‹ Lettres d'un émigrant ou Voyage au Canada [microforme]Chapitre 4 sur 29 · DE LIVERPOOL A QUÉBEC · texte numérisé non relu

DE LIVERPOOL A QUÉBEC

Sherbrooke, 29 septembre 1882.

Le Polynesian est à l'ancre, au milieu de la rade. De petits vapeurs vont et viennent avec rapidité du gigantesque steamer à la terre ferme : ils sont occupés à compléter la charge de l'énorme maison flottante que nous allons habiter pendant douze jours.

Douze jours! cela me paraissait bien long, et cependant j'ai rencontré ici grand nombre d'émigrants qui, embarqués sur des navires à voiles, ont mis jadis soixante jours et plus pour faire la traversée...

Nous voici à bord, nous nous installons le mieux possible, nous disons adieu, de loin, en agitant nos mouchoirs, à nos amis Allemands qui ne partiront que demain; l'ancre est levée, un coup de sifflet strident retentit et, à la grâce de Dieu !.…..

Il est 5 1/2 heures du soir. Le temps est magnifique, tous les passagers sont gais et bien portants. On rit, on chante; les gourdes circulent, les pipes s'allument.. et

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les marins rient dans leur barbe en songeant à la triste mine que feront dans quelques heures tous ces hommes dont la joie bruyante semble déter le mal de mer et la tempête.

Peu à peu l'immense cité disparatt dans la brume. Déjà on ne distingue plus que le faîte des plus grands édifices, que dorent les derniers rayons du soleil couchant. Au haut d'une tour carrée j'aperçois toujours l'appareil qui annonce aux marins l'état de la mer : il nous promet une tempête, ce que je me garde bien d’annoncer à ma petite famille.

Une bande innombrable de mouettes suivent le navire à une très grande distance. A huit heures du soir, j'en compte encore une vingtaine qui voltigent à l'arrière.

Nous sommes à bord sept cents et quelques passagers. Ceax de la première classe ont de très belles cabines, et les voyageurs qui occupent les secondes et les intermédiaires n’ont pas à se plaindre. Mais ceux qui occupent l'entre-pont!.. Pou: ‘es femmes et les petits enfants, des lits cloisonnés, où l'air et l'espace manquent; pour les hommes, des hamacs assez commodes, mais tellement serrés les uns contre les autres, que les dortoirs ont l'air d'immenses séchoirs où sont étendus des draps de lits de toile grise dont on a oublié de chasser les dormeurs. Il est vrai que les passagers de troisième classe payent pour leur voyage une somme si minime, qu'on ne sait comment les propriétaires des navires s’y retrouvent. (1)

En effet, d'Anvers à Québec on paye, par adulte, le modique prix de 120 francs, moitié de cette somme pour

(4) Depuis man retour en Europe j'ai pu obtenir des directeurs de l'Allan-Line la promesse formelle que le « logement » des émigrants sera désormais beaucoup plus confortable. L'air et l’espace ne leur manqueront plus.

les enfants de 1 à 12 ans, et rien pour les nourrissons.

Et pour cela on obtient :

1° Le voyage en bateau à vapeur d'Anvers à Grimsby; en route, quatre repas;

2° Le voyage en chemin de fer de Grimsby-Docks à Liverpool, et un repas;

3° Séjour de 2 1/2 jours à Liverpool, logement et 7 repas;

4 Traversée de Liverpool à Québec, en 10, 11 ou 12 jours et 30, 33 ou 36 repas.

Arrivé « Québec, le colon est transporté gratuitement avec tous ses bagages à ja gare qu'il désigne; mais cette partie du voyage se fait aux frais du gouvernement canad'en.

On le voit, la Compagnie Allan ne s’enrichira pas au détriment des voyageurs de 3"° classe. J'ajouterai qu'elle exige de tous ses employés beaucoup d'urbanité à l'égard des passagers, et je dois dire que cette recommandation est rigoureusement suivie. Les matelots surtout m'ont étonné; je n'ai pas retrouvé en eux les loups de mer sauvages et rageurs mis en scène par les romanciers; 1ls sont polis, toujours prêts à rendre service, surtout aux petits enfants, dont les jeux et les cris joyeux semblent les amuser beaucoup.

Je me permettrai cependant de signaler une lacune regrettable : aucun employé du Polynesian ne parle le français ou le flamand. Seuls deux stewards connaissent quelques mots allemands. Presque tous les jours j'ai dû servir d’interprète à de pauvres diables que je necomprenais moi-mème qu'à moitié. Donc un bon interprète, s. v. p. messieurs de l'Allan-Line; cet employé ne vous coûtera pas cher, puisqu'il pourra s'occuper d'autre chose que de

ses traductions orales, et il rendra de grands services à tout le monde.

Les passagers de seconde classe, des cabines intermédiaires et de l’entrepont, font trois repas par jour. Pour les deux premiers, la table est une excellente cuisine bourgeoise. Les derniers reçoivent le matin du thé et du pain frais avec du beurre à discrétion; à midi, de la soupe, du bœuf ou du lard et des pommes de terre en robe de chambre. Vers 6 heures du soir, du pain frais, du beurre et du thé. On le voit, les mets offerts aux colons ne sort pas très recherchés, mais ils sont sains et abondants, et, après tout, meilleurs que ceux dont doivent se contenter nos ouvriers et grand nombre de petits fermiers.

Quant aux pass:gers des premières cabines, on leur offre tout ce qui peut charmer les palais les plus difficiles, depuis les poulets de froment jusqu'aux conserves les plus fines. Ils ont à leur service des cuisiniers qui eussent été capables de plaire à M. Gambetta et d'éclipser l'illustre Trompette, et des pâtissiers dont les pièces montées mériteraient une place dans nos expositions nationales. Cependant, je n’envie pas leur sort : 11 y a au salon un piano, que certaines dames changent souvent pour leurs compagnons de voyage en instrument de torture.

Somme toute, avec un peu de bonne volonté, du courage et quelq:es petites douceurs dans sa malle, on s’en tire parfaitement et le temps ne paraît pas trop long.

Je pourrais maintenant, comme beaucoup d'écrivains qui éditent leurs mémoires sans quitter le coin de feu, raconter des histoires terribles, décrire des tempêtes, exagérer les dangers et les fatigues d’une traversée. Je

me contenterai de copier quelques notes prises au jour le jour et qui ne seront pas, j'espère, sans intérêt pour vos lecteurs, parmi lesquels j'ai le bonheur de compter beaucoup d'amis.

Vendredi, 25 août. — Nous nous trouvons entre l’Ecosse et l'Irlande. Le temps est'assez beau, mais le vent contraire; nous naviguons sans un pouce de voiles. Vers 40 1/2 heures, on jette l'ancre à Londonderry, au nord de l'Irlande. Nous nous trouvons au milieu d'un bassin magnifique, dont les bords, abruptes d'un côté, sont, de l’autre, couverts d'habitations coquettes, entourées de jolis jardins dont, malheureusement, la rigueur du climat exclut les arbres fruitiers et les plus belles fleurs.

D'innombrables mouettes voltigent autour du steamer ou jouent à la surface de l’eau qui est, qu'on me permette l'expression classique, calme et unie comme un miroir. De petits groupes se forment sur le pont. On cause, on rit, on fume, on chante. Les Allemands surtout se distinguent; ils sont peu nombreux, car la plupart des voyageurs viennent de l’Ecosse, de la Suède, de la Norwège et du Danemarck. Il n'ya qu'une seule famille belge, la mienne. Seulement, comme notre ami Matthys nous a fait, à mon fils et à moi, d'énormes toques en Astrakan et des paletots qui balaient le pont, on nous prend pour des Russes, et notre langage flimand passe pour le patois des fidèles sujet du Czar.

Un jeune Prussien obtient un grand succès. Sa voix est belle, il chante juste, s'accompagne sur une guitare pas trop criarde etsemble sentir parfaitement ce qu'ilexprime. Je traduis sa romance :

Voici le mois de maï;, les arbres se couvrent de bourgeons; Qu'il reste chez lui celui qui veut vivre an milieu des soucis:

Mais, comm les nues voyagent dans la plaine azurée, Mon cœur aspire après les grandes plaines du monde.

Cher père, bonne mère, que Dieu vous protège !

Qui sait si là-bas, au loin. le bonheur ne m'attend pas?

Il y a tant de sentiers sur lesquels je ne mis jamais les pieds, Il y a tant de vin que je ne goûtai jamais.

En avant donc, gaiment en avant, à la joyeuse clarté du soleil, En avant! par monts et par vaux.

Les sources jaillissent, les arbres murmurent mélodieusement, Et mon cœur, comme l’allouette, bondit dans ma poitrine,

Et mèle son chant à l'hymne de la nature.

Et le soir, à l'entrée de la ville, je frappe à la première porte, Holà! patron, servez-moi de bon vin.

Et vous, gai ménétrier, accordez votre violon :

de veux chanter.

Et sije ne rencontre pas d’auberge, quand tombe la nuit,

Je dors sous la voûte du ciel; les étoiles me gardent,

Secoués par le vent, les arbres me bercent doucement et m'endorment, Et le souffle caressant du zéphir m'éveille à l'aube.

Ah! se promener à travers les bois où l'air est libre et pur!

Je sens là le souffle du Créateur qui pénètre dans ma poitrine; Mon cœur jubile et chante, tout entier à la joie.

Ah! que vous êtes beau, Ô grand monde du bon Dieu”?.…

Le chanteur s'arrête. On applaudit à tout rompre. Même les passagers de 1"° classe franchissent les barrières qui les défendent contre les invasions de leurs ‘ompagnons de voyage moins tortunés, et viennent prier le barde tudesque de chanter encore. Il s'exécute de bonne grâce et chante les gloires de l’armée qui battit si bien les troupes de Napoléon IIT. Heureusement, il n'y a que deux Français à bord üu Polynesian, et ils sont assez bons enfants pour ne pas se fàcher.

Mais, que signifie ce coup de sifflet? Un petit bateau à vapeur aborde, s'amarre à côté de son gigantesque confrère et débarque une soixantaine d'Irlandais. On

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parvient à grand'peine à caser les nouveaux arrivés; l'ancre est levée, le Polynesian fait demi-tour et nous voguons vers l'Océan.

Samedi, 26 août. — Je constate de grand matin le retour d'un hôte à qui personne ne souhaite la bienvenue : le mal de mer. Ils n’en meurent pas tous, il n’en meurt même personne, mais tous en sont frappés. Je me trompe, un Anglais, fort comme un hercule, se promène sur le pont où je me traîne péniblement. Il se moque de ceux qui payent leur tribut à Neptune, déclare que la force du caractère seule suffit pour préserver des atteintes de ce mal désagréable au suprème degré, et rit au nez à ceux qui se plaignent. Tout à coup, il jette son cigare, court au bastingage et... paie comme les autres, capital et intérêts largement comptés. On ne le plaint pas, cela va sans dire, et les plus malades trouvent la force de l’accabler de lazzis.

Le vent est toujours contraire, quoique moins violent. Nous ne voyons plus que le ciel et l'eau, c'est-à-dire fort peu de chose, car cette immensité qui frappe le voyageur, d’après ceux qui n'ont pas voyagé, n'est pas visible à l'œil nu. L'horizon est au contraire très limité; on durait que le navire occupe le centre, le point le plus élevé d’une immense boule, sur laquelle s'abaisse, sous

forme d'un globe à melons, la voûte azurée ou tachetée

par les nuages. C'est en pleine mer qu'on comprend bien la forme sphérique de la terre. Quand un navire se montre au loin, on en voit les mâts longtemps avant de voir la coque.

Pas un oiseau, pas la moindre barque à l'horizon! Beaucoup de passagers se réunissent dans l'espace vide devant les cabines intermédiaires. Un domine p'otestant,

qui se fait accompagner par trois violonistes convaincus mais mauvais musiciens, chante des cantiques,, et lès protestants présents font chorus. La séance se termine par un air de danse, ce qui amuse beaucoup les chanteurs, mais nous édifie médiocrement.

Le soir, le vent devient violent et quelques vagues passent sur le pont. L'une d'elles me trempe des pieds à la tête. Deux voyageurs rient de ma mésaventure et sont sur le point de la raconter à leurs amis, lorsqu'une seconde vague, cinq fois plus forte que... la mienne, leur procure une douche gratuite qui leur fait perdre l'équilibre. En moins de cinq minutes le pont est désert.

A l'entrepont la chaleur est étouffante, et le roulis si violent que beaucoup de passagers sont forcés de sortir de leur lit. Les femmes se lamentent et les enfants pleurent.

Dans les male steerages, dortoirs des hommes, les hamacs sont changés en escarpolettes. Je veux écrire à la lumière d’une lanterne gigantesque, mais le tangage est si fort que je juge utile de me glisser dans mes draps.

Les vagues battent les hublots avec une violence

inouïe, mais le navire est solide, la machine à vapeur marche avec sa régularité habituelle. Je dis mes prières du soir et je m'endors et invoquant l'Etoile de la mer. : Dimanche 27 août. — Quelle nuit! Un de mes voisins a crié au secours sans se reposer un instant. Un autre voulait absolument s'en aller. Où?... il ne me l'a pas dit. A l'aube, le pont se remplit de malades, qui s’abritent le mieux possible contre le vent.

Le règlement du navire prie tous les passagers de s’habiller le plus proprement possible le dimanche et les

jours de fète. Ce n’est pas aujourd'hui qu'il sera fait selon ce désir. Il est impossible de dire combien le mal de mer vous enlève votre force et votre énergie. Pour ma part, je n'ai pas le courage de me traîner jusqu'à la cabine où se trouvent ma femme et m°; enfants, ou, plutôt, les forces me manquent. Je me lève, je veux marcher, mais je titube comme un homme ivre. J'aï beau m'’accrocher à tout ce que je rencontre, je me vois forcé de retourner à mon lit.

Lundi 28 août.— Le temps est meilleur, mais le vent est toujours contraire. Je grimpe sur le pont, ce qui me coûte des peines inouïes. Les promeneurs sont rares, car il y a encore beaucoup de malades, puis, le vent venant de la mer glaciale, il fait froid comme en plein hiver.

Mardi 29 août. — Le navire va toujours bon train, malgré le vent contraire. Le nombre des malades diminue sensiblement. Moi, qui n'ai rien pris depuis samedi, je sens l'appétit qui revient. Vers midi, je me porte tout à fait bien, le mal de mer m'a quitté pour ne plus revenir. Il en est de même pour tous les membres de ma famille ; J'ajouterai que les plus jeunes de mes enfants ont été simplement indisposés, mais jamais sérieusement malades. J'en dirai autant des innombrables mioches de toute nationalité, qui jouaient et mangeaient gaîment pendant que leurs parents criaient miséricorde.

Le mal de mer est un vilain mal, muis, heureusement, on n'en meurt pas. Puis, :! ne dure pas longtemps : pour les uns quelques heures, pour d’autres un ou deux jours, rarement trois. Il y a des exceptions : quelques voyageurs ne sont pas malades, d’autres le sont pendant toute la traversée. Après tout, je puis dire que c’est un mal... qui

fait du bien. Ne riez pas, lecteur. Je compare le mal de mer à un remède très violent; il extirpe, jusqÜ au dernier atome, tout ce qu'on a de mauvais dans le corps, et lorsqu'il vous quitte, il cède la place au plus dévorant des appétits. Pour ma part, je me sentais de force à dévorer un dragon, y compris son cheval, les éperons et la bretelle de sa carabine.

Un oiseau, gros comme un pigeon, rase la surface de l'eau. Je songe à la colombe de l'arche et je veux connaître l’heure à laquelle ce brave messsager m'apparaît. Ii est 1 1/2 heure.

— 11 1/2 heures, me dit un passager.

— Pardon, monsieur, ma montre a plutôt le défaut de retarder que d'avancer.

—- C'est possible, reprend mon interlocuteur, mais nous ne sommes pas ici à Bruxelles. Voyez.

Et il déroule une carte sur laquelle il m'indique le point où nous nous trouvons. Dans deux jours nous serons en vue de New-Foundland (Terre-Neuve), et nous apercevrons probablement des montagnes de glace.

En voilà assez pour aujourd'hui. J'ai beaucoup voyagé cette semainé, comme j'espère vous le raconter plus tard, chers lecteurs, et jesuis très fatigué. Au Canada comme en Belgique, le sommeil réclame ses droits, et je vais prendre un peu de repos.

Encore un mot.

J'ai visité des contrées adnirables et je plains de bon cœur les fermiers belges qui peinent du matin au soir sans être pour cela plus riches à la fin de l'année qu’au commencement.

Agréez, mon cher directeur, mes salutations très sincères. JEAN LACHARRUE.

Sherbrooke, 6 octobre 1882.

Je tâcherai de terminer, dans la présente lettre, le récit de mon voyage de Liverpool à Québec. Voilà d’ailleurs assez longtemps que nous sommes en route, vos lecteurs pourraient trouver le voyage trop fatigant. J'ai d'ailleurs tant de chose: à vous dire au sujet de mes excursions dans les différentes provinces du Canada! Mais, comme on ne saurait brider le cheval par la queue, ni commencer une maison par le toit, nous allons achever de passer l'Océan le plus rapidement possible. Comme dans ma dernière lettre, je copie, par ordre de date, les feuillets ds mon carnet.

Mercredi, 30 août. — Temps couvert mais doux, et vent favorable, enfin. Nous naviguons toutes voiles dehors, et le Polynesian fend l'onde comme une flèche. Tout à coup un brouillard épais entoure le navire; on ne voit pas à cinquante pas. Cela dure environ trente minutes, puis le soleil apparaît, brillant d'un éclat extraordinaire, et dissipe le brouillard. Ce phénomène se renouvelle d'heure en heure jusque vers midi.

Vers dix heures an petit oiseau, ressemblant assez bien au pinson, vient se percher sur un rouleau de cordes, à l'avant du navire. La pauvre petite bête est toute frileuse;

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c'est sans doute le vent qui l'empêche de retourner à terre. «

Un domine protestañt fait de la propagande. Il vient me dire qu'il connaît un « petit morceau de français » et m'invite à chanter des cantiques avec d’autres fidèles déjà réunis à l'entrepont. Je refuse, naturellement, mais je vais écouter les choristes improvisés. Les sempiternels violonistes sont là et jouent plus faux que jamais.

Le soir, les chants reprennent. Puis, un sermon.…. à deux; quand un domine est fatigué, un autre prend la parole. Après cela. un air de danse et, en avant deux! Les pieuses miss tourbillonnent gaiement jusqu'à une heure très avancée. C'est très édifiant !.…

Jeudi, 31 août. — Temps couvert et vent contraire. Nous n'avançons pas très vite, mais il n’y a presque pas de tangage; il vaut mieux avoir le vent en face que de côté; car, dans ce dernier cas, il faut avoir le pied marin pour s’aventurer sur le pont ou mème pour aller, à l'intérieur du navire, d’un endroit à un autre. On a beau se soutenir à droite et à gauche, on avance à peu près comme un bébé qui risque ses premiers pas.

Deux mouettes voltigent dans les eaux du Polynesian ; encore un peu de patience, et nous verrons les côtes de Terre-Neuve, d'un côté, et celles du Labrador, de l’autre. Après quoi nous aurons encore environ 700 milles à parcourir pour arriver à Québec.

Vers trois heures, plus de vingt petits oiseaux, parmi lesquels une bécassine, viennent se .eposer sur le pont et becqueter les miettes qu’on leur jette.

Tout à coup le cri : Une baleine! une baleine! attire ut le monde vers l'avant. En effet, une baleine passait lentement à quelques encàblures du navire. Elle n'était

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pas très grande et laissait voir à peine une partie de son dos ; elle ne daigna pas même faire « jouer les eaux. » Plus tard nous en vimes encore trois, aussi petites et aussi modestes que la première.

Quelques minutes après, un autre cri retentit, plus agréable, celui-là : Terre! terre !

En effet, au loin se dessinait une ligne d’un bleu noirâtre, aux arètes aiguës, immobiles. Nous constatons que nos yeux ne nous trompent pas. Ce n'est pas une nuée, ce n'est pas le mirage, c’est bien la terre ferme. À mesure que nous avançons, les contours deviennent plus nets; nous apercevons bientôt très distinctement un cap qui s'avance assez loin dans la mer. Sur un rocher s'élève un petit fort; nons approchons toujours. Une petite colonne de fumée couronne le fort et un coup de canon retentit. On nous salue. Le Polynesian répond de son mieux à cette politesse, en faisant fonctionner le sifflet de sa puissante machine. Trois hommes sortent du fort, arborent un drapeau rouge : notre steamer s'empresse d'en faire autant. Les hommes montent dans une petite embarcation et se dirigent de nntre côté. Le steamer ralentit sa marche, jette une corde au bateau qui se range, faible coquille de noix, à côté du colosse. Un pilote monte à bord et ses deux compagnons s'en vont, après avoir embarqué une tonne de lard, quelques sacs de biscuits, une demi-douzaine de fines bouteilles et pas mal d’autres bonnes choses dont la nomenclature serait trop longue, comme disent les notaires.

Vers quatre heures, nous voyons flotter, à une assez grande distance, d'immenses montagnes de glace. Si nous tournions à droite, nous serions bientôt au Groen-

land; comme nous n'avons nulle envie de faire la concurrence à Nordenskiold, nous sommes bien heureux de savoir que nous allons tourner à gauche et entrer dans le golfe Saint-Laurent. Au bout de quelques heures, c'est-à-dire au commencement de la nuit, nous nous apercevons très bien que nous voguons vers le Sud. Il fait moins froid. La mer est aussi beaucoup plus calme. Notre voyage n'est plus qu'une promenade. Tout le monde est gai et le steward chargé de la vente des petites bouteilles de pale-ale a beaucoup de besogne. Quoique la bière anglaise ne vaille pas notre bon uitset et pas même le faro de Bruxelles, j'en achè'e une demi-douzaine de bouteilles que nous vidons en famille à la santé de nos amis du « vieux pays » et, après avoir causé bien longtemps, le dos appuyé contre les revètements de la machine qui nous abritent et nous chauffent, no1s allons demander à un sommeil réparateu: des forces pour les fatigues et les émotions du lendemain. Inutile de dire que nous n'oublions pas de remercier le bon Dieu et la Sainte Vierge qui nous ont si bien protégés pendant la traversée.

Vendredi 1° septembre. — Nous sommes sur le pont au lever de l'aurore. Le ciel est bleu, le vent à peine sensible et le golfe n’a pas une ride. Les petits oiseaux nous reviennent plus nombreux que la veille; ils semblent nous souhaiter la bienvenue. Hélas! leur joie n'est pas de longue durée. Quatre éperviers fondent sur eux et les assassinent. Les brigands! Ils dévorent leur proie sous nos yeux, à cinq pas de nous. Jamais je n'ai vu chose pareille en Belgique, où les éperviers se cachent, sachant bien qu'il leur en cuirait s'ils se mettaient à portée de fusil d’un campagnard, surtout depuis que les sociétés

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colombophiles ont mis leur tête à prix. Nous crions, nous lançons aux voraces bandits tout ce qui nous tombe sous la main; un Irlandais en afteint même un avec sa pipe sacrifiée dans un moment d'indignation, mais rien n'effraie ces gaillards qui ont sans doute jeûné pendant plusieurs jours. Ils achèvent paisiblement leur repas sanglant et s'en vont tout à l'aise. Savent ils peut-être qu'à bord des navires l'usage des armes à feu est rigoureusement interdit?

Voici maintenant l'ile d'Anticosti. Pendant que nous l'examinons avec nos longues vues, le navire traverse une armée innombrable de marsouins. Il y en a des milliers et des milliers qui, tout étonnés de sentir la plaine liquide tout-à-coup troublée par l'hélice du steamer, font des bonds prodigieux, et se livrent au milieu des vagues à une espèce de handicap qui nous amuse beaucoup.

Le soir, nous sommes en plein fleuve Saint Laurent. Quel magnifique cours d'eau ! Consultez la carte, et vous verrez que Québec est déjà fort avant dans les terres. Eh bien! Montréal, bâti comme Québec sur le Saint-Laurent, est situé à soixante lieues plus loin, et près de cette ville le fleuve a encore deux milles de large !.…

À Rémouski, un petit vapeur vient prendre la malle et quelques voyageurs. L'énorme tas de sacs remplis de lettres et de journaux prouve que les relations entre l’ancien et le nouveau monde sont très suivies.

Samedi 2 septembre. — Le soleil du Canada nous souhaite la bienvenue. Le temps est superbe, l'air est tiède, et nous admirons le superbe panorama qui se déroule sous nos yeux. Le long de la rive sont bâties des centaines, des milliers de petites cabanes blanches toutes habitées par des pêcheurs. Le Saint-Laurent

pourrait s'appeler une fabrique à poissons. Plus on en prend, plus il en vient. On fait des milliers de tonnes d'huile avec la graisse des marsouins, des loups de mer et des baleines qu'on va pêcher au large. Il y a même des'cultivateurs qui fument leurs champs de pommes de terre avec des poissons. Cela peut paraître invraisemblable, mais c'est ainsi.

Voici, au surplus, quelques détails que je trouve dans la brochure d'un explorateur français, M. Paul de Cazes :

« Chacun sait que les pècheries canadiennes sont des plus considérables et des plus productives qui soient au monde.

» La longueur des côtes maritimes des provinces de Québec, du Nouveau-Brunswick et de la Nouvelle-Ecosse, sans tenir compte des anfractuosités du rivage, est évaluée à 2,879 milles ou 4,632 kilomètres, ct le privilège exclusif de la pèche sur ces côtes, sauf les concessions établies par les traités, s'exerce pour les pècheurs canadiens sur environ 9,947 milles carrés.

» On apprécie, en outre, la cuperficie collective de la partie canadienne des grands lacs Supérieur, Michigan, Huron, Erié et Ontario à au moins 421,951 ‘iles carrés.

» Il y a encore, dans le Nord-Ouest, les lucs Winnipeg, Manitoba, Winnépégosis (1) qui représentent collectivement une superficie de 12,336 milles carrés.

(4) M. de Cazes ne cite pas le lac Saint-Jean, le Mégantic et d'autres lacs qui ne paraissent pas dignes de mention dans ces pays des grands lacs, mais que j'ai admirés à cause de leur étendue et de leur utilité. Les culuvateurs vont y prendre leur provision de poissons comme dans un réservoir qui ne s'épuise pas.

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» Comme on le voit, le champ est suffisamment vaste pour permettre aux pêcheurs canadiens de retirer de beaux bénéfices d'une industrie à laquelle se livrent, à l'exclusion de presque tous autres, les habitants des côtes qui, au nombre d'au moins 200,000, vivent uniquement du produit de leur pèche. »

Les pêcheurs canadiens sont généralement loin d'être riches; ceux du Labrador sont même, en ce moment, dans la misère. Et cela n'est pas étonnant. Comme les fabricants belges, les pècheurs canadiens ne sauraient se débarrasser dans de bonnes conditions de leurs marchandises qui, présentées en trop grande quantité, ne tentent pas assez l'acheteur. Le hareng du Labrador est délicieux, mais on en prend trop; quant aux huîtres, pour quelques centins (sous) on s'en procure un régal pour toute une famille. J'ai acheté du saumon à cinquante centimes la livre! Les pêcheurs de ce pays, en pèchant trop, pèchent contre les règles de l'économie. Ils devraient apprendre un second métier et s'occuper davantage du premier de tous les métiers, je veux dire de l'agriculture. Seulement, cela ne changera pas encore de sitôt : le Canadien et généralement têtu et routinier. Ce que son père a fait, il le fait aussi. Vouloir changer ses habitudes, c'est entreprendre une chose bien difficile.

Pour en finir avec la pêche canadienne, je vous dirai que ce pays a exporté en 1881 :

Morue et merlan, pour 3,176,844 piastres (1)

Maquereau » 801,586 »

Hareng » 499,729 »

Saumon » 470,502 »

(1) Une piastre vaut fr. 5-25 de notre monnaie.

La pèche de l’alose, des huîtres et du homard a produit des sommes énormes. On a exporté du homard en conserves pour une somme de 1,347,901 piastres. L'huile du loup marin, de la baleine et du marsouin est aussi une grande source de revenus pour les pècheurs des côtes.

Mais, laissons là, pour le moment, les pècheurs et les poissons et poursuivons notre voyage, ou plutôt, arrivons à Québec, car il n’y a plus rien de bien remarquable à mentionner. Nous abordons vers sept heures du matin à Lévis, petite ville bâtie en face de Québec, sur la rive droite du fleuve. On débarque les colis; une nuée de propriétaires ou d'employés d'hôtel s’apprètent à faire leur cour aux voyageurs ; tout le monde se rassemble sur le pont, chacun se montre heureux de mettre pied à terre et de quitter enfin la maison flottante où l’on s’est trouvé trop à l’étroit. Les bébés surtout battent des mains et Fifine, ma petite fille, me demande si, dans le nouveau pays, nous aurons un grand jardin. Cela ne sera pas bien difficiie : ici on appelle petite exploitation une ferme de 100 acres ou 40 hectares et quelques ares.

Enfin nous voici sur la terre ferme! Mais tout n’est pas fini, comme vous verrez dans ma prochaine lettre.

U: bon conseil — comme toujours — avant de finir.

Ceux qui veulent émigrer doivent surtout se procurer de bons coffres, munis d’excellentes charnières et de solides serrures; ils doivent aussi emballer soigneusement leurs objets fragiles et en emporter le moins possible. Je crois l'avoir déjà dit : pour descendre les colis à fond de cale et pour les remonter, on en attache cinq ou six ensemble à la chaîne d'une grue mue par la vapeur. Cette machine marche avec une rapidité brutale : en moins

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d'une heure, on monte ou on descend un bon millier de coffres et de caisses. Malheur aux faibles !…

Nous jowssons ici d'un temps superbe. Presque toutes les nuits, nous avons une petite gelée blanche; le jour, la chaleur est assez forte. On en profite pour sécher et rentrer les derniers fourrages. Par ci, par là, on commence les défrichements, qui se font ordinairement en hiver. La saison des neiges est ici le temps de la plus grande activité; c’est alors que se transportent le bois et les céréales. :

Nous parlerons de tout cela prochainement. En attendant, je suis plus content que jamais d’être venu ici.

Votre tout dévoué, JEAN LACHARRUE.

Sherbrooke, le 13 octobre 1882.

Mon cher Directeur,

Je vous l'ai déjà dit, mon but n'est pas de produire une œuvre littéraire, mais bien d’être utile à mes compatriotes, surtout aux cultivateurs, mes confrères, qui ont plus ou moins l’idée de suivre mon exemple et de venir chercher, dans l’une ou l’autre contrée du Nouveau- Monde, au Canada ou ailleurs, une existence plus paisible et un travail plus productif.

Donc, les bons conseils avant tout.

J'ai déjà parlé, en racontant les incidents üe mon départ, de la nécessité pour les colons d’enfermer leurs bagages dans des caisses solides et s'ouvrant cependant avec facilité pour les visites de la douane. Permettez-moi de revenir sur ce sujet, qui est de la plus grande importance.

L'émigrant part de chez lui. Je suppose qu'il habite le village et qu’il a üne ou deux lieues à faire pour arriver à la gare la plus proche. Ses colis sont chargés sur la charrette d’un voisin complaisant et vont au cheminde fer

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par toutes sortes de chemins. Première épreuve. La mise en wagon ne se fait pas toujours avec tous* les soins voulus. Seconde épreuve. Faut-il transborder d’un fourgon dans l’autre, nouvelle épreuve. Voilà les colis à Anvers. Ceux qui ont visité nos gares connaissent la prudence, la modération et la patience proverbiales de messieurs les ouvriers chargeurs. On dirait vraiment que les caisses et les paquets les ont mortellement offensés, et qu'ils éprouvent le besoin irrésistible de les traiter en vaincus.

J'ai vu chez M. Perns, agent d'émigration à Anvers, de nombreux coli: arm: lesquels une partie des miens, qui se trouvaient dans un état pitoyable. Ce digne monsieur faisait de son mieux pour réparer les dégâts ; un de ses employés clouait les caisses disjointes, refaisait les paquets, ajoutait ici une corde, là un morceau d’emballage, tout en critiquant les gens qui ne prennent pas mieux leurs mesures. À Anvers, on descend les colis à fond de cale; ils sont remontés à Grimsby, puis dirigés en chemin de fer vers Liverpool. Là, on les met à bord de petits bateaux à vapeur qui les conduisent au grand steamer. On le voit, je n’ai pas tort de dire et de répéter : : Faites-vous des coffres bien fautes et emballez soigneusement vos objets.

Je recommande tout délit aux cultivateurs de se procurer du bon linge en grande quantité, des chemises de laine ou de demi-laine, des bas et des chaussettes, le plus de vêtements possible et quelques outils de menuisier. À ceux qui veulent s'occuper ici de jardinage — et ce travail rapporte gros — je dirai de ne pas oublier des semences.

A Québec, les bagages de plus de 700 voyageurs

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furent déposés pèle-mêle dans un immense hangar en planche. L'ancien magasin et la station avaient été détruits peu de temps avant par un incendie. Il me fallut plus d'une heure pour retrouver mon butin (c'est ainsi qu'on appelle ici les bagages) et celui de la dame allemande qui m'était recommandée. En manches de chemise, le front ruisselant de sueur, j'avais plutôt l'air d’un fort des halles que d’un modeste colon.

Un jeune Canadien français vint nous offrir du lait, du bon lait non baptisé à 15 centimes le litre. J'en achetai pour ma petite famille qui avait été privée de cette douceur pendant le voyage, et je courus m'enquérir d'un hôtel.

Pour cela, je n'avais que l'embarras du choix; dix, douze patrons ou garçons d'hôtels s’'empressaient autour des voyageurs, chacun d'eux prétendant diriger le seul établissement où l'on soit véritablement bien.

Pour dire la vérité, le meilleur ne vaut pas nos hôtels de troisième ordre. Qu'on y fasse un repas, soit; mais le colon doit éviter d'y loger. Il peut partir le mème jour, s’il connaît sa destination; de cette manière ses colis sont mis immédiatement en chemin de fer, ce qui est un grand avantage, comme on verra plus loin.

Après avoir fait mon choix, je retournai rejoindre mes deux familles, que je trouvai tout en pleurs. Pendant mon absence on avait enlevé tous nos bagages pour les transporter dans un autre hangar. Il pleuvait à verse, la pluie passait à grands flots à travers la toiture inachevée, et tout mon butin, femmes, enfants, coffres et paquets, était trempé comme une soupe.

Il fallait recommencer la corvée, c'est-à-dire les manœuvres de force, doublées cette fois-ci d'une chasse

à courre à travers les ballots pour réunir une seconde fois mes coffres vagabonds. Les deux dames me suivaient, la mienne traînant après elle ses objets les plus précieux, Mr Boller pleurant comme une Madeleine. De temps en temps nous repassons devant le groupe humide des enfants qui demandent de s’en aller le plus tôt possible.

Vous voyez bien qu'avec tous ces embarras à la fois sur les bras, je n'étais pas à la noce.

Enfin, la victoire est complète ou à peu près. Il ne manque plus que les chapeaux d'été de ma femme et de mes filles. Mme Boller réclame encore un bassin en fer blanc, mais, pour la première fois depuis le jour du départ, je ne trouve pas unc parole de consolation.

J'ai raconté cette scène à un personnage haut placé. Il a ri de bon cœur, supposant peut-être que j'exagérais légèrement. Cependant je n'avais pas tout dit. Promesse m'a été faite de remédier à ce triste état de choses ; j'espère que je n’aurai plus, à mon prochain voyage, à renouveler pareille plainte.

Que les colons, à leur arrivée à Québec, s'informent de l'adresse de M. Marquette. Ce monsieur est d’ailleurs chargé de donner gratuitement aux voyageurs tous les renseignements désirables, et il le fait avec beaucoup de politesse et d'empressement. Mais il s'agit de savoir qu’on peut le rencontrer à Québec; voilà pourquoi je consigne la chose dans ma lettre.

C'est à Lévis que débarquent les voyageurs. Québec est de l’autre côté de la rade. C'est une ville très belle, vue de loin; sa citadelle bâtie sur un rocher, et les collines verdoyantes qui l'entourent charment les yeux. Mais les rues sont d’une malpropreté repoussante. La couche

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épaisse de boue qui les couvre egendrerait certainement toutes sortes de maladies, si le climat le plus sain du monde n'empèchait la contagion. Est-ce pour prouver l'excellence du climat que les édiles de Québec tolèrent cet état de choses? Alors c'est bien, mais ils devraient le dire.

Je fus admirablement reçu au ministère d'agriculture. L'honorable M. Le Sage, assistant commissaire, (comme qui dirait sous-ministre) était absent ; mais il avait chargé de le remplacer un gentleman dont je ne saurais jamais dire assez de bien, le digne M E. Gagnon. Doué d'une mémoire prodigieuse, connaissant à fond son pays, il me donna, avec une politesse exquis2, tous les renseignements désirables. Il voyait en moi non le pauvre émigrant qui vient demander à gagner, par le travail de ses mains, le pain de ses enfants, mais l'ami qui a droit à la protection d'un gouvernement vraiment paternel. Qui que vous soyez, savant ou ignorant, riche ou pauvre, émigrant belge, ne craignez pas, si vous avez l'intention de vous fixer au Canada, ne craignez pas, dis-je, d'aller demander une audience au ministère d'agriculture à Québec. Vous en sortirez bien convaincu du désir sincère qui anime tous les représentants du gouvernement canadien de protéger efficacement tous ceux qui viennent ici pour gagner honnètement leur vie.

M. E. Gagnon répondit avec beaucoup de patience à me: nombreuses questions. Sans vouloir peser le moins du monde sur mes décisions, il me dit cependant qu'il n'est pas bon pour les Belges de s'aventurer dans les terres nouvelles, et qu’il vaut mieux pour eux acheter une petite ferme avec des terres en partie défrichées. Pour le reste, il me conseilla de voir par moi-même, de juger et de comparer avant de me fixer définitivement.

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