‹ Lettres d'un docteur catholique à un Protestant sur les principaux points de controverse et sur les obstacles au salut et à la conversion des Luthériens et des CalvinistesChapitre 9 sur 27 · IV. Preuve tirée de la foi constante de toutes les Eglises · texte numérisé non relu

IV. Preuve tirée de la foi constante de toutes les Eglises

Cette doctrine était donc en possession de toutes les Eglises Chrétiennes du monde , lorsque dans l'onzième siècle Bérenger commença à répandre ses erreurs. Aussitôt tout l'Occident s'éleva contre lui ; quinze Conciles assemblés depuis l'an io5o jusqu'en 1079 condamnèrent ses dogmes impies. Réfugié en Normandie , il y rechercha en vain la protection du Duc Guillaume , devenu depuis conquérant de l'Angleterre (0 ; ce Prince fit assembler en i o5o les Evêques de ses Etats à Briône > où Bérenger fut entendu et ne put sauver sa doctrine de la censure qu'elle méritait. Un autre Concile tenu à Rouen , en io55 , sous l'Archevêque Maurille, le condamna pareillement, et dressa contre ses erreurs une profession et formule de foi qui fut renouvelée dans un autre Concile tenu à Rouen en io63. Je vous cite ces faits, Monsieur, pour vous faire remarquer que la foi des Eglises de Normandie n'était pas moins vive ni moins constante que celle de toutes les autres Eglises d'Occident.

Lorsque dans le seizième siècle Zuingle et Calvin ont voulu renouveler les mêmes erreurs , tout l'uni-

(1} Conc. Norni. p. 47. et 49»

SUR LA. PRÉSE^-CE RÉELLE. IDI

vers Chrétien professait sur l'Eucharistie la même foi que nous professons encore ; c'est un fait que vous ne pouvez nier. Le cri général qui s'éleva contre ces nouveaux Docteurs , est une preuve incontestable que leurs dogmes étaient contraires à la croyance commune de l'Eglise. Ils s'attirèrent , à la vérité , des Sectateurs et en grand nombre , ils élevèrent autel contre autel , et formèrent de nouvelles Eglises. Mais toutes les Provinces qu'ils ont enlevées à la Religion Catholique , tenaient avant leur défection la foi de la présence réelle. De ces faits incontestables nous sommes en droit de conclure , que cette doctrine nous est venue de Jésus-Chrijt même et des Apôtres , et que par conséquent elle seule mérite notre soumission et notre ferme croyance.

Impossibilité d'un changement dans la foi des Eglises.

Prétendre , comme vos Docteurs ont osé le faire , que dans les temps apostoliques et dans les premiers siècles de l'Eglise , la doctrine de la présence réelle était inconnue , et qu'il s'est fait sur ce point un changement général dans la croyance de tous les Chrétiens , permettez-moi de le dire , Monsieur , c'est la plus grande des absurdités. Car ou ce changement se serait fait tout d'un coup, où il se serait insinué par degrés et insensiblement; l'une et l'autre supposition sont impossibles.

Dans la première il faudrait que tous les Chrétiens , après avoir cru uniformément que le Corps de Jésus-Christ n'était pas présent dans l'Eucharistie , eussent commencé tous ensemble et au même moment, à croire qu'il y était présent; en sorts que s'étant , pour ainsi dire , endormis un jour dans la croyance que l'Eucharistie n'était que 1» Bgure du Corps de Jésus-Christ , ils se fussent ré-

I 5a LETTRE

veillés le lendemain avec la persuasion qu'elle contenait réellement ce Corps et ce Sang précienx; il faudrait qu'une multitude d'Eglises séparées de Communion , ennemies les unes des autres , dispersées dans toutes les parties de la terre , et sans communication entre elles , se fussent accordées à rejeter toutes au même instant la croyance d'un sens figuré qu'elles auraient toujours tenue , pour reconnaître une réalité que personne ne croyait auparavant. Or que cela se soit fait sans qu'un changement aussi essentiel ait procuré la moindre contestation , vous conviendrez , Monsieur , que c'est une chose absolument impossible.

Le système d'un changement insensible et par degrés , n'est pas moins contraire à la raison et à la vraisemblance. Examinons comment toutes les nouvelles opinions se sont établies dans le monde : celle de la présence réelle qu'il vous plaît de mettre dans cette classe , a dii nécessairement suivre la même marche. Il faut , dans cette supposition , qu'il y ait eu d'abord un temps où la doctrine nouvelle de la réalité n'aurait été suivie que par un petit nombre de personnes; un autre temps où les sectateurs de cette nouveauté auraient été beaucoup plus nombreux ; un autre où ce sentiment se serait déjà rendu maître de la multitude , quoiqu'avec résistance et opposition de plusieurs autres encore attachés à l'ancienne doctrine ; enfin un autre temps où la nouvelle doctrine aurait régné paisiblement et sans contradiction , et c'est l'état où vos Ministres sont obligés d'avouer qu'était le monde Chrétien, lorsque Bérenger commença à dogmatiser , et encore lorsque Zuingle et Calvin ont renouvelé les erreurs de Bérenger.

Or comment aucun historien n'aurait-il fait mention de ces différentes époques ? Comment une

SUR LA. PRÉSENCE RÉELLE. l5î'

doctrine nouvelle et diamétralement opposée à l'an-' tienne sur un Sacrement fréquenté par tous les Fidèles, par les simples comme par les savans, aurait-elle pu s'accréditer à un tel point qu'il ne serait pas resté le moindre vestige de l'ancienne croyance? Comment un pareil changement n'aurait-il occasionné aucun trouble , aucune contestation dans l'Eglise? Comment aucun Concile, aucun Evéque, aucun Docteur ne se serait-il élevé contre l'idolâtrie introduite de leur temps par l'adoration de Jésus-Christ sous les espèces du Pain et du Vin, quoiqu'il n'y fût pas présent ? Comment toutes les Eglises d'Orient déjà séparées de l'Eglise Latine par un malheureux Schisme auraient-elles adopté la nouvelle doctrine venue d'Occident ? Comment enfin les Grecs si animés, contre les Latins ne leur auraient-ils fait aucun reproche sur un point aussi essentiel , eux qui nous en ont fait de si minutieux sur les moindres variétés dans la discipline ? C'est , Monsieur , ce qui paraîtra toujours incroyable à tout homme exempt de prévention. Or si ce changement a été impossible, vous devez donc reconnaître que depuis la naissance de l'Eglise , la doctrine de la réalité a été professée dans tous les temps, dans tous les lieux et par toutes les Eglises Chrétiennes du monde. Pour vous refuser à une autorité si capable de fixer notre croyance , objecterez-vous le témoignage de vos sens , et la prétendue impossibilité du mystère? C'est peut-être le principal motif de votre opposition à la doctrine Catholique ; je vais vous en prouver la faiblesse.

1. Objection tirée du témoignage des sens , et réfutée par la Confession de foi des Prétendus Réformés.

Est-il possible que malgré les oracles de Jésus- Christ, qui est la vérité même, malgré les textes

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les plus formels de l'Ecriture, on nous objecte le témoignage de nos sens ? Il est surprenant que vos Docteurs veuillent que nos sens décident de la vérité de ce Sacrement , tandis qu'ils avouent eux-mêmes dans l'article 36 de leur Confession de foi , Que ce mystère surpasse en sa hauteur la mesure de notre sens et tout ordre de nature ; bref, disent-ils ,pour ce quU est céleste , il ne peut être appréhendé que parlafoi.k^rks une pareille déclaration, peuvent-ils exiger que nous soumettions à leurs sens la vérité d'un Mystère qu'ils reconnaissent surpasser la mesure des sens et tout ordre de nature ? Devons-nous leur rendre visible et palpable ce qu'ils avouent ne pouvoir être appréhendé que par la foi? Mais pourquoi nous opposer le témoignage des sens ? Dans l'Eucharistie on voit et on touche après la Consécration , comme on voyait et on touchait auparavant; aussi l'Eglise ne vous dit-elle pas , Monsieur, qu'il y ait rien de changé dans ce qui se voit et ce qui se touche. Vos sens ne vous trompent pas , leur rapport est fidèle ; mais votre raisonnement vous trompe, quand il procède ainsi; Rien n'est changé au dehors , donc il est impossible que rien soit changé au-dedans ; votre raison en jugeant ainsi , s'appuie sur les règles ordinaires ; mais ces règles cessent aussitôt que le pouvoir extraordinaire paraît , et ce pouvoir extraordinaire nous est manifesté par les paroles de Jésus-Christ, le Pain que j^ donnerai , est ma Chair. Un Dieu a la bonté de nous avertir lui-même que les règles ordinaires cessent dans ce Mystère , un Dieu parle ; c'est à nous à nous soumettre.

On n'anéantirait pas moins le Christianisme en lui donnant la sagesse et la raison humaine pour lumière , qu'en lui proposant les sens pour juges et pour guides ( i. Cor.ii. 5. ) : Fotre foi ^ dit saint

Paul , ri est pas établie sur la sagesse des hommes , mais sur la puissance de Dieu ; c'est donc cette puissance de Dieu qu'il faut consulter pour régler sa foi , et non pas les seules lumières de la raison. Il est sans doute plus chrétien de soumettre notre raison à la toute-puissance Divine , que de borner cette toute-puissance par la raison , qui n'ayant souvent que les sens pour guides , n'est pas moins sujette qu'eux à se tromper. La sagesse humaine , ni ses fugemens, dit l'article V de votre Confession de foi, ne doivent point être opposés à la Sainte-Ecriture ; ce n'est donc point , suivant la doctrine même de vos Ministres , par les lumières de la raison et le témoignage des sens que vous devez interpréter les textes de l'Ecriture , en détournant à un sens figuré et métaphorique ceux qui concernent la présence réelle.

2. Objection. Impossibilité des apparences du Pain et du Vin sans la substance de l'un et de l'autre.

Vous me direz sans doute , Monsieur , qu'il est absolument contraire à la raison , que des apparences , comme la couleur et la figure , subsistent à nos yeux sans qu'il y ait un corps réellement coloré et figuré ; qu'il n'est pas moins opposé à cette raison que Dieu nous a donnée pour nous conduire, qu'un Corps humain , qui a toutes ses parties et qui est aussi entier qu'il l'était sur l'arbre de la Croix , soit néanmoins contenu dans un point , sans y tenir un espace déterminé , sans y être visible ni palpable ; qu'il ait sa tête , ses bras , ses pieds bien distingués , et que néanmoins toutes ces parties soient dans un point indivisible ; enfin , que le bon sens ne permet pas d'imaginer qu'un véritable Corps humain , qui réside dans le Ciel à la droite du Père éternel , soit néanmoins en même temps sur la terre et en cent mille lieux différens , sans

cesser d'être un seul et unique Corps. Telles sont, Monsieur, les difficultés que proposent vos Ministres , et qu'ils répètent avec trop de confiance : voyons si elles ont autant de force qu'ils le prétendent.

IIÉPOXSE.

Il n'est pas question d'examiner , si notre raison peut concevoir que des apparences telles que la couleur et la figure , subsistent à nos yeux , sans qu'il existe un corps coloré et figuré. Car tout ce que nous ne concevons pas , n'est pas pour cela impossible , et le pouvoir du souverain Maître de la nature serait bien borné s'il ne s'étendait pas audelà des limites de notre faible conception. Pour établir l'impossibilité de la présence réelle, il faut. Monsieur , que vos Ministres prouvent que la puissance de Dieu , sur laquelle saint Paul nous apprend que notre foi est établie , peut être limitée par de simples apparences , telles que la couleur et la figure; il faut qu'ils nous démontrent que Dieu , qui a attaché ces apparences aux corps , ne peut pas les conserver à nos yeux sans les soutiens qu'il leur avait donnés. Dites , Monsieur , que cela est au-dessus de la conception de l'homme , que c'est un Mystère incompréhensible; j'en conviendrai avec vous. Mais sur quel fondement oseriez-vous assurer que cet objet , qui après la consécration est intérieurement le Corps et le Sang de Jésus-Christ , ne peut pas faire encore sur nos sens par la toutepuissance de Dieu , les impressions du Pain et du Vin , et en avoir les propriétés ? La foi attentive à la parole de celui qui fait tout ce qu'il lui plaît dans le Ciel et sur la terre , ne reconnaît plus dans l'Eucharistie d'autre substance que celle qui est désignée par cette même parole , c'est-à-dire , le

SDR LA PRÉSENCE RÉELLE. jS^

propre Corps et le propre Sang de Jésus-Christ. Si ies choses paraissent toujours les mêmes à nos sens , notre ame en juge autrement, parce que la parole de Jésus-Christ dirige sa croyance. Telle est la force de cette divine parole , qu'elle nous empêche de rapporter à la substance du Pain et du Vin ces apparences extérieures, et qu'elle nous les fait rapporter au Corps et au Sang de Jésus-Christ réelle-, ment présens.

Nous voyons dans les saintes Ecritures, et par des exemples frappans, que les corps ont été quelquefois dépouillés par la puissance de Dieu de leurs propriétés ordinaires. C'en est une pour le feu de consumer les corps qu'il environne de ses flammes , et* pour les corps lumineux de répandre la' lumière ; cependant les trois jeunes Israélites (^Dan. iir. 5o.) sortirent sains et saufs dé la fournaise de Babylone, et le soleil lors de la mort du Sauveur cessa d'éclairer la terre , sans l'interposition de la lune. La pesanteur est une propriété naturelle du Corps humain ; cependant le Corps du Sauveur en fut dépouillé lorsqu'il marcha sur les eaux , et la même légèreté fut communiquée au corps de saint Pierre. Tous ces faits miraculeux sont consignés dans les divines Ecritures. Pourriez-vous nier , Monsieur , que l'iVuteur de toutes ces merveilles , ait pu faire que dans l'Eucharistie les apparences du pain existassent sans la substance du pain , et que le Corps de Jésus-Christ y fût réellement présent, quoiqu'il n'y ait point sa présence naturelle , ordinaire , visible et palpable ?

On n'a jamais rien vu de semblable, nous ditesvous , à ce que les Catholiques croient sur l'Eucharistie. Mais avait-on vu que l'eau commune devînt en un instant d'excellent vin , qu'un seul pain en devînt mille , et tant d'autres merveilles dont vous

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ne cloutez pas plus que nous , non pas que vous les conceviez possibles en elles-mêmes , mais parce qu'une autorité supérieure vous persuade qu'elles sont vraies ? Ici nous avons cette autorité suprême , Jésus-Christ a parlé clairement , Ceci est mon Corps , et l'Eglise n'a jamais cherché dans ces paroles un sens figuré et métaphorique.

3. Objection. Impossibilité de la présence réelle d'un Corps dans un espace non déterminé.

C'est encore une merveille , que le Corps glorieux de Jésus-Christ , Corps véritable et tout entier, ayant tous ses membres distingués l'un de l'autre , soit néanmoins en l'Eucharistie sans y occuper une espace déterminé.

RÉPONSE

Vous prétendez , Monsieur , que cela est impospossible , parce que vous ne pouvez pas le concecevoir. Mais concevez - vous mieux comment le même Corps du Sauveur dans le moment de sa Résurrection {^Matth. xxvni. 2.) est sorti du Sépulcre , quoique la pierre qui le fermait ne fût pas levée? comment il a pu ( Joan. xx. 19. et 2G.) entrer, les portes bien fermées , dans le lieu où ses Apôtres étaient assemblés? Concevez- vous comment ce Corps composé de parties solides a pu pénétrer la substance de la pierre et celle des portes du Cénacle? Ce Corps dont toutes les parties étaient sans doute bien distinctes , occupait-il alors un espace déterminé ? Ces faits miraculeux vous apprennent, que les corps glorifiés, tels qu'est celui de Jésus-Christ depuis sa Résurrection , ont une manière d'exister bien supérieure à celle des corps passibles , et qu'il ne faut pas prononcer si légèrement sur l'impossibilité , quand il s'agit des qualités glorieuses du Corps du Sauveur. Les exemples

SUPv LA. PRÉSENCE RLELLE. l5g

que je viens de vous citer , affermissent notre foi ; ils éloignent tout cloute et toute incertitude de notre esprit. Dieu veuille qu'ils portent la lumière dans le vôtre, et qu'ils en bannissent l'incrédulité!

'4. Objection. Impossibité d'une Présence multipliée du même Corps.

Enfin , Monsieur , et c'est ici le dernier effort de votre raison contre nos adorables Mystères , vous croyez impossible qu'un véritable corps humain soit en même temps dans le ciel et sur la terre , en cent mille lieux différens , sans néanmoins cesser d'être toujours un seul et même Corps. Cette doc trine vous paraît incroyable , et vous prononcez sur-le-champ qu'elle vous annonce une chose impossible.

RÉPONSE

Mais il ne suffit pas d'alléguer l'impossibilité ; il vous tombe à charge de la prouver , et c'est ce que vous ne faites point. Tous vos raisonnemens se réduisent à celui-ci : Je ne puis pas comprendre que la présence multipliée d'un Corps soit possible , ou , si vous l'aimez mieux : Mes propres lumières me font regarder cette présence multipliée comme impossible : donc elle l'est en effet. C'est-à-dire , que d'une impossibilité apparente vous concluez à nier une vérité clairement énoncée dans l'Ecriture. Certainement cette conséquence ne paraîtra pa^ juste à quiconque sait apprécier un raisonnement.

Impossibilités réelles dans le système des Prétendus Réformés.

Permettez-moi, Monsieur, d'opposer ici impos sibilité à impossibilité , et de vous faire remarquer que votre système sur l'Eucharistie en présente de plus réelles et en plus grand nombre que le dogme Catholique. En effet, si l'intention de Jésus-Christ

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avait été , comme vous le prétendez , de nous donner seulement , dans l'Eucharistie , le signe et la figure de son Corps , il est incroyable et impossible qu'en instituant ce Sacrement il se fût servi d'expressions qui annoncent la réalité. Ceci est mon Corps, Ceci est mon Sang, sans nous désigner par un seul mot que ces paroles devaient être prises dans un sens figuré : impossible que cinq Auteurs inspirés de Dieu se soient expliqués clairement et uniformément dans le sens de la réalité , sans nous donner la moindre explication qui nous indiquât le sens figuré : impossible que l'Eglise des premiers siècles , cette Eglise si chère à Jésus-Christ , qui était, pour ainsi dire , encore tout arrosée de son Sang et éclairée par les vives lumières que les Apôtres répandaient dans toutes les parties du monde où ils portaient l'Evangile, soit néanmoins tombée dans une erreur et une idolâtrie monstrueuse, en adorant Jésus-Christ où il n'était pas, et en se prosternant devant du pain et du vin qui n'auraient été que les symboles de son Corps et de son Sang : impossible que Jésus-Christ , qui prévoyait cette erreur, eût abandonné toute son Eglise dans un état si terrible , et l'eût laissée croupir dans une ignorance aussi funeste : impossible que cette Eglise idolâtre ait néanmoins été favorisée des témoignages les plus éclatans de l'amour et de la protection de Jésus-Christ , par les prodiges sans nombre qu'opéraient les Apôtres et leurs premiers Successeurs : impossible que les opérations de la puissance divine qui établissait le Christianisme dans tout l'Univers, se soient bornées à substituer à l'idolâtrie païenne une autre idolâtrie aussi détestable et aussi ridicule : impossible qu'il se soit établi dans la foi des Eglises un changement total de doctrine, sans que personne s'en soit aperçu et

SUR LA. PRÉSENCE REELLE. l6l

ne s'y soit opposé : impossible enfin qu'après seize siècles d'ignorance et d'une erreur générale dans toutes les Eglises Chrétiennes , Zuingle et Calvin , particuliers sans autorité , sans caractère , et sans aucune preuve de leur mission, puissent être reffardés comme des hommes suscités de Dieu pour venir nous révéler une vente si tardive , et néanmoins si nécessaire. Voilà, Monsieur , des impossibilités bien supérieures à celles que vous nous objectez ; elles sont fondées sur des motifs solides , et la vôtre n'a pour appui que vos propres lumières ; vous croyez impossible ce que vous ne pouvez pas comprendre; et nous , nous regardons comme impossible ce qui est démontré tel par des faits incontestables. ;

Votre propre Confession de foi nous présente encore une autre impossibilité. L'article 36 porte expressément que dans l'Eucharistie Jésus-Christ pan la vertu incompréhensible de son esprit nous nour* rit et vivifie de la Substance de son Corps et de son. Sang. Permettez-moi de vous demander , Monsieur,, si la Substance du Corps et du Sang de Jésus-Chrisg est véritablement dans l'Eucharistie pour nous y nourrir , ou si elle n'y est pas. Si vous répondez; qu'elle y est, voilà donc la Substance du Corps cÇ, du Sang de Jésus-Christ multipliée dans tous les lieux où vous célébrez la Cène , et c'est précisément ce que vous trouvez impossible dans la doctrine Catholique. Si vous me dites que la Substance du Corps et du Sang de Jésus-Christ n'y est pas réellement, je vous répliquerai qu'il me paraît impossible qu'on soit nourri dans la Cène de la Substance du Corps et du Sang de Jésus-Christ , §i cette Substance n'y est pas véritablement. Vous tirerezvous de cette difficulté , en me disant , suivant le même article de celte Confession de foi , que cf 2. ri

1 6-2 LHITRE

Mystère surpasse en sa hauteur la mesure de notre sens et tout ordre de nature? Mais si dans votre prétendue Eucharistie , quelque vide et quelque dénuée qu'elle soit d'efficacité , vous êtes obligés de recourir à un mystère qui surpasse la mesure de notre sens et tout ordre de nature ; pourquoi jugez-vous impossible celui que nous reconnaissons dans ce Sacrement , nous qui en avons une bien plus haute idée , et qui y adorons Jésus* Christ véritablement présent?

Doctrine de TEglise sur la manière dont Jésus-Chrïst est présent dans l'Eucharistie.

Au reste, Monsieur, il ne sera pas inutile de vous exposer ici la véritable doctrine de l'Eglise sur la présence de Jésus-Christ dans l'Eucharistie , pour détruire l'erreur de plusieurs des vôtres , qui se persuadent que nous croyons le Corps de Jésus* Christ présent dans l'Eucharistie de la même manière dont il était présent sur l'arbre de la Croix , où dont il est présent dans le Ciel. Nous sommes fort éloignés de penser ainsi. Le Corps du Sauveur sur l'arbre de la Croix était présent d'une présence naturelle , ordinaire , visible et palpable : ce divin Corps est présent de même dans le Ciel, c'est-àdire, que, quoique glorifié, il y a une présence déterminée , limitée et visible. Mais nous concevons , aidés et soutenus par la foi, que le Corps glorifié de Jésus-Christ peut avoir par la toute-puissance de Dieu , à qui il a plu de franchir les bornes de la nature , un autre genre de présence très-véïitable et très-réelle ^ quoique surnaturelle. Nous l'appelons présence sacramentelle , parce que nous ne la connaissons qu'en cet auguste Sacrement ; nous l'appelons aussi présence spirituelle , non pas que nous cro)ions, comme vous, qu'elle n'est qu'en

SUR LA. PRÉSENCE RÉELLE. l63

esprit et en figure ; mais pour exprimer que le Corps de Jésus-Christ est présent dans l'Eucharistie en sa seule Substance , et sans les aparences qui la feraient tomber sous les sens , et à peu près comme nous concevons la présence des esprits , celle des Anges , celle de notre ame même , dont nous disons communément qu'elle est toute dans tout le corps , et toute en chaque partie. Voilà le genre de présence dont vous devez prouver l'impossibilité ; et sur quels motifs pourriez-vous appuyer cette preuve, tant que vous ne connaîtrez pas toute l'étendue de la puissance de Dieu ?

Je conviens , Monsieur , que cette manière dont nous croyons Jésus-Christ présent dans l'Eucharistie, renferme un miracle<jui confond notre raison ; mais il a confondu de même celle des Chrétiens de tous les temps et de tous les lieux , celle des Pères et des Docteurs de l'Eglise , sans néanmoins ébranler leur foi. Dans les ouvrages de ceux-ci, on les voit s'élever à la croyance de cette merveille par l'exemple de la multiplication miraculeuse des pains dans le désert ; exemple qui aurait été cité trèsmal à propos , s'il n'était question dans l'Eucharistie que d'une application multipliée des mérites de Jésus-Christ , et opérée par la pensée et par la foi de chaque particulier. Le mystère que nous croyons est grand sans doute; mais s'il étonne notre esprit , il touche et pénètre notre cœur, en nous développant la bonté infinie de Jésus-Christ, qui nonseulement a porté son amour jusqu'à mourir pour nous , mais qui a voulu encore se donner à chacun de nous en particulier , par l'union la plus intime que nous puissions imaginer, non-seulement d'esprit à esprit, mais réellement et substantiellement, d'une manière dont les hommes ne peuvent se donner l'un à l'autre , afin qu'en amour , comme eu

l04 LETTRE

toute autre chose , Dieu eût toujours l'avantage sur l'homme mortel.

Animés de k plus vive reconnaissance eti consi-» dérant cet amour incompréhensible que Jésus- Christ nous témoigne dans ce divin Sacrement ^ nous lui rendons grâces de ce qu'il daigne faire pour l'homme beaucoup plus que l'homme ne peut concevoir. Sa sainte parole nous a annoncé toutes les merveilles qu'il opère pour nous dans l'Eucharistie , et cette parole éloigne de nous ces inquiétudes qui ont entraîné un si grand nombre de nos Frères dans l'erreur , parce qu'ils ont passé les bornes reconnues par nos Pères , sans avoir d'autres bornes certaines. Tandis que nous les voyons avec douleur s'égarer de tous côtés , nous disons au Sauveur avec les A pâtres interrogés s'ils voulaient aussi s'éloigner de lui , comme les Capharnaïtes incrédules {Joan. VI. 69.), J qui irions-nous , Sei' ^neur ? Fous avez les paroles de la vie éternelle. Je désire ardemment, Monsieur, que le Seigneur

' vous inspire les mêmes senlimens, et qu'il vous ramène à cette Eglise qu'il a acquise au prix de tout son Sang , que tant de Martyrs ont illustrée par leurs victoires , qui , malgré la rage des persécuteurs , l'orgueil d'une vaine Philosophie, la subtilité des Hérétiques de toute espèce , enfin malgré tous les efforts de l'Enfer réunis contre elle , s'est soutenue toujours pure dans sa foi et toujours triomphante de ses ennemis. C'est la grâce que je ne cesse de demander pour vous au Sauveur du

^ monde, et avec les plus vives instances. Je suis , Monsieur , etc.

îfEirViÈ.ME LETTRE 1 G5

Vous auriez sujet d'être peu satisfait de moi , ^Ionsieur , si ayant entrepris d'éclaircir les difficultésqui forment les plus grands obstacles à votre réunion avec nous, je passais sous silence l'article de la Communion sous une- seule espèce , article qui excite tant de plaintes de votre part; et qui est le prétexte le plus spécieux de votre séparation. A en croire vos Ministres , ne pas donner la Coupe au peuple, ce n'est rien moins que profaner le Sacrement, le mutiler , n'en donner que la moitié, agir contre l'intention , l'ordre , l'institution de Jésus- Christ , contrevenir à son testament, et frustrer les Fidèles de l'effet de sa dernière volonté. Tels sont les reproches qu'on ne cesse de nous faire , et dont on a pris grand soin de vous armer contre nous dès votre plus tendre jeunesse.

Mais , Monsieur , serait-il de votre sagesse de suivre aveuglément les impressions que vous avez reçues dans un âge où vous n'étiez pas en état de juger de la vérité des choses ? accoutumé comme vous êtes à examiner le pour et le contre avec une exactitude qui vous fait tant d'honneur dans le monde , nous condamneriez-vous ici avant de nous avoir entendus dans nos défenses ? Le jugement de tous les points de controverse vous est déféré par

l66 ]NEUV1ÈME LETTRE,

les principes cle votre Religion , refuseriez-vous d'examiner celui que vous regardez comme le plus important de tous ? Non, Monsieur, je vous crois trop équitable pour cela, et en même temps trop attentif aux intérêts de votre salut, pour ne pas prendre une connaissance exacte de ce qui décide le plus de la justice ou de l'injustice de votre séparation. Je traiterai la question d'une manière à pouvoir espérer que vous serez satisfait des éclaircissemens que j'y donnerai, me promettant de vous faire trouver dans ce que j'aurai l'honneur de vous dire, une pleine et entière justification de l'usage où nous sommes de ne donner aux laïques que la seule espèce du pain ; et pour y procéder avec ordre , je réduirai le tout à cinq Chefs.

Dessein de cette neuvième Lettre.

Je soutiens premièrement , qu'en recevant une seule espèce on reçoit autant qu'en recevant les deux.

En second lieu, que Jésus-Christ promet à ceux qui n'en reçoivent qu'une , les mêmes avantages qu'à ceux qui reçoivent conjointement l'une et l'autre.

En troisième lieu, que les premiers Chrétiens ne se sont fait aucune obligation de communier sous les deux espèces, s'étant très-souvent contentés de n'en recevoir qu'une.;

En quatrième lieu ," que dans tout l'Evangile il ne se trouve aucun précepte qui oblige tous les Eidèles à participer à la Coupe.

En cinquième lieu , que l'usage d'une seule espèce n'a rien qui soit contraire à l'institution de Jésus-Christ.

Voilà, Monsieur, les cinq Articles dont j'entreprends la preuve ; et si les raisons dont je me servirai pour les établir ne sont pas justes , solides ,

et de nature à devoir contenter tout esprit disposé à céder plutôt à la vérité , qu'à se laisser dominer par d'anciens préjugés , je consens que vous n'ayez que du mépris pour les vains efforts que vous me verrez faire ; punition véritablement grande pour un homme qui respecte votre jugement autant que je le fais ; mais punition dont je me crois fort à couvert, si vous jugez de la matière en question avec votre équité ordinaire. Tout ce que je vous demande, c'est que vous n'exigiez pas de moi , que dès le premier article je réponde à toutes les difficultés qui pourront vous venir dans l'esprit , ni que je passe d'un article à un autre avant que d'avoir bien établi celui qui précède. La matière se développera d'elle-même , à mesure que l'ordre et le rang des articles en présenteront les différentes parties ; et je me flatte que vous y trouverez tout le jour que vous pouvez désirer. J'ose aussi vous prier de réfléchir à la fin de chaque article , si je n'ai pas exactement tenu parole en fournissant des preuves telles que je les avais promises.

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