‹ Lettres d'un docteur catholique à un Protestant sur les principaux points de controverse et sur les obstacles au salut et à la conversion des Luthériens et des CalvinistesChapitre 18 sur 27 · IV. Preuve tirée du passage de l'Apocalypse, xxi · texte numérisé non relu

IV. Preuve tirée du passage de l'Apocalypse, xxi

Mais avançons dans la recherche des preuves propres à faire voir que c'est à tort qu'on nous re-

(i) Considéra quaeso, quàm piierillterincptiat exstructurug ex illo loco Purgatorium. 3. l'art, E.cam. cd. Francof. p. 212. -V. 5o.

proche un si grand silence de l'Ecriture sur le dogme du Purgatoire. N'est-il pas dit au chap. 21. de l'Apocalypse ( XXI. 27.) !•) : Que rien de souillé n entrera dans le Royaume des deux P C'est donc un article de foi , qu'il faut être pur et exempt de toutes taches pour pouvoir y entrer : or , le péché véniel est une tache ; car , quoiqu'il ne fasse pas perdre l'amitié de Dieu, toujours est-il une action repréhensible qui lui déplaît , et dès là même c'est une espèce de souillure qui ternit la beauté de l'ame. Voilà donc un obstacle à la possession de Dieu, tant que cette tache n'est pas effacée : or, combien de Chrétiens surpris par la mort avant qu'ils aient eu le temps ou la volonté d'expier par la pénitence les péchés véniels dont ils se trouvent coupables? Le sage ne dit-il pas ^2) : que le Juste tombe jusqu'à sejft fois par jour} L'Apôtre saint Jacques n'ajoule-t-il pas '^J : que nous manquons tous en beaucoup de choses! En effet, quoi de plus fréquent, même chez les gens de bien, que de petits mouvemens d'impatiences, de légères négligences dans le service de Dieu , des sentimens de vaine complaisance, des jugemens trop libres et trop précipités sur le sujet du Prochain ? etc. Direz-vous , Monsieur , que ces sortes de péchés méritent la damnation éternelle ? Si vous le pensez ainsi, les idées que nous avons de la bonté et de la justice de Dieu ne s'accorderont pas avec les vôtres , et je ne crois pas que vous puissiez le trouver mauvais ; que si vous prétendez que ces sortes de fautes ne peuvent retarder la félicité de l'ame , dès là même vous témoignez que vous ne faites pas assez d'attention aux paroles de saint Jean , qui assure très-ex-

|i) Non intrabit in eani aliquod coinquinatum. Apoc. m. 27.

(2) Septies cadet Justus. Prov, xxiv. 16.

(5j In multis offendinius onine». Jacob, m. 2.

4 10 OJNZIÈME LETTRE.

pressément que rien de souillé n'entrera dans le Royaume des Cieux.

Le sieur Dannhauer dit '*' qu'il se peut très-bien que les péchés véniels soient expiés à la mort du juste , comme ils le son t à la mort de celui qui souffre le martyre.

J'avoue qu'il n'y a aucun inconvénient insurmontable à cela, et que la chose est de nature à dépendre pleinement de la volonté de Dieu. Mais qu'il en soit effectivement ainsi, et que Dieu accepte la mort du juste comme une espèce de satisfaction pour tous les péchés véniels dont le juste se trouve coupable, ou que ces péchés lui soient remis g?'atuitement dans ce moment en vue des mérites de Jésus-Christ, c'était au sieur Dannhauer à nous prouver le fait, et non à nous parler de la simple possibilité. Or, je m'assure qu'il lui eût été bien plus difficile de fournir sur ce point des preuves concluantes tirées de l'Écriture, qu'il ne nous est difficile d'en fournir sur l'existence d'un troisième lieu.

Cinquième Preuve tirée du passage des Actes des Apôtres , il. 24.

L'Apôtre saint Pierre dit au second chapitre des Actes des Apôtres (*' : Que Dieu a ressuscité Jésus- Christ après que le divin Sauveur eut dissipé les douleurs de V enfer : ce qui nous donne sujet de demander quelles peuvent être les douleurs de l'enfer dissipées par Jésus-Christ. Seraient-ce celles que souffrent les âmes damnées? Non certainement; car Jésus-Christ n'a délivré aucune ame damnée à sa descente en enfer, et il est de foi que leurs douleurs ne finiront pas ; il faut donc que ce soient les

(i) Potcst purgarî in ipso moitis mémento ad eum modum, qiiodpurgantur Martyres ab igac puigatorio tuti. Dannli. in Pliant, 12. Hodomorice éd. Argent, p. io53.

(2) Quem Deus suscita vit solulis dolui'ibus infci ni. Act. 2. 34.

flouleiirs que souffraient les âmes justes en expiation de quelques restes de péchés , et ce ne peuvent être que les peines du Purgatoire dont Jésus-Christ délivra effectivement les âmes qui y étaient détenues. Je n'ignore pas que le texte Grec diffère du texte Latin, en ce qu'il ne parle que des douleurs de la mort (0 , et non des douleurs de l'enfer. Mais il faut que le texte Grec ait été altéré; caries paroles dont je tire ma preuve sont rapportées par les anciens Pères Grecs et Latins, comme elles se trouvent aujourd'hui dans notre Vulgate. C'est ainsi qu'elles sont citées au commencement de l'Épître de saint Polycarpe (*) , qui vivait du temps des Apôtres ; saint Augustin en parle en plus d'un endroit (^) , et c'est toujours en supposant les paroles telles que nous les citons. Saint Epiphane enseigne positivement -^', que Jésus-Christ, descendant aux enfers, délivra ceux qui, sans s'écarter de la foi , avaient péché par ignorance. Le texte Syriaque s'accorde fort bien avec le texte de notre Yulgate; car il y est dit (^) : Que le Sauveur a rompu les liens de V enfer ; et ce que saint Pierre ajoute immédiatement après en citant les paroles du î5^ Psaume C') : Vous ne laisserez point mon ame en enfer, ne sert pas peu à faire voir la justesse de notre citation. Ainsi , Monsieur , notre texte étanlsuffisamment justifié, la preuve que nous en tirons pour en inférer l'existence du Purgatoire , n'est point si faible ni si méprisable qu'on voudrait bien vous le faire croire.

(i) AtJff-xç rdç lèjTm; Tctj <3^ictTi.u, Act, 2, 24. (2) Ep. Polyc. Cottclkr, T. ï. e(/. Aniucrp. p. iS^. 13) Aug, Ep. 99. ad Evodium, T. 2. éd. Froben. p. 43-. Item, Llb. I3. de Genesi ad lut. c, 55. T. 5. ed, Frob, p. ~oi. î4) Eplph, de Tat, hœresi. T, 1. ed. Pet, p. 29^.

(5) Solutis Tuaibus inferni.

(6) Quoniam non dereliuques aalmam me?in la luferao. Psalm. xv. io>

4ia ONZIÈME LtTTRE.

Sixième Preuve tirée de l'Épître aux Pliilippiens ii. 20.

Vous trouverez de plus, que cette preuve reçoit une nouvelle force du passage de saint Paul, où il est dit (il. lo. ) (0 : qu'au Nom de Jésus tout genou fléchit dans le ciel , sur la terre et dans les enfers ; ou comme on lit dans le texte original : Dans le ciel ^ sur la terre , et sous la terre ; car , qui sont ceux qui étant sous terre fléchissent le genou au Nom de Jésus ? Sont-ce les démons , ou les âmes damnées ? Vous avouerez , Monsieur , que ni les uns ni les autres ne sont guères portés à donner des marques de leur vénération pour cet adorable Nom. Il serait beaucoup plus naturel de dire qu'ils tremblent, qu'ils frémissent, et qu'ils éclatent en blasf)hèmes au souvenir d'un Nom , qui, bien loin de eur tracer l'idée d'un aimable Sauveur , ne leur présente que celle d'un Juge impitoyable ; il n'y a que de bonnes âmes pénétrées de reconnaissance pour le bienfait de la Rédemption , qui puissent bénir et respecter ce Nom jusqu'à fléchir le genou en l'entendant prononcer. Si c'est dans des lieux souterrains qu'elles le font, ainsi que l'Apôtre nous en assure, quels peuvent être ces lieux, si ce n'est le Purgatoire ?

Je m'abstiendrai de rapporter un plus grand nombre de preuves tirées de l'Écriture, propres à établir et à justifier la croyance du Purgatoire ; non qu'il n'y en ait encore d'autres dont on puisse faire bon usage, mais parce que celles-ci me paraissent suffire pour le dessein que je me suis proposé , et qui est de faire voir que l'Ecriture n'est pas, sur le sujet du Purgatoire, aussi muette qu'on se le figure chez vous. La tradition autorise l'explication que

(i) Ut in nomîne Jesu omne genu flectatur cœleittiuixi , terrestrium et inferaorum. Phil, 2, 10.

SUR LE PURGATOIRE. ^l'5

nous donnons aux passages cités ; et les passages expliqués comme nous les entendons justifient parfaitement l'usage constant de la prière pour les morts; de sorte, Monsieur , que vous voyez ici un accord parfait entre le dogme et la pratique, entre la doctrine enseignée de vive voix par les Apôtres, et entre celle qu'ils nous ont laissée par écrit.

Comparaison entre le raisonnement des Protestans et celui des Catholiques.

Réfléchissez, s'il vous plaît, sur la manière dont nous raisonnons ici de part et d'autre , et vous verrez que c'est avec un avantage fort inégal. Vous avancez deux propositions qui sont également contestées, et nous en avançons deux qui sont également incontestables. Voici votre raisonnement : L'Ecriture y dites-vous , ne fait nulle mention du Purgatoire , donc il n'y en a point. Nous nions d'abord qu'il nesoitfait dans l'Écriture aucune mention du Purgatoire , et je crois en avoir fait voir des indices bien marqués : nous disons en second lieu, que quand il ne se trouverait rien dans l'Écriture qui prouvât la vérité du Purgatoire , il nous reste encore , pour nous en assurer , la voie de la Tradition , qui nous a transrais la doctrine enseignée par la bouche des Apôtres. Vous croyez vous-même plusieurs choses dont il ne se trouve pas la moindre trace dans l'Écriture ; les livres auxquels vous en appelez sans cesse, et d'où vous exigez que nous apportions des preuves en faveur du Purgatoire , ces livres , dis-je, comment savez-vous que ce sont des livres divins, et qui renferment la parole de Dieu, si ce n'est par la Tradition constante de l'Église qui vohs en instruit et qui vous en assure ? Combien d'autres articles qui sont reçus chez vous sans aucun témoignage de l'Écriture? l'observation du Diman-

4i4 onziLme lettre.

che au lieu du Samedi, la virginité perpétuelle de la Vierge, le Baptême des eiifans , la nécessité de prononcer ces Paroles : Je te baptise au nom du Père^ et du Fils ^ et du Saint-Esprit ; et tant d'autres choses très-importantes , si vous aviez à les établir par l'Ecriture, combien ne seriez -vous pas embarrassé?

Aussi saint Basile enseigne-t-il (»! que les dogmes qu'on reçoit par la Tradition des Apôtres n'ont pas moins de force que ceux que nous lisons dans l'Écriture. Saint Epiphane ajoute W , qu'on doit se servir de la Tradition , parce qu'on ne trouve pas tout dans l'Ecriture, les Apôtres nous ayant enseigné certains points par écrit, et d'autres seulement de vive voix et par la Tradition.

Ainsi, Monsieur, vous voyez que l'argument sur lequel on compte si fort chez vous , est des plus faibles, l'une et l'autre des propositions qui le composent étant très-justement contestées; au lieu que tout ce qui entre dans le raisonnement que nous opposons au vôtre, est également certain et indubitable. On a toujours prié pour les morts , disonsnous , dans lu vue de leur procurer du soulagement ; donc on a toujours été persuadé de l'existence du Purgatoire. La vérité de fait renfermée dans la première proposition a été démontrée si parfaitement, que je ne puis craindre qu'aucun esprit du caractère du vôtre puisse jamais la révoquer en doute. La conséquence que nous en tirons n'est pas moins

(i) Dogmata quae înEccleslâ servantur ac pradicantur, partîm ex conscriptâ doclrinâ habemiis , pai tim ex Apostolorum traditione ad nos delata recipinius, quœ utraque eaindem ad pietatem vim habcnt ,et nemo bis contradicit , qui vel mediocrem saltem Ecclesiasticorum jurium expe* rientiam habet. Basil, de SpirUu Sanclo. c, 27. éd. Froben. p. 398.

(2J Traditione quoque opus est , neque enim ex Scripturâ peti possunt omnia ; idcircô alia scripto , traditione alia , s;inctiss)nii Aposloli reliquerunt. Hœr, 61, quœ est Àpostolicorum. ed, Petav. p. 5 11.

évidente, puisqu'elle est nécessairement liée avec le fait si parfaitement établi; d'où il suit, de deux choses l'une , ou que les Chrétiens de tous les temps ont cru voir la vérité du Purgatoire bien marquée dans l'Ecriture, ou que, s'ils ne l'y ont pas vue , ils ont estimé que la Tradition constante suffisait pour autoriser un dogme , ne fût-il appuyé d'aucune preuve de l'Écriture. Le fait est , que les Chrétiens de tous les temps ont été persuadés de la vérité du Purgatoire. Est-ce sur les passages que j'ai cités? Est-ce sur d'autres? Est-ce sur la seule Tradition ? Vous en penserez , Monsieur , ce qu'il vous plaira ; mais il est bien sûr que les Chrétiens de tous les temps ont pensé sur ce sujet tout autrement que vous ; il est bien sûr que s'étant accordés entr'eux à penser de même façon , et étant munis des promesses de Jésus-Christ, ils n'ont pu mal penser ; il est encore très-sûr que c'est penser ridiculement , que de penser comme a fait votre Kemnitius, en disant f') : « Que le fantôme du Purgatoire énerve » l'article de la Justification, corrompt l'usage des » Sacremens et des clefs du Royaume des Cieux, » affaiblit la vraie pénitence, rend inutile la mort » et la satisfaction de Jésus-Christ, établit une fausse » justice et une fausse satisfaction , déroge à la bon té » de Dieu , trouble et alarme mal à propos les » consciences, fomente l'impénitence et la sécurité » des riches , est la source et l'origine de toutes sortes » d'impostures. » Comprenez-vous, Monsieur, com-

(i) CommentumPurgatorii Artîculiim justificationis énervât, verbum, Sacramcnta, et claves regni cœlorum dépravai , veram pœnitentiam labefactat , mortem et satisfactionem Chrisli irritani reddit , falsam justitiam et satisfactioDeiii supponit, booitati Dei derogat , conscientiarum certam consolationem eripitj impœnilentiam et securitateai in illis, qui post mortem larga suffragia coëmere possunt , alit et confirmât , breviter , fons et origo est omnium impusturarum. In 3. parte Escam. p. 199. N. 4o.

4l6 ONZIÈME LETTRE.

ment les Chrétiens de tous les temps ont pu admettre la doctrine du Purgatoire sans en voir les effets si pernicieux ? Et ne les trouverez-vous pas fort à plaindre d'être morts dans une erreur si monstrueuse avant que d'avoir pu profiter des lumières et des découvertes admirables du Professeur de Brunswick ?

La Doctrine du Purgatoire n'a rien de contraire à l'Ecriture.

Vous rougissez sans doute , Monsieur , des excès de vos Ministres qui emploient les termes les plus odieux pour blâmer en nous ce qu'ils n'oseraient blâmer dans l'antiquité , en se flattant d'avoir des lumières infiniment supérieures à celles des grands hommes qui en ont fait l'ornement. Orgueil aussi funeste que peu sensé, et qui ne manquera pas de les couvrir de la plus accablante confusion au jugement de Dieu. Mais, nous disent-ils, la doctrine du Purgatoire est contraire à l'Écriture , et c'est pour cela que les Églises Protestantes ne la reçoivent pas, ne croyant pas devoir déférer à l'autorité humaine au préjudice de celle de Dieu. Examinons si ce reproche est mieux fondé que celui qu'on nous a fait sur le défaut des preuves tirées de l'Écriture ; c'est , Monsieur, tout ce qui me reste à faire pour achever de vous donner sur cette matière tous les éclaircissemens à désirer.

Réponse aux objections

On nous objecte d'abord , qu'il n'est parlé dans tout l'Évangile que de deux sortes d'hommes dont le sort sera entièrement différent; qu'il sera dit aux uns [Matth. xxv. 34- 4 • • ) • ^^enez , vous qui êtes bénis de mon Père , et possédez le Royaume de Dieu , qui vous a été préparé ; et aux autres : Allez maudits au feu éternel; qu'il est dit en saint Marc {Marc. XVI. i6.) : Celui qui croira et sera baptisé sera sauvé ^

et celui qui ne croira pas sera condamné. D'où le Ministre Brentius conclut ^'^ , que puisqu'il n'est parlé que de ces deux états , il est superflu et téniéraire d'y en ajouter un troisième.

Nous convenons qu'au jour du dernier jugement, jour dont il s'agit ici, il n'y aura en effet que deux espèces d'hommes , dont les uns seront envoyés en Paradis, les autres en enfer; qu'il n'y aura plus de Purgatoire pour lors; que les âmes qui y étaient détenues feront partie de la troupe choisie , et que conjointement avec les autres élus, elles iront sans délai prendre possession de l'héritage céleste. Mais, Monsieur, nous n'en sommes pas encore là, et l'état où en seront pour lors les choses n'est pas l'état d'aujourd'hui.

Réponse à robjection du Ministre Brentius.

Nous avouons aussi , que celui qui ne croit pas sera condamné ., l'infidélité et lîi résistance aux lumières de la foi étant un très-juste titre de condamnation; comme aussi, que celui qui croira sera saut'é; bien entendu, s'il croit comme il faut, c'est-à-dire, s'il a une foi vive animée par la charité , pratiquant ce qu'elle enseigne. Si la foi est le principe efficace d'une vie sainte et véritablement chrétienne, celui qui croit de cette foi sera sauvé au sortir de cette vie sans aucun retardement; et si la foi, quoique animée par la charité, ne laisse pas d'élre mêlée de beaucoup de faiblesses et d'imperfections, (je parle decelles auxquelles la volonté a quelque part,) celui qui croit de cette foi sera sau^é^ selon la parole de l'Apôtre , néanmoins , comme en passant par le feu. Ainsi , Monsieur , vous voyez que ce ne sont pas là

(i) /n Confest. TVirtemb. Syntag. Confus, sumptibut Pet. Chouet. p. 134.

4l8 OÎTZIEME LETIUE.

des passages propres à nous faire douter de îa vérité du Purgatoire.

On nous objecte, en second lieu , ce texte de l'Ecclésiaste tO : Soit que l'arbre tombe du côté du Midi, ou qu'il tombe du côté du Septentrion , de quelque côté quil tombe il restera ; cet arbre , dit-on , figure riiom 1 e mourant, et marque assez que des que l'homme est mort, le sort de son ame est arrêté, qu'elle ne passera pas d'un lieu en lui autre, mais qu'elle restera où elle aura été placée par le mérite et la qualité de ses œuvres.

Réponse à l'objection tirée du passage de l'Ecclésiaste , xi. 3.

Je réponds , que si l'arbre qui vient à tomber est véritablement la figure de l'arae d'un homme mourant, ce qui est fort incertain et ne peut être prouvé solidement, il faudra dire que le sort de lame est fixé par la mort, en ce sens ; que l'ame restera toujours ou amie ou ennemie de Dieu , ou du nombre des prédestinés ou du nombre des reprouvés, sans pouvoir jamais rien changer au dernier effet de la prédestination ou de la réprobation.

On ne peut disconvenir chez vous qu'il n'y ait eu avant la Résurrection de Jésus-Christ un lieu que nous nommons les Limbes , et que le Sauveur appelait le sein d'Ahmijam , lieu oùles amesdesjusles qui n'avaient rien à expier étaient rerues; ce n'était sûrement pas le Paradis, qui pour lors était fermé, et n'a été ouvert que par Jésus-Christ ; ce n'était pas non plus l'enfer , les saintes âmes des Patriarches méritant un meilleur sort que celui de se trouver dans la compagnie des démons. Or, nous demandons de quel côté tombaient ceux dont l'ame était

(i) Si ceciderit lignum ad austrum aut ad aquiJoneni , in quocunquo loco ceciderit , ibi eiit. Eccic. si. 5.

SUR LE PURGATOIRE. /j ' 9

reçue en ce lieu ? Etait-ce du côté du Midi, ou du côté du Septentrion ? était-ce pour y demeurer toujours? Vous sentez assez, Monsieur, que le texte de l'Ecclésiaste n'a aucune force pour prouver qu'il n'y ait point eu de Limbes ni de sein d'x\braham avant la venue de Jésus-Christ ; comment prétendezvous qu'il en a davantage pour prouver qu'il n'y a pas de Purgatoire ? C'est donc là un passage auquel vous n'avez pas moins à répondre que nous.

Le sieur Dreyer objecte en troisième lieu (') , le texte d'Ezéchiel , où il est dit f^) , que si l'impie vient à se convertir, Dieu ne se souviendra plus de ses iniquités : or, n'est-ce pas s'en souvenir, demande ce Professeur, que de punir rigoureusement le pécheur en lui faisant souffrir les peines du Purgatoire ?

Réponse à l'objection du Ministre Dreyer.

Je réponds premièrement , que si l'impie faittout ce qui est marqué dans le texte , il est aisé de comprendre qu'il n'aura plus aucun châtiment à subir dans l'autre vie : car, il est dit : Si egerit pœnitentiain ab omnibus peccatis suis , s'il fait pénitence de tous ses péchés, c'est-à-dire, une pénitence parfaite et proportionnée à ses égaremens , et custodieritomnia prœcepta mea ^ et s'il mène une vie toute nouvelle, si exacte et si régulière, qu'il garde tous mes Commandemens , si fecerit judicium et justitiam , s'il s'occupe à pratiquer des œuvres de justice et de sainteté : or, il est hors de doute qu'un pénitent de cette espèce s'acquittera si bien de ses dettes en cette vie , qu'il ne lui restera plus rien à payer dans l'autre.

(i) 7n Conirorers'tis ciim Pontlficils, cd. i. ncglo-Monl. p. 8Ô9.

(a) Si impius egerit pœnitentiam ab omnibus peccatis suis, et custodierit oninia praecepta mea , et Cecerit judicium et justitiam, etc. , omnium iniquitatum tjus , quas operatus est, noa rccordabor. Ezcch, xviii. 21.

4^0 ONZIFME LETTRE.

Je réponds, en second lieu, que recevoir un pécheur en grâce, c'est dans un véritable sens ne plus se souvenir de ses péchés, c'est les oublier quand à leur effet principal , qui est de rendre l'homme ennemi de Dieu et digne de sa haine. Je demande au sieur Dreyer, si Dieu ne pardonna pas très-véritablement à David son péché d'adultère, lorsque ce Roi pénitent témoigna au Prophète Nathan le vif regret qu'il en avait dans le cœur {p..Reg.\n. i3.) : le Prophète l'assura aussitôt du pardon de la part de Dieu, ajoutant néanmoins que le fils, qui était le fruit de son crime, et que David aimait tendrement, lui serait enlevé par la mort. N'en arriva-t-il pas de même , lorsque David touché de sa faute d'avoir fait faire contre l'ordre et la volonté de Dieu le dénombrement de ses sujets capables de porter les armes , en demanda pardon à Dieu avec de grands sentimens de componction (Q./Fé»^. xxiv. lo. )? Qui doute que Dieu n'oubliât dans le moment même le péché de David, suivant l'expression du Prophète Ezéchiel? Cet oubli néanmoins n'empêcha pas que Dieu ne châtiât le Roi pénitent par la perte de soixante et dix mille hommes qui lui furent enlevés par la peste; tant il est vrai qu'il se peut dire que Dieu oublie le péché de celui qu'il reçoit en grâce, quoiqu'il lui réserve encore quelque peine temporelle à souffrir. Vous voyez, Monsieur, que nous ne manquons pas de solutions pour répondre aux difficultés qui vous paraissent les plus plausibles.

Réponse à une autre objection du même Ministre, tirée du passage de l'Apocalypse, xiv. 13.

Le même Ministre nous objecte ''' le passage de l'Apocalyse , où il est dit ''' : Heureux sont les morts

(i) In eontroversiis cum Pontlf. p. Sôg.

(2) Beati mortui, qui in Domino nioriuatur. A modo )am dicit Spiritus, ut requieicaot à laboribas >uis. Jpoc. xiv. i5.

qui meurent dans le Seigneur; ils reposeront désormais de leurs tra{>aux. D'où ce Ministre conclut que tous ceux qui meurent dans le Seigneur seront parfaitement heureux incontinent après leur mort, qu'ils se reposeront de leurs travaux, qu'ils n'auront plus rien à souffrir, et par conséquent qu'il n'y a pas de Purgatoire.

Je réponds que le point est de savoir qui sont ici ceux qui meurent dans le Seigneur. Le texte qui précède immédiatement les désigne assez !•) pour ne pas les laisser ignorer, ce sont ceux qui font voir leur patience et qui conservent la foi de Jésus ^ c'està-dire, les saints Martyrs ; ce sont encore ceux qui gardent fort exactement les Commandemens de Dieu , c'est-à-dire , les âmes pures et d'une grande innocence. Or, qui doute que l'une et l'autre espèce de ces âmes ne doivent être exemptes de toutes souffrances après cette vie ? Mais cela ne conclut pas en faveur des âmes moins pures, et dont les taches n'ont pas été effacées ni par la pénitence, ni par le Martyre ; il faut qu'elles soient purifiées avant que de parvenir à la claire vision de Dieu.

Je puis ajouter, que lorsqu'il est dit : Ils se reposeront désormais de leurs travaux ; il n'est nullement nécessaire de rapporter le terme désormais ^ amodo , àxapTi, au moment de la mort : car il est beaucoup parlé dans cet endroit du jour du jugement, et il n'y a pas d'inconvénient de dire que c'est ce jour qui est marqué, comme devant être le terme de toutes les souffrances des gens de bien. Quoi qu'il en soit , Monsieur , le passage cité contre nous pouvant être expliqué de plus d'une façon , vous êtes trop juste pour ne pas trouver raisonnable que nous

(i) Hic patient!.! sanctorum est , quicustodiunt mandata Dei, et fidem

Jesu. Apoc. XIV. 12.

l\11 ONZIÈME LETTRE.

l'expliquions dans un sens qui ne combatte pas la croyance universelle et constante de l'Eglise.

Mais, nous dit le sieur Dannhauer (») , et c'est la cinquième objection qu'on nous fait , puisque l'Apôtre nous assure dans l'Épître aux Romains f^), qu'il ri y a plus aucune condamnation pour ceux qui sont en Jésus-Christ ^ nous n'avons aucune punition à craindre après la mort, si nous mourons en état de grâce et pleins de confiance aux mérites de Jésus- Christ.

Réponse à robjection du sieur Dannhauer.

Il faut avouer que vos Ministres sont extrêmement attentifs à profiler des moindres cboses qui semblent avoir quelque rapport à leurs sentimens, pour rendre leur cause bonne auprès de ceux qui, sans pénétrer plus avant, se contentent des simples apparences; ils emploient des passages où il s'agit de toute autre chose que de ce qu'ils prétendent établir; en voici un exemple bien manifeste.

L'Apôtre parle ici des mouvemens de concupiscence qui ne sont pas volontaires , et dit , que les Chrétiens qui avec le secours de la grâce y résistent, ne doivent pas s'en inquiéter; que ces sortes de mouvemens auxquels la volonté n'a point départ, ne rendent pas l'homme coupable; c'est dans ce sens que l'Apôtre dit qu'z7 nj a plus aucmie condamnation pour ceux qui sont en Jésus- Christ ; c'est-à-dire, que le péché originel ayant été effacé par le Bapième, l'effet qui en reste et dont je viens de parler, n'est point imputé à péché. Or, je demande , Monsieur, si de cette doctrine de l'Apôtre on peut légitimement inférer qu'il n'y a pas dePur-

(i) Ho/lomor'iic Pliantaxmate il. edit. Argent, p. 097. (2) Ailiil iTjïo mine flamnationis est ii», qui sunt in Christx) Jesti , qui non secundùm carnem ambulant. Rom, Tin. 1.

gatoire. Le passage cité combat très-directement une des erreurs de Luther, qui est de dire que les mouvemens involontaires de concupiscence sont de véritables péchés; mais il ne combat en aucunefaçon lacticle du Purgatoire.

Réponse à une autre objection du sieur Dannhauer , tirée de la seconde Épître aux Corinthiens, v. 1.

Le passage du v® Chap. de la i^ aux Corinthiens semble nous être objecté avec plus d'apparence de raison par le même Docteur; il y est dit (•) : que si cette maison terrestre oii nous demeurons se ruine , nous avons une autre maison qui n est point faite de la main des hommes et qui durera éternellement dans le ciel. Sur quoi on ne manque pas de remarquer que l'Apôtre ne met aucun intervalle entre la sortie de la maison terrestre et l'entrée dans la demeure céleste, et on prétend qu'il fait assez entendre par là que nous passerons immédiatement de l'une dans l'autre.

Mais on ne fiiit pas attention aux paroles suivantes qui marquent les conditions auxquelles on passera de la maison de terre dans celle qui durera éternellement dans le ciel : Si toutefois., dit l'Apôtre 1^', nous sommes trouvés vêtus., et non pas nuds ; c'està-dire , si nous sommes ornés de vertus, de mérites et de bonnes œuvres qui nous acquittent si parfaitement envers la justice divine, qu'elle n'ait plus rien à répéter sur nous.

Le dessein de l'Apôtre est ici de consoler les Fidèles qui sont dans les souffrances : il dit , qu'on ne peut parvenir à la gloire céleste , que le corps

(1) Jn Phantasm. 12. p. 997.

(2) Scimiis enim , q;ioniam si terrestris doirus nostia tiiijus habitationis dLssolvantur , quoil ïdiGcationem ex Dco habtmus , donium non manu factam , «tcrnam in ca-li». 2. Cor. v. 1.

(jj Si tanien vcstiti, et non nudi inveniamur. 3. Cor. v, 5.

ne soit détruit par les maladies ; qu'il faut les souffrir patiemment ; que nous serons amplement dédommagés de la demeure que nous quittons , par celle qui nous est préparée dans le ciel. C'est là une morale qui se répète tous les jours dans les chaires Catholiques , sans que pour cela personne croie y rien voir qui donne la moindre atteinte à la croyance du Purgatoire.

Le Ministre Gérard (0 , et plusieurs autres de vos Théologiens qui ont écrit sur ce'Je matière , ne manquent pas de citer contre nous la promesse du Sauveur faite au bon larron (Z«c.xxiii.44-) • J^ous serez aujourd" hui avec moi en Paradis. Si quelqu'un, disent-ils , a dû rester en Purgatoire , c'était certainement un grand pécheur, tel qu'était ce larron , qui ne se convertissait qu'à l'heure de la mort , et qui mourait avant que d'avoir eu le loisir d'expier ses crimes. Nous voyons néanmoins , dit ce Ministre, que le Sauveur remplit ce pécheur mourant de courage et d'assurance, en lui annonçant un bonheur prochain qu'il devait partager ce jour-là même avec lui.

Réponse à l'objection du Ministre Gérard.

A cela je réponds, que tout étant grand dans la conversion du bon larron, son courage à rendre témoignage à l'innocence opprimée, sa foi et sa générosité à confesser la divinité de Jésus-Christ dans le temps qu'on lui insultait le plus cruellement, sa confiance au pouvoir d'un homme qu'il voyait accablé de douleur, la patience avec laquelle il souffrait le châtiment dû à ses crimes , l'aveu humble et sincère qu'il faisait de l'avoir bien mérité; tout cela, dis-je, étant autant d'actes héroïques

(0 ^ Cotufeu. Cath. l. 2. part. II. Art. 9. éd. Franeof. p. 940.

de vertu, il n'est pas surprenant qu'ils lui aient tenu lieu d'une longue pénitence auprès de Dieu , et que Dieu, après lui avoir pardonné gratuitement ses péchés, ait accepté une si sainte mort comme une espèce de compensation pour les peines temporelles auxquelles il était naturel qu'il restât soumis suivant le cours ordinaire de la justice divine.

Je dis de plus, que ce Pénitent mourant au côté du Sauveur, arrosé pour ainsi dire du Sang de Jésus- Christ, méritait bien que la vertu de ce sang lui fût appliquée d'ime façon plus particulière; et qu'une ame privilégiée pour de telles circonstances ne peut être alléguée comme un exemple pour le commun des hommes. J'ajoute, que la prière que fit cet illustre pénitent, instruit par le Saint-Esprit, en disant au Sauveur (') : Seigneur^ souvenez-vous de moi ^ quand vous serez dans votre Rojaunie , marque assez qu'il croyait avoir besoin de secours dans l'autre monde, et qu'il espérait en trouver dans la bonté de celui dont il implorait la protection. Ainsi , Monsieur, cet exemple que vous citez contre nous, se tourne en preuve pour nous, et sert à établir ce que vous combattez.

Enfin , Kemnitius plus fécond qu'aucun autre en objections contre le Purgatoire , nous reproche (*) avec beaucoup d'amertume de faire injure à la plénitude de la Rédemption opérée par Jésus-Christ : ISous avons , dit-il , blanchi nos robes dans le sang del'Jgneau, suivant l'expression deV Apocalypse (^); ainsi nous nous trouvons assez purs pour n'avoir pas besoin d'être purifiés par le feu du Purgatoire ; car, poursuit-il, cest le Sang de Jésus-Christ qui

(i) Mémento mei ciim veneris in Regniim tuum. Luc. xxiii. 42. (2) 3. Part. Exam. éd. Franco f. p. 198. N. 4o.

(5) Laveruat stolas suas , et dealbaverunt eas in sanguine agni. Apoe. TU. 14.

nous purifie de tout péché , ainsi que saint Jean nous en assure (^1, et comme le dit saint Paul dans l'Épitre aux Romains f') : Nous sommes justifiés gratuitement par la Rédemption que Jésus-Christ a opérée. Cest lui que Dieu a proposé afin qu'il soit en vertu de son Sang notre réconciliation. Ainsi , ajoute cet artificieux Ministre, chercher une autre propitiation , une au tre rédemption, dans les aumônes et les prières des vivans ou dans les souffrances du Purgatoire , c'est manifestement faire outrage au Sang de Jésus- Christ. Non , continue-t-il , en citant saint Pierre l^): Nous n'avons pas été rachetés par des choses corruptibles , tels que sont l'or et l'argent , mais par le précieux Sang de Jésus-Clirist.

Réponse à l'objection du Ministre Kemnitius.

Je réponds à ce discours aussi plein d'artifice que vide de raison , qu'il faut que Kemnitius n'ait point entendu la doctrine Catholique sur le sujet de la satisfaction de Jésus-Christ pour nos péchés, ou que , s'il l'a entendue , il ait fait semblant de l'ignorer, pour avoir d'autant plus lieu de faire de malignes invectives contre nous.

Voici ce que l'Eglise enseigne sur ce sujet : Nous croyons qu'aucun homme n'a pu satisfaire ni pour le péché d'Adam , ni pour ses propres péchés ; que même tous les hommes et tous les Anges ensemble ne peuvent satisfaire pour un seul péché mortel ; qu'il n'y a qu'une personne xl'une dignité infinie, telle qu'est Jésus-Christ , Dieu et homme tout en-

(0 Sanguis Jesu Ghrîsti filii Dei emandat nos ab omni peccato. i. Ep. Joan, I. 7.

(2) JustiGcatî gratis per gratiani ipsius , per redemptionem quae est in Christo Jesu , quem proposuit Deus propitiationem per ildem in sanguine ipsius. Bom. m. 24. iS.

(3) Scientes , quod non corruptibilibus , auro vel argento redempt» estisjsedprctioso sanguine quasi agniiminaculati Christi. 1. Pe/r. i. 18. iq,

SLR LE PUKGATOIRE. ^l'J

semble , qui ait pu offrir à Dieu une satisfaction suffisante pour nos offenses ; que la moindre de ses actions a été d'un prix infini ; qu'une seule goutte de son sang eut pu suffire, non-seulement pour racheter ce monde entier, mais pour en racheter encore mille autres mille fois plus criminels que celui-ci ; que néanmoins, quelque surabondante que soit la satisfaction de Jésus-Christ , elle n'opère point en nous une pleine rémission de nos péchés , à moins qu'elle ne nous soit pleinement appliquée.

Les damnés ne ressentent présentement aucun effet de la satisfaction de Jésus-Christ, non que cette satisfaction manque de vertu , car elle est infinie et très-suffisante pour effacer les péchés des damnés , mais parce qu'elle ne leur est pas appliquée. Un adulte qui reçoit le baptême , reçoit en même temps la rémission de tout péché originel , actuel , mortel , \éniel , la rémission de toute peine éternelle et temporelle : à qui en est il redevable , si ce n'est à la satisfaction de Jésus-Christ , qui par l'effet d'une pleine miséricorde lui est pleinement appliquée?

Il n'en est pas tout-à-fait de même dans le Sacrement de pénitence. Dieu , qui se montre si facile dans le Baptême, se rend plus difficile envers ceux qui ont violé leurs promesses : il leur accorde une rémission moins parfaite , changeant la peine éternelle qu'ils ont méritée en des peines temporelles ; et il y est en quelque manière forcé par leur ingratitude et par l'abus qu'ils ont fait de ses dons. Seraitce la satisfaction de Jésus-Christ, qui manquerait de vertu à leur égard ? A Dieu ne plaise que nous le pensions ainsi ; mais c'est que Dieu ne veut pas qu'elle leur soit appliquée pour un plus grand effet que celui que je viens de marquer ; il accorde le pardon à telle condition , sous telle loi et avec telle réserve qu'il lui plaît. Il est juste au fond et même

4^8 OMZIÈME LETTRE.

salutaire pour nous que Dieu, en nous remettant le péché avec la peine éternelle que nous avons méritée, exige de nous quelque peine temporelle, soit dans cette vie, soit dans l'autre, pour nous retenir dans le devoir, de peur que sortant trop tôt des liens de la justice , nous ne nous abandonnions à une téméraire confiance, abusant de la facilité du pardon.

Quand après cela Kemnitius cite contre nous ce texte de saint Jean : C'est le Sang de Jésus-Christ qui nous purifie de tout péché ; qui en doute ? Y eût-il jamais de péché pardonné, si ce n'est en vue des mérites de Jésus-Christ? Mais tout péché est-il pardonné si parfaitement, que le pécheur justifié soit dispensé de toute obligation de faire pénitence? Et s'il manque à cette condition ou à cette charge annexée au pardon obtenu , trouvera-t-on fort étrange que la justice divine reprenne ses droits dans l'autre vie? Dire que cela se fait ainsi, est-ce déroger à la plénitude de la Rédemption de Jésus-Christ?

N'est-ce pas par l'efticace des mérites et de la satisfaction de Jésus-Christ que nous sommes délivrés du péché d'Adam au moment que nous sommes régénérés par les eaux du Baptême? Vous savez néanmoins fort bien, Monsieur , que nous ne sommes pas affranchis de toutes les tristes suites de ce péché , car nous demeurons assujettis à la mort et à tant d'infirmités corporelles et spirituelles que ce péché nous a causées. Dira-t-on pour cela qu'il manque quelque chose à la plénitude de la Rédemption de Jésus-Christ ?

Combien de gens qui, après s'être réconciliés avec Dieu , ne laissent pas d'être affligés pendant le cours de cette vie de maladies, de pertes de bien , et d'autres adversités, et cela en punition des péchés qu'ils ont commis, et dont ils ont obtenu le pardon ?

SUR LE PLRGATOIRE. 4^9

Que l'on nous dise , pourquoi ces sortes de disgrâces souffertes en ce monde n'empêchent en aucune façon que h Rédemption opérée par Jésus-Christ ne soit pleine et entière , tandis qu'on prétend que les peines temporelles souffertes en l'autre dérogent à la plénitude de cette Rédemption.

Mais, dit Remnitius, ce n'est ni dans les souffrances du Purgatoire , ni dans les prièi es des vivans , que nous devons espérer de trouver ce qui manque à la parfaite réconciliation des âmes avec Dieu.

Je réponds, que les peines du Purgatoire sont un juste châtiment que Dieu réserve aux âmes qui l'ont mérité, et que ce ne sera que quand elles l'auront subi , que Dieu leur accordera le dernier effet des mérites et des satisfactions de son Fils; c'est-à-dire, que ce n'est qu'à cette condition et avec cette réserve, que Dieu prétend les admettre à la participation de sa gloire. Pour ce qui est des sacrifices et des prières que nous offrons pour ces âmes , qu'est-ce que le Sacrifice de la Messe , si ce n'est Jésus-Christ lui-même avec tous ses mérites et ses satisfactions, que nous présentons à Dieu comme le prix de leur délivrance ? Et qu'est-ce que nos prières, si ce n'est une humble demande que nous faisons à Dieu , qu'il lui plaise leur appliquer parfaitement les satisfactions de Jésus-Christ ? Dire que tel sacrifice et telles prières font outrage aux mérites et à la satisfaction de Jésus-Christ, n'est-ce pas marquer une volonté déterminée à nous calomnier contre toute apparence de raison et de justice ? N'est-ce pas faire voir autant de malignité que peu d'attention à se former une idée juste et exacte de notre doctrine?

Voilà, Monsieur, les principales difficultés que Yossavans ont coutume d'objecter contre la croyance du Purgatoire; s'il y en a quelques autres dont je n'aie point parlé, c'est qu'étant incomparablement

43o O^'ZIÈME LETTRE.

moindres que celles que j'ai rapportées, elles ne m'ont pas paru dignes d'être relevées. Or , je vous laisse à juger si ce sont là des difficultés qui doivent l'emporter sur la croyance universelle de tous les temps , sur la pratique constante de tous les Fidèles , et sur ce que nous citons nous-mêmes de l'Écriture, sans parler des décisions formelles de l'Église.

Combien les Pères de l'Église méritent d'être écoutés sur le sujet en question.

Ne doutez pas , Monsieur , que les Pères des quatre premiers siècles n'aient eu connaissance de tous les passages que vous citez aujourd'hui contre nous : ayantété aussi appliqués qu'ils l'étaient à lire et méditer l'Écriture sainte , comment eussent-ils pu les ignorer ? Mais s'ils ont lu et relu ces passages , comment s'est-il fait qu'ils n'y ont pas vu ce que vous prétendez y voir? je veux dire cette opposition formelle avec la doctrine du Purgatoire. Manquaientils de lumières? en avaient-ils moins que vos Ministres? ou plutôt, puisqu'ils n'ont rien vu de cette opposition prétendue, que reste-t-il à penser, si ce n'est qu'il n'y en a en effet aucune , et que celle que vos Ministres prétendent y voir , au lieu d'être une opposition réelle et véritable, n'est, à le bien prendre, qu'une opposition imaginaire et chimérique?

Vous avouerez qu'il ne s'agit ici que de la véritable explication ; nous citons des passages de part et d'autre ; nous en citons pour , vous en citez contre : chacun interprétant les siens à sa façon et à son avantage, qui a raison? Prenons, s'il vous plaît, des arbitres qui puissent nous aider à terminer le différend. Peut-il y en avoir de plus éclairés que les Docteurs de l'Église? de moins intéressés, et de moins suspects que ceux qui ont parlé avant la naissance de nos disputes?

SLR LE PURGATOIRE. 4^1

Figurez-vous, s'il vous plaît, Monsieur, que Dieu, par un effet merveilleux de sa puissance, fait revivre ces 2;rands hommes qui ont si fort illustré l'Église par l'éclat de leur sainteté et par leur éminente doctrine, un Cyprien , un Cyrille, un Epiphane, un Ambroise, un Chrysostôme , un Jérôme, un Augustin, etc. et que ces hommes, d'un mérite si rare, s'étant assemblés pour conférer entr'eux sur la religion , sont requis par les deux partis de marquer leur sentiment sur ce qui fait ici le sujet de notre dispute. S'ils s'accordaient tous à nous être favorables, quel triomphe pour nous? quelle impression ne ferait pas sur votre esprit leur déclaration ? Quel embarras et quelle confusion pour vos Ministres de se voir condamnés par des juges si intelligens, par des témoins si parfaitement instruits des senlimens de l'antiquité, par des interprètes si consommés dans la science des divines Écritures? Vos Ministres auraient beau crier qu'ils ont l'Écriture pour eux, on se moquerait de leurs clameurs et de leurs prétentions. Quoi ! dirait-on ; s'ils avaient en effet pour eux l'Écriture, est-ce que ces Docteurs de l'Église, si pleins de l'esprit de Dieu, si habiles dans l'intelligence des Livres saints , ne le verraient pas aussi bien que les Ministres. Or, pouvez-vous clouter. Monsieur, que si ces Pères ressuscitaient en effet, et qu'ils eussent à répondre à nos consultations, ils ne se déclarassent tous en notre faveur? Ne l'ont-ils pas déjà fait de leur vivant? N'ont-ils pas eu soin de le bien marquer dans les livres qu'ils ont laissés à la postérité? Est-ce sans y avoir assez pensé , qu'ils se sont expliqués comme ils l'ont fait ? Seraient-ils aujourd'hui disposés à changer de sentiment, sur lesreprésentalionsd'un Kemnitius,d'un Dreyer, d'un Dannhauer, d'un Gérard ? Qui croira que les grands Maîtres de l'antiquité pussent appren-

432 OINZIKME LETTRE.

dre de ces nom eaux venus quelque chose de meilleur que ce qu'ils nous ont eux-mêmes enseigné? N'allons pas mettre en parallèle des autorités si inégales; ce serait trop déshonorer des hommes d'un rang supérieur, que de délibérer qui des uns ou des autres mérite le plus d'être écouté.

Luther convient qu'il se sent extrêmement pressé par le témoignage des Pères.

Votre Luther comprenait si parfaitement de quel poids doit être le sentiment unanime des Pères, qu'il ne pouvait s'empêcher de se mettre de mauvaise humeur contre ceux qui y avaient recours, avouant franchement qu'il se sentait extraordinairement pressé de ce côté là. Ces misérables Papistes , dit-il '*' , nous pressent fort aujourd'hui par ce seul argument ; Croyez-vous , nous demandent-ils , que tous les Pères aient erré ? Il est dur de le dire , ajoute-t-il , surtout des principaux y comme de saint Augustin , de saint Ambroise , de saint Bernard , et de tous ces grands personnages qui ont été honorés de l'auguste nom de Pères de F Église , et dont nous chérissons et admirons les ouvrages. Mais s'il est dur de le dire , répliquerais-je volontiers à Luther , pourquoi donc le dites-vous? Qui vous y oblige? Qu'est-ce qui peut vous autorisera préférer vos lumières à celles de ces grands hommes ? Que ne vous en teniez-vous à la doctrine que nous avions reçue de ces vénérables Maîtres? Si cette instance eût été faite à Luther de son vivant, elle n'eût pas manqué d'augmenter son embarras.

(i) Mîseri Papistx hoc nno argumento hodie nos urgent quoddicunt, Niim putas Patres omnes errasse '' Durum quidem est boc dicere , pr«- •ortim de melioribus, \ugustinu , Ambrnsio , Bernardo , et totâ illà cohorte optimorum «ii-orum , qui nomiiie illo augusto Ercletix ornati «unt( quorum labores et Oictilamur et admiraïuur. In Gcnesim. T. 6. éd. ffir» ttnib. Typ, Laar, Scliwenck. p. luo.

L'Église n'a rien décidé sur la qualité des peines du Purgatoire.

Je pense , Monsieur , en avoir dit assez pour vous laisser pleinement convaincu que la doctrine du Purgatoire n'a pu fournir aux Chefs de votre Réforme aucun sujet légitime de se séparer de l'Église Catholique , Apostolique et Romaine , et que par conséquei;t elle ne peut aujourd'hui former un obstacle légitime à votre retour. S'il vous reste sur cela quelque peine dans l'esprit, ce ne peut être que par rapport aux images et aux peintures affreuses sous lesquelles vous vous êtes persuadé qu'il faut nécessairement concevoir les peines que les âmes souffrent en ce lieu ; mais il est bon de vous dire, pour vous faciliter la croyance de cet article, que l'Église n'a rien décidé sur la qualité de ces peines , qu'elle n'exige pas même absolument de vous que vous croyiez que ce soit par le tourment du feu c[ue les âmes sont purifiées.

C'est à la vérité uîie opinion fort commune parmi les saints Pères , mais qui n'a jamais été présentée aux Fidèles comme un article de foi. Les Conciles (le Florence t'' et de Trente (^1 ont décidé que plusieurs âmes justes souffrent dans l'autre vie des peines passagères pour acquitter les dettes dont elles se trouvent redevables envers la justice ilivine , mais ni Tun ni l'autre Concile ne fait aucune mention de la peine du feu.

On savait fort bien du temps d'Eugène IV , que les Grecs désirant se réunir avec les Latins avaient une grande répugnance à reconnaître qu'il y eût uoe peine du feu destinée à purifier les âmes, tandis q!ie ces mêmes Giecs ne refusaient pas de croire un état de souffrance et de gêne consistant dans la

m) In actti unîont.i ram Griects. T. i3. Con. Lab. p. nGj. \i] Seis, »5. in Dccreln de Puruatorio,

tristesse , dans le reproche intérieur de la conscience, dans l'ennui d'une prison et des ténèbres , et dans le retardement de la vue de Dieu. On se contenta de cette disposition de leur part , et dans l'acte d'union qui fut dressé au Concile de Florence , il n'est marqué autre chose ('^ , si ce n'est que les âmes des justes qui n'ont pas fait une pénitence suffisante en cette vie pour les fautes commises, sont purifiées dans l'autre par de justes peines, sans marquer en quoi elles consistent.

N'abusez donc pas, Monsieur, dételles circonstances, qui n'ontpas la certitude de la foi, pour vous faire un sujet de prévention contre le Purgatoire. Il vous suffira de croire que Dieu punit, en Père et en Juge, des âmes quilui sont chères, et qui ont quelque reste de souillure à expier. Dès que Dieu punit en Dieu ceux qui ont négligé de satisfaire sa justice pendant qu'ils le pouvaient et qu'ils le devaient, il est aisé de concevoir qu'il exerce une juste sévérité à leur égard, et que la peine ne peut être légère.

Rien de plus conforme à la droite raison que ce que les Catholiques sont obligés de croire du Purgatoire.

Est-ce trop exiger de vous , Monsieur ,. de vous demander que vous croyiez que des âmes souillées de péchés véniels, sortant de leurs corps, ne sont pas aussitôt glorifiées que celles qui sont entièrement pures et sans tache? qu'un Chrétien lâche, qui n'a pas fait à Dieu une juste réparation de ses péchés, ne reçoive pas le prix et la couronne aussi promptement que cehii dont la vie a toujours été pleine de ferveur? Voilà, Monsieur, le véritable point dont il s'agit ici. Pour ce qui est du reste, ce

(I) Si verè pœnitentes cliaritate deccssennt , antcqnam dignis pœnilentiae fruclibus de cotninissis salistettiint et de omissis , coi um animas pœujs piirgatoriii» pust luoilem puigarL T. i5. ('on. Lab. p. uC;.

sont autant de secrets que Dieu n'a pas jugé à propos de nous révéler ,et qu'il ne sert de rien de vouloir approfondir. Nous ne savons bien sûrement, ni où les âmes souffrent, ni ce qu'elles souffrent , ni comment elles souffrent; l'unique article de croyance nécessaire dans la matière présente est de croire qu'il y a après cette vie un état où Dieu rappelle les choses à l'ordre , achevant de punir ce qui est punissable , et où les âmes qui ne sont pas assez pures acquièrent le dernier degré de pureté qui leur est nécessaire pour voir Dieu. Or, trouverez-vous rien ici, Monsieur, qui répugne à la laison, qui mérite vos railleries, qui ne soit très-conforme à l'idée que nous avons de la justice et de la sainteté de Dieu , qui ne soit très-bien fondé dans l'Écriture, et encore plus invinciblement dans la Tradition ?

La Doctrine du Purgatoire, bien loin de fournir un sujet légitime de séparation , fournit des motifs pressans de réunion.

Mais c'est dire trop peu que de dire que la doctrine du Purgatoire ne vous fournit aucun sujet légitime de vous tenir éloigné ; j'ajoute que vous y trouvez des motifs pressans de vous réunir avec nous, soit que vous considériez le Dogme , soit que vous considériez la pratique dont il est le principe. Il s'agit ici d'éviter de donner dans l'hérésie d'Aérius: et comment l'éviterez-vous , en refusant de croire la vérité du Purgatoire? Dès que vous ne conviendrez pas de ce troisième lieu où les âmes ont besoin de secours , n'est-il pas manifeste que toutes les prières et tous les Sacrifices qu'on offrira pour les morts leur seront parfaitement inutiles? Or, c'est là formellement ce qui a fait l'hérésie d'Aérius, comme je l'ai prouvé démonstrativement. Ne pensez pas,, Monsieur, que pour mériter la qu;ilité d'hérétique il soit nécessaire de soutenir plusieurs sentimens

436 0-\2lÈM£ LETTRE.

condamnés et flétris par l'Eglise; il suffit d'en soutenir un seul, pour encourir cette infâme note, pour donner dans un écueil qui fait perdre la foi, et pour être marqué bien bùrement d'un caractère de réprobation inévitable.

Que si vous considérez la prière pour les morts, qui est la conclusion pratique de la croyance du Purgatoire, la charité Chrétienne que vous devez à vos frères ne vous invite-t-elle pas très-fortement à leur donner du secours après leur mort? Posons le cas qu'il ne soit pas sûr qu'il y ait un Purgatoire, vous conviendrez du moins, après tout ce que j'ai eu l'honneur de vous dire, que vous ne pouvez prétendre qu'il soit sûr qu'il n'y en a point. Dans cette incertitude, que nous voulons bien supposer, trouvez-vous , Monsieur, qu'on soit excusable d'abandonner la pratique et l'usage de toute l'Église, en cessant de prier pour les morts ? Ne fùt-il que douteux si les âmes des Fidèles sont dans un état de souffrance ou non, qu'y a-t-il de plus juste que de prier toujours pour eux? et en faut-d davantage pour vous rendre inexcusable de compter pour rien le hasard où vous vous mettez de manquer à un lies devoirs les plus essentiels de la charité?

Ne tardez donc pas, Monsieur , à revenir à une ïleligion où le zèle et la charité s'étendent au-delà des bornes de la mortalité ; hâtez-vous de rentrer dans une Eglise qui ne cessera pas de s'intéresser en votre faveur , qu'elle ne vous ait porté dans le sein de la béatiUide. Si vous restez séparé de nous, vous serez abandoinié après votre mort, et dès qu'on cessera de vous voir, on cessera de penser à vous. 11 n'en sera jjas ainsi, si vous prenez le parti de vous réunir avec nous; l'Eglise qui vous reconnaîtra pour son enfant, après vous avoir fermé les ^eu\, prendra encore soin de vous assister. Quelle

SDR LE PURGATOIRE. /jSy

consolation ne sera-ce pas pour vous de savoir qiie quand vous serez dans l'affreux passage du jugement de Dieu à l'éternité bienheureuse , toute l'Eglise sera pour vous en prière , comme elle y était pour saint Pierre, au rapport de l'Écriture (^c/.xn.5.), tandis que cet Apôtre était dans la prison? Quel avantage de pouvoir vous promettre que tout ce qu'il y a de Fidèles au monde s'emploiera pour votre délivrance; que comme vous rendrez à vos amis Catholiques le tribut que notre Religion nous prescrit , on vous rendra un jour le même office ; que votre mémoire ne périra pas comme celle des impies, mais qu'elle sera, selon la parole du Saint-Esprit, dans une éternelle bénédiction, puisque jusqu'à la fin des siècles on se souviendra de vous dans.les divins Mystères? Voilà, Monsieur, ce qui vous reviendra de la pratique où nous sommes de prier pour les morts; vous y voyez sans doute beaucoup plus de sujet de vous rapprocher de nous, que de vous en éloigner. C'est l'unique chose dont je me suis proposé de vous convaincre dans cet écrit. Si , en examinant îa solidité de nos preuves , vous leur rendez la même justice que je rends à la bonté de votre esprit et à la droiture de votre cœur, vous ne manquerez pas d'en rester pleinement persuadé. J'ai l'honneur d'être , etc.

L'article de la Justification du pécheur, fait. Monsieur , trop de bruit chez vous, pour nous laisser lieu de douter que vous ne prétendiez y trouver un juste sujet de rester séparés de l'Eglise Romaine. On nous le donne dans l'Apologie de la Confession d'Ausbourg '') pour le plus important de la doctrine Chrétienne, et pour celui qui étant bien expliqué, relève le plus la gloire de Jésus-Christ , et apporte la plus solide consolation aux âmes des Fidèles. Luther dit (^) , qu'il est le principe et la source dont a coulé toute sa doctrine , et il ajoute ailleurs (^) , que pourvu que cet article soit conservé dans sa pureté, la foi de TÉglise restera toujours pure, qu'il n'y aura ni schisme ni division à craindre; mais que si l'on vient à en altérer la doctrine , il ne sera plus possible de s'opposer à aucune erreur ni d'arrêter le progrès du fanatisme. C'est sans doute en dire assez pour nous en marquer l'importance. Ainsi , Monsieur, si ayant entrepris de lever les

(i) Cùm autem in hac conlroTersiâ praecipnus locus doctrinx Christianse agitetur , qui rectè iatellectus illustrât et amplifîcat honorem Christi, et afl'ert necessaiiam et uberrimani consolationem piis coDScientiis. Art. 2. de Justificationc. Typis Sclwlvini. p. 60.

(2) T. 6. éd. Jcn. Germ. pcr TItom. Rebart. i56i. p. i3.

(5) Si unicus hic Articulas sincerus permanserit , etiam ChristianaEcclesia sincera , concors , et sine omnibus Srctis permanet ; sin verô corrumpitur , impossibile est ut uni errori, aut PUanatico Spiritui icctè obviatu iri possiit. JT. 5. cd. Jtii. p. i5y.

principaux obstacles qui s'opposent le plus à votre réunion avec nous, je négligeais de vous satisfaire sur l'Article de la Justification , je croirais avoir manqué à une des parties les plus essentielles de mon dessein.

Trouvez donc bon , s'il vous plaît , que dans cette dernière Lettre j'essaie d'éclaircir un Point, qui , de l'avis de vos Chefs , le mérite plus que tout autre ; et qui en a d'autant plus besoin , que l'on a plus affecté de répandre de l'obscurité sur cette matière, en nous prêtant des sentimens que nous n'avons pas , et que nous sommes très -éloignés d'avoir.

Il me paraît que pour effacer les idées dont on vous a prévenu , et pour vous donner une pleine satisfaction sur le sujet dont il s'agit, j'ai deux choses à faire : la première est d'expliquer au juste quel est votre sentiment et le nôtre ; la seconde est de faire sentir les avantages de notre système touchant la justification et les inconvéniens du vôtre. S'il y eut jamais matière sur laquelle on disputa vivement , sans assez s'entendre de part ni d'autre , vous ne tarderez pas, Monsieur, à reconnaître que celle-ci est bien sûrement de cette espèce. Vous serez surpris de voir qu'on se soit fait si peu de scrupule de vous donner de fausses idées de notre doctrine , et je ne sais quelle estime il pourra vous rester pour vos livres symboliques, après que vous aurez reconnu vous-même que sur le présent article ils ne contiennent qu'un tissu de calomnies centre nous.

Votre Apologiste commence par nous reprocher notre ignorance sur le sujet en question , disant ''^ ,

(i) Cnm Adirersarii neque quidremissio peccatorum, ncquc quid fides, neque quid gratia , neque quid justitia sit, intelligant, miseré coniaminant hune locum, et obscurant gloriam ae bénéficia Cliristi, et eripiunt piis conscientiis propositas ia Christo consolationes. Art. 2. de Jusii/icat. Typis Scliolvini. p. 60.

ll^O DOUZIÈME LETTRE.

que nons ne savons ni ce que c'est que la rémission des péchés , ni ce que c'est que la foi , la grâce , la justice : que nous corrompons d'une étrange façon Ja doctrine qui concerne tous ces points ; que nous obscurcissons la gloire et les bienfaits de Jésus- Christ, et que nous enlevons aux âmes pieuses la plus douce des consolations.

Vous avouerez, Monsieur, vous qui entendez si parfaitement les règles de la politesse et les bienséances du langage, que voilà un début qui n'est pas des plus polis ni des plus obligeans ; mais j'ose me promettre que quand vous aurez lu cet écrit, vous trouverez les reproches de Mélancton faits non-seulement avec peu de politesse, mais aussi avec la plus grande injustice du monde.

Doctrine des Églises Protestantes touchant la Justification,

Je commence d'abord par exposer le sentiment de vos Eglises ; non , Monsieur, quejene vous en croie parfaitement instruit; car je sais à quel point vous possédez votre Rel igion ; mais parce qu'il est à propos de bien établir l'état de la question , de faire connaître la véritable différence des deux sentimens, et de vous convaincre que je ne me suis point formé un vain fantôme pour le combattre avec avantage. Voici donc la doctrine de vos Églises; si je ne la rapporte pas fidèlement , condamnez-moi , Monsieur, à porter toute la honte de la plus indigne falsification.

Vous enseignez que l'homme pécheur est uniquement justifié par la foi; c'est-à-dire, qu'après avoir offensé Dieu et perdu sa grâce , nous n'obtenons la rémission de nos péchés et ne rentrons dans l'amitié de Dieu, que moyennant un acte de foi; tout autre bon acte, tels que sont la contrition, le bon propos, les actes d'espérance et de charité, etc.

SUR LA. JUSTIFICATIO.V. 44 1

n'ayant, comme vous le prétendez, aucune part à la justification.

Or , pour se former une idée de la foi que vous nous donnez comme le seul moyen de nous réconcilier avec Dieu , il est à remarquer que ce n'est point une foi telle qu'on l'entend communément , c'està-dire, une foi générale, par laquelle nous croyons tout ce que Dieu nous a révélé. Vous voulez que ce soit une foi spéciale aux mérites de Jésus-Christ : et cette foi spéciale , ainsi que vos Docteurs l'expliquent, renferme premièrement un acte d'entendement, par lequel nous reconnaissons que Jésus- Christ est mort pour nous, qu'il a pleinement satisfait pour nos péchés, qu'il nous présente ses mérites, ses satisfactions et la rémission de nos péchés ; en second lieu , un acte de. volonté (0 , par lequel nous acceptons tout cela en nous appliquant et en nous approprinntcequinous est offert de la part de Jésus- Christ, je veux dire, ses mérites et la rémission de nos péchés. Telle est l'analyse que vos Docteurs font de cette foi spéciale , à laquelle vous attribuez toute la vertu de justifier. Ils ajoutent, pour mieux faire comprendre leur pensée, que si un Prince fait offre d'une, terre ou d'un château à un de ses sujets , il ne faut de la part du sujet que l'acceptation de cette offre pour le rendre maître et piopriéfaire de la terre ou du château; c'est ainsi, disent-ils, que pour obtenir la rémission de nos péchés et nous approprier les mérites de Jésus-Christ, nous n'avons qu'à accepter les offres et les promesses qu'il nous en a faites dans son Évangile. Or, disent-ils, ce n'est

'(i) Illa Cdrs quae justiCcat , non est tantiiin nofîtia hîstorîx, secl est asii(;ntiri proniissioni D<"i , quà jrr:itis propter Cluislum ofr<:itur reniissio pfccatoruiii ; et jiistilicalio esl velle tt accipert' oblatam proniisiioîicni l'(■n)l!:^i«nib peccatoruoi, ^pol. Ccnfess. Art. 2, dtJasiif. T)pis bchcWml,

44^ D0UZIÈ3IE LETTRE.

que par la foi que nous acceptons les offres et les promesses de Jésus-Christ, tout autre acte de vertu, quelque bon qu'il puisse être d'ailleurs, n'étant pas propre à cela ; ce n'est, à ce qu'ils prétendent ('), ni l'amour de Dieu, ni la crainte de ses jugemens, ni la douleur des péchés , ni la résolution de mieux vivre, qui ont la vertu de saisir les mérites de Jésus-Christ et de nous les approprier. 11 n'y a selon eux que la foi spéciale qui ait cet avantage, parce que, comme il leur a plu de la déûnir, il n'y a qu'elle qui de sa nature soit un acte d'acceptation, ou du moins qui le renferme.

C'est pour cela qu'ils nomment celte foi t^) l'organe, l'instrument et le moyen par lequel nous nous appliquons les mérites de Jésus-Christ et sa justice; ils la nomment encore ^^' la main avec laquelle nous recevons ce qui nous est offert par les promesses gratuites de l'Evangile. Mais pour que nous ne croyions pas que c'est à l'excellence et à la dignité de la Foi qu'ils attribuent le grand effet de la justification , ils ont grand soin de nous avertir '41 que la foi ne justifie pas le pécheur parce qu'elle est une œuvre ou une vertu plus précieuse et plus ex-

(i) Neque contritio , neque dilectio , neque ulia alia virlus, sed sola Cdes est médium , et instiiiinfnlum , quo giatiam Dei, merllum Christi, et remissioDein peccatoium , qua; bona nobig in promissione Evangelii offeiunlur , appicliendere et accipere possumus. InsuUdù cl plana Dcclar. yirt. m. de Justifia ftdei coràm Dcv. Typis Sclwlvini. p. 689.

(a) Docemus solani Cdein esse illud médium , et instrtimentum , quo Gliristum Salvatoit m , et ifà in Chrislo justitiani illam , quœ coràm judicio Deiconsislere potest,apprehendimus. lii Epiionie Ariic. Tvpis Hcliol. p. 584.

(3) Fides est quasi manus nostra, quâ nobis applicamus et ad nos recipimus , complectimur et possidcmus , quse in gratuità promissione Evangelii offeruntur. Kemnii. part. I. Exam. Conc, Trid, de Fidc Juslif. edit. Francof. p. 294- ^' 5o.

(4J Fides non propterea justiflcat , quùd ipsa tam bonum opus , tamque prxclara virtus sit , scd quia in promiiisiune Evangelii meritum Christi apprehendit , et complectilur. Jn aolidu cl plunù Déclarai. Ail. 111. deji.siitiû fidei. p. 684. lUiii. p. Cgô. llem. in Apol, Conf. p. 70.

quise que les autres , mais parce que sa fonction est d'accepter les mérites de Jésus-Christ. De même , disent-ils, que celui qui fait l'aumône ne considère point si la main du pauvre qui se présente pour la recevoir est bien ou mal faite, et que ce n'est ni la beauté, ni la blancheur de la main qui le touche et qui le porte à faire l'aumône ; de même aussi , ajoutent-ils , Dieu n'a dans la justification du pécheur aucun égard au prix et à l'excellence de la foi , le pécheur n'obtenant le pardon de ses péchés par la roi , que parce que la foi lui fait accepter le pardon qui lui est offert par la divine miséricorde.

Il faut aussi vous rendre la justice de reconnaître que vous voulez que la foi justifiante soit féconde en bonnes œuvres; car vous déclarez hautement !'' , que si la foi n'est pas accompagnée de bonnes œuvres, ce n'est point une véritable foi; qu'il faut bien se garder de s'imaginer ^^l que la foi justifiante puisse subsister avec la volonté de persister dans le péché; que ceux qui manquent de contrition, et sont résolus de continuer à vivre dans le désordre (^> , n'ont pas la foi propre à les justifier et aies sauver; qu'il est aussi peu possible de séparer les bonnes œuvres, de la véritable foi W , qu'il est peu possible de séparer la chaleur et la lumière, du feu. Ce sont là tout autant d'expressions de vos livres symboliques ; de sorte que ce serait vous faire tort

(i) Dicimus prxterea, ubi non sequimtur bona opéra , Ibi fîiîem esse falsam , et non veram. In Art.Smalkald. Jrt.xui. TxpisSclwhini. p.'576.

(2) Credimus et docemus , non talf;m esse fingendani quae unà cuni malo propcsito , peccandi videlicet, et contra conscientiamagendi , e:ise et stare possit. In Eplt. Art. ii. Typis Selwlvinl. p. 586.

(5) Qiiare vera et salvans fides in eis non est, qui contritione carent, et proposiluin in peccatis pergendi et peiseveraadi habent. InsoUdaet plnnà Déclarai, p. 6S8.

(4) Itaque impossibile est bona opéra à fide verâ separare , qucmadniodum calor ureiis et lux ab igné separari non pottst. In solidù el plana Diclar, Art. 4. p. 701.

444 DOUZIEME LFTTî^r..

de vous imputer que vous vous conteniez Je Li senle foi , sans exiger les bonnes œuvres. Le mot de Luther est de dire '0, que cest la foi seule qui justifie, et non les oeuvres; mais que la foi justifiante n'est jamais seule ni sans les oeuvres.

La nature et les propriétés de la foi justifiante étant ainsi expliquées , vous prétendez de plus qu'elle applique si parfaitement les mérites de Jésus- (Ihrist au pécheur, qu'il se trouve juste de la justice de Jésus-Christ même, qui lui est imputée comme si c'était la sienne propre, et que c'est uniquement cette justice extrinsèque dont il est revêtu , qui le rend agréable aux veux de Dieu, le fait son ami et son fils adoptif, et le rend héritier du Rojaumedes Cieux.

Voilà , Monsieur , le juste précis de votre doctrine sur l'aiticle de la justifie;) t ion , et je m'assure qu'aucun de ceux qui sont véritablement au fait de cette matière ne me reprochera de n'avoir pas bien pris la pensée de vos auteurs, ni d'avoir manqué de sincérité à la rapporter fidèlement.

De cette doctrine , qui est votre doctrine chérie et favorite, et qui fait l'objet de la complaisance spéciale de vos Docteurs , vous vous promettez trois avantages considérables. Vous prétendez premièrement que c'est la pure doctrine de saint Paul, telle qu'il l'enseigne dans son Epître aux Romains et dans celle aux Galates; en second lieu, qu'elle rehausse infiniment la gloire des mérites de Jésus- Christ ; en troisième lieu, qu'elle est très-propre et uniquement propre à apaiser les remords de la conscience.

(1) Sunt in»epaiabnîter connexa fido^ et opéra, sed sola fides est qu* apprehendit bénédiction ejn sin«; «peiibus , et tanieo nuug^aiii tsl sulz, Jtà citatur in sûlidà ei plana Di:.cUu: Art, ô. p. 6^2.

SUR LA JUSTIFICATIO>\ 44^

Dessein de la douzième Lettre.

Souffrez, s'il vous plaît, qu'à ces trois prétentions j'en oppose trois autres , et que j'entreprenne <le prouver que voire doctrine sur la justification, n'est rien moins que celle de saint Paul , et qu'elle est absolument contraire à plusieurs textes de l'Ecriture; en second lieu, qu'elle n'a rien par-dessus la doctrine Catholique ni pour rehausser les mérites de Jésus-Christ, ni pour tranquilliser les consciences inquiètes ; en troisième lieu , qu'elle est sujette à de très-grands inconvéniens , et que son effet natuiel est d'introduire et de fomenter le relâchement et la corruption des mœurs.

Mais avant que d'en venir à la preuve de ces trois articles , il me reste à vous donner une juste idée de notre doctrine sur le fait de la justification ; c'est à quoi je me suis engagé. La matière est théologique et abstraite; mais , Monsieur, je suis sûr de voire pénétration , et je vais d'ailleurs parler en termes si clairs, que des esprits qui vous le cèdent infiniment n'auront nulle peine à comprendre ce que je dois avoir l'honneur de vous dire , soit pour exposer notre sentiment, soit pour l'établir et vous le faire agréer.

Exposition de la Doctrine Catholique touchant la Justification.

Nous croyons premièrement, que la foi prise dans le sens ordinaire, c'est-à-dire, pour la vertu qui !ious fait croire les vérités révélées , est absolument nécessaire pour la justification du pécheur; car, nous savons ''1 quil est impossible d'être agi table à Dieu sans la toi, et que quiconque s'approche de

(i) Sine Gde imposiibilc est placeie Dro. Cr<;c!ijr cniin opoilet actedtrutcni ad Deum , quia est, el inquiietitibu» «c- Wnuuiuv^iut tïi. Iltbr.

lui^ doit croire quily a un Dieu, et qu'il récompense ceux qui le cherchent ; ainsi nous sommes très-persuadés qu'aucune œuvre faite avant la foi ou sans la foi par les seules forces du libre arbitre et par le seul instinct de la raison humaine, ne peut avoir de part à la justification du pécheur.

Nous ne croyons pas seulement que la foi est nécessaire à la justification, nous la regardons depUis comme étant le principe, la racine et le fondement de la justification , suivant l'expression du Concile de Trente '0 ; car il est bien évidentque c'est la foi qui nous porte à détester nos péchés et à en demander pardon à Dieu , et à faire tout ce qui est nécessaire pour obtenir la grâce de la justification.

Nous croyons en second lieu , que la foi seule ne suffit pas pour justifier le pécheur; qu'il faut de plus qu'il ait une douleur sincère de ses péchés, un ferme propos de n'y plus retomber, une crainte salutaire des jugemens de Dieu, avec une véritable confiance aux mérites de Jésus-Christ et en la divine miséricorde. S'il est question de se réconcilier avec Dieu avant que d'approcher du Sacrement de Pénitence , il ne faut pas moins qu'un acte de contrition parfaite, c'est-à-dire, une détestation du péché par le motif d'un véritable amour pour Dieu : et s'il s'agit de recouvrer la grâce par le moyen du Sacrement, il faut du moins une véritable douleur, conçue par la crainte de la Justice Divine et jointe à un amour commencé. Ce sont là les dispositions c[ue Dieu exige comme nécessaires à la justification du pécheur, et dont il veut bien se contenter pour le recevoir en grâce.

Nous croyons en troisième lieu , que quoique le

(i] Per fidrm justiricari dicimur, quia Gdescst humanx salulis iDÎtium, fuadamentum et radixoiunlsi justificationis. Sess, vi. c. 8.

SUR LA JUSTIFICATIOjy. 44?

pécheur puisse obtenir la grâce de la justification en apportant les dispositions que je viens de marquer, il ne peut néanmoins la mériter; qu'il est justifié gratuitement par la pure miséricorde de Dieu , et uniquement en vue des mérites de Jésus-Christ: je m'explique. Le pécheur, après avoir perdu la grâce, ne peut rien faire qui soit assez agréable à Dieu pour avoir droit d'être rétabli dans son amitié; toutes les œuvres qu'il fait en cet état étant des œuvres mortes et de trop peu de valeur pour exiger de la Justice Divine que la grâce de la réconciliation lui soil accordée comme le prix de ses œuvres. L'homme infiniment inférieur à la Majesté de celui qu'il a offensé, ne peut jamais satisfaire condignement pour les offenses commises; il peut donc aussi peu en mériter la rémission. Il n'y a que Jésus- Christ, Dieu et Homme, personne d'une dignité infinie, qui ait pu satisfaire et qui ait satisfait en effet pour nos péchés ; c'est uniquement lui qui nous en a mérité le pardon, ayant ejfacé ^ comme dit saint Paul ''' , t obligation qui contenait le Décret de notre condamnation , et V ayant cloué à la Croix , afin quelle neût plus de force contre nous. Lors donc que Dieu nous justifie en nous rendant son amitié , ce n'est point en considération de l'excellence de nos œuvres, c'est uniquement en considération du prix infini de la Passion et de la mort de Jésus-Christ; c'est gratuitement, c'estparun pur effet de sa miséricorde, qu'il nous applique le fruit des mérites et des satisfactions infinies de son Fils. Il est vrai que Dieu exige de certaines œuvres sans lesquelles il ne justifie pas le pécheur, et moyennant lesquelles il le justifie; mais il ne les exige jDas

II) Delcns quoi adreràùs nos erat Chirogiaplium decreti , et ipsum tulit de inediu afîîgens illad Giuci. Colon, ii. j4.

comme des œuvres méritoires, il ne les exige que comme des conditions ou comme des dispositions nécessaires, sans lesquelles il ne le reçoit point en grâce, et ne l'admet point à la participation des mérites de Jésus-Christ, quant à l'effet de la rémission des péchés. Nous pouvons donc, après avoir perdu la grâce, la recouvrer en apportant les dispositions requises; mais nous ne pouvons jamais la mériter, quelques efforts que nous fassions pour cela : c'est la doctrine expresse du Concile de Trente, qui déclare (0 que lien de tout ce qui précède la justification ^ soit la foi ^ soit les œuvres ^ ne peut mériter la grâce de la justification.

Eussiez-vous cru. Monsieur, que cet article fit partie de la doctrine Catholique sur la justification? Je ne pense pas que vos livres symboliques vous aient permis de le croire ; car on ne cesse de nous y reprocher à chaque page, que nous prétendons mériter par nos bonnes oeuvres la grâce de la réconciliation. Jugez après cela quel fond vous devez faire sur des livres remplis de tant de faussetés et de calomnies contre nous : il s'agissait d'y exposer votre foi, et non de nous en prêter une que nous condamnons.

Mais , nous dira-t-on , un très-grand nombre de Théologiens Catholiques enseignent que le pécheur peut mériter la justification par un mérite qu'ils appellent de congruo ^ c'est-à-dire, par un mérite de congruité et de convenance.

Je réponds que le mérite de congruo est un mérite de si peu de valeur, qu'à proprement parler il n'en mérite pas le nom. Car qu'est-ce que ce mérite de convenance ou de congruité , si ce n'est qu'il

(i) Gratis autrm jiistificarl îdcô dicîuiur, quia niliileonim , qiia; jusliilcationeai praectdunt , tive fidcs, sive opéra, iptaoi jujîtifîcatioQisgtatiam promfretur. Scss, yj. c. S»

SUR LA JDST1FICA.TI0N. 449

est convenable à la bonté et à la miséricorde de Dieu de recevoir le pécheur en grâce, lorsqu'il le voit touché d'un véritable repentir de ses péchés, et dans une ferme résolution de les évitera l'avenir? Peut-on nier qu'il ne convienne en effetà la bonté de Dieu de pardonner au pécheur ainsi disposé? Que si l'on ne peut disconvenir de la chose, pourquoi disputer sur le mot que les Théologiens emploient pour la signifier?

Je dis de plus , que si le nom de mérite de congruité vous déplaît, il ne tiendra qu'à vous, Monsieur, de le rejeter ; plusieurs de nos Théologiens refusent d'admettre la distinction entre deux sortes de mérites, et ils n'en sont pas moins bons Catholiques pour cela. Il n'y a que le mérite de condignité , qui dit quelque égalité de prix entre l'action méritoire et la chose méritée; il n'y a , dis-je , que ce mérite à qui le nom de mérite convienne véritablement, comme il n'y a que l'homme vivant qui soit un homme véritable, l'homme en peinture n'en ayant que la figure et très-improprement le nom ; il en est à peu près de même du mérite de congruité. Aussi, le Concile de Trente y a-t-il si peu d'égai-d , qu'il prononce absolument que rien de tout ce qui précède la justification ne peut mériter la grâce de la justification.

Nous croyons en quatrième lieu , que quoique le pécheur ne puisse être redevable de sa justification qu'aux mérites de Jésus-Christ, ce ne sont pas néanmoins les mérites de Jésus-Christ qui font la justice formelle de l'homme justifié; je veux dire, que l'homme n'est pas juste de la justice de Jésus- Christ même, qui lui est extrinsèque, mais qu'il est juste par une justice inhérente , par la grâce du Saint-Esprit, répandue dans son cœur, qualité surnaturelle et divine, le plus précieux des dons de 2. 29

Dieu , le fruit inestimable de la Passion et de la mort de Jésus-Christ, le gage sûr de l'amitié de Dieu, comme elle en est infailliblement l'effet et l'objet. Cette justice inhérente est en même temps la justice de l'homme et la justice de Dieu. Elle est la justice de l'homme, parce qu'elle est dans l'homme justifié, et non hors de lui ; elle lui appartient, non comme une justice étrangère qui lui soit imputée, mais comme une justice propre et intrinsèque, après qu'il l'a obtenue de la libéralité divine. Elle est aussi la justice de Dieu, parce qu'elle ne vient que de Dieu , n'y ayant que lui qui l'accorde au pécheur , par un pur effet de sa miséricorde , gratuitement et uniquement en vue des mérites de Jésus-Christ, sans que le pécheur puisse la mériter de sa part par quelque œuvre imaginable que ce puisse être.

En quoi la Doctrine Catholique diffère de celle de Luther.

Telle est l'idée que nous avons de la justice de l'homme justifié et des principes de sa justification; d'où il paraît que la différence de votre doctrine et de la nôtre sur le présent article, consiste spécialement en trois Points. Vous voulez premièrement, que la foi qui justifie le pécheur soit une foi spéciale aux mérites de Jésus-Christ , foi acceptante , foi saisissante, et qui applique au pécheur l'effet des promesses faites par l'Évangile ; et nous prétendons que la foi qui contribue à la justification du Pécheur, comme en étant la racine et le fondement , n'est autre que la foi générale qui le porte à croire tout ce que Dieu a révélé.

Vous voulez en second lieu , que les bonnes œuvres soient inséparables de votre foi spéciale ; mais vous ne les regardez que comme étant les fruits et les marques de la justification , et nullement

SDR LA JCSTIFlCA.TIOy. 4^1

comme des conditions nécessaires pour l'obtenir y prétendant qu'il n'y a que la foi seule qui ait la vertu de justifier : et nous soutenons qu'il y a des oeuvres prescrites comme dispositions nécessaires à la justification , et sans lesquelles le pécheur peut aussi peu être justifié que sans la foi.

Vous voulez en troisième lieu , qu'il n'y ait aucune véritable justice intrinsèque dans l'homme justifié, et qu'il ne soit juste que par la justice à lui imputée ; et nous disons qu'il est bien vrai que les satisfactions de Jésus-Chris t sont imputées à l'homme comme s'il avait satisfait lui-même ; mais que l'effet de ces satisfactions est d'obtenir à l'homme une grâce intérieure , qui fait sa justice et sa sainteté , et qui le rend agréable aux yeux de Dieu d'une manière à lui procurer le nom et la qualité d'ami et de Fils de Dieu par titre d'adoption.

Je pense, Monsieur, avoir suffisamment expliqué les deux sentimens , et avoir marqué bien exactement ce qui en fait la juste différence. Examinons présentement, si les avantages que vous vous promettez de votre doctrine s'y trouvent effectivement. J'espère que vous ne tarderez pas à reconnaître que les Chefs de votre prétendue réforme , éblouis par la complaisance qu'ils ont eue pour leur nouveau système, ont pensé y voir des avantages qui ne sont rien moins que réels.

r^ Pboposiiion.

La Doctrine de Luther touchant la Justification , n'est rien moins que celle de saint Paul.

Je soutiens en premier lieu, que votre doctrine touchant la justification , bien loin d'être la doctrine de saint Paul, est formellement opposée à celle de ses Épîtres , aussi bien qu'à plusieurs textes des autres livres de l'Écriture sainte ; et pour vous en

convaincre, nous n'avons d'abord qu'à examiner quel a été le dessein de saint Paul en écrivant aux Romains et aux Galates.

Il est visible, par la lecture même des deux Épîtres, que l'Apôtre ne s'est proposé autre chose que de faire comprendre aux nouveaux Chrétiens qui avaient été Juifs ou Gentils, combien les oeuvres prescrites par la Loi de Moïse, et celles qui sont suggérées par la raison humaine , leur étaient inutiles , et inefficaces pour les aider à obtenir la rémission de leurs péchés. Sachant combien ils conservaient d'estime et d'attachement pour les observances lésjales, et combien ils présumaient d'ailleurs des lumières de la raison humaine et des forces du libre arbitre , il leur déclare que la Loi de Moïse est abolie, qu'il n'y a plus d'obligation de la garder; que les œuvres de la loi n'avaient jamais eu la vertu âe les justifier; que quelque exactitude qu'ils aient eue à la garder, et quelque bon usage qu'ils pensent avoir fait de leur libre arbitre pour suivre ce qui leur était dicté par la raison naturelle, ils ne pouvaient néanmoins se flatter d'avoir par-là mérité la grâce que Dieu leur avait faite de croire en Jésus- Christ ; que cette grâce leur avait été accordée par une bonté spéciale de Dieu ; et que ce n'est que par la foi en Jésus-Christ et en sa doctrine , qu'ils étaient parvenus à être justifiés devant Dieu. Voilà, Monsieur, en peu de mots, le sommaire des deux Épîtres , du moins des endroits qui concernent cette matière.

Saint Paul, en parlant de la Foi justifiante , n'a pas en vue la foi spéciale aux mérites de Jésus-Christ.

Nous reconnaissons donc bien volontiers que sai n t Paul ne cesse de répéter et d'inculquer comme une vérité fondamentale, que c'est parla foi que l'homme

SUR LA JDSTlFlCATlO]y. 4?3

estjiislifié, et non par les œuvres. Mais le point est de savoir de quelle foi et de quelles œuvres l'Apôtre parle. Parcourez, s'il vous plaît, les deux Épîtres d'un bout à l'autre, et voyez si vous y trouvez un seul mot de votre foi spéciale, de la foi acceptante et saisissante. Vous ne trouverez nulle part que la loi justifiante soit un acte de volonté , par lequel l'homme accepte et s'applique les mérites de Jésus- Christ, et la rémission des péchés qui lui est offerte par la miséricorde de Dieu; ni qu'elle soit , comme la définissent les Centuriateurs ('), et Remnitius i^) , une confiance en la divine miséricorde^ confiance qui cherche , qui saisit , qui accepte dans la promesse de r Evangile la rémission des péchés , à cause de Jésus-Christ le Médiateur. Ce sont là des définitions faites à plaisir par vos INÏinisties , l'ouvrage de leur imagination, et qui n'ont pas le moindre fondement dans les Epîtres de saint Paul. Partout où l'Apotre parle de la Justification et de la foi qui en est le principe, il parle de la foi dans le sens ordinaire , c'est-à-dire, de la foi en tant qu'elle est une ferme adhésion aux vérités révélées. Lorsqu'au iv*^ Chap. de son Epître aux Romains il rapporte l'exemple d'Abraham , à qui la foi fut imputée à justice , de quelle foi parle-t-il , si ce n'est de celle par laquelle Abraham crul en la puissance de Dieu et à la fidélité de ses prouiesses? Ne remarque-t-il pas (^), que quoique le corps d'Abraham fût fort affaibli par la

(i) Fides est fiiliicia divins MIserîcordîx, qujertns, apprehcndens, et accipitns in prumis^iione ETangelii rcmissioneru peccatori'm , propter Cliri>tiim mtdiatorem. Cent. i. L. \, c. 4- Typis Oporiiii, p. iiô.

(î) Kemnit. Ex. Trid. i. Part. p. 284. /V, ôo.

(5) El non inlirinatu»est lidc,nec considéra vit corpus suiini emartuiim, ci'im jaia i'cru centuin esset aiinuniin, et emortuai» vulvaii) Sai;e; in le- }iiouiissi(ine fliaro Uiinon lisesitavit diffideniià , w-d ccnfoitaUis c>t fidr , <lan» gluiiam L)eo ; plt-nissinié sciens, qiiia qiiiecunqnc pjumisit , poten» ci>tcli"accie ; idtùel irpiitaluai est illi ad justiliam, /<'o(;i. iv. jq, 20, 2I,?-2,

vieillesse , et que Sara sa femme fût depuis longtemps hors d'état de concevoir, il n'hésita pas néanmoins à croire qu'il deviendrait le Père de plusieurs Nations, suivant la promesse que Dieu lui en avait faite? et c'est cette foi qui, au témoignage de saint Paul, lui fut imputée à justice.

Vous comprenez aisément, Monsieur, qu'Abraham était déjà juste avant que cette promesse lui fut faite, et avant qu'il y ajoutât foi, puisqu'il y avait déjà long-temps qu'il avait la connaissance du vrai Dieu, lui ayant érigé plusieurs Autels, offert plusieurs Sacrifices , et pratiqué son culte avec beaucoup de ferveur. L'Apôtre ne parle donc ici que d'une augmentation de justice , et ne veut dire autre chose, si ce n'est qu'un acte de foi aussi héroïque cjue celui d'Abraham , le rendit encore plus juste et plus agréable à Dieu qu'il ne l'était auparavant; sur quoi vous me permettrez de faire le raisonnement suivant : Abraham est le Père des croyans , et sa justification nous est proposée par l'Apôtre (0 , comme étant le modèle de la nôtre. Or, est-il qu'Abraham n'a pas été justifié par la foi spéciale aux mérites de Jésus-Christ, l'Apôtre n'en fait aucune mention dans ce chapitre, où il traite si expressément de la Justification ; il assigne à la foi d'Abraham un objet très-différent de la miséricorde spéciale de Dieu, et des mérites de Jésus-Christ ; donc loisqu'il est question de la Justification , dans les Epîtres de saint Paul , il ne s'agit pas de votre foi spéciale aux mérites de Jésus-Christ, mais de la foi qui a pour objet les vérités révélées.

Le même Apôtre dit au x^ Chap. de l'Epître aux

(i) Non est autem scripfum tantnni propter ipsum , quia reputatum est îlli ad justitiam, sed et propter nos, quibus rep'itabitur credentibus in cuni, qui suscitavit Jesum Christum Douiinum nottiuin à mortuis. Eom.

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