I. Preuve tirée des paroles de l'institution
Nous lisons ces paroles dans l'Evangile de saint Matthieu , chap. xxvi. jî'. 26 et suivans ; Comme Us soupaient , Jésus prit du pain , le bénit , et le
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rompit , et le donna à ses Disciples , et leur dit : Prenez et mangez , Ceci est mon Corps ; (saint Luc ajoute , qui est donné pour vous. ) Et prenant le Calice , // rendit grâces , et le leur donna , en disant : Buvez-en tous ; car ceci est mon Sang , le sang du nouveau Testament qui sera répandu pour plusieurs en rémission de leurs péchés. La même action est rapportée , et presque dans les mêmes termes , par saint Marc, chap. xiv , par saint Luc. cliap. XXII , et par saint Paul dans sa première Epître aux Corinthiens, chap. xi.
Ces paroles ne peuvent êtres prises dans le sens figuré.
Selon ces paroles de Jésus-Christ , la chair qu'il a donnée à ses Apôtres dans l'Eucharistie , est la chair qu'il a donnée pour nous. Le sang qu'il a donné dans le Cahce , est le sang qui a été répandu pour plusieurs en rémission de leurs péchés. Je vous demande , Monsieur, si la chair de Jésus-Chris! qui a été donnée pour nous , n'était pas une chair réelle et véritable , et si le sang qui a été répandu sur la croix , n'était pas un sang véritable et réel ? Puis donc que la même chair et le même sang qui ont été donnés sur l'arbre de la croix pour nous et en rémission des péchés , nous ont été donnés dans l'Eucharistie , comment pouvez-vous croire et soutenir que la chair et le sang de Jésus-Christ ne sont qu'en figure dans ce Sacrement ?
N'est-il pas évident que ces paroles de Jésus- Christ, Ceci est mon Corps, doivent être entendues dans leur sens littéral et naturel , c'est-à-dire , en ce sens , que le pain Eucharistique était le véritable Corps de Jésus-Christ, et non pas dans un sens figuré; c'est-à-dire, en ce sens , que le pain présenté par Jésus-Christ à ses Apôtres n'était que la figure et le signe de son Corps ? En effet, ce serait profé-
rer un blasphème, que de dire que Jésus-Christ en prononçant ces paroles , a parlé à ses Apôtres d'une nianière inintelligible , absurde , et capable de les induire en erreur ; ce qui serait arrivé si son intention avait été que ses Apôtres entendissent ses paroles dans ce sens-ci , Ce pain que f appelle mon corps , ne lest pas réellement , mais est seulement la figure et le signe de mon corps. Il aurait fallu pour cela qu'il eût donné lui-même au signe et à la figure le nom de la chose signifiée ; ce qu'il n'aurait pu faire sans absurdité dans cette circonstance.
Nous connaissons deux espèces de signes : les uns qui par eux-mêmes désignent la chose signifiée, comme une belle et ressemblante statue du roi Henri IV. désigne par elle-même la propre personne de ce grand roi; les autres qui ne désignent la chose signifiée que par la convention des hommes, comme l'écriture désigne les mots et les propositions , parce que les hommes sont convenus que certains caractères tracés sur le papier, de telle ou telle manière , signifieraient tels mots , ou telles propositions. Dans ces différens signes , on peut , sans induire ses auditeurs en erreur , donner au signe le nom de la chose signifiée. Ainsi en montrant la statue d'Henri IV , on peut dire , C'est là le roi Henri IV; et aucun des -Auditeurs n'imaginera que le sens de ces paroles soit que cette statue est la propre personne du roi Henri IV. De même, en montrant certains caractères tracés sur le papier , on peut dire , C'est là un nom , un verbe , etc. parce que les hommes sont convenus que certains caractères arrangés d'une certaine manière signifieraient un nom , un verbe , etc. Mais on tromperait ses Auditeurs , si , en leur montrant la statue d'Henri IV , on leur disait : C'est là Alexandre ; parce que cette statue ne représente point 2. 7
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Alexandre , et qu'elle n'a pas été faite pour le ré* présenter ; de même si on choisissait dans les carac^ tères de l'alphabet plusieurs lettres consonnes, et qu'on les joignît sans les entremêler d'aucunes Toyelles , et qu'on dît en les montrant, C'est là un nom , un verbe ; on tromperait ses Auditeurs , parce qu'il n'a point été convenu parmi les hommes , que des lettres consonnes rassemblées signifieraient un nom, un verbe , et qu'au contraire il a été convenu qu'elles ne signifieraient rien.
Nous avouons sans peine que , par rapport aux deux espèces de signes dont nous venons de parler , on peut donner au signe le nom de la chose signifiée ; cela est évident ; mais il ne l'est pas moins que le pain Eucharistique présenté par Jésus-Christ à ses Apôtres n'était , ni par lui-même , ni par convention des hommes , le signe de son Corps. Un pain ne représente pas par lui-même le corps humain ; au temps de Jésus-Christ , ni avant lui , ni depuis , les hommes ne sont jamais convenus que du pain signifierait le corps d'un homme. Jésus- Christ n'a donc pu donner au pain le nom de son corps , sans jeter ses Apôtres dans une erreur monstrueuse ; ce qu'on ne peut lui imputer sans blasphème; il a donc voulu que ses paroles fussent entendues dans le sens naturel et littéral.
Vous me direz peut-être, Monsieur, qu'à la vérité le pain , avant la dernière Cène , n'était ni signe naturel , ni signe de convention du corps humain ; mais qu'il devint alors le signe du Corps de Jésus- Christ par l'institution et la volonté du Sauveur , qui le désigna à ses Apôtres comme devant être désormais le signe de son Corps qui allait être livré à la mort. Mais remarquez , s'il vous plaît, Monsieur, que dans cette supposition la difficulté reste toujours la même. Je n'ai garde de disputera Notre-
Seigneur le pouvoir d'instituer un nouveau signe ; mais vous conviendrez aussi que sa vérité , sa bonté, exigeaient qu'il en avertît ses Apôtres, et qu'il leur expliquât clairement son intention. En effet, c'était pour ses Apôtres , et après eux pour tous les Fidèles , que ce signe aurait été établi ;iil était donc nécessaire que Jésus-Christ leur déclarât une signification qu'ils ne pouvaient jamais-imaginer , et qui était absolument étrangère au pain ; autrement il les aurait induits en erreur. Lorsque le Seigneur, après le déluge , donna à Noé et à sa famille l'arcen-ciel comme un signe de l'engagement qu'il prenait avec le genre humain de ne plus couvrir la terre d'un nouveau déluge , il ne manqua pas de les en avertir ( Gen. ix. 1 3. et seq. ) : Je mettrai , leur dit-il, mon arc dans les nues , et il sera le signe d'un engagement entre moi et la terre Mon
arc paraîtra dans les nues , et je me souviendrai de mon alliance avec vous , et les eaux du déluge ne détruiront plus toute chair. 11 est certain que sans cet avertissement Noé et ses descendans n'auraient jamais compris l'intention du Seigneur, ni cette nouvelle signification de l'arc-en-ciel.-'Or aucun des Evangelistes , ni saint Paul dans sa première Epître aux Corinthiens, ne nous rapportent cette explication que Jésus -Christ aurait v dû donner,' Nous y lisons les paroles de l'institution purement et simplement, sans aucun commentaire; on ne
f)eut donc dire que Jésus-Christ ait alors institué e pain comme un signe de son Corps livré à la mort pour nous.
Toutes les circonstances excluent le sens figuré.
Mais dans quel temps et dans quelles circonstances voulez-vous que Jésus-Christ ait parlé à ses Apôtres en figures, d'une manière énigmalique,
et si obscure qu'ils ne pouvaient pas l'entendre? Dans sa dernière Cène il instituait un Sacrement , il faisait un Testament, il contractait une nouvelle alliance avec les hommes; il établissait un rit qui devait être observé dans toute la suite des siècles par ceux qui croiraient en lui ; il enseignait un dogme que tous les Fidèles devaient tenir : toutes circonstances qui exigeaient de lui la plus grande précision et la plus grande clarté dans ses paroles. Quels étaient ceux à qui le Seigneur adressait ces paroles : Ceci est mon Corps , ceci est mon Sang ? C'étaient ses Apôtres qui jouissaient, comme il le leur avait déclaré lui-même [Luc.vni. 20.) , du privilège de connaître clairement les mystères du Royaume de Dieu qui n'étaient proposés aux Juifs qu'en paraboles ; ses Apôtres à qui nous voyons qu'il expliquait en particulier ce qu'il n'avait dit aux autres qu'avec quelque obscurité. Il leur disait alors le dernier adieu ; jamais il ne leur a parlé avec tant de bonté; jamais il ne leur a donné tant de preuves de son affection que dans ces momens où il était près de les quitter ; et vous voulez , Monsieur,-que «dans de pareilles circonstances Jésus- Christ leur ait parlé du Sacrement de son Corps et de son Sang qu'il leur laissait comme le gage le plus précieux de son amour, avec tant d'obscurité qu'il leur était impossible d'entendre le vrai sens de sa proposition , et qu'il ne leur ait pas donné un seul mot d'explication ! C'est ce qui ne se peut comprendre, et ce qui répugne même au Texte sacré, puisqu'il est rapporté que les Apôtres reconnurent que Jésus-Christ dans cet admirable discours qui suivit la Cène , leur avait parlé sans figures ( Joan. xvi. 29. ) : C'est à cette heure que vous parlez ouvertement et que vous nusez point de paraboles.
Une explication aurait été d'autant plus nécessaire , que Jésus-Christ à qui rien ne pouvait être caché , n'ignorait pas que toute son Eglise entendrait ses paroles , Ceci est mon Corps , dans le sens naturel et littéral ; que depuis les temps apostoliques jusqu'à nous , elle croirait fermement la présence réelle dans le Sacrement de l'Eucharistie ; qu'elle chargerait d'anathèmes tous ceux qui oseraient s'élever contre cette doctrine , comme elle l'a fait contre un Bérenger dans le onzième siècle , contre Zuingle et Calvin dans le seizième. Un seul mot d'explication de la part du Sauveur aurait prévenu cette erreur, et il l'aurait refusé ! il aurait mieux aimé laisser toute son Eglise dans une ignorance monstrueuse du vrai sens de ses paroles, que d'avertir ses Apôtres , et par eux toute son Eglise , que ses expressions étaient figurées , et que ce pain qu'il appelait son Corps , n'en était que le signe et le mémorial ! Cette conduite ne pourrait se concilier avec la bonté de ce divin Sauveur et avec son amour pour son Eglise.
Observez, s'il vous plaît, Monsieur, que l'Esprit- Saint a tellement dirigé la plume des Auteurs sacrés, que si l'un d'eux a parlé avec quelque obscurité sur un article de notre foi , ou sur un fait , les autres l'ont expliqué plus clairement. En ce qui regarde la foi et les mœurs , dit saint Augustin ( Lib. i. de Doct. Christ. ) , na rien été dit obscurément dans les Ecritures qui nait été expliqué très-clairement par d'autres textes. Or tous les Ecrivains sacrés qui ont parlé de l'institution de l'Eucharistie, saint Matthieu , saint Marc, saint Luc, saint Paul , rapportent tous ces paroles de Jésus-Christ , Ceci est Tnon Corps , de la même manière ; aucun n'y donne d'explication. Quelle autorité ont pu avoir Zuingle et Calvin pour nous en donner une qui a été inconnue à toute l'antiquilé Chrétienne?
Toute l'antiquité a reconnu le sens réel.
La droite raison et la prudence chrétienne nous dictent qu'on ne peut mieux juger du vrai sens d'un texte de l'Écriture que par la manière dont il a été entendu par tous les Pères de l'Eglise , dans tous les temps , et chez toutes les nations qui ont professé la Foi Chrétienne. Préférer à un témoignage si fort et si respectable l'idée d'un ou deux novateurs , c'est une témérité inconcevable et qu'aucun motif ne peut excuser. Or il est certain que tous les Pères de l'Eglise et tous les peuples de la terre qui ont embrassé la foi , ont entendu les paroles de l'institution de l'Eucharistie, comme les Catholiques les entendent. Les Grecs comme les Latins, avant et depuis le malheureux Schisme qui les a séparés de nous , tous ont tenu la même foi ; les Grecs modernes se sont élevés avec force contre Zuingle et Calvin ; nous avons leurs Confessions de foi, les décisions de leurs Conciles , et les condamnations qu'ils ont prononcées contre les erreurs dans lesquelles vous êtes engagé. Vous en avez vu les actes , Monsieur, dans les lettres précédentes, et vous ne pouvez douter de leur vérité. Avec un esprit droit, avec un cœur Chrétien , avec cet amour sincère que vous dites avoir pour la vérité, comment pourriez-vous résistera une si grande autorité:
Le sens Oguré contraire à la Confession de foi des Calvinistes.
Enfin, Monsieur, quand vous voulez entendre les paroles de l'institution dans un sens figuré , comment pouvez-vous vous concilier avec votre propre Confession de foi, dans laquelle vous dites ( ^c/rL V, ) que l' Ecriture est la règle de toute vérité , â laquelle il n'est pas loisible aux hommes,, même aux Anges y d'ajouter , diminuer ^ ni retrancher? Comment donc osez-vous ajouter aux paroles de la
SUR LA. PRÉSENCE REELLE. Io3
Cène un sens figuré qu'elles ne présentent pas, et changer le sens de réalité qu'elles présentent à l'esprit ? N'est-il pas surprenant que des Chrétiens qui veulent que l'Ecriture soit l'unique règle de leur foi , prennent néanmoins pour le point fondamental de leur doctrine sur l'Eucharistie un sens figuré , qui non-seulement n'est pas contenu dans le texte, mais qui y est formellement contraire?