DE LIVERPOOL A QUÉBEC
Sherbrooke, 19 septembre 1882.
Mon cher Directeur,
Nous sommes arrivés à Liverpool gais et bien portants, désireux de monter à bord du Polynesian et de voir enfin de près ce grand Océan Atlantique, qui sépare l'ancien monde du nouveau.
Seulement, il ne s'agissait pas de courir, mais de partir à point, c'est-à-dire au jour fixé. Or, nous étions arrivés le lundi 21 août, et nous ne devions partir de Liverpool
t que le jeudi 24. Nous avions tout le temps, comme vous voyez, de visiter la ville.
D'abord, nous nous rendimes à l'Hôtel Mildenstein, situé Lydia Ann street, à deux pas de la gare, ce qui n’empèche pas les « vigilantiers » de nous réclamer deux shillings par voiture, « Das ::t nicht billig..…. » (Cela n'est pas bon marché) s’écrie M"° Boller, notre compagne de voyage, et nous trouvons qu'elle n'a pas tort.
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Devant la porte de l'hôtel, des marchandes couvertes de haillons nous offrent des oranges gâtées; une vieille femme, affublée d'un châle des Indes qui a coûté autrefois des centaines de francs et qui aujourd'hui n'est plus . qu'une loque repoussante, veut absolument nous faire acheter une énorme bague avec une pierre précieuse grosse comme un œuf de pigeon. Elle jure en anglais, en français et en allemand que ce joyau vaut plus de cent francs et qu'elle veut nous le donner pour cinq... parce qu'elle aime les étrangers. Nous la prions en flamand de s’en aller au diable, qui doit être pour le | moins son cousin. Cinq ou six gamins déguenillés s'accrochent à nos jambes et se mettent à cirer nos | bottines : il faut plus d’un coup de pied pour chasser cette marmaille, à la grande joie d’un gavroche crasseux, qui crie les dernières nouvelles de la guerre en nous fourrant sous le nez une chose qui ressemble très bien à un mouchoir sale et qu'il a la prétention de faire passer pour un ournal. Tout ce monde est nu pieds. à moins qu'on ne regarde pour une chaussure une couche épaisse de boue et de poussière.
L'Hôtel Mildenstein est encombré. Une vingtaine de familles danoises, norvégiennes et suédoises viennent de l'envahir. Deux femmes se promènent au milieu de la cour portant, dans d'énormes paniers en forme de berceau, leurs derniers nés qui crient de la belle façon. Il ya là au moins une vingtaine de femmes qui vont rejoindre leurs maris dans le nouveau pays. Comme elles ont chacune en moyenne une bonne demi douzaine d'enfants, pas n’est besoin de dire que ce petit monde fait un tapage étourdissant.
Nous installons le mieux possible nos effets, et nous
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nous apprètons à partir pour faire un tour en ville, lorsque deux braves Allemands, nos compagnons de voyage à bord du Wakefield, se jettent dans nos bras. Ils avaient appris, Dieu sait comment, que nous étions à l'hôtel Mildenstein, et ils ne voulaient pas nous laisser partir sans nous souhaiter un bon voyage. Quant à eux, ils devaient partir le mercredi à bord du City of Rome, de l’Inman Line.
Les Allemands semblent créés pour l’émigration. Pendant que nous courions après nos bagages dans la gare de Liverpool, et que nous perdions la tête parce qu'un tas de chosés manquaient à l'appel, les hommes du Nord débouclaient paisiblement leurs valises, en tiraient des provisions énormes de pain, de saucisson et de cornichons, distribuaient tout cela aux femmes et aux enfants, sans se presser le moins du monde; puis, tout en mangeant eux-mêmes une croûte sur le pouce, ils retrouvaient leur bien, le classaient et le PRparneEt pour le grand voyage.
Nos deux compagnons semblaient connaître la ville comme s'ils l’eussent habitée pendant plusieurs années. Cependant ils y venaient pour la première fois ainsi que nous. Ils s’orientaient partaitement et parcouraient sans hésitation les innombrables rues du plus grand port de mer européen.
Liverpool a une population de plus de 600,000 àmes, et jamais je n'ai vu de ville plus animée. A cer. ta'nes places, par exemple près des docks, il n’est pas rare de voir cinq ou six voitures du tramway et autant d'omnibus roulant sur un espace de moins de cent mètres. Les docks eux-mêmes sont une merveille ; ils sont construits en bois et s’abaissent ou s'élèvent avec
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la marée. Leur étendue est immense, et l'on peut les comparer sans exagération à une ville flottante,
Je ne ferai pas la description de Liverpool ; cela me mènerait trop loin. Quelques lignes seulement, afin qu'on ne me prenne pas pour un indifférent :
Les musées de Liverpool sont d’une richesse inouïe, surtout le musée d'histoire naturelle. Ceux de Paris et de Bruxelles ne sont rien à côté de ces superbes collections. J'ai remarqué tout particulièrement un gorille de dimensions si colossales et auquel le préparateur a fait prendre une pose si menaçante, qu'on ne saurait songer sans frayeur à la position critique du voyageur attaqué par cet habitant terrible des forêts tropicales.
Les musées sont entourés d’un si grand nombre de monuments remarquables, que cet endroit de la ville pourrait bien s'appeler le musée des monuments : Statues équestres de la reine Victoria et du prince Albert, monument de Wellington, Palais de justice, squares, hôtels, fontaines gigantesques... en un mot, de quoi orner pour le moins une douzaine de villes.
Liverpool est la cité des grandes réclames commerciales. Sur les ponts, les passerelles et les salles-abris des docks, sur toutes les voitures des tramways, sur les omnibus, sur tous les murs où il y a des places à louer, partout où il est possible de coller une réclame, on lit en lettres colossales le nom qui finit, malgré vous, par vous rester continuellement devant les yeux : Lewis. Nous n'avons pas encore fait cent pas sans avoir reçu plusieurs cartes sur lesquelles nous lisons :
Lewis’s in Ranelagh st. — Sells the best articles at the most reasonable prices. j La maison Lewis possède assez de statues et de man-
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nequins pour faire la concurrence au musée Castan. Le premier jour nous y avons vu, devant une vitrine haute comme un second étage, au milieu de vêtements pour dames et d'ombrelles perfectionnées, ARABI-PACHA, le grand rebelle. Le lendemain, toute la famille royale et le troisième jour une collection de bébés, frais et roses, qui ne se portent si bien que parce que leurs mamans les ont fait habiller chez Lewis.
Dans cette maison immense, on peut se procurer tout ce qui est nécessaire, utile ou agréable. Vêtements, chaussures, articles de ménage, de chasse, de pèche, etc , etc., des et cœtera jusqu'à demain matin. Tout se fabrique le plus possible dans la maison même. Les ouvriers cordonniers, au nombre de deux cents, occupent de vastes ateliers dans une galerie couverte où tout le monde a accès. Tout s’y fait à la machine : on coupe pour le moius vingt semelles, pendant qu'un de nos ouvriers en tracerait une seule. Bref, je vous dirai ce que me crient vingt commissionnaires munis de placards immenses, et je répèterai ce que je lis sur les innombrables cartes et circulaires qui me sont offertes : « Allez chez Lewis, et vous serez émerveillé!.… »
J'en ai assez, je suis ébloui, étourdi, assommé. Je me sauve dans un bar pour m'y payer un verre de pale-ale. Mais il est écrit que Lewis me poursuivra partout. Je prends une allumette pour allumer ma pipe, et... sur cette étroite bande de bois, je lis encore : « Ailes chez Lewis! »
Nous visitons quelques chapelles catholiques où nous rencontrons des émigrants allemands qui prient dévotement. Qu'ils ont bien raison! Celui qui quitte son pays pour chercher au loin vne meilleure position doit comp-
ter sur son courage, sur son travail et tout particulièrement sur la bénédiction d'en haut. Tous les calculs, toutes les prévisions de la raison humaine ne sont qu'erreur etmensonge, quand la Providence ne s'en mèle pas. J'en fais l'expérience aujourd’hui. J'avais étudié, mûri .mon plan pendant des mois et des années; cependant rien de ce que j'avais entrevu n'arrive. À moins d’avoir ici des amis qui vous préparent la voie, l'imprévu joue un grand rôle dans la vie des émigrants : il faut être sur les lieux pour savoir ce qui est bon ou mauvais. De loin on juge mal. Je me suis confié, avec toute ma famille, à la divine Providence; avant de-quitter la Belgique, j'ai prié et des amis sincères sont venus prier avec moi au pied des autels, ce dont je les remercie encore aujourd'hui. Eh bien! je suis très heureux maintenant d’avoir agi de la sorte. Je suis arrivé dans une partie du pays dont je n'avais jamais entendu parler, dans une ville dont j'ignorais jusqu’au nom, et cependant j'y ai rencontré des cœurs dévoués, j'ai trouvé, à une petite distance, de belles fermes où j'espère établir avant peu quelques-uns de mes compatriotes, et, un peu plus loin, des terres immenses dont l'inépuisable fécondité promet d’abord l'aisance et ensuite la fortune aux colons honnêtes, courageux et persévérants qui viendront les cultiver.
Dans une prochaine lettre je raconterai la traversée qui n’a pas été tout à fait ce qu’on appelle un voyage de plaisir.
Avant de terminer celle-ci, j’ajouterai quelques bons conseils pour les émigrants.
Ne quittez pas Anvers sans vous être procuré chez un changeur un peu de monnaie anglaise, afin que vous ne
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soyez pas forcés de recourir à l’obligeance des cabaretiers anglais parmi lesquels il s'en trouve qui vous donnent de 15 à 16 francs pour un louis de 20 francs. Quant à votre magot, échangez-le contre des dollars américains, qui ont également cours au Canada ou contre de l'or anglais ou américain.
D'ailleurs, si le bon Dieu me prête vie et santé, je retournerai pour quelques semaines en Belgique vers le mois de janvier ou de févr‘ r; afin d'y donner des conférences sur l’émigration dans toutes les localités flamandes et wallonnes où l’on voudra bien mettre une salle à ma disposition.
Je tâcherai également de répondre aux lettres que m'adresseront ceux qui auront l'intention de me suivre au Canada ou de se diriger vers l’une ou l’autre province des Etats-Unis.
Je fais en ce moment des voyages d'exploration dont
je rendrai compte dans ce journal... J'ai visité les can
tons de l'Est, les bords du lac Mégantic, le canton de Brompton, les nouvelles cités de Nantes et de Channay, et je suis revenu émerveillé.
Ce voyage fera le sujet d'une de mes lettres. Je pars demain pour Montréal et Ottawa.
Dès maintenant je puis dire en toute vérité : Ah! que certains cultivateurs belges ont tort de s’échiner pour un salaire dérisoire, tandis qu'ici il suffit de posséder quelques centaines de francs, deux bons bras, du zèle et de l'ordre pour conquérir en peu d'années, sinon la fortune, du moins une honnête aisance que connaissent de nos jours bien peu de fermiers belges.
Agréez, mon cher Directeur, .….
JEAN LACHARRUE.
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