-mauvaise et très-pernicieuse de rejeter les livres des Machabées aussi bien que d'autres livres que vous ne recevez pas , tels que sont les livres de Tobie, de Judith , de la Sagesse , de l'Ecclésiastique et de Baruch.

(1) Con. Carth. III. c. ^j. T. %, Con. Labbc. p. 1177. (î) Innoe. I. adExup. c. 7. T. 2. Conc. Labb. p, i256.

Le Patriarche Mélhodius a déclaré pareillement en 1671 , de la part des Grecs séparés de la communion Romaine , qu'ils recevaient les livres des Machabées comme appartenans à l'Ecriture sainte. L*un et l'autre écrit se conservent dans la Bibliothèque de l'Abbaye de Saint-Germain-des-Prés , et celui qui doutera de la vérité du fait pourra s'en assurer ou par ses propres yeux ou par les yeux d'autrui , en faisant consulter ces monumens de la foi de ces Peuples.

N'est-ce donc pas une grande témérité aux chefs de votre réforme, d'avoir osé effacer du Canon des divines Ecritures, des livres qui y étaient inscrits dès le quatrième siècle , et que toutes les sociétés chrétiennes de la terre n'ont cessé de reconnaître pour canoniques ? L'entreprise est d'autant moins soutenable, que les raisons dont on se sert pour attaquer l'autorité de ces livres , sont des plus frivoles. Je me contenterai d'en rapporter une des plus apparentes , qui pourra vous faire juger du reste.

L'Auteur du second livre, ditRemnitius (0, finit son ouvrage par dire que s'il a bien écrit en observant les règles de l'histoire , il s'en saura bon gré, et que s'il n'a pas traité son sujet avec assez de dignité , il espère qu'on lui pardonnera; sur quoi Kemnitius fait la belle remarque de dire (*) : que nous serions bien imprudens de recevoir poiy dogme de foi , ce qui nous vient d'un homme qui demande pardon de ce qu'il peut avoir mal écrit.

Je réponds qu'il n'y a qu'à examiner l'endroit cité ,

(1) Et quid opus est ar^mentis, cùm ipse auctor secundi Machabarorum scriptioncm suam hig verbis concludat : Et ego quideni v'i benë, et ut bislorix competit, hoc et ipse velim ; sio autem minus digne , hoc et concedcndum est mibi. Lib, 2. Mach, xv. 59. part. 5. Exam, éd. Franco/", p. i^G. N. 20.

(2) Valdé imprudentes csseipus , si à tali scriptore , qui etiam ipsi sibi veniam , sicubi erravit ^ darÀ postulat , novum dogma nobis obtnidi pateiemur. Ibid.

SUR LE PURGATOIRE. SSq

et qu'on y verra que l'Auteur, sans se défier en aucune façon de la vérité des choses qu'il avait écrites, s'excuse uniquement sur les fautes du style et du langage , appréhendant de ne s'être pas également soutenu partout dans sa manière d'écrire. Saint Paul n'avoue-t-il pas de même , dans sa deuxième aux Corinthiens (0 , qu'il n était pas assez instruit des règles du langage ? En était-il pour cela moins inspiré de Dieu ? Et sur cet aveu de l'Apôtre se croirat-on en droit de rejeter cette Epitre?

Il faut certainement que les Ministres aient grande idée d'eux-mêmes , et qu'ils en aient bien peu des grands hommes que j'ai cités , pour pouvoir se persuader que ceux-ci n'ont pas vu les difficultés qu'ils voient et qu'ils cherchent à faire valoir contre les livres des Machabées. Ne doutez pas , Monsieur, que ces hommes si éclairés et si habiles dans la science de la Religion , n'aient effectivement vu tout ce qu'on nous objecte aujourd'hui contre l'autorité de ces livres sacrés ; ils l'ont vu sans doute, et ils l'ont méprisé , parce qu'ils en ont vu le faible avec tout ce qu'il y a à répondre à ce qui peut avoir la moindre apparence de difficulté. Or je vous laisse à juger qui mérite ici le plus d'être écouté : si ce sont des nouveaux venus aussi hardis à combattre les sentimens qu'ils ont trouvés établis , que peu instruits de ce qui en fait la juste défense, ou si ce sont les hommes les plus vénérables de l'antiquité, consommés dans l'étude de la Religion , témoins irréprochables des sentimens de l'Eglise de leur temps. Il s'agit ici de préférer les lumières et les sentimens des uns ou des autres ; ne serait-ce pas, Monsieur , faire injure à votre sagesse , que de vous croire capable d'hésiter dans cette occasion sur le mérite de la préférence ?

(tj Xam etsi impcritus sermone , sed non scientià. a. Cor, xi. 6.

36o ONZIÈME LErmE.

Quand le deuxième livre des Machabées ne serait pas un livre canonique, il mériterait bien autant de croyance qu'un livre d'histoire profane.

Mais je veux que les raisons de vos Ministres soient ici les meilleures , 'et que vous soyez parfaitement autorisé à vous dispenser de recevoir les livres des Machabées pour canoniques ; du moins leur déférerez-vous bien autant qu'à un livre d'histoire profane. Il serait en effet assez étrange que vous fussiez moins disposé à croire un fait d'histoire rapporté par l'auteur du second livre des Machabées , que vous ne l'êtes à croire les faits rapportés par Tite-Live , Tacite , Thucydide, et autres Historiens semblables. Car enfin, quoi que puisse dire votre Kemnitius pour décréditer cet Auteur, il est pourtant vrai que saint Paul a marqué l'estime qu'il en faisait en empruntant de lui des termes qui lui sont particuliers et qui ne se trouvent nulle part ailleurs ; c'est ce qui se voit dans le xi^ chapitre de l'Epître aux Hébreux , où saint Paul parlant des différentes espèces de tourmens qu'avaient souffert les Martyrs , et entre autres ceux qui avaient été étendus sur le chevalet , se sert du motèTu{jL7ravicGvicov (Hebr.xi. 35.) terme grec, qui fait manifestement allusion à ce qui est rapporté du saint Vieillard Eléazar au 27*^ verset du vi^ chapitre du n® livre des Machabées, comme les Editeurs de la Bible de Genève l'ont reconnu eux-mêmes en citant ce second livre à côté du passage de saint Paul. Il est encore à remarquer, que c'est uniquement sur le témoignage de ce livre et en conséquence de l'ordre qui y est contenu ( 1. Mac. iv. 69. ) , que les Juifs célébraient tous les ans une fête solennelle en mémoire du rétablissement du temple qui avait été souillé et profané par les sacrifices des Gentils , fête que Notre-Seigneur a bien voulu honorer de sa présence.

Or il est rapporté dans ce livre {Mattk. xii. 43. ), que le célèbre Judas , chef des Machabées , Prince aussi illustre par sa piété que par le nombre de ses victoires, fit faire une quête après un combat où il avait perdu beaucoup de monde , et qu'il envoya douze mille drachmes à Jérusalem , afin d'y fair<. offrir un sacrifice pour les morts.

L'exemple de Judas Machabée fait voir que c'était l'usage de son temps de prier et d'offrir des sacriûces pour les morts.

C'est là , comme vous le voyez, Monsieur, un fait historique, qu'on ne peut raisonnablement révoquer en doute , à moins de vouloir faire passer l'Auteur qui le rapporte pour un imposteur et un cou' teur de fables ; mais , en ce cas, il faudrait prouver qu'il a été contredit sur le fait en question par d'autres auteurs beaucoup plus croyables que lui.

Que s'il est indubitablement vrai que Judas Machabée a fait offrir un sacrifice pour les péchés de ceux qui avaient péri dans le combat , n'est-il pas encore très-clair que telle était la pratique de sontemps ? Car qui se persuadera , qu'un homme aussi sage , et aussi religieux que l'était cet incomparable Héros, eût voulu introduire des pratiques nouvelles et inusitées en fait de Religion ? et quelle apparence qu'il eût trouvé les Prêtres de Jérusalem disposés à faire un sacrifice dont on n'avait jamais oui parler?

Cet usage s'est continué du temps des Apôtres.

Ce qui se pratiquait du temps de Judas Machabée , environ i5o ans avant la naissance de Jésus- Christ , se continuait également du temps des Apôtres , comme il est aisé de le voir dans la première aux Corinthiens (0 , où saint Paul demande : Que

(i) Quid faciunt qui baptizantur pro mortuis, si mortul non resurgunt? Ut quid et baptizantur pro illis ? i. Cor. xv. 29.

prétendent ceux qui sont baptisés pour les morts , si les morts ne ressuscitent pas ? et à quoi sert-il d'être baptisé pour eux? Drejérus, Ministre Prussien , prétend (') que ces paroles étant fort obscures , nous ne pouvons en tirer aucun avantage. Je conviens en effet de l'obscurité du passage , mais je soutiens , que , quelque obscur qu'il soit , on ne laisse pas d'y voir clairement que les Juifs usaient de certaines purifications, de certaines cérémonies et pratiques de piété , qu'ils croyaient devoir être profitables aux morts.

Du moins ne disconviendra-t-on pas , que ce ne soit l'usage des Juifs d'aujourd'hui de prier pour les morts ; rien de plus aisé que de s'en assurer, si l'on en doute. Mais si cette coutume ne leur est point venue de l'ancien Testament , qu'on nous dise donc en quel siècle elle a commencé chez eux. Serait-ce le désir d'imiter les Chrétiens qui l'aurait introduit dans la Synagogue ? Et depuis quand la Synagogue a-t-elle conçu tant d'estime des pratiques de notre Religion pour vouloir les apprendre de nous ?

Il est donc absolument nécessaire de reconnaître, que bien avant la venue de Jésus - Christ , comme aussi du temps des Apôtres, c'était une coutume établie chez les Juifs de faire des prières et d'offrir des sacrifices pour les morts. Or je demande si les Apôtres, qui n'ignoraient pas et qui ne pouvaient ignorer cet usage , y ont jamais trouvé à redire ; si Jésus-Christ si exact à relever les excès et les abus des Juifs a jamais désapprouvé les prière^ et les sacrifices pour les morts. Bien loin de là , Monsieur , non-seulement le Sauveur et les Apôtres n'y ont rien remarqué qui fût digne de blâme et de

(i) De igné purgatorio. Edil. Reglo-Mont. p, Sjl.

SUR LE rURGATOinE. 365

censure , mais si l'on en croit les plus grands hommes voisins du temps des Apôtres, et qui étaient parfaitement instruits de l'origine des choses , ce sont les Apôtres mêmes qui ont appris aux Chrétiens à conserver l'usage des prières pour les morts , et à offrir pour eux le Sacrifice nouvellement établi par Jésus-Christ.

Ce sont les Apôtres mêmes qui ont ordonné de faire mention des morts pendant le Sacrifice.

Ce nest pas sans de bonnes raisons , dit saint Jean Chrysostôme ^0 , que les Apôtres ont ordonné quon ferait mention des défunts dans les redoutables Mystères ; car ils sat'aient parfaitement quii leur en revient de grands avantages. Seriez-vous tenté de croire que saint Chrysostôme s'est avancé ici témérairement et sans savoir sur quoi il se fondait ? C'est le reproche que Kemnitius a bien osé lui faire , en disant froidement (2) , que le sentiment de saint Chrysostôme ne se trouve appuyé d'aucune preuve , et que ce Père a été le premier à faire les Apôtres auteurs de la coutume de se souvenir des morts pendant le Sacrifice.

Il sied bien à Kemnitius de traiter ainsi la plus brillante lumière de l'Eglise Grecque , l'Interprète le plus exact, le plus littéral, le plus judicieux de l'Ecriture sainte. Ce grand homme pouvait-il ignorer sur cela le sentiment des plus habiles gens de son temps ? Or est-il croyable , que s'il les eût su d'un sentiment contraire , il eût voulu se distinguer d'eux par la singularité de son opinion ? et sil leur connaissait la même manière de penser ,

(1) Non frustra ab Apostolis sancitum est , ut in celebratione renerandorum Mysteriorum memoriaCat eorum qui hinc decesserunt. Novrriitit ilHs multùm hinc emolumenti fieri , niultùm utilitatis. In cap. i. Ep. ad Philip. Hom. 3. T. 4. edit. aptid Hugoncm. p. 266.

(2) Primus est qui asserit , sed sine uUo docuniento , ab Apostolis Loc sancitum esse. In 0. part. Exam, cd. Francof. p. 1-7. N. ôo.

n'avait-il pas dès lors des garans assez sûrs de la tradition qui lui apprenait ce qui en était ?

Je demande de plus, si saint Chrysostôme eût pu ignorer les Auteurs de la pratique dont il s'agit, au cas qu'il y en eût eu d'autres que les Apôtres? Supposons que ce soit quelque Concile , ou quelque Evêque, ou quelque particulier qui ait introduit dans l'Eglise l'usage de prier pour les morts pendant le sacrifice de la Messe , et de l'offrir pour eux : l'origine de cet usage pouvait-elle être inconnue à un homme si parfaitement versé dans l'histoire Ecclésiastique, et qui écrivait sur la fin du quatrième siècle ? Nous voyons qu'on sait les auteurs des moindres usages établis dans l'Eglise , lorsque ces usages viennent d'une autre source que de la Tradition Apostolique ; comment l'institution de la pratique dont nous parlons eût pu échapper à la connaissance de saint Chrysostôme , de telle sorte qu'il ne soit jamais parvenu à savoir le nom de celui qui en était l'auteur?

Kemnitius ne parle pas plus juste quand il dit, que saint Chrysostôme a été le premier à nous apprendre le règlement prétendu fait par les Apôtres; car plus de i5o ans avant que ce Père eût jamais rien écrit , Tertullien avait déjà marqué (0 la coutume de faire tous les ans des oblations et des sacrifices pour les morts au jour de leur trépas, parmi les traditions dont on ignore l'origine, et qui étant consacrées par l'usage d'un temps immémorial, ne peuvent avoir d'autre source que l'institution même des Apôtres.

Saint Epiphane, plus ancien que saint Chrysostôme , dit en parlant sur ce sujet C^) , que l'Eglise

(i) Oblationes pro dcfunclis annuâ die facimus. L. de Coro. M'ditis. Edit. Froben. p. 449-

v?) Necessariù facere illud Ecclcsiam dico, qux tradhuin sibi ritum

observe nécessairement et indispensablement le rit et la coutume qu'elle a reçue de ses Ancêtres; qu'il ne peut être permis ni de mépriser les lois du Père, c'est-à-dire , comme il l'explique aussitôt, du Saint-Esprit , qui nous enseigne par les divines Ecritures , et par la parole non écrite, c'est-à-dire, par la Tradition; ni de mépriser les lois de la Mère, qui est l'Eglise , et qui étant instruite par ces deux voies fait de sages réglemens , contre lesquels ils n'est pas permis de s'élever. Ensuite il ajoute que la coutume d'offrir des prières et des sacrifices pour les morts étant généralement établie dans l'Eglise , cela seul suffisait pour confondre Aérius ; puis pour mieux marquer l'indignation qu'il avait conçue contre cet Hérésiarque , il finit par lui donner des épithètes , qui certainement auraient dû effrayer Remnitius. C'en est trop sur cet article , dit-il , laissons-là ce misérable escarbot nourri dans V ordure , cette mouche empoisonnée , dont la piquûre communique une espèce de fureur , ce malheureux insecte si fatal , et si meurtrier aux troupeaux qui paissent sans défiance. Kemnitius a bien osé citer (0 saint Epiphane contre nous : mais que ne rapportait-il le texte tout entier tel que je viens de le rapporter ? Il n'avait garde , Monsieur , puisqu'il aurait été convaincu de mensonge.

illum à majoribus acceperït. Potcst verô quisquam maternam sanctionem aut legcm Patris eTertere , qucinadmodum à Salomone scriptum : Audi fili disciplinam patris tui , et ne dimittas Icgem matris tuae. Quibus Patrem hoc est unigenitutn Deum cuui Spiritu sancto déclarât partim scripto partim sine scripto docuisse : Matrem vero nostram Ecclesiara décréta quaedam habere penès se , quae dissolvi evcrtiqur nequeunt. Quae quidem cùm in Ecclesià constituta sint , praeclara quidem ac penitùs admiranda , ex hoc ipso velerator ille convincitur, Sed nos eo relicto , velut scarabaeo quodam , aut cantharide , vel bupreste , quod est insecti quoddam genus , ac solido Ecclesiae dogmate , Deique virtute confracto ad insequentes haereses transeamus. ddversùs Airium, Har. 56. vel jô. T. I. ed, Petav. p. 912.

(1) In 5. Part. Ex. p. i j^. N. 5o.

La célèbre maxime de saint Augustin prouve qu'il faut remonter jusqu'aux Apôtres pour trouver l'origine de la prière pour les morts.

jMais quand nous n'aurions aucun témoignage positif des Pères sur l'origine des prières et des sacrifices pour les morts , la célèbre maxime de saint Augustin ne suffirait-elle pas toute seule pour nous convaincre , que pour en trouver la source il faut nécessairement remonter jusqu'aux Apôtres? Lorsqu'on voit , dit ce Père (0, un usage universellement et constamment observé par toute V Eglise, et quon rien trouve pas ïinstitution dans aucun concile , on est très-bien fondé à croire que cet usage a été établi par V autorité Apostolique. Or qui peut disconvenir que du temps de saint Augustin et de saint Chrysostôme ce n'ait été l'usage universel de l'Eglise d'offrir des prières et des sacrifices pour les morts ? Car outre que ces deux Pères nous en assurent en termes formels , ne sait-on pas que le premier Empereur Chré tien, Constantin-le-Grand, voulut être enterré dans l'Eglise qu'il avait fait bâtir à l'honneur des douze Apôtres , et cela, comme il le témoignait lui-même (2), dans le dessein d'avoir part aux prières que les Fidèles viendraient faire dans cette Eglise ? Vous ne soupçonnerez pas , Monsieur , cet Empereur d'avoir eu cette vue par simplicité ou par ignorance ; les plus habiles Evêques qui avaient eu soin de l'instruire , s'étaient sans doute appliqués à lui apprendre la Religion Chrétienne dans toute sa pureté , et ils ne l'auraient pas formé à des pratiques vaines , superstitieuses

(t) Quod universa tenet Ecclesia , nec Conciliis institutum , scd sempcr retcntum , non ^isi auctoritate Apostolicâ traditum rectissimècif ditur. L. 4. de bap. cont. Donat. c. 24. T. 7. éd. Froben, p. 435.

(2) Quippe ipse sibi himc locum post mortem designaverat, quo scilicet precatioQum , qux in honorem Apostolorum cclebrandae crant ,etiain mortuus particeps fieret. L, 4* de vita Constant, t. 60. cd, yalesii. p. S5(î.

OU inutiles. Qui ne sait encore que sainte Monique, mère de saint Augustin , se voyant proche de sa fin , ne demanda autre chose à son fils, si ce n'est (0 qu'on se souvint d'elle à l'Autel ; que Pammachius , seigneur Romain , est loué par saint Jérôme C^) ^ de ce qu'au lieu de s'amuser à répandre des fleurs sur le tombeau de Pauline sa femme, comme faisaient les autres maris , il ne pensait qu'à donner du soulagement à l'ame de la défunte par les grandes aumônes qu'il avait soin de faire distribuer; que saint Arabroise, écrivant à Faustin pour le consoler la mort de sa sœur , lui dit (^) : qu'il ne faut pas la pleurer , mais prier Dieu pour elle ; que ce serait affliger la défunte que de répandre à son sujet des larmes inutiles ; qu'il vaut beaucoup mieux recommander son ame à Dieu en faisant offrir pour elle de saints Sacrifices ?

Les Liturgies font foi qu'on n'a jamais oublié les morts dans la célébration des saints Mystères.

Mais ce qui prouve encore mieux l'usage universel de l'Eglise , c'est que ce ne sont pas seulement des particuliers de toutes sortes de conditioti et d'état qui ont demandé d'être secourus par des prières après leur mort, ou fait eux-mêmes des prières pour ceux qui étaient déjà décédés. Les Liturgies et le service public de l'Eglise des premiers siècles font foi , qu'on n'a jamais oublié les morts pendant la célébration des saints Mystères ,

(i) Tantummodo memorlam sul ad Altare tanin fieri desideravit. F^. 5. Conf. c. lô- T. i. edit. Frobtn, p. i6o.

(î) Cseteri Mariti super tumulos conjuguai spargunt rosas , violas , lilia , floresque purpureos. PamniacUius nostcrsanctam favillam , o«<!aque veneranda eleemosynae balsamis rigat. Ep. 54. ad Pammach. T. 4td. Martianay. p. 585.

(5) Itaque non (am deplorandam quàm prosequendam orationibus reor , nec mœstifïcandam lacrymis tui», sed niagis oblationibus animam ejus commendandam arbitrer. Ep. ^^. ad FausUnum. T. 2. cd'U. Paris, P' 944.

et que l'Église s'est constamment occupée du som d'offrir pour eux le sacrifice , comme d'un devoir de charité indispensable. Se peut-il sur cela un témoignage plus positif et qu'on puisse moins rejeter que celui de saint Augustin ? Voici comme il s'exprime dans un de ses Sermons (0 : L'Eglise observe universellement ce quelle a appris par la tradition ^ qui est de faire pendant le Sacrifice commémoration de ceux qui sont morts dans la Communion du Corps et du Sang de Jésus-Christ , et elle déclare en termes exprès , que c'est pour eux quelle offre le Sacrifice.

Le même Père dit ailleurs , en parlant des devoirs qu'il convient de rendre aux défunts (') , que l'Eglise ne manque pas de faire des prières en général pour tous ceux qui sont décédés dans sa communion , afin qu'en qualité de bonne Mère, elle pourvoie aux besoins de ceux qui n'ont ni parens , ni amis qui puissent y penser : où je vous prie, Monsieur, de remarquer, ce qui est très-digne de votre attention , que je ne cite ici saint Augustin que comme un témoin des usages de son temps , usages sur lesquels il n'a pu ni être trompé lui-même , ni tromper ceux à qui il parlait.

Que si nous remontons deux siècles plus haut, jusqu'au temps de Tertullien , nous trouverons également que dès lors l'usage des prières et des sacrifices publics étaitsi parfaitement établi dans l'Eglise,

(i) Hoc enim à Patribus traditum universa observât Ecclesîa , ut pro cis , qui ÏD Gorporis et Sanguinis conimunione defuncti sunt , ciiin ad ipsum Sacrificium loco suo commcmorantur , oretur, ac pro iliis quoque offerricommemoretur. Serm. "hi.de Verbis Apost. T. \. éd. Frob. p. 4o5.

(2) Non sunt praetermiltend* supplicationes pro spiritibus inortuoruni , quas faciendas pro omnibus in Christianâ et Catholicà societate defunctis etiam tacitis nominibus quorumcunque sub generali commemorationc suscepit Ecclesia , ut quibus ad i«tud desunt parentes , aut fîlii , aut quicunque cognati , vcl aniici , ab unâ els exhibeantur plà matre communi. L, de cura pro mortui», e. 4« td. Froben. pag. 8S3>

que cet Auteur n'hésite point à dire (0, que si une femme veuue ri a soin défaire offrir tous les ans le Sacrifice pour le repos de Vame de son mari au jour de son décès , il faudra la regarder comme ayant perdu toute affection pour son mari , et comme ayant fait une espèce de divorce avec lui.

C'est dans un livre qu'il composa étant déjà fort avancé en âge, qu'il parle ainsi ; il y assure (/?. 672.) qu'il n'y avait que 160 ans que saint Paul avait écrit sa première Epître aux Corinthiens. Que si dès lors l'usage des anniversaires était si bien établi dans l'Eglise , sans que néanmoins Tertullien eût aucune connaissance de leur origine , n'est-il pas visible qu'il faut que les prièreset les oblations publiques pour les défunts ne soient pas moins anciennes que le Christianisme même ?

Saint Cyprien , assez voisin du temps de Tertullien , écrivant aux Prêtres et aux Diacres de Fumes, leur dit (2) : qu'il ne faut pas qu'ils prient ni fassent des oblations pour un nommé Victor décédé , et cela pour le punir de ce que, contre la défense faite par les Evêques , il avait osé charger le Prêtre Faustin de la tutelle de ses enfans. C'était donc la coutume de l'Eglise d'offrir des prières et des sacrifices pour chaque fidèle après sa mort, puisqu'on ne privait Victor de ce secours , que parce qu'il avait contrevenu aux ordonnances Ecclésiastiques, et pour empêcher par cet exemple les autres Fidèles de tomber dans la même faute.

Ce sont là , Monsieur , des preuves capables de

(1) Pro anima ejus oret , et refrigerium interina adpostalet ei , et ïq prima resurrectione consortium , et offerat annuis diebus dormitionis «jus. IN'am hase ni fecerit , verè repudiavit , quantum in ipsa est. Lih, ûe ilonogamlà. edit. Froben. p. 678.

(2) Cùm Victor contra formam nuper in Concilie à Sacerdotibus datam Geminium Faustinum Presbyterum ausus sit actorem constituere , non est quod pro dormitione ejus apud vos fiât oblatio , aut deprecatio aliqua nomioe ejus in Ecclesiâ frequeatetur. Ed. Froben. p. 55.

SyO ONZIÈME LETTRE.

contenter tout esprit raisonnable ; en voici une des plus propres à déconcerter ceux qui refuseraient de l'être. Saint Cyrille , Evêque de Jérusalem , s'étànt chargé, vers le milieu du quatrième siècle, et avant que d'être élevé à l'Episcopat , du soin de faire des instructions familières aux Catéchumènes^ et leur expliquant en détail tout "ce qui se pratiquait dans la célébration des divins Mystères, leur dit ^0 -.Nous prions en dernier lieu pour ceux . qui sont décèdes parmi nous , estimant que leurs âmes reçoivent beaucoup de secours du S acrifice redoutable de nos Autels et des prières qui V accompagnent. J'ai déjà cité ailleurs ces paroles ; mais comme elles sont décisives pour le point dont il s'agit ici , et qu'elles ne laissent aucun lieu de douter que l'Église des premiers siècles n'ait effectivement employé le ministère public pour le soulagement des défunts , j'ai cru qu'elles méritaient une nouvelle attention. Vous y voyez, Monsieur , que les prières pour les morts faisaient partie de la Liturgie du quatrième siècle, et vous jugez bien que cette Liturgie était de beaucoup plus ancienne que le temps où saint Cyrille l'expliquait ; vous ne doutez pas non plus que cette Liturgie ne servît de Règle à toute l'Église Grecque , puisqu'on croyait la devoir expliquer à tous ceux qui se disposaient à recevoir le Baptême ; et il est également certain que les pratiques qu'elle prescrivait ne pouvaient avoir d'autre fondement que la foi générale des Peuples.

(i) Denique pro omnibus oramus . qui inter nos vitâ functi sunt, maximum esse credentes animarum juvamen , pro quibus offertur precatio sancti illiui et tremendi , quod in altari positum est , sacrificii. Cai. iJy$tûg. 5. Typit Hieron. Drouart, p. iii»

Sril LE PURGATOIRE. O^I

L'antiq illé a regarde Tulilité de la prière pour les morts , comme un point de croyance nécessaire.

Oui, Monsieur, c'était dès lors un dogme de l'Église, et tous les Chrétiens de la terre reconnaissaient comme un point de croyance nécessaire , qu'il faut prier et offrir des Sacrifices pour les morts. Aérius, pour avoir osé enseigner le contraire, est resté flétri pour jamais du nom infâme d'hérétique. C'est ce que nous voyons dans le catalogue que les Pères nous ont laissé des hérésies qui s'étaient élevées depuis le commencement du Christianisme jusqu'à leur temps. Quatre diffërens Pères ont dressé chacun séparément et en différens siècles ce catalogue : saint Epiphane, saint Augustin, saint Jean Damascène, et saint Isidore de Séville. Or, ils se sont accordés tous quatre à placer Aérius parmi les Hérésiarques 10. Le premier article qu'ils lui reprochent comme celui qui le rendait le plus coupable, est d'avoir enseigné qu'il ne faut pas prier ni offrir des Sacrifices pour les morts ; et c'est ce qu'ils condamnent en lui comme une véritable hérésie.

Je comprends , Monsieur , comment vos Ministres , qui ne se piquent pas d'être des plus respectueux envers les saints Pères, pourraient sans beaucoup de scrupule témoigner qu'ils dédaignent l'autorité de ceux-ci ; car ils ne nous disent pas ici leur sentiment particulier, ils ne font que rapporter le sentiment universel du Christianisme ; ils donnent pour dogme , ce qui passait et avait toujours passé pour dogme j pour hérésie ,ce qui passait et avait toujours passé pour hérésie. Les soupçonnerait-on d'avoir ignoré la Religion Chrétienne jusqu'au point de traiter d'hérétique une doctrine qui n'avait rien que

(0 Eplph. Hoer. 55. T. i. éd. Peiavii. p, 907. Aug. Hœr. 53. T.G.cd. Froben. p. 25. ûamasc, ad Basil, p, 081.

de sain et d'orthodoxe ? ou les croirà-t-on assez injustes pour avoir flétri malignement la mémoire d'Aérius par une censure outrée ? Et comment ne se serait-il trouvé personne qui se fût mis en peine de leur faire connaître ou leur erreur ou leur excès en prenant en main la défense de l'innocent?

Vous ne nierez pas y Monsieur , qu'on enseigne chez vous qu'il ne faut point offrir de Sacrifices pour les morts. Vos Théologiens trouvent fort à redire que nous offrions l'Eucharistie en Sacrifice, ils en condamnent hautement la pratique : s'ils rejettent absolument le Sacrifice de l'Autel , comment pourraient-ils convenir de la nécessité ou de l'utilité de ce Sacrifice , lorsqu'il s'agit de l'offrir pour les morts ? Les voilà donc sur ce point de même sentiment qu'Aérius, condamnés comme lui par les quatre Pères, par toute l'Église de leur temps et des siècles suivans.

Il est triste , Monsieur, de se trouver engagé dans une doctrine qui depuis douze à treize siècles , pour ne rien dire de plus , a passé constamment pour être hérétique. On a beau chercher à se rassurer par l'idée flatteuse qu'on s'est faite de ne rien croire que de conforme à la pure parole de Dieu; un jugement de l'Église aussi marqué , aussi constant , aussi universel que celui-là, est des plus capables d'inquiéter une conscience formée à l'honneur et à la vertu , telle que l'est la vôtre. Si une obstination déterminée fait fermer les yeux à de certaines gens pour ne rien voir et pour ne se laisser toucher de rien , votre droiture et votre probité , Monsieur , vous laissent assez de lumière pour voir tout le danger qu'il y a à penser sur certains points de Religion , comme en ont pensé des hérétiques fié tris pour cela même par le jugement de la plus savante antiquité.

SUR LE PITRGATOIRE. S^S

Réflexion propre à arrêter les plaisanteries des Ministres.

Que vos Ministres viennent après cela s'égayer et plaisanter sur nos charitables soins envers les défunts ; qu'ils cherchent à tourner en ridicule les prières et les Sacrifices que nous offrons pour eux: nous les renverrons tout court au catalogue des anciennes hérésies : Instruisez-vous, leur dironsnous , de ce qu'a enseigné Aérius ; voyez si votre doctrine n'est pas entièrement la même que la sienne; et si vous ne pouvez y remarquer de différence , |.comme certainement vous n'y en remarquerez jamais aucune, cessez de vous faire un sujet de joie et d'applaudissement de vous voir associés à un infâme hérésiarque. Il serait honteux pour vous de vous dire ouvertement ses disciples ; peut-il y avoir moins de honte de soutenir la même doctrine, et de ne pas vous apercevoir qu'elle vous rend également coupables? Je ne sais, Monsieur, si je me trompe, mais il me paraît qu'un reproche tel que celui-là , fait avec autant de raison et de justice que nous le faisons , nous vengera toujours pleinement de toutes les fades railleries qu'on voudra nous faire sur nos pieux empressemens en faveur des morts. Oui, je m'assure que si le reproche est bien placé , il arrêtera toutes les saillies indécentes, et donnera aux esprits bouffons beaucoup plus de confusion qu'ils n'auront prétendu nous donner de ridicule.

IL Proposition.

Rien n^est plus propre à prouver la vérité du Purgatoire , que la prière pour les morts.

Je pense. Monsieur, avoir prouvé autant qu'il en était besoin , que la prière pour les morts se trouve trop autorisée et par trop d'endroits pour pouvoir être traitée d'abus : c'est la première proposition que je me suis proposé d'étanlir. Je passe présen-

tement à la seconde , et je ferai voir par des preuves également solides et pressantes, que rien n'est mieux lié avec la croyance du Purgatoire, ni plus propre à en prouver la vérité, que la même prière pour les morts.

Vous aurez tout sujet d'être surpris des vains efforts que font vos Théologiens pour prévenir une conséquence qui les incommode ; rien ne vous fera mieux sentir l'embarras où ils se trouvent , que la nécessité de recourir à une défaite , qui certainement ne doit pas vous donner grande idée de leur sincérité; j'ai à leur reprocher de faire paraître dans leurs réponses beaucoup plus de subtilité que de droiture et de bonne foi. Jugez , Monsieur , si c'est injustement que je leur en fais le reproche,- vous ne pouvez manquer d'être favorablement disposé à leur égard, je le sais; mais votre équité et notre bon droit me rassurent contre toutes les impressions de la faveur.

Rien n'est plus simple ni plus naturel que notre manière de raisonnersurla pratique si parfaitement établie de prier pour les morts. On a toujours prié pour les morts , disons-nous ; donc on a toujours cru que les prières pouvaient leur être utiles; donc on a toujours cru que les âmes des défunts pouvaient avoir besoin de secours, et qu'on pouvait leur en donner; donc on a toujours cru qu'il y avait un troisième lieu distingué du Paradis et de l'Enfer; car on sait assez que les âmes qui sont en Paradis n'ont pas besoin de secours, et que celles qui sont en Enfer ne sont pas en état d'en recevoir; et c'est ce troisième lieu que nous nommons le Purgatoire. Voilà, Monsieur, des conclusions dictées par le bon sens, par la droite raison , par ce rayon de lumière que la Sagesse divine nous a communiquée pour nous conduire sûrement dans la recherche du vrai. Mais que disent

Sun LE PURGATOir.E. 3'j5

à cela vos Ministres ? et qu'opposeut-ils à des conséquences si justes et si légitimes?

Ils nient que l'objet des prières qu'on faisait dans l'ancienne Eglise pour les morts, ait été de leur procurer du soulagement, et prétendent qu'en priant pour les morts, on n'avait d'autres vues que celles de faire d'eux une honorable mention, démarquer l'affection qu'on leur portait, de remercier Dieu des grâces qu'ils en avaient reçues, de se souvenir des promesses divines qui les assuraient d'une résurection glorieuse , et de donner quelque consolation aux parens et amis affligés. C'est ainsi qu'en parlent les plus célèbres Professeurs des Universités de Brunswick et de Jena (0, et généralement tous les Théologiens de la Confession d'Ausbourg qui ont écrit sur ce sujet.

Les Auteurs Protestans manquent de bonne foi en refusant de convenir de la principale fin de la prière pour les morts.

Or je dis , Monsieur , que dans cette réponse il n'y a pas de droiture et de bonne foi ; car les mêmes Auteurs qui nous apprennent l'usage dans lequel ont été les Fidèles des premiers siècles de prier pour les morts , nous apprennent en même temps dans quelle intention se faisaient ces prières , et marquent expressément que c'était pour procurer du secours et du soulagement aux dmes des défunts. Si ces Auteurs méritent d'être crus sur le premier article, pourquoi ne mériteraient-ils pas d'être crus sur le second ? et si vos Théologiens ont assez de bonne

(I) Fuerunt itaque orationes pro mortuisnon satisfactione» propeccatis mortiiorum , sed publicx celebrationtt et obsignationes promissionuin divinarum de retnissionc peccatorum , requie et salute piè defunctoruni , institutiones et exhortatlones vivcntium , consolatione» «t exhortationes, lugentium , et declarationes piarum affectionum auinii erga defunclo?. Keninit. in 3. part. Exam. ed, Francof. p. i66. iV. lo. 20.

Ilcm Joan, Gerardus iisdem verbis. In Confess. Caih. t. 2. part, 2. er(. 9. cd'U, Francof, p. f)85.

foi pour convenir de l'ancienne pratique de prier pour les morts , comment n'en ont-ils pas assez pour convenir de l'objet et de la fin de ces prières, l'un et l'autre étant également attestés par les mêmes témoins ?

Les mêmes Auteurs qui rendent témoignage à la prière pour les morts, nous apprennent qu'elle se faisait pour leur soulagement.

Tertullien qui recommande à la femme veuve de prier soigneusement pour l'ame de son mari défunt, ne lui dit-il pas en même temps (0, de demander pour lui du rafraîchissement , refrigerium , c'est-àdire, un adoucissement de peines ou une délivrance totale de toutes souffrances? Kemnitius prétend f^*) , que dans le style de Tertullien , il ne faut entendre par le mot de rafraîchissement autre chose que la paix et le repos que goûtent les âmes dans le sein d'Abraham en attendant le jour du jugement. Mais quand nous consentirions à cette explication , ne sera-t-il pas toujours vrai que Tertullien exhorte la veuve à demander un état de repos et de tranquillité pour l'ame de son mari, et que par conséquent il suppose, comme il fait- supposer à la veuve, que l'ame du défunt n'y était pas encore arrivée, et que les prières de la femme seraient utiles pour l'aider à y parvenir?

Saint Cyrille de Jérusalem , en marquant si positivement que pendant la célébration des divins Mystères on ne manquait jamais de faire mention des défunts, n'ajoute-t-il pas incontinent f^) , qu'on

(i) Pro anima ejus oret , et refiigeriam adpostulel ei. Inlib. de Monog* éd. Froben. p. 078.

(2) In 5. part. Exam, p. i65. N. 10.

(3) Maximum credentes esse animarum juvamen , pro quibus nffertur precalio sancti et tremendi , quod in Altari pusitum- est, SacriGcii. Catcclu Mysta^. V. Edit, apiid Hier. Drouari. p. 2^1.

ne le faisait que parce qu'on était persuadé que les âmes des défunts reçoivent beaucoup de secours du tièssaint et très-respectable Sacrifice de nos autels ? et voulant expliquer de quelle manière les prières et le Sacrifice peuvent être profitable aux âmes, ne se sert-il pas de la comparaison d'un Roi qui , ayant envoyéen exil un homme qui l'aurait offensé, s'adoucirait à la vue d'une riche couronne que lui offriraient les proches du coupable , et se porterait à le rappeler ? C'est ainsi , dit-il ^>) , que nous offrons pour ceux qui ont péché, non pas une couronne de prix , mais Jésus-Christ qui est mort pour nos péchés , et nous l'offrons afin de rendre propice , et à eux et à nous , celui qui de lui-même est très-porté à la clémence.

Telles sont les instructions que le saint Evêque donnait aux Catéchumènes sur les pratiques de l'Église; il s'agissait de leur en donner des idées nettes, justes, précises, qui fussent communes à tous les Chrétiens , et auxquelles personne ne pût trouver à redire. J'ose demander s'il se peut rien dire de plus favorable à notre cause, que toute cette explication de saint Cyrille , et s'il se peut rien imaginer de plus accablant pour ceux qui, convenant de l'ancienne pratique de prier pour les morts , osent nier qu'on ait eu en vue de leur procurer du soulagement?'

Penserez- vous , Monsieur, que le grand Constantin , le premier Empereur Chrétien , en choisissant le lieu de sa sépulture dans l'Église des douze Apôtres, et en marquant le désir qu'il avait de participer aux prières des fidèles ,ne se sera proposé que

(i) Ad cutndem modum et nos pro defunctis precatione» «dhibentes quamvis sint pcccatores, non quidem coronam plectimus , sed Christum pro nostris peccatis mactatutn ofFerimus , ut et nobis et illis eum , <iut est benigaUsimus , propitium reddaraus. Ibidem,

378 OIN'ZIÈME LETTRE.

(le rassembler autour de son tombeau quelques sujets fidèles et zélés , qui viendraient remercier Dieu des grâces que leur Empereur en avait reçues , se consoler de sa mort , se fortifier dans l'espérance d'une glorieuse résurrection PCroyez-'Vous que sainte Monique , en témoignant avoir si fort à cœur qu'on se souvînt d'elle après sa mort à l'autel, n'aura désiré autre chose , si ce n'est que les Prêtres fissent d'elle une mention honorable dans l'Église ? Est-ce là un désir à prêter à celle qui n'a témoigné que du mépris pour tout ce qui pouvait lui faire honneur après sa mort, pour tout ce qui pouvait servir a conserver sa mémoire auprès de la postérité ?

Combien on déraisonne, quand on s'est une fois «ntêté ! Il n'arrive que trop que des hommes de beaucoup de littérature ne voient pas le ridicule d'une pensée , tandis que touthomme d'un sens droit, n'eutil aucune teinture de lettres, l'aperçoit du premier coup-d'œil. Je ne croirai pas faire tort à vos Ministres , en disant qu'ils sont dans le cas marqué. S'ils faisaient plus d'usage de leurs lumières naturelles , ils s'écarteraient moins des autres hommes dans leur manière de penser, et ne donneraient pas des tours si étranges aux choses qui en souffrent le moins.

Vous avez vu, Monsieur, que saint Jérôme loue Pammachius d'avoir répandu des aumônes, au lieu de répandre des fleurs sur le tombeau de sa femme ; mais quel était l'effet de ces aumônes , dans l'idée du saint Docteur ? Ne le fait-il pas assez connaître, en le nommant ^'1 un baume précieux que Pammachius répandait sur les cendres etles ossemens de Pauline ? Cette expression figurée peut-elle marquer autre chose, si ce n'est que de même que le baume est

(1) Saactam favillam, ossaque vcneranda eleemosyax balsamis rigat. Sp. 54. ad Pammach. T. 4> tdit. Martianay. p. 5S3.

SCn LE PURGATOIRE. 879

très-propre à guérir les plaies, et à rétablir les parties affligées , de même aussi les aumônes faites par Pammachius devaient être très-propres à donner du soulagement à l'ame de la défunte ? C'est bien sûrement la pensée du Saint , puisque pour la mieux marquer il cite au même endroit le passage de l'Ecclésiastique ^'î : Comme Veau éteint le feu, ainsi l'aumône efface le péché.

Saint Ambroisedit, dans l'oraison funèbre qu'il prononça en l'honneur de l'Empereur Théodose i^), que rayant constamment aimé , ille poursuivra jusqu'à la région des vivans , qu'il ne l abandonnera pas jusqu'à ce que par ses larmes et par ses prières il l'ait mis où ses mérites l'appellent , en la montagne sainte du Seigneur, oie F on jouit d'une vie qui ne finira point. Il croyait donc que l'ame de l'Empereur pouvait n'être point encore arrivée à la région des vivans, et que ses prières pourraient lui être de quelque secours pour hâter sa félicité.

Saint Paulin , Evéque de Noie , contemporain de saint Ambroise et de saint Augustin, écrivant à l'Evêque Deîphin, lui recommande l'ame d'un cher frère qu'il venait de perdre l^) : Faites si bien , lui dit-il , que Dieu accorde cette ame à vos prières ; puisse votre rare vertu , par le crédit qu'elle vous donne auprès de Dieu , faire couler sur elle quelques gouttes de rafraîchissement. Ces paroles n'ont certainement pas besoin de commentaire. On y voit assez que les fidèles du quatrième siècle , en priant

li) Eceti. 11). 35.

(2) Dilexi , et ideo proiequor eum usque ad regionem Tlvonim , nec deseram , doaec fletu et precibns inducam virum quo sua mérita rocaat, in montera sanctum , ubi perennis rita , etc. T. 2. ed. Par. p. 1208.

{*»] Ut orationibus tuis condonetur tibi, ut et illius animam vel deminimo sanctitatis tuae digito diitillans refrigerii gutta respergat. Ep. 5. ad Delphinum, T. 6. Bit/U Pal. Ed. Lugd. apud Anissoaiot. p. aoo.

38o ONZIÈME LEÎTRE.

pour les morts ^ se proposaient toute autre fin que celle qu'il a plu à vos Ministres d'imaginer.

Vous avez, Monsieur ^ trop bonne opinion de saint Augustin, pour pouvoir vous persuader qu'il ne savait pas ce que les Fidèles de son temps avaient coutume de demander à Dieu dans les prières qu'ils faisaient pour les morts ; vous ne croirez pas non plus qu'il ait voulu se distinguer des autres Fidèles dans sa manière de prier pour eux. Or, de quelle manière priait'il pour sa mère défunte ? Nous le "oyons au neuvième livre de ses Confessions, où, nprès avoir marqué les circonstances de sa mort et le vif regret qu'il avait ressenti de sa perte , il dit à Dieu ('^ : Seigneur ^ je vous prie de pardonner à ma mère les péchés par lesquels elle a pu vous offenser: Exauce2>-moiy je vous en conjure par les sacrées plaies qui sont le remède aux plaies de nos âmes ; par ce divin Sauveur qui a bien voulu être attaché pour nous à la croix , et qui étant présentement assis à votre droite ne cesse point d' intercéder pour nous. Je sais quelle a pratiqué les œuvres de miséricorde , et quelle a pardonné de tout son cœur à ceux qui l'avaient offensée; pardonnez-lui aussi y Seigneur , pardonnez-lui ^ et n'entrez point avec elle en jugement.

Pitoyable remarque de Kemnitius sur la prière que fait saint Augustin dans ses Confessions pour sa mère décédée.

Mais , dit Kemnitius , saint Augustin marque au même endroit f^) , qu'il croyait que le Seigneur avait

(i) Nunc pro peccatis matrîs meas deprecor te , exaudi me per medicinam vulnerum nostrorum quae pependit in ligno, et sedens ad dezteram taam interpellât pro nobis. Scio misericorditer operatam , et ex corde dimisisse débita debitoribus suis ; diinilte illi et tu débita sua, diniitle Domine , obsecro, ne intres cum eâ in judiciuni* L. 9. Conf. c, i5. T. I. edit. Frok. p. 160.

(1) Credo quod jam feceris qux rogo, sed voluotaria orismeiapproba. Jùidem,

SUR LE PURGATOIRE, 38l

déjà fait miséricorde à sa mère , et qu'il le priait d'approuver et de ratifier les désirs de son cœur. Vous voyez donc , ajoute ce Ministre (') , que ce n'était pas pour la délivrer des peines du Purgatoire ni pour apaiser la justice divine, que saint Augustin faisait cette prière , et que c'était uniquement pour marquer sa pieuse affection envers sa mère.

Oui, Monsieur, saint Augustiii croyait que Dieu avait déjà fait miséricorde à sa mère , c'est-à-dire , il l'espérait '2), il présumait ainsi de la bonté divine, et de la sainte vie de sa mère ; mais comme il ne s'en tenait pas parfaitement assuré , il crut ne pouvoir prendre trop de précautions pour ne pas laisser l'ame de sa mère exposée au danger de manquer de secours ; et c'est pour cela que non content de prier pour elle dans son particulier , il eut encore soin que le Sacrifice du prix de notre rédemption^ (c'est ainsi qu'il appelle le sacrifice de la Messe) (^) fût offert pour elle , en présence de son corps immédiatement avant que d'être porté en terre. Il recommanda de plus W) l'ame de sa mère aux prières de tous ceux qui viendraient à lire le livre de ses Confessions , et cela , comme il le dit au même endroit, pour satisfaire plus amplement au désir que cette sainte femme avait marque en sentant les approches de la mort.

(1) Audis Augustinum orare pro matre suâ , non quod existimet eam in cruciatibus purgatorii ha.'rere , aut adhuc in judicio Dei peccatis obiioxiam teneri ; crédit enim jam assecutam quod rogat; causatn veroorationis assignat; quodsit bené aifectae volunt^tis erga matrem desiderium. o. Part. Exam. cd. Francof. p. ijô. N. 5o.

(2) Fiducialiter speramus aliqiiem apud te locuro inrenire indulgentiae, L, 9. Conf. c. i5. T. i, éd. Frob. p. 160.

(5) Cùm offerretur pro eâ sacrificium pretii nostri, jam juita sepiilcruoi posito cadavere priusquam depooeretur. L, 9. c, i5. p. i5g.

(4) Quotquot hseclegerint , meminerint ad Altare tuum Monicsefamuîa

tuœ ut quod illa poposcit extreniùm , uberius ei prxstetur in mullo-

^um orationibus, /6(c/e>n. p, 161.

]X ar ri ve-t-il pas tous les j ours parmi nous , quelque persuadés que nous soyons de la vérité du Purgatoire , qu'un homme d'une probité reconnue venant à mourir, on entende dire à ses amis : C'était un ofrand homme de bien, je le crois en Paradis; sans que pour cela ils se dispensent de faire des prières et des aumônes pour lui ? C'est qu'on croit ne pouvoir prendre trop de sûrelés, quand il s'agit de hâter gt d'avancer le bonheur éternel d'une ame pour laquelle on s'intéresse spécialement.

Kenmitius entreprend de faire dire à saint Augustin le contraire de ce qu'il rapporte du même Père.

Mais , qu'y a-t-il de plus étonnant que de voir Kemnitius entreprendre de prouver (0 par cet endroit des Confessions de saint Augustin , que si l'on priait pour les morts en célébrant le Sacrifice, ce n'était point pour obtenir la rémission de leurs péchés; tandis que le même Kemnitius n'ignorait pas que selon la doctrine expresse de saint Augustin , les prières, les aumônes et les Sacrifices qu'on offre pour les morts , ont la vertu de leur rendre Dieu propice ? C'est ce que le saint Docteur enseigne dans deux de ses livres, répétantmotpourmot les mêmes termes , comme pour faire voir que c'était une doctrine bien méditée , et dont il avait tout lieu d'être parfaitement content.

Voici comme il parle dans un Recueil de saintes Maximes , qu'il adresse à un Seigneur Romain , nommé Laurent (*) , et dans un autre Livre , où il

(1) Ex eadem etiam Confessione colligi potest , quo sensu , et quâ ratione in actione administrationis Eucharistiae facta fuerit cornmenioratio defunctorum , non ut opus illud esset satisfactio , aut propitiatio pro peccatis morluorum. Kem7iU. part. 5. Exam. éd. Francof. p. ijô, zY. 5o.

(2) Neqiie negandum est defunctorum animas pietate suoruni relevari, cùin pro illis Sacriflcium Mediatorisofïertur, vel elccmosynse in Ecclesia fiunt ; sed eis bœc prosunt , qui ciim viverent , ut haec sibi postea prodesse posscnt mcrucrunt. Est enim quidam rireadi piodus, ncc tam bonui ut

SUR LE PURGA.TOIRE. 333

répond à huit questions qui lui avaient été proposées par Dulcitius : « On ne peut disconvenir que » les âmes des défunts ne soient soulagées par » la piété de leurs proches , lorsqu'on offre pour » elles le Sacrifice du Médiateur, et qu'on fait pour » elles des aumônes dans l'Eglise ; mais il est à re- » marquer que ces choses ne profitent qu'à ceux qui » ont vécu de telle manière , qu'ils ne se sont pas » rendus indignes d'en profiter ; car il y a une ma- » nière de vivre , qui n'est ni assez bonne pour n'avoir » pas besoin de ces sortes de secours après la mort, » ni assez mauvaise pour que ces secours soient inu- » tiles au mort.... Lors donc qu'on offre le Sacrifice » de l'Autel pour les défunts, ou qu'on fait des au- » mônes pour eux , ce sont des actions de grâces » envers Dieu pour ceux qui sont parfaitement bons, » des titres de rémission pour ceux qui ne sont que M médiocrement mauvais; et si ces choses ne sont » d'aucun secours aux pécheurs morts dans l'irapé- » nitence, ce sont du moins des espèces de conso- » lations pour les vivans. » Vous voyez , Monsieur , bien clairement, qu'au sentiment de saint Augustin , le Sacrifice de la Messe qu'on offre pour les défunts , les auraôneset les prières qu'on fait pour eux, ont une vertu d'expiation , et achèvent d'acquitter les droits de la justice divine.

Que penser après cela de Kemnitius, qui, par des raisonnemens frivoles (/>. i75.i\^. 4o. 5o.) prétend faire dire à saint Augustin tout le contraire de ce que ce Père a pris à tâche d'enseigner le plus

non requlrat ista post mortem , nec tam malus , ut ei non prosint ista

post mortem Ciim ergo sacrificia sive Altatis, sive eleemosvnarum

pro baptizatis defunctis omnibus ofleruntur , pro valdè bonis gratiarum actiones suot , pro non valdè lualis propitiatiokes sunt , pro valdè malis , etsi nuUa sunt adjuinenta mortuorutn , qualescunque consolationes viyorum sunt. In Encliirid. ad Laurent, c. iio. T. 5. éd. Frob. p. 191. Item ad Quœst. 2. Dulcitil. T. 4. éd. Froben. p. 665,

clairement qu'il lui a été possible dans deux de ses livres? C'est ce que Kemnitius ne pouvait ignorer, puisqu'il cite lui-même [p. lyS.iV. lo. ) les paroles de saint Augustin , et qu'il ne les cite que pour les condamner. Est-ce ainsi qu'on en use quand on a autant de droiture d'esprit qu'il convient d'en avoir , et qu'on affecte la gloire de ne s'occuper que de la recherche de la vérité ?

Cest à tort que Kemnitius prête à saint Augustin des doutes et des incertitudes sur la croyance du Piurgatoire.

Mais ce n'est pas là le seul reproche que j'ai à faire au Professeur de Brunswick; il soutient (') que saint Augustin ne parle qu'avec beaucoup de doute et d'incertilude du troisième lieu où nous prétendons que les âmes reçoivent du soulagement par les prières et les aumônes des Fidèles , et qu'il laisse à chacun la liberté d'en croire ce qu'il lui plaira. Examinons ce qui en est ; car il n'est point indifférent au sujet que je traite de vous assurer sur cela du véritable sentiment de saint Augustin, qui nous fera connaître non-seulement si Kemnitius a été juste et équitable dans son observation, mais aussi jusqu'à quel degré de certitude est allée la croyance des anciens touchant l'article du Purgatoire.

Voici comment le saintDocteur s'exprime dans son Sa® Sermon sur les paroles de l'Apôtre (*) : Il ne FAUT PAS DOUTER ^Me les aiues des trépassés ne soient soulagées par les prières de la sainte Église , par le

(0 Satls habet Augnstinus ostendîsse , non esse certum et firmum dogma , sed dubitationem obscuram , ambiguam , dubiam, iacertam. Kemnit. Part. 5. Exam. éd. Franco f. p. i5y. lin. 2. Item. p. ij6. lin. 4-

(2) Orationibus vero sanctae Eccîesiœ et Sacrificio salutari , et eleemosynis , qux pro eorum spiritibus erogantur, >o?f est dcbitandcm mortuos adjuvari , ut cum eis misericordiiis agatur à Domino , quàm eorum peccaia meruerunt... Quis dcbitet eis suffragariopera misericordiae ?... Non AMBiGENDCM EST iita prodcssc defunctis. Serin. 02, de Ferbit Apost. T.X, éd. Frob. p. 4o5.

Sacrifice salutaire et par les aumônes quon clistri' bue à leur intention ; V effet de ces choses est d'obtenir de Dieu que les âmes soient traitées avec plus de clémence que leurs péchés ne Vont mérité ; et clans son Recueil des Instructions données au Seigneur Laurent (0 : On ne peut nier que les âmes ne reçoivent beaucoup de soulagement de la piété de leurs proches , lorsqu'on offre pour elles le Sacrifice du Médiateur^ ou qu'on fait pour elles des aumônes. Il répète la même chose, comme je l'ai déjà remarqué, et absolument dans les mêmes termes , en répondant ( 7". 4./'-669.) à la seconde question proposée par Dulcitius ; et dans son livre des Devoirs qu'il convient de rendre aux morts , ayant à répondre à la question qu'on lui avait faite, savoir, s'il pouvait être de quelque utilité de se faire enterrer dans une Eglise o'ù repose le corps de quelque saint Martyr, il dit que la sainteté du lieu peut exciter la piété de ceux qui viennent y faire leurs prières (^) , et qu'il est hors de doute que des prières faites avec un plus grand sentiment de dévotion , sont aussi d'un plus grand avantage aux morts.

Remarquez, Monsieur, s'il vous plaît, ces expressions : Il ne faut pas douter , On ne peut nier , Il est hors de doute. Sont -ce là des termes à marquer la foi douteuse et chancelante de saint Augustin ? Et y trouverez-vous de quoi vous formel une grande idée de l'application de Kemnitius à bien prendre la pensée de ce Père, ou de son exactitude à nous la rapporter bien fidèlement?

(i) Neqce kecandum ESTanimas pîetatc suorum riventium relevarî ,cuin pro illis SacriGcium Mediatoris ofTrrtur , vel cliM-niosyna in Ectlcsiâ iiiint. Enchirid. ad Laurent, c. iio. T. 5. cd. Frobcii. p. 1^,0.

(2) Precantis afTeclus ciim dtfunctis à fidclibus charissiniiï cxliibctur , rum lis prodessc ?Joii dlbiiu est. L, de curu ^ro mortiiis, c. 4- ï- 4- f*/» Froben, p. 8S3.

Je n'ignore pas que saint Augustin, en parlant sur ce sujet , se sert d'expressions qui marquent quelque doute ; mais si Kemnitius y eût pris garde de plus près , il eût vu que le doute ne tombe nullement sur l'existence d'un troisième lieu , mais sur la qualité des peines que les âmes y souffrent. Car ce Père , après avoir dit (0 que le juste qui s'attache trop aux plaisirs permis , venant à en être privé pendant le cours de celte vie, souffre une cuisante douleur qu'on peut appeler une espèce de feu , ajoute qu'on peut demander sil'ame du juste étant séparée du corps , souffre encore la même douleur ou le même feu , et si cette douleur et ce feu servent à la purifier; et il répond (*J, qu'il n'est pas hors de vraisemblance que l'ame du juste toute séparée qu'elle est du corps, ressent encore la même douleur qui lui a été causée parla perte des plaisirs qu'elle a aimés excessivement ; que cette douleur fait peut-être une partie du châtiment qui sert à la purifier; que pour lui il ne blâme point ceux qui sont de ce sentiment, parce que ce sentiment est peut-être vrai, et qu'il croit assez indifférent que l'on sache ou que l'on ignore ce qu'il y a à répondre à ces sortes de questions.

(i) Llb. de fide et oper. T. 4. éd. Froben. p. 72. Item ad 2. qucest. Dut' citU, T. 4. p. 665. Item lib. 21. de Cuit. Dei. c, 26. T. 5. p. i5i5.

(2) Urit eum dolor rerum , quas dilexerat amissaruin , »ed non subvertit, neque consumit; taie aliquid etiam post hanc vitam lieri incredibile non est , et utrùm ità sit , quaeii potest. Ad quicsi. 1, Dutcilii , T. 4» éd. Frob. p. 665,

Sive ergo in hac vità tantiim , sïtc etiam post hanc ritam talia quxdam judicia subsequnntur , non abhorret , quantum arbitrer, à ratione verîtatis. Lib. de Fide et Opcr. c. 16. T. 4- p- 7J.

Sive ibi tantiim , sive bîc et ibi , sive idcô hic , ut non ibi , secularia quamvis à daninatiune venialia concremanttm ignem transitoriie tribulatioois inveniant, non redarguo , quia ioisitau verum est. Lib. de CiviU Dei. c. 26. £</. Frob, p, iôi6.

SVTx LE PURGATOIRE. 887

De quelle manière il faut concilier les expressions de saint Augustin.

Voilà, Monsieur, le véritable point sur .lequel tombent les expressions que l'on cite contre nous comme faisant voir beaucoup de doute et d'incertitude dans l'esprit de saint Augustin , par rapport à la croyance du Purgatoire. Car quelle apparence que ce Père, après avoir enseigné (0 au 24^Chap.du 2 1^ Livre de la Cité de Dieu la réalité des peines du Purgatoire comme une vérité constante et indubitable, change tout à coup de langage et n'en parle plus au 26^ Chap. que comme d'une chose tout-àfait douteuse et incertaine, ainsi qu'on le prétend ? Et quelle apparence encore , qu'en répondant à la 2* question proposée par Dulcitius, il dise f^) : On lie peut nier que les âmes des Fidèles ne soient soU" lagées par la piété de leurs proches , par les aumônes et les Sacrifices ^ et qu'en répondant à la 1^^ il ait révoqué en doute s'il y a effectivement des peines passagères après cette vie ? Nous croyons que saint Augustin a eu trop d'esprit et de mémoire pour avoir pu donner dans de si étranges variations ; ce serait supposer qu'il a manqué absolument de l'un et de l'autre , si l'on se figurait qu'il a été capable de dire le pour et le contre en moins de deux ou trois pages , et cela plus d'une fois. 11 faut donc nécessairement concilier les expressions de ce Père ; celles qui marquent du doute avec celles qui marquent de la certitude, et on ne le peut qu'en faisant ton)ber les unes sur la réalité des peines du Purgatoire, et les autres sur l'espèce et la qualité de ces

(1) Factâ resurrectione non deerunt , qulbuf post pnenas, quas pafîunlur gpiritus mortuoruna , impertiatur misericordia , ut in ignem non mittantur aelernum. Lib. 21. de C'ult. Del. c. 24. p. lôoj.

(2; Neque negandum est dtfunctorum animai pietafe suorum riventium rclevaii, cuin pro illis sacrificium Mediatoris oll'ertur, vel eleemO" cynae in Ecelesià fiunt. Ad 2. qiuett. Dulciliî. éd. Frob. p. GG5,

588 o:sziÈMi': lettre.

peines. Il n'y a qu'à lire les textes qui paraissent opposés les uns aux autres, pour sentir la nécessité et Ja justesse de cette conciliation. C'est ainsi que nous faisons tomber des mains de Kemnitius les armes auxquelles il témoigne avoir le plus de confiance.

Enfin , après que ce Ministre s'est épuisé l'esprit pour mettre saint Augustin dans ses intérêts, sentant assez qu'il ne réussissait pas, il prend le parti de dire '>) : Faudra-t-il donc prendre pour article de foi tout ce quJugustin a pensé sur ce sujet , et cela uniquement parce quil l'a pensé y tandis qu'il déclare lui-même quil ne prétend pas qu'on déjère à ses écrits comme si c étaient des livres canoniques , et quil reconnaît avoir écrit plusieurs choses qui peuvent faire la matière d'une Juste critique ?

Non , Monsieur, ce que saint Augustin a pensé , nous n'en ferons pas des articles de foi uniquement parce qu'il l'a pensé; mais nous tiendrons pour article de foi ce que saint Augustin nous a donné pour article de foi; car nous ne nous persuaderons jamais que cet incomparable Docteur ait été assez peu instruit de sa Religion pour ignorer ce qui de son temps passait pour être un dogme appartenant à la foi ou pour n'être qu'une simple opinion. Or, vous avez déjà vu que saint Augustin a mis Aérius au rang des hérésiarques pour avoir enseigné qu'il ne faut pas prier ni offrir de Sacrifices pour les morts. Que si cetle doctrine a été traitée d'hérésie par saint Augustin , donc il a regnidé la doctrine opposée comme appartenant à la foi.

(i) Num verô gtatim sine nllà inquisîtione pro articulis fidei bac accîpienda sunt , quia Augustinuiità sensit î etc. Parf. 3. Exam. ed, Franeof. p. 173. .V. 20.

Âérius a été condamné comme hérétique pour avoir blâmé la vue qu'on avait de soulager les morts par la prière et les Sacrifices.

Mais, que penser de la condamnation du dogme d'Aérius? Peut-on douter que ce dogme n'ait été condamné dans le même sens qu'il a été soutenu, et pour les mêmes raisons dont Aérius s'est servi pour l'appuyer? Or, quelles sont les raisons qui lui ont servi de motif et d'appui pour rejetter la prière pour les morts? Elles sont rapportées par saint Epiphane , qui nous apprend (') qu'Aérius demandait : De quel ai>antage pem'ent être aux morts les prières et les aumônes que les vivans font pour eux? Et qu'il ajoutait, que si les prières des "vi vans pouvaient être de quelque secours aux morts , on n'aurait qu'à cultiver de bons amis sans se mettre beaucoup en peine depratiqnerle bien; qu'il serait facile à chacun d'engager ses amis sur la fin de sa vie, soit par des prières, soit par des libéralités, à s'employer auprès de Dieu pour procurer au défunt une exemption de souffrances.

Vous voyez , Monsieur , qu'Aérius savait fort bien ue les Chrétiens de son temps cherchaient à donner u secours aux morts ; que c'est là ce qu'il blâmait en eux, prétendant que les morts ne peuvent être secourus ni par les prières , ni par les aumônes ; que sa hardiesse à blâmer la pratique constante des Chrétiens et leurs vues est proprement ce quia fait son crime ; et que son erreur a été de dire que les prières et les Sacrifices étant inutiles aux morts, // ne /allait ni prier ni offrir de Sacrifice pour eux.

(j) ?fanj ut vivu» oret aut in pauperesbona sua dispenset, quid exeâre tandem ad mortuum redit ? Quod si supi-rstitum preces iis , qui ex hac vitâ discesserint , opitulari possunt , nemo piè deinceps agat aliquid , Deque boni quidquam faciat, sed amicos sibi aliquus quacunque ratione velit adjungat , sire pecuniarutn largilione , sive precibus hoc ab illis siib Titse finem impitret, ut pro se Deum exorent , ut ne illic aliquid incomniodi jialiniur. Hctr. j5. T, i. éd. Petavii. p. 907.

SqO ONZIÈBIE LETTRE.

Aussi saint Epiphane a-t-il cru ne pouvoir réfuter plus solidement l'erreur d'Aérius, qu'en donnant une idée nette et exacte des avantages qui reviennent aux morts de la prière des vivans. Les prières qu on fait pour les morts, dit ce Père '•) , leur sont utiles , quoiqu'elles n effacent pas toutes sortes de péchés ; leur utilité consiste à effacer les fautes légères qui échappent à notre faiblesse ^ soit que nous les commettions volontairement, soit que ce soit par une espèce de surprise et comme malgré nous. ISous prions pour les pécheurs , ajoute ce Père (*) , afin que Dieu leur fasse miséricorde. Telle est la doctrine que saint Epiphane oppose à celle d'Aérius; d'où il 'est évident que ce Novateur ne se contentait pas de iiejeter simplement la prière pour les morts, mais qu'il la rejetait par la persuasion où il était qu'elle ne leur servait de rien. C'est donc et le mépris qu'il faisait de la prière pour les morts, et le fondement de ce mépris , fondement tel que je viens de le rapporter , qui lui ont attiré le blâme et les anathèmes de l'Église.

Pitoyables efforts de Mélancton pour ne pas participer au sort d'Aérius.

Que votre Mélancton nous dise après cela au la* article de l'Apologie de la Confession d'Ausbourg ^^1, que vous ne prenez pas parti pour Aérius , que

(i) Caeterum, qux pro mortuis coDcipinnturpreces ,his utiles sunt, tametsi non omnes culpas extinguiint ? veriim ex eo prosunt, quod plerutnque dum adhuc in terra deginius , sponte aut inTJti titubemus. Har. j5.

(2) Peccatorum mentionem facimus, ut lis à Domino misericordiam împlorenius. Ibidem.

(5) AUegant veteres haereses , et cuni bis fals6 comparant causani nostram , ut illàcollatione praegravent nos. Epiphanius testatur At-riuni sensisse , quod orationes pro mortuis sunt inutiles, id rcprehendit , neque nos patrocinamur Aërio. Art, 12. de Vocahulis Missce. 7'vf ù Clirist. 5ctwlvtni, p. 375.

SUR LE PURGATOIRE. BqI

votre sentiment est fort différent du sien , qu'il rejetait la prière pour les morts comme étant absolument inutile, que pour vous, vous ne prétendez pas qu'elle soit sans utilité. Vous venez de voir , Monsieur , ce qui en est. Aérius rejetait la prière pour les morts comme étant inutile aux morts ; c'est aans ce sens que sa doctrine a été condamnée; c'est là le véritable point qui a fait son hérésie. Vous prétendez comme lui que les morts ne retirent aucun avantage de la prière qu'on fait pour eux , et par conséquent vous êtes dans le même cas que lui , et il n'est pas possible de rien imaginer qui fasse votre cause meilleure que la sienne , puisque c'est entièrement la même par rapport au point essentiel et le seul qui ait pu intéresser les Chrétiens. Car, quel intérêt les Chrétiens de ce temps-là eussent-ils pris à se récrier si fort contre la doctrine d'Aérius , si dans les prières qu'on faisait pour les morts , il ne se fût agi que de faire d'eux une mention honorable, de marquer l'affection qu'on leur portait, de remercier Dieu des grâces qu'ils en avaient reçues de leur vivant? Supposons, s'il vous plaît, que l'erreur d'Aérius ait consisté à prétendre que des prières de cette espèce sont peu utiles ou peu nécessaires ; y avait-il là de quoi échauffer si fort les Chrétiens contre lui? Le sujet eût-il mérité qu'on le traitât d'infâme hérésiarque ?

Mais les Chrétiens comprenant qu'ils allaient être privés du secours qu'ils attendaient après la mort, que leurs parens et leurs amis étaient également menacés d'en être frustrés, furent alarmés au bruit d'une doctrine qui devait avoir de si pernicieuses suites. C'est ce qui les arma contre Aérius , c'est ce qui causa un soulèvement général contre lui.

Qui n'admirera après cela les vains et pitoyables efforts que fait Mélancton pour s'empêcher de passer

pour être le disciple ou l'associé d'Aérius? Il prétend (0 qu'Aérius n'a pas été condamné pour avoir enseigné qu'il ne faut point offrir le Sacrifice de la Messe pour les morts , et que c'est à tort que nous nous prévalons de sa condamnation. Je demande , Monsieur, si saint Augustin et saint Epiphane ne le marquent pas en termes formels. (^1 Qu'on ouvre leurs livres, et qu'on lise leurs paroles sur le sujet en question : j'en appelle au témoignage des yeux, ils nous apprendront bien sûrement quel fond il y aà faire sur les plaintes de votre Apologiste. Il veut i encore que saint Epiphane ne blâme Aérius que pour avoir enseigné l'inutilité de la prière pour les morts , après quoi il ajoute l^) : Nous ne prétendons -pas qu Aérius ait eu en cela raison. Quoi , Monsieur! on ne prétend pas chez vous que les prières soient inutiles aux morts? Aérius n'a pas soutenu le même point d'inutilité ? Avec quel front votre Mélancton ose-t-il donc dire que vous ne prétendez pas prendre parti pour Aérius? Il faut en vérité que l'embarras où l'on se trouve soit bien étrange, lorsque pour s'en tirer on est obligé d'avoir recours à des faussetés si frappantes.

Pour ce qui est de Kemnitius , quelques mouvemens qu'il se donne pour n'avoir pas à soutenir les reproches faits aux Aériens , il se garde bien néanmoins de rapporter les paroles précises de saint Augustin et de saint Epiphane ; il comprenait par-

(1) Fals6 citant adversarii contra nos damnationem Ai-rii , quem dicunt propterea damnatum esse , quod negaverit in Missà oblationem fieri pro vivis et niortuis. Apol. art. i3. Typis Sclwhini p. 274.

(2) Dicens orare vel offerre pro niortuis oblationem non oportere. Au/;. hœr, 55. T. 6. cd. Frob. p. 25. Fide qiiidem existeus Aurianus perfuctissimus , veriim amplius docet , nou oportere offerre pro his , qui dormierunt. Eplph. in Anacephat. T. 2. cd. Peiav. p. i48.

(h) Epiphanius testatur , Atrium sensisse, quod orationes pro mortuis Snnt inutiles, id rcprclicndit , neque nus At-rio paUocinaujur. Apol, art. tô. Typis Seholcini, p. 270.

SUR LE PURGATOIRE. Sc^B

faitement que tout lecteur Protestant ne manquerait pas d'en être frappé , et c'est pour cela qu'il a mieux aimé embarrasser l'état de la question par des subtilités et par des conjectures de sa façon, que de rapporter les termes mêmes dont les Pères se sont servis pour exprimer l'hérésie d'Aérius.

Le Ministre Gérard insinue que saint Epiphane s'est trompé en mettant Aérius au Catalogue des Hérésiarques.

Le sieur Gérard, Professeur célèbre de l'Université de Jena , fort connu par le gros ouvrage qu'il a donné au public sous le nom de Confessio Catholica , prend une autre route pour se dérober à la difficulté ; il convient (') qu'au rapport de saint Epiphane Aérius a enseigné que les prières ne servaient de rien aux morts ; mais il ajoute que saint Epiphane ne dit pas que cesentimentait été condamné comme hérésie par l'ancienne Église, que ce Père ne le réfute pas par l'Écriture, se contentant de le réfuter par la tradition.

Nous entendons ce que cela signifie ; c'est-à-dire, que saint Epiphane a eu tort de mettre le dogme d'Aérius au nombre des hérésies : c'est-à-dire, qu'il s'est trompé avec saint Augustin , avec saint Jean de Damas, avec saint Isidore de Séville, qui tous l'ont également inséré dans leur catalogue; c'està-dire, que ces quatre Pères se sont trompés avec toute l'Église de leur temps, dont ils n'ont fait que rapporter le sentiment constant, invariable et universellement reçu.

Mais à quoi a pensé le Ministre Gérard en obser-

(i) Epiphanius qnidem haer. jâ. scribit , Aëriutn docuisse morîuis vl- Torum preces non prodesse , std eam sententiam in Aërio ab Ecclesiâ antiquâ damnatain l'sse non dicit , camque non ex ullo scriptiirae loco, sed tantuni ex tradilione à Patribus accepta réfutât. Lib. 2. Pari. 2. Art. 9, éd. Franco f. p. 98S Col. 2.

vant que saint Epiphane ne dit pas que le dogme d'Aérius ait été condamné comme Iiérésie par l'ancienne Église? Prétend-il donc que l'Eglise du quatrième siècle ne puisse passer pour l'ancienne Église, et qu'elle n'en fait pas même partie? Si saint Epiphane réfuie ce dogme par la tradition, donc il le réfute par le témoignage de l'ancienne Église , la tradition n'étant autre chose que le témoignage de l'ancienne Église ; et quelle merveille que le dogme en question n'ait pas été condamné plus tôt comme une hérésie formelle , puisque personne avant Aérius ne s'était encore avisé de le soutenir? Dès que les Pères le placent dans le catalogue des hérésies , ne font-ils pas assez connaître qu'on l'a regardé de tout temps comme une doctrine pernicieuse et damnable ? Les auteurs de ces catalogues n'étaient certainement ni assez ignorans pour ne pas savoir ce qui est contraire à la foi, ou ce qui ne l'est pas, surtout après l'étude particulière qu'ils avaient faite des matières qui y ont rapport, ni assez présomptueux pour qualifier d'hérésie une doctrine qui eût passé jusque-là pour n'avoir aucun venin.

Pour ce qui est de l'autre observation que fait le Professeur de Jena , en disant que saint Epiphane ne prouve pas par rÉcritiue que la doctrine d'Aérius soit mauvaise , c'est là une reniarque qui ne peut tourner qu'à notre avantage. Car , puisque saint Epiphane traite cette doctrine d'hérésie, uniquement parce qu'elle est contraire à la tradition, sans se mettre beaucoup en peine de faire voir l'opposition qu'elle a avec l'Ecriture, il croyait donc comme nous que dès qu'une doctrine attaque la tradition constante et universelle de l'Eglise , elle roérited'étre qualifiée de doctrine hérétique , quand même il ne se trouverait rien dans l'Écriture pour en faire voir l'héréticité. Nous sommes néanmoins bien éloignés

SDR LE PURGATOIRE. SqD

de penser que l'Écriture ne fournisse aucune arme pour combattre l'hérésie d'Aérius ; car sans parler ici de ce qui sera rapporté plus bas , se peut-il rien de mieux marqué que ce qui se lit au 12* Chap. du 12* Livre des Machabées de l'utilité de la prière et des Sacrifices pour les morts ?

Vous avez vu , Monsieur, par les différentes réponses que nous donnent les plus célèbres de vos Théologiens ,que cesMessieursnes'accordent nullement dans leurs défenses, les uns soutenant que leur doctrine n'a rien de commun avec celle d'Aérius, les autres insinuant que c'est bien la même, mais qu'on a eu tort de la condamner. Pouvaient-ils mieux marquer combien ils se trouvent déconcertés par le fait d'Aérius, qu'en se jetant ainsi dans les routes les plus opposées pour échapper à nos reproches? Cette contrariété de réponses, que faitelle voir autre chose qu'un étrange embarras , un grand désir d'en sortir, et de vaines tentatives pour trouver quelque issue?

Que vos Ministres viennent donc au secours des grands hommes du parti ; qu'ils cherchent à les concilier entr'eux et à sauver la contradiction qui se fait sentir dans leurs réponses ; qu'à force de méditation et d'étude ils imaginent quelque expédient plus heureux pour se purger du reproche que nous leur faisons de renouveler une hérésie condamnée par toute l'antiquité : c'est là véritablement une entreprise digne d'eux, mais entreprise qui demande toute leur application. Oui, Monsieur, si vos Ministres pensent aussi sérieusement que la chose le mérite, à trouver un meilleur moyen de défense, je m'assure que l'effort qu'ils feront pour cela , le chagrin de ne pas réussir , la honte de rester couverts de la même tache qui rend la mémoire d'Aérius infâme; je m'assure, dis-je, que tout cela

leur ôtera tout goût pour la satire , et que nous resterons parfaitement à couvert des traits de leurs railleries.

Mais je ne dois pas perdre de vue le reproche que j'ai fait à vos Théologiens , de montrer sur l'article de la prière pour les morts beaucoup plus de subtilité que de droiture et de bonne foi. J'ai dit , que puisqu'ils conviennent de l'ancienne pratique de prier pour les morts , ils avaient tort de ne pas convenir également des vues que les Chrétiens ont toujours eues en priant pour eux , l'un et l'autre étant également attestés par l'antiquité. Crieront-ils â l'injustice et à la supposition? mais je fait voir effectivement que les mêmes Auteurs qui rendent témoignage à l'usage constant des prières pour les morts, nous apprennent en même temps que Tobjet principal de ces prières a toujours été de procurer du soulagement aux défunts?

Calvin fait un aveu plus sincère que les Protestans Allemands , mais il soutient que toute l'antiquité s'est trompée.

Il faut ici rendre à Calvin la justice de dire qu'il a fait un aveu incomparablement plus sincère que n'en ont jamais fait tous les Docteurs Protestans d'Allemagne, de quelque sincérité que la Nation se pique d'ailleurs. Il avoue franchement (0, que de son temps ii y avait déjà plus de treize cents ans, (et à ce compte il y en aurait aujourd'hui plus de quinze), que l'usage de prier pour les morts, dansla vue de leur procurer quelque secours, était universellement reçu; mais il ajoute quelques lignes plus bas (*J ; Tous se sont trompés , tous se sont laissés entraîner dans Verreur: Lorsque Calvin convient

(i) Ante mille et trecentos annos usu reccptum fuit , ut precationes fièrent pro dei'unctis. Lib. 3, instit, c. 5. §. lo. cd. Amstelod. p. ijj, (a) Ipsi (Teteresomneij ia errorem abrepti suot. p. 17S.

SUR LE PURGATOIRE. Sqt

d'un fait si bien attesté , il mérite certainement que nous lui sachions gré de sa droiture ; et lorsqu'il njoute que tous se sont laissés entraîner dans l'erreur , il fait encore voir qu'il n'a pas craint de dire fort naturellement sa pensée. Il est vrai qu'il y a bien de la témérité, pour ne pas dire un orgueil insupportable, à préférer ainsi son sentiment à celui de tous les Pères de l'Eglise et de l'Univers entier ; il est encore vrai que c'est absolument oublier les promesses de Jésus-Christ , que de prétendre que l'Église universelle soit restée pendant tan t de siècles dans une erreur grossière , sans que jamais personne ait pensé à s'élever contre, hois le seulAérius, homme flétri et décrié chez tous les partis ; mais enfin , c'est du moins parler sans détour , sans dissimulation , sans vouloir se cacher à soi-même ce qu'on ne peut s'empêcher de voir, sans cacher aux autres ce qu'on ne peut se dissimuler. Mais convenir de la prière pour les morts, et ne pas convenir du but qu'on s'est toujours proposé en priant pour eux ; agréer la pratique des anciens Chrétiens, en îeurprêtantjene sais quelle intention qu'ils n'avaient pas, et en leur dérobant celle qu'ils avaient , c'est unesubtilité frauduleuse et qui ne fait pas honneur à la sincérité Allemande.

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