‹ Lettres d'un docteur catholique à un Protestant sur les principaux points de controverse et sur les obstacles au salut et à la conversion des Luthériens et des CalvinistesChapitre 6 sur 27 · Objection tirée de ces paroles : Je suis te cep, etc · texte numérisé non relu

Objection tirée de ces paroles : Je suis te cep, etc

Vous prétendez peut-être , Monsieur ^ autoriser le sens figuré que vous donnez aux paroles de l'institution de l'Eucharistie par d'autres discours de Jésus-Christ, dans lesquels , en parlant de lui-même, il a dit : Je suis le cep de la vigne , la porte de la bergerie y le berger ^ etc. , expressions qui certainement ne peuvent pas être prises dans le sens littéral. Dans toutes ces circonstances y direz- vous, Jésus-Christ a donné au signe le nom de la chose signifiée. Pourquoi , en instituant l'Eucharistie comme signe et figure de son corps qui allait être livré à la mort, n'aura-t-il pas pu en user de même, lui surtout qui parlait si souvent en figures et en paraboles ?

RÉPONSE. L'Objection ne prouve rien.

Je vous répondrai. Monsieur, qu'il n'est pas question de savoir si , en certaines occasions , en certaines circonstances , telles qu'on pourrait les supposer ou les imaginer , ces paroles de Jésus- Christ, Ceci est mon Corps , pourraient être prises en un sens figuré , comme celles-ci : Je suis le cep , je suis la porte de la bergerie , le berger , etc. Il s'agit d'examiner , si , dans l'occasion et les circonstances où Jésus-Christ a prononcé ces paroles, elles peuvent être prises en ce sens figuré et para-

bolique. La même façon de s'exprimer peut, dans certaines circonstances , être prise en un sens figuré , et dans d'autres, en un sens littéral ; mais de ce qu'une façon de s'exprimer peut en certaines circonstances être prise dans le sens figuré, il ne s'ensuit pas qu'en toutes occasions et en toutes circonstances elle doive être prise en ce sens figuré et extraordinaire. Ces paroles de Jésus-Christ ( Joaji, XIV. 28. ), Mon Père est plus grand que moi , à parler en général et hors de toutes circonstances , pourraient s'entendre dans le sens des Ariens et des Sociniens , qui en concluent que Jésus-Christ n'est pas consubstantiel au Père. Vous détestez cette impiété , Monsieur, et vous dites fort bien avec nous, que ces paroles ne peuvent être entendues au sens des Ariens , en supposant ce que plusieurs autres textes de l'Ecriture , les prophéties , et les miracles opérés par Jésus- Christ nous apprennent sur sa divinité. Ces paroles. Ceci est mon Corps y auraient donc pu absolument, et dans d'autres circonstances , signifier seulement , ceci est la figure de mon corps ; mais nous prouvons qu'elles ne peuvent être prises en ce sens dans les circonstances où Jésus-Christ les a prononcées.

Il est vrai que Notre-Seigneur parlait souvent aux Juifs en figures et en paraboles, et si souvent, que ses Disciples osèrent lui demander pourquoi il en usait ainsi ; à quoi le Fils de Dieu répondit ( Matth. xiii. I r. J : Cest que pour vous autres il vous a été donné de connaître les mystères du Royaume des deux , « mais pour eux il ne leur a pas été donné. Ce style de figures et de signes n'était donc pas pour les Apôtres ; aussi voyonsnous dans le même chapitre de saint Matthieu , qu'après avoir parlé aux Juifs en paraboles, il en expliqua ensuite le sens à ses Apôtres. S'il s'en est

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servi quelquefois avec eux , il les leur a aussitôt éclaircies , en leur découvrant le véritable sens de ses paroles. Or, nous ne voyons pas qu'il leur ait expliqué les paroles dont il s'est servi en instituant l'Eucharistie ; il a donc voulu que ses Apôtres prissent ces paroles dans leur sens naturel et littéral. D'ailleurs il faut reconnaître une grande différence entre le style d'un sermon, et celui d'un précepte ; le premier admet des comparaisons et des paraboles , pour élever l'esprit des auditeurs et les* aider à comprendre les grandes vérités qu'on leur annonce ; c'est aussi principalement dans ses sermons que Jésus-Christ a employé ce style figuré et parabolique. Mais l'institution d'un Sacrement-et d'un nouveau précepte exige le style le plus clair et le plus précis. Tel est celui dont Jésus-Christ s'est servi dans l'institution' et le précepte du Baptême, comme je l'ai déjà remarqué , et tel est celui dont il s'est encore servi dans l'institution et le précepte de l'Eucharistie. Jésus-Christ, la lumière du monde, aurait-il pu instituer un Sacrement sans en faire connaître l'essence à ses Apôtres et à tous les fidèles ? Jésus-Christ, la Justice éternelle, pouvait-il' nous obliger à exécuter un précepte qu'il nous aurait annoncé dans des termes obscurs et inintelligibles ? Cette seule réflexion suffirait pour faire rejeter ces prétendues comparaisons de différens textes de l'Ecriture , par lesquelles on se laisse abuser ; mais nous avons encore quelque chose de plus fort à dire.

L'Objection tourne à l'avantage des Catholiques.

Je prétends , Monsieur , que toutes ces expressions figurées , dont Jésus-Christ s'est servi , en parlant de lui-même : Je suis le cep , la porte .■ le Berger , etc. bien loin d'être favorables à votre

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cause, tournent à l'avantage de la nôtre , et qu'elles confirment de plus en plus le sens littéral dans lequel nous prenons les paroles de l'institution de l'Eucharistie : cette proposition vous étonnera sans doute , je vais la prouver.

Je vous ai déjà fait voir que le pain n'étant ni signe naturel , ni signe de convention du corps de Jésus- Christ , le Sauveur qui ne donnait à ses Apôtres aucune explication de ces paroles , Ceci est mon corps , les aurait induits en erreur , s'il avait voulu que ces paroles fussent entendues dans un sens figuré. Pour détruire mon raisonnement, il faudrait me citer en exemple des expressions figurées dont Jésus-Christ se serait servi , et pareillement sans aucune explication , ni aucun commentaire. De ces exemples vous concluriez fort bien que , puisque Notre-Seigneur s'est servi en plusieurs occasions d'expressions figurées sans cependant en donner l'explication à ses Apôtres , il a pu en user de même dans l'institution de l'Eucharistie.

Mais au lieu de me citer de pareils exemples , vous m'alléguez au contraire plusieurs expressions de Jésus-Christ dont chacune porte avec elle son explication et son commentaire ; vous me fournissez donc des armes contre vous-même , et vous m'autorisez à me servir des" textes que vous m'opposez , pour assurer moi-même le sens littéral des paroles de l'institution : car je puis et je dois raisonner ainsi : Quand Jésus-Christ a parlé en style figuré , et qu'il a dit : /e suis le cep de vigne , la porte de la bergerie , le berger , etc. il a voulu que ces expressions fussent entendues dans un sens figuré ; cela est incontestable : pour ne point induire en erreur ceux qui l'écoutaient alors , il a expliqué lui-même la figure, et si clairement , qu'il ne pouvait rester le moindre doute ; cela se voit

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évidemment dans le texte sacré : donc Jésus-Christ n'ayant donné aucune explication de ces paroles ^ Ceci est mon corps , il n'a pas voulu qu'elles fussent entendues dans le sens figuré.

Il ne me reste qu'une proposition à prouver ; c'est que chacun des textes que vous m'opposez , porte avec lui son explication ; et cela ne me sera

Eas difficile. Commençons par celui qui est si célère chez vous ( Joan. xv. i. et seq. ) : Je suis la vraie vigne , et mon Père est le vigneron , etc. Ce texte est le boulevard de votre Doctrine , et je suis tenté de croire qu'on a grand soin chez vous de l'inculquer aux enfans et aux simples ; car on en trouve plusieurs qui n'ont pas d'autre réponse à donner , lorsqu'on veut leur prouver la présence réelle par les paroles de l'institution : Je suis la vigne , disent-ils , et ils croient avoir tout dit ; ces paroles sont pour eux comme im rempart inattaquable. Examinons avec attention celte expression du Sauveur dans l'admirable sermon qu'il fit à ses Apôtres après la cène , (en saint Jean , chap. xv. depuis le i. verset jusqu'au 6. ) Je suis la vraie vigne , et mon Père est le vigneron ; il retranchera toutes les branches qui ne portent point de fruit en moi , et il taillera toutes celles qui portent du fruits

afin quelles en portent davantage Comme la

branche delà vigne ne sawait porter du fruit d ellemême ^ si elle ne reste pas attachée au cep , ainsi vous n'en pouvez porter aucun , si vous ne demeurez pas en moi. Je suis le cep de la vigne , et vous en êtes les branches ; celui qui demeure en moi et en qui je demeure, porte beaucoup de fruit ^ car vous ne pouvez rien faire sans moi. Celui qui ne demeure pas en moi , sera jeté dehors comme un sarment inutile , // séchera et on le ramassera pour le jeter au feu et le brûler.

Peut-on voir, Monsieur , une parabole mieux caractérisée , mieux suivie , et en même temps plus clairemement expliquée? Il faudrait supposer les Apôtres absolument stupides et imbecilies , pour qu'ils n'eussent pas entendu que Jésus-Christ se disait le cep , dans le même sens qu'il disait son Père le vigneron , et ses Apôtres les branches de la vigne ; ils ne pouvaient ignorer que le Père céleste n'était pas et ne pouvait être un vigneron , comme on en voit sur la terre ; ils sentaient bien qu'ils n'étaient pas eux-mêmes de véritables branches de vigne telles qu'on les voit attachées à un cep ; il a donc été pour eux de la dernière évidence , que ces expressions de vigneron et de branches étaient figurées , et par conséquent que celle de cep l'était aussi. Qu'on nous montre quelque chose de pareil dans le récit de l'institution de l'Eucharistie , et un seul mot qui porte avec lui une explication des paroles de Jésus -Christ. La comparaison de ces paroles, Je suis le cep, avec celles-ci , Ceci est mon corps , n'est donc pas tolérable.

On peut appliquer le même raisonnement aux textes que nous lisons dans le chap. x. de saint Jean. La porte de la bergerie , les brebis , le berger sont une figure manifeste de l'Eglise, des fidèles et de Jésus-Christ qui en est le Souverain Pasteur; le texte sacré déclare formellement que c'est une parabole ( Joan. X. 7i ) : Jésus leur dit cette parabole , mais ils n entendirent point ce dont il leur parlait. Alors Jésus-Christ adressait la parole à quelques Pharisiens qui étaient avec lui , et non pas à ses seuls Apôtres ; nonobstant le peu d'intelligence des premiers , il continua à parler dans le sens figuré ( Joan. X. 9. e£ 12. ) : En vérité , en vérité je vous le dis , je suis la porte des brebis Si quelqu'un

SLR LA PRÉSENCE RÉELLE. ^ OQ

entre par moi , il sera sauvé Je suis le bon Pasleur , je connais mes brebis ^ et mes brebis me connaissent , etc. Rien de plus évident que le sens dans lequel ces paroles devaient être entendues. Quand même le texte sacré ne nous aurait pas averti que c'était une parabole , Jésus-Christ se dit le Pasteur , comme il dit que ses disciples sont des brebis ; ses Auditeurs pouvaient-ils imaginer que les disciples étaient de vraies brebis , telles que nous les voyons paître dans nos campagnes ? Jésus-Christ ne pouvait donc être pris pour un berger de l'espèce de ceux qui conduisent nos troupeaux. Cette réponse peut s'appliquer à toutes les passages du même genre qu'on peut nous opposer ; on y voit partout l'explication jointe au discours figuré. L'institution de l'Eucharistie ne nous présente rien de pareil. Ces textes , bien .loin de former une difticulté contre la Doctrine Catholique , nous founissent donc au contraire une preuve très-forte et trèsconvaincante que l'intention du Sauveur a été que les paroles de l'institution de l'Eucharistie fussent prises dans leur sens naturel et littéral.

2. Objection tirée du sens de la proposition : Ceci est mon Corps.

Vos docteurs ne raisonnent pas mieux , Monsieur , quand ils veulent épiloguer sur le sens littéral dans lequel nous prenons la proposition de Jésus-Christ, Ceci est mon corps , et qu'ils prétendent qu'en ce sens elle est inintelligible. «Que veut » dire Jésus-Christ par cm , dit le Ministre Claude ? » est-ce le pain ? mais comment le pain était-il son » corps? Sont-ce des accidens sans substance ? Mais » comment ces accidens sont-ils son corps ? »

RÉPONSE

La réponse est claire et simple. Ce que Jésus-Christ

a voulu nous dire par ceci, est-ce le pain? Oui sans doute, et il est aisé de comprendre que si Jésus- Christ s'était arrêté à ce mot ceci , le pain qu'il tenait dans ses mains serait toujours resté pain. Mais comment le pain est-il son corps ? Le pain n'est point le corps de Jésus-Christ ; car quand ce pain désigné par le mot cea, devient le corps de Jésus-Christ , il cesse d'être pain , et est changé au corps de Jésus-Christ. Les apparences du pain qui restent visibles à nos yeux , ne sont point le corps du fils de Dieu, ce sont des apparences séparées de cette première substance à laquelle elles étaient attachées ; elles sont toujours apparences , soutenues non plus par la substance à laquelle elles servaient , pour ainsi dire , d'enveloppe , mais par la main du Souverain maître qui leur avait donné cette substance pour soutien , et qui lui substitue sa toute-puissance. Le vrai sens de la proposition de Jésus-Christ est donc celui-ci : Ceci ^ ce qui est du pain au commencement de ma proposition , est changé en mon propre corps à la fin de ma proposition , par ma vertu toute-puissante. Cette proposition est une proposition pratique, c'est-à-dire, qui opère ce qu'elle énonce , et il n'y a rien là d'inintelligible.

J'éclaircis , Monsieur , cette exposition par des exemples. Lorsque Moïse changea son bâton en serpent devant Pharaon , ne pouvait-il pas dire en montrant ce bâton , ceci est un serpent ? Pharaon et toute sa Cour, témoins d'une si grande merveille , auraient-ils trouvé sa proposition inintelligible ? Ils l'auraient sans doute entendue ainsi : ceci , c'est-à-dire , ce qui au commencement de la proposition n'était qu'un bâton dans la main de Moïse , est devenu dans l'instant où la proposition a été complète, et par la toute-puissance de Dieu , un véritable serpent. Jésus-Christ de même , lors-

qu'il changea l'eau en vin aux noces de Cana , ne pouvait-il pas dire : Ceci est du vin ? Cette proposition aurait-elle été inintelligible ? C'est de la même manière que nous entendons la proposition de Jésus-Christ : Ceci est mon corps. Permettez même , Monsieur , que je vous fasse observer que le sens contraire que vous voulez lui donner est beaucoup moins intelligible ; car, selon vous, ceci est mon corps ^ signifie, ceci n'est pas mon corps , mais seulement la figure de mon corps. En vérité vos ministres ont mauvaise grâce de chicaner sur le sens naturel et littéral dans lequel nous prenons la proposition de Jésus-Christ , tandis qu'ils nous présentent eux-mêmes un sens figuré et extraordinaire, qui n'a pu ni dû être entendu par les Apôtres , et qui est directement contradictoire à la proposition du Sauveur.

3. Objection tirée de ces paroles : Faites ceci en mémoire de moi.

Jésus-Christ , nous disent encore vos docteurs , a voulu instituer un sacrement et un mémorial de lui-même : Faites ceci , dit-il à ses Apôtres, en mémoire de moi : or on ne fait point mémoire d'une chose présente ; Jésus-Christ n'est donc pas réellement présent dans la sainte Eucharistie.

RÉPONSE

Je conviens avec vous , Monsieur , que Jésus- Christ a établi cet auguste Sacrement , comme un mémorial dont l'effet devait être de rappeler sans cesse à tous les fidèles ses bienfaits , les travaux qu'il a entrepris pour leur salut, et surtout ses souffrances et la mort qu'il allait subir pour eux ; mais pouvez-vous en conclure que ce mémorial ne puisse pas contenir son propre Corps présent d'une autre manière qu'il n'était alors présent et visible

lia LETTRE

à ses Apôtres ? Ne voyez-vous pas que cette prétendue difficulté est la même pour vous et pour nous? Vous convenez que le pain Eucharistique fut dans la Cène le mémorial de Jésus-Christ : expliqueznous donc comment il a pu faire cette mémoire de lui-même en sa propre présence ; car il était certainement présent quand il donna à ses Apôtres son Corps selon nous , et selon vous la figure et le mémorial de son Corps.

L'Apôtre saint Paul nous donne la solution de cette difficulté ( r. Cor. xi. 26. ) : Toutes les fois que vous mangerez ce Pain et que vous boirez ce Calice^ vous annoncerez la mort du Seigneur , jusquà ce quil vienne. Jésus-Christ vivant et faisant la Cène avec ses Apôtres , leur ordonna de la célébrer après lui en mémoire de la mort qu'il allait subir ; c'està-dire , que Jésus-Christ vivant institua ce mémorial de lui-même mourant pour nous. Jésus-Christ présent invisiblement dans la sainte Eucharistie pour y nourrir nos âmes de cet aliment céleste, pour y converser intérieurement avec elles , pour s'unir à elles de la manière la plus intime et les combler de ses dons , est le mémorial de Jésus- Christ présent visiblement sur la terre, conversant avec ses Apôtres , instruisant les peuples et s'efforçant de les amènera la coTinaissance de la vérité par les prodiges qu'il opérait continuellement sous leurs yeux. Jesus-Christ présent invisiblement sur nos Autels dans la sainte Eucharistie, et représenté dans un état de mort , puisque les espèces qui contiennent son Corps et son Sang y paraissent séparées , quoique le Corps soit aussi sous les espèces du vin , et le Sang sous les espèces du pain , est le mémorial de Jésus-Christ mourant réellement pour nous sur l'arbre de la Croix , où son ame fut séparée de son Corps, où son Sang adorable, coulant par toutes ses plaies , se sépara de sa chair.

Jésus-Christ vivant visiblement sur la terre et Jésus-Christ présent invisiblement dans l'Eucharislie , Jésus-Christ mourant sur la Croix et Jésus- Christ représenté dans un état de mort , est réellement et substantiellement le même ; il n'y a de différence que dans la manière d'être : il était visible sur la terre , il mourut véritablement sur la Croix ; dans l'Eucharistie il est invisible , sur nos Autels il paraît seulement en état de mort ; c'est la même Victime , le même Sacrifice , sanglant sur la Croix , et non sanglant sur nos Autels. Tel est, ]Monsieur , le mémorial que Jésus-Christ nous a laissé dans l'Eucharistie ; mémorial efficace , bien capable de nous rappeler sensiblement tous les bienfaits de ce Dieu Sauveur , et de nous pénétrer de la plus vive reconnaissance. Quel mémorial au contraire vous présente votre Cène ? Du pain commun mangé et du vin commun bu en mémoire de Jésus-Christ , avec je ne sais quelle participation par la foi à la chair de Jésus-Christ , participation que vos plus habiles Docteurs n'ont pu bien expliquer , sur laquelle même ils se contredisent entre eux; voilà pour vous toute la merveille. Ke nous enviez pas notre bonheur , Monsieur , et permettez-nous de gémir sur votre aveuglement.

En quel sens on peut dire que TEucharistie est la figure du Corps de Jésus-Christ,

De même que, sans exclusion delà réalité, nous regardons l'Eucharistie comme un mémorial de Jésus-Christ, nous pouvons aussi, dans un sens trèscatholique , y reconnaître la figure de Jésus-Christ, non pas une figure vide et simplement représentative , mais une figure remplie de se* objet , qui nous annonce sa présence et nous en assure. Ainsi la colombe qui parut au baptême du Sauveur, les a. 8

langues de feu qui se reposèrent sur les Apoires le jour de la Pentecôte , étaient le signe et la figure de l'Esprit-Saint invisiblement mais très-réellement présent. L'Eucharistie, quant à ce qui paraît à nos sens , c'est-à-dire , quant aux espèces Sacramentales , est véritablement la figure du Corps naturel de Jésus-Christ , parce que le pain rompu sur l'Autel , les espèces du pain et du vin séparées, nous représentent son Corps dans un état de mort , comme je viens de l'expliquer. L'Eucharistie , quant aux mêmes espèces , est encore véritablement la figure du Corps mystique de Jésus-Christ, c'est* à-dire de son Eglise , comme nous l'apprend l'Apôtre saint Paul ( i. Cor. x. i6. et 17O • Le calice de bénédiction que nous bénissons n est -il pas la Communion du Sang de Jésus-Christ ? et le pain que nous rompons n est-il pas la participation au Corps du Seigneur? Car nous ne sommes tous en» semble qu'un seul pain et un seul corps , parce que nous participons tous à un même pain. Suivant l'Apôtre , la raison pour laquelle nous ne formons tous qu'un seul corps , c'est que nous participons tous à un même pain , qui est le Corps de Jésus- Christ. Enfin l'Eucharistie est encore véritablement figure , en ce que notre union passagère avec Jésus- Christ par la Communion , est le gage et le signe de notre future et perpétuelle union avec lui dans le Ciel, comme l'Eglise le reconnaît elle-même dans une de ses prières. (0

C'est uniquement dans quelqu'un de ces différens sens, que quelques Auteurs Ecclésiastiques, en considérant l'Eucharistie sous ses rapports m} s-

(1) Faites , Sl%neur , que nons soyons remplis de la Jouissance éternelle de Totre divinité qui nous est figurée par la réception temporelle de votre Corps, et de rotre San^ précieux. Posl-Ci»m- «'« Fesio Corp. Ch,

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tiques , n'ont pas craint de dire, en quelques occasions , qu'elle était la figure du Corps de Jésus- Christ. Les Prétendus Réformés qui ont abusé de ces expressions , n'en peuvent donc tirer aucun avantage , et d'autant moins que les mêmes Auteurs , dans d'autres endroits de leurs ouvrages, se sont expliqués de la manière la plus précise et la plus forte sur la présence réelle.

Vos Ministres nous diront-ils qu'il répugne que Jésus-Christ soit figure de lui-même ? Nous leur répondrons qu'il n'y a point de contradiction à ce qu'une chose soit signe et figure d'elle-même , pourvu qu'elle réprésente en un certain temps et d'une certaine manière ce qu'elle a été , ou ce qu'elle sera dans un autre temps et d'une autre manière. Jésus-Christ baptisé dans le Jourdain s'est figuré luimême mourant et ressuscité , le baptême étant la figure de la Mort et de la Résurrection ; Jésus- Christ transfiguré sur le Thabor pendant le cours de sa vie mortelle, se figurait lui-même glorieux et triomphant dans le Ciel après son Ascension ; ces exemples nous paraissent sans réplique.

4. Objection tirée de ces paroles : Fous ne ni'aurez pas toujours.

M'arrêterai-je à réfuter les faibles argumens que vos Ministres s'efforcent de tirer de quelques autres textes de l'Ecriture , comme de ceux-ci ; Fous aurez toujours les pauvres avec vous , mais vous ne m'aurez pas toujours ; et encore : // est nécessaire que je m'en aille ; car si je ne m'en vais pas , le Consolateur ne viendra point à vous ; et ailleurs , Je quitte le monde , etc. d'où ces jMessieurs , prétendent conclure que Jésus -Christ ne peut être réellement présent dans l'Eucharistie ?

Il6 LETTRE

RÉPONSE

Rapportons le premier de ces passages eh entier» et nous y trouverons la réponse à cette difficulté ( Marc. XIV. 7.) • ^ous aurez toujours les pauvres avec vous , et vous pourrez leur faire du bien toutes les fois que vous le voudrez, mais vous ne m'aurez pas toujours. Il ne faut pas une grande pénétration pour voir que Jésus-Christ a seulement voulu dire à ses Apôtres , qu'ils ne l'auraient pas toujours présent dans un état qui le rendît susceptible des offices d'humanité, semblables à ceux que la femme de l'Evangile venait d'exercer à son égard , en répandant sur ses pieds un vase de parfums pré-^ cieux; c'est-à-dire, qu'ils ne l'auraient pas toujours présent d'une manière visible , palpable et soumise au rapport des sens. Ces expressions n'excluent point un autre genre de présence invisible , impalpable , quoique très-réelle. Si Jésus-Christ a dit à ses Apôtres qu'ils ne l'auraient pas toujours , et qu'il allait quitter le monde , il leur a promis aussi d'être toujours avec eux et jusqu'à la fin des siècles. Son Ascension vers son Père , son éloignement du monde , ne le séparent donc point entièrement de nous, puisqu'il doit être toujours avec nous suivant sa promesse ( Matth. xxviiï. 20. ) : Je suis avec vous tous les jours jusqu à la consomma* tion des siècles. Cette façon de parler de Jésus- Christ, qui se dit absent, lorsqu'il est présent, ne renferme aucune contradiction , et s'explique par la différence du genre de présence , l'une visible et palpable , l'autre invisible et impalpable. L'Evangile nous fait remarquer encore dans la personne de Jésus-Christ une autre diversité dans la manière d'être présent ; étant avec ses Apôtres , après sa Résurrection , leur parlant et mangeant

SUR LU. PRÉSENCE RÉELLE. I l 'J

avec eux , il leur dit ( Luc. xxiv. 44- ) • ^ous vojez ce que je vous ai>ais dit , lorsque f étais encore avec voi^^: il était cependant réellement encore avec eux lorsqu'il leur parlait ainsi ; mais il était présent à eux dans sa chair glorifiée et impassible : et dans cet état il leur rappelait le souvenir de ce qu'il leur avait dit pendant qu'il était avec eux dans sa chair passible et mortelle; il était aussi véritablement et réellement présent dans ce dernier état , qu'il l'avait été dans le précédent ; la différence ne consistait que dans la manière d'être présent.

Je me flatte, Monsieur, d'avoir bien établi ma première preuve , en vous faisant voir que les paroles de l'Institution de l'Eucharistie doivent être prises dans leur sens naturel et littéral ; que l'évidence du texte , le nombre des Ecrivains sacrés qui rapportent ces paroles , et leur parfaite uniformité ne permettent pas de les détourner à un sens figuré ; enfin que ce sens figuré aurait exigé de la part de Jésus-Christ une explication qu'il n'a point donnée.

Vous me demanderez peut-être comment u aurait pu se faire que les Apôtres n'eussent marqué aucune surprise , si , convaincus que Jésus-Christ leur parlait sans £gures , ils avaient entendu ses paroles dans leur sens naturel. En effet , que le Sauveur eût rompu du pain et béni du vin, et les leur eût présentés comme un signe et un mémorial de son corps qui allait être livré à la mort , et de son sang qui allait être répandu ; rien de plus simple , ni qui dût moins exciter la surprise dans l'esprit des Apôtres. Mais que Jésus-Christ leur eût présenté sous les espèces du pain et du vin son propre corps à manger et son sang à boire , c'était un don si extraordinaire , un mystère si supérieur à toutes les ioées qu'on pouvait s'en former , qu'il

est inconcevable que les Apôtres n'eussent marqué aucune surprise ni aueun étonnement.

Cette difficulté serait spécieuse , Monsieur , si les Apôtres n'avaient pas déjà été prévenus du mystère dont ils voyaient alors l'exécution ; ils n'avaient pas oublié que dans ce long discours rapporté par saint Jean (Joan.xï.) , Jésus-Christ leur avait annoncé qu'il était le pain vivant descendu du Ciel , que ce pain était sa chair qu'il donnerait pour la vie du monde , que sa chair était véritablement un aliment , et son sang véritablement un breuvage ; enfin que celui qui ne mangerait point sa chair, et ne boirait pas son sang, n'aurait pas la vie en lui. J^es Apôtres dans la dernière cène virent l'effet d'une promesse sur l'exécution de laquelle ils n'avaient aucun doute , quoiqu'ils n'eussent pas encore compris de quelle manière elle devait s'accomplir ; pleins de confiance dans le souverain pouvoir de Jésus-Christ dont ils avaient eu tant de preuves, ils n'avaient pas douté qu'il ne pût faire tout ce qu'il leur promettait. Mais ils ne connurent que lors de l'institution de ce Sacrement, cette manière jusques-là incompréhensible pour eux de recevoir le corps et le sang de Jésus-Christ sous les espèces du pain et du vin , et de se nourrir de cet aliment céleste, qui, leur étant ainsi présenté, ne pouvait plus avoir rien d'effrayant pour eux ; l'institution de ce Sacrement , bien loin de les étonner , -dût donc au contraire faire cesser la surprise, que leur avaient causée les paroles de la promesse.

Cette réponse , Monsieur , me conduit à ma seconde preuve , qui consiste à vous faire voir que les paroles de la promesse rapportée par saint Jean établissent invinciblement la réalité de la présence de Jésus-Christ dans l'Eucharistie,

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