‹ Lettres d'un émigrant ou Voyage au Canada [microforme]Chapitre 2 sur 29 · A ER · texte numérisé non relu

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des touristes, des oignons et des peaux de vaches; ce qui

fait que les vagues ne sont pas seules à donner le mal de

mer aux passagers.

Un de mes amis m'avait recommandé une dame allemande qui allait retrouver son mari quelque part au fin fond de la province d'Ontario; elle avait avec elle quatre petits enfants dont l'aîné n’a pas six ans; j'en ai quatre aussi, ce qui me mettait déja à la tête d'un petit bataillon. Inutile de vous dire que je n'étais pas tout à fait à la noce quand tout ce monde a payé son tribut au père Neptune, ayant moi-même un compte à régler avec ce bonhomme, qui se plaît à rançonner cruellement les explorateurs novices de son empire.

Nous apercevions au loin le phare de Grimsby, lorsque tout à coup le vent se mit à souffler avec violence, Quelques bateaux à voiles,qui naviguaient à une petite distance, furent ballotés avec une violence telle, que l'un d'eux sombra. Je ne saurais dire si l'équipage, que nous avons vu un instant se débattre, a pu être sauvé; car une pluie très fine et cette espèce de poussière humide que le vent détache des vagues, nous empèchuient de suivre jusqu'à la fin les épisodes de ce drame émouvant. Nous avons vu trois bateaux de sauvetage, parmi lesquels un porte-fanal, tout rouge, le Buls, qui volaient au secours des naufragés.

Un tel spectacle n’est pas fait pour donner du cœur à des femmes et des enfants qui n'ont jamais vu la mer. Cependant le Wakefield tenait bon, noïs ne fûmes pas trop cahotés et les matelots se montraient si calmes et si tranquilles que nous partageâmes bientôt leur confiance.

Enfin, voilà Grimsby-Docks; on jette l'ancre, le steamer s'arrête... et le mal de mer aussi. C'est un

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phénomène vraiment curieux : dès que le navire est amarré, dès que le roulis cesse, les plus malades sont guéris et ce sont souvent ceux qui ont L plus souffert qui se montrent les plus gais et les mieux disposés à faire honneur aux repas.

De Grimsby à Liverpool le voyage se fait en chemin de fer. Sauf ma famille, il n'y avait pas de Belges dans le train : des Allemands, rien que des Allemands. On me dit souvent que l'élément allemand ne dominera jamais en Amérique. Ceci est l'opinion des ‘avants. Moi, pauvre campagnard, je me permets de croire le contraire. Les Allemands ont pour eux la patience; lorsqu'ils ont étudié, müri un projet, ils le réalisent. S'ils doivent attendre un demi siècle, ils attendent et voilà tout. Mais la chose se fait. Les Prussiens de 1815 avaient dit : « Nous battrons les Français, » et ils les ont battus d'une façon formidable en 1870. Je suis convaincu que l'Allemagne veut jouer un grand rôle en Amérique : ses fils connaissent trop bien la géographie de ce pays, et leurs compatriotes s'y groupent d'une façon trop régulière. L'année passée il en est parti — chiffre officiel — au delà de 800,000. Cette année on en comptera un million.

On ne doit pas s'imaginer que tous les Allemands sont des affamés que la misère chasse de leur pays, ou des ignorants qui n'auront jamais une influence morale sur les populations de leur nouvelle patrie. Je fais la connaissance des voyageurs de mon compartiment : Joseph R... est architecte; Adolphe B... est serrurier. Ces braves jeunes gens ont reçu une éduca‘ion soignée : ils se montrent si prévenants, je dirais presque si vaternels, pour nos petits enfants, que nous voudrions voyager jusqu'à la fin en leur société. Malheureusement nous devons nous

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quitter à Liverpool. Parmi les autres voyageurs se trouvent un professeur de musique, un tailleur, un peintre et deux cultivateurs. Tous ont le gousset bien fourni. La jeune dame et les quatre enfants qui m'ont été recommandés, portent avec eux le produit de la liquidation d'un magasin d’horlogerie. Tout ce monde pourra donc s'établir convenablement; chacun a son but, sa destination bien fixée; on quitte le vieux pays pour la nouvelle patrie. Ceux qui vivront dans une cinquantaine d'années verront si l'élément allemand sera sans influence et sans autorité en Amérique.

En quittant Grimsby, le chemin de fer traverse les plus belles campagnes du monde. De nombreux troupeaux, ayant de l'herbe jusqu'au ventre, se promènent dans d'immenses prairies.Les fermes, qu'on appelle ici cottages, ont l’air de petits châteaux. Seulement, elles sont clairsemées. On voit ici le système anglais : le campagnard est riche à millions ou il crève de faim. Les labours se font mécaniquement. Nous voyons des navets semés en lignes et ressemblant de loin à des parcs de choux; ils sont superbes et beaucoup plus avancés qu'en Belgique. Pour les blés, c’est le contraire : Tout le froment est encore debout, et c’est à peine si l’on voit par ci par là une moissonneuse fonctionnant dans un champ de seigle ou d'orge.

Mais les terres deviennent plus arides, les prairies font place aux rochers : nous voici en plein pays industriel. J'obtiens un succès colossal eu donnant à mes compagnons de voyage quelques "enseignements au sujet des charbonnages : il n’est pas étonnant que les Allemands s'instruisent, ils écoutent volontiers.

Nous traversons Sheffield et Manchester, où d’innombrables usines remplissent l'air d'une fumée si compacte,

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qu'on devine les villes plutôt que de les voir, et nous arrivons enfin à Liverpool où doit commencer la seconde étape de notre long voyage.

Comme je vous écris, non dans l'intention de vous entretenir de ma chétive personne, mais afin de rendre service aux émigrants belges, dont le nombre va augmenter d'année en année, je remettrai à une prochaine lettre le récit de mon voyage et je profiterai du temps et du papier qui me restent, pour commencer ma série des conseils utiles.

L'émigrant doit serrer dans des coffres très solides, les objets dont il n’a pas besoin pendant le voyage. Pour s'en convaincre, il suffit de voir comment les colis sont descendus à fond de cale. On en attache de quatre à huit à la fois à une chaîne, on les enlève en l’air, la chaîne se tend, les faibles, écrasés par les forts, éclatent et perdent leur contenu. Donc, inutile d'emballer des objets fragiles. ;

Pour les objets dont on a besoin en route, on doit les serrer dans une petite valise bien solide et munie d’une excellente serrure. On ne doit pas les quitter un seul instant.

Je conseille surtout aux voyageurs de se munir d’une bouteille de sirop de groseille, de quelques pommes bien sûres, d'un pot de confitures pas trop sucrées et d’un bon morceau de jambon.

Adieu... Je vais partir pour Sherbrooke, à 60 lieues de Québec, où je compte m’établir. En tout cas, c'est de là que j'espère vous adresser ma seconde lettre.

Votre tout dévoué, JEAN LACHARRUE.

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