‹ Lettres d'un émigrant ou Voyage au Canada [microforme]Chapitre 10 sur 29 · ER AP · texte numérisé non relu

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de Bethléem. M. Chicoyne, directeur de la Colonie française, et le Rév. abbé Cousineau, curé de la paroisse et missionnaire pour tout le canton, voulaient bien m'envoyer une invitation. La mème faveur fut accordée à M. le notaire Noël, qui a sa place marquée dans toutes les réunions de ce genre, car il est l'ami et le protecteur désintéressé des émigrants, quelle que soit leur nationalité.

J'ai parlé longuement de Channay dans ma leitre du 18 octobre dernier. J'avais visité ce village naissant au commencement de septembre. On y voyait alors quelques rares cabanes. Aujourd’hui il y a bien des changements. Sous l'habile direction de M. Chicoyne, que seconde si vaillamment M. Bécigneul, Channay a changé d'aspect. De belles maisons, un hôtel et un beau masasin y oni été construits. Une vaste grange, des écuries et des étables superbes, prouvent que la laiterie et la fromagerie pourront fonctionner au printemps prochain.

Nous quittèmes Sherbrooke le mercredi 6 décembre. La neige couvrait la terre, et à chaque instant sa couche protectrice devenait p.us épaisse.

A Scotstown, le R. P. Jérôme vint nous rejoindre. Son couvent de Bethléem, au village de La Patrie, est situé à environ huit milles de la gare. Il avait fait ce trajet en raquettes ou souliers à neige, qui permettent de passer sur le tapis blanc sans s'y enfoncer.

Il était convenu que le R. P. Jérôme et moi nous descendrions à la Baie des Sables, où nous attendait le t:atneau de M. le curé de Piopolis. MM. Chicoyne et Noëi devaient passer la nuit aux moulins Nantais, et nous rejoindre le lendemain à Piopolis.

Le conducteur du train nous joua une belle farce : il

dépassa la Baie des Sables et nous conduisit tout bonnement aux Moulins.

Ce fut la première contrariété d'un voyage qui devait nous en procurer bien d’autres.

Inutile de dire qu’une nuit de décembre aux bords d'un grand lac n'est pas bien chaude. Lorsque nous frappàmes à la porte de M. Chartier, chef-comptable des Moulins, ma barbe avait l'air d'un énorme glaçon, et nous ressemblions à quatre prisonniers en route pour la Sibérie. Nos bonnets en peau de loutre et nos capotes fourrées disparaissant sous une couche de neige durcie par le vent.

Singulier phénomène : le froid ne m'incommodait nullement. Lorsque j'eus dégelé ma barbe et séché mes vêtements, je me sentis gai et dispos. Cependant j'étais parti avec inquiétude ; depuis huit jours l'excès de fatigue me faisait beaucoup souffrir, et j'avais hésité longtemps avant d'entreprendre le voyage.

Le froid sec et l'air vif des hivers canadiens fortifient les voyageurs au lieu de les incommoder.

M. Chartier et sa bonne dame nous offrirent l’hospitalité avec un empressement qui en doublait le mérite.

Après avoir réparé nos forces par un bon repas préparé à la hâte, après la pipe traditionnelle et la causerie au coin du feu, nous payämes le tribut à Morphée. Comme on dort bien quand le vent souffle dans les arbres et semble vouloir changer leurs branches en lyre éolienne !

Quant le R. P. Jérôme, qui avait trouvé un asile chez notre ami M. Legendre, vint nous rejoindre de grand

matin, M. Chicoyne avait déjà fait une tournée aux

Moulins. Il avait oublié de se coucher. La vérification

des comptes et l'établissement d'un inventaire l'avaient si bien occupé, qu’il fut tout surpris lorsque cinq heu:es sonnèent. Pour les comptes du sommeil, c'était une nuit à porter aux « profits et pertes. »

En route !

Nous avons onze milles à parcourir pour arriver à Piopolis, où le Rév. M. Mousineau pourra prendre des mesures extraordinaires afin d'apaiser quatre estomacs affamés. Je connais en Belgique beaucoup de gens qui sont forcés de visiter chaque jour au moins une demidouzaine de cantines pour se donner de l'appétit. Qu'ils viennent donc passer quelques semaines ici, et ils mangeront comme des ogres.

La couche de neige s’est considérablement épaissie pendant la nuit. Bientôt la charge devient trop lourde pour la peüte pouliche qui nous traine ; il faut gravir à pied ies nombreuses côtes que nous rencontrons, et cela n'est pas toujours chose facile. Parfois nous enfonçons dans la neige jusqu'aux genoux.

Cela ne m'empèche pas d'admirer le spectacle merveilleux qui s'offre à mes yeux, lorsque nous traversons une partie de la forêt vierge où la hache du défricheur n'a pas encore tracé des éclaircies. Les sapins séculaires, couverts d’une toison blanche, semblent grelotter de froid; parfois un érable gigantesque secoue ses branches chargées: de neige et provoque une avalanche qui fait craquer les jeunes arbres d'alentour. Plus loin, dans une clairière, les souches couvertes d'un immense bourrelet de neige ont l'air d'énormes champignons. Des troncs calcinés s'élèvent au milieu des champs où passa le feu l'an dernier, et l’hermine qui les couvre les fait ressembler à des géants chargés de veiller sur ces vastes solitudes,

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