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Le lenduinain je partis pour Sherbrooke, avec ma petite famille.
Pourquoi pour Sherbrooke"
Je ne saurais le dire, j'hésitais entre cinq ou six localités ; j'ai choisi Sherbrooke, parce que. eh bien ! oui, je répondrai comme les petits enfants :
Parce que!
Et je suis heureux d’avoir pris ce parti. J'ai rencontré à Sherbrooke des hommes de bien, dont les conseils m'ont été de la plus grande utilité, non pas pour moi-même — les amis de Jean Lacharrue savent qu'il se tire toujours assez facilement d'affaire — mais pour l'œuvre de la colonisation à laquelle je veux me dévouer.
Ici encore, quelque lecteur peu au courant de mes
“intentions, pourrait se permettre un mot peu agréable :
—- Spéculation?…
Est-ce pour moi qu'on dirait cela?
Ceux qui me connaissent bien, hausseraientles épaules en entendant ce reproche.
Est-ce pour les hommes bienveillants que j'ai rencontrés ici? La position qu'ils occupent et les services immenses qu'ils ont rendus à leurs concitoyens, aussi bien qu'aux émigrants qui ont demandé leur appui, les mettent à l'abri de tout soupçon.
Béni, cent fois béni soit Dieu qui m'a conduit ici! Je prouverai dans mes prochaines lettres que c’est aux environs de Sherbrooke, ou plutôt dans les cantons de l'Est, que les émigrants belges doivent s'établir.
Je travaille en ce moment à une brochure flamande dont je fais moi-même la composition, car je suis quelque peu typographe. J'ai appris ce métier dans ma jeunesse, espérant qu’il me serait peut-être utile plus tard, sachant
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bien que mon père n’aurait jamais assez de fortune pour faire des cultivateurs de tous ses fils. Ici ce n'est pas la mème chose, car l'espace est loin de manquer. L'autre soir, j'ai reçu la visite d'un ami dont le grand-père était arrivé au Canada avec douxe fils, qu'il a établis jusqu’au dernier, leur laissant à chacun une ferme bâtie sur environ cent hectares de bonnes terres. Ce n'est pas dans notre pays que pareille chose serait possible.
— Mais les terres ne valent rien, m'objectera-t-on, et c'est pour cela qu'on les vend à vil prix.
Erreur ! On les donne presque gratuitement, cela est vrai; il y en a tant! Mais elles sont tout aussi bonnes, sinon meilleures que les nôtres, et surtout elles ne sont pas épuisées.
— Les produits de la terre n'ont pas de valeur, dira-t-0on aussi.
— Encore une fois, erreur ! Lesanimaux de boucherie et le beurre se vendent bon marché, j'en conviens, mais que coûtent-ils au cultivateur qui trouve à sa disposition les plus beaux pâturages du monde?... J'ai acheté hier un quart de farine, (c’est-à-dire environ 80 kil.), que j'ai payé fr. 32-80. Est-ce tout à fait pour rien? Je soutiens que le fermier canadien est dix fois mieux payé de ses peines que le cultivateur belge.
Je disais doncque je travaille à une brochure flamande. J'espére en faire le vade mecum des émigrants. J'y recommande la province de Québec et tout spécialement les cantons de l'Est, parce que l'élément canadien français y domine; parce que la religion catholique y est professée — et bien pratiquée — par 1,170,718 habitanis sur 4,359,027 ; parce que les mœurs et les coutumes sont à peu près les mêmes que chez nous, et pour mille et un
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autres motifs qu'on trouvera exposés tout au long dans mon petit ouvrage.
Je pourrai aussi disposer de quelques milliers de brochures françaises, écrites pas un homme dont l'indépendance de caractère, la probité, la sincérité et la haute compétence me sont parfaitement connues, et j'espère envoyer le tout en Belgique vers le mois de décembre. Puis, si le bon Dieu me prète vie et santé, je ferai, en janvier ou en février un voyage dans mon pays natal, je donnerai à ceux qui s'adresseront à moi tous les conseils désirables, et je serai, pour ceux qui voudront me suivre, un bon compagnon de voyage.
On m'écrit qu'il fait très mauvais en Belgique, et qu'il a déjà neigé dans les forêts ardennaises. Ici il fait chaud comme en plein été.
Votre tout dévoué, JEAN LACHARRUE.
Sherbrooke, 18 octobre 1882.
Mon cher Directeur,
J'avais eu à peine, à mon arrivée à Sherbrooke, le temps de déclarer mescaisses et de déballer mes bagages, lorsqu'un habitant de cette ville, le digne M. Chicoyne, vint me proposer de visiter avec lui le village de Channay, de l'autre côté du Mégantic.
Inutile de vous dire que j'acceptai avec enthousiasme.
Si vous le voulez, nous allons refaire ensemble ce beau voyage, le plus agréable que j'aie fait de ma vie. Seulement, vous me permettrez de vagabonder un peu, car nous rencontrerons des choses intéressantes qui nous attireront de temps en temps loin du chemin frayé, pour nous conduire dans les bois ou dans les pâturages qui entourent les fermes disséminées dans les terres immenses des cantons de l'Est. Nous causerons aussi de nos affaires, ce qui nous empèchera peut-être d'aller très vite, mais nos entretiens auront leur utilité. Puis, la moissen est rentrée, les semailles sont faites, nous avons le temps.
Comme toujours je vous rappelle que c'est un paysan qui vous écrit, et non un littérateur. Je travaille toute
la journée, je n'ai pas le temps de vous fabriquer des phrases en grande lenue. Cela ne nous empêchera pas de nous comprendre parfaitement.
Si vous rencontrez par-ci par-là, dans ma lettre, une phrase trop savante, ne me la reprochez pas : c'est que je l'ai empruntée à mon aimable cicerone ou copiée dans une charmante brochure qu'il m'a donnée.
Depuis quinze ans au moins, M. Chicoyne s'occupe de colonisation. Il en est aujourd’hui à sa quatrième colonie. Les trois premières prospèrent et la quatrième, celle de Channay, vaudra pour le moins ses aînées. M. Chicoyne est avocat, ce qui ne l'empêche pas d'être un colonisateur hors ligne,un défricheur modèle et — je plains ceux qui doivent parcourir les bois avec lui — un marcheur infatigable. La compagnie qui lui a confié le soin de ses intérêts a eu la main heureuse. Ne croyez pas pour cela que ce brave monsieur surmène les hommes qui travaillent sous ses ordres; au contraire, il est plutôt l'ami, le père, que le maitre de ses ouvriers et de ses employés. Mais il sait qu’il n'y a pour voir que l'œil du maître, et rien n'échappe à son active surveillance.
Voici comment il a fondé la colonie des Channay et les « Moulins Nantais. »
D'origine française comme tous les Canadiens qui parlent notre langue, M. Chicoyne voulut, l'an dernier, revoir la patrie de ses ancètres. En allant déposer ses hommages aux pieds de Notre-Dame de Lourdes, il rencontra plusieurs membres influents et distingués du parti catholique qui, de la Bretagne, allaient en pèlerinage au sanctuaire vénéré.
Après avoir parlé de choses et d'autres, on parla aussi du Canada, des cantons de l'Est en particulier, de leur
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avenir, de leurs immenses ressources encore inexplorées, des œuvres de colonisation déjà commencées ou projetées..…. et dès ce moment la créatio’. de la Compagnie de Colonisation et de Crédit des Cantons de l'Est fut décidée.
M. l'abbé Eugène Peigné, missionnaire de l'Immaculée Conception, à Nantes, fut le principal et le courageux propagateur de cette entreprise d'outre-mer. Ce vénérable prêtre est connu de toute la France catholique, pour ses bonnes œuvres et son activité à faire le bien. il sut convaincre un groupe d'amis influents qui devinrent ses collaborateurs avec toute la générosité française et la persévérance bretonne.
Une souscription provisoire de 177 actions de 500fr. fut faite pour acheter le terrain nécessaire à une première opération, et pour taire face aux frais d'organisation. Dès le mois de novembre 1880, la principale partie du canton de Woburn, près . du lac Mégantic, était acquise en vue d'y faire un premier essai de co,nisation. Le site du futur village de Channay fut choisi sur les bords d'une
petite rivière appelée Saint-Joseph, en l'honneur du
patron de la Compagnie.
Le nom du village fut donné en souvenir de Channay, commune de l’ancien Anjou, qui fut le berceau de la famille de M. Chicoyne.
C'est là que le 8 décembre, à l'ombre des arbres séculaires, dans une humble cabane bâtie en troncs d'arbres, une première messe fut célébrée par le Rév. Père Jérôme, sous-prieur de la Trappe de Melleray, cherchant en ce moment dans les profondeurs de la forèt des cantons de l'Est un refuge pour lui et ses frères menacés par la tyrannie du gouvernement républicain français.
Le Rév. Père Jérôme a choisi, depuis, le site d'une fondation près de la Patrie — une des anciennes colonies de M. Chicoyne—à quelque distance deChannay, sur un beau domaine de 800 acres, tout couvert de forêts, et que je visiterai, s’il plaît à Dieu, avant le commencement de l'hiver. Déjà des travaux considérables y ont été faits. D'autres religieux de la Trappe de Melleray sont venus rejoindre leur sous-prieur. Leur monastère porte le nom de Bethléem.
Si l'on pouvait approuver une chose mauvaise, j'appellerais de tous mes vœux de nouvelles persécutions religieuses, dans l'espoir qu'elles nous amèneraient un grand nombre de ces bons Pères dont la présence dans ce pays est considérée par tous les habitants comme un bienfait inappréciable.
En 1881, on fit à Channay un défrichement cunsidérable, et on y fit ériger une petite scierie mue par une chute de la rivière Saint-Joseph, pour aider aux premières constructions.
La Compagnie de colonisation des cantons de l'Est possède dans le canton de Woburn 13,716 acres (1) de terres boisées. Je souligne le mot boisées, parce que beaucoup d’Européens n'aiment pas ces terres, dont le défrichement leur paraît trop difficile et trop coûteux. Je dirai plus loin quel parti on peut tirer de ces bois.
Woburn se trouve au sud du lac Mégantic et sur la frontière des Etats-Unis.
Au nord de ce lac, le long du chemin de fer Znternational, la Compagnie a acheté un lot de 37 acres, et elle y a érigé une machine à vapeur pour manufacturer le
(4) L'acre vaut 40 ares 47 centiares.
bois coupé dans la forét de Woburn en vue du défrichement. Cet établissement porte le nom de Moulins Nantais et fonctionne d'une manière admirable.
Les bois sont flottés par la rivière Arnold et le lac Mégantic jusqu’à l’usine, qu'un embranchement du chemin de fer reliera bientôt à la voie principale.
Dès que les bois seront enlevés des terrains de la coloi::2, et au fur et à mesure qu'ils se déboiseront, ces terrains seront mis en culture ou vendus à des colons. Ces derniers ont un immense avantage à se placer sous le patronage de la Compagnie, à cause du travail rémunérateur que leur procure la coupe du bois pendant l'hiver.
Vous trouvez que nous n’avançons pas ?.…
C'est vrai — c'est correct, comme on dit ici — mais le train n'est pas encore en marche; ne peut-t-on pas causer un peu en attendant le moment du départ? Ge que je viens d'écrire ne sera pas perdu, j'espère.
La cloche sonne, la machine mugit, siffle, nous quittons la gare de Sherbrooke.
J'ai parlé de la cloche. Sur chaque machine de chemin de fer il y enaune, de taille respectable, qu'on sonne à pleine volée en entrant dans les gares et en les quittant. Pour se faire écraser ici, on doit le vouloir absolument, à moins qu'on ne soit sourd comme un pot. (Ne pourriez-vous pas me dire pourquoi les pots sont plus sourds que les casseroles ?)
Les wagons américains appelés ici chars sont bien longs. Moi qui suis un peu myope, je n'en vois pas la fin. Ils me rappellent les installations de tirs à la cible dans mon pays.
Après tout, ils sont très commodes. On y trouve tou-
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jours de l'eau fraîche. Un jeune homme, chargé du balayage, vend des fruits, des biscuits, des friandises et une espèce de limonade. N'oublions pas deux” meubles qu'on ne trouve pas chez nous dans les wagons, les water-closets et les poëles.
Nous traversons plusieurs beaux villages, entre autres Kookshire, où je voudrais voir s'établir quelques fermiers belges. Il y a encore de la place. On peut s'y occuper de jardinage et conduire à Sherbrooke des légumes qui se vendent toujours très bien et à des prix très élevés.
Il fait nuit quand nous arrivons aux Moulins Nantais. Là m'attend un spectacle bien curieux. Uneusineanglaise, qui débite chaque jour en planches et en madriers des milliers de troncs d'arbres, fait jour et nuit, sur une grande place en face des ateliers, d'immenses feux pour se débarrasser des croîtes et des planches défectueuses !.… On ne pourrait s'imaginer la quantité de bois qui se détruit ainsi. Cela me faisait mal au cœur, moi qui n'ai jamais brûlé inutilement un morceau de bois gros cemme la main, mais je devais en voir bien d'autres avant la fin de mon voyage.
Aux Moulins Nantais on ne brûle pas les déchets ; on s’en sert pour combler les ornières, hausser les routes et les améliorer.
Dans les deux établissements, on coupe sur une longueur voulue le bois de chauffage que messieurs les voisins veulent bien accepter. pour rien.
Et dire que la Belgique est si éloignée !
L'hôtel où je suis descendu est un hôtel anglais et protestant. On ne s’y moque pas de ceux qui se signent et prient avant de prendre leurs repas.
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Un ouvrier ajusteur partage ma chambre, mais non mon lit, qui est à peine assez solide pour porter un seul homme. -Les Anglais sont de braves gens, mais leur sommiers et leurs oreillers!.…
Avant de se coucher, mon compagnon de chambre s'agenouilla et dit dévotement ses prières. Le lendemain je racontai la chose à M. Chicoyne : il m'assura que jamais un vrai Canadien ne néglige ce devoir. Bonne leçon pour beaucoup de catholiques belges !
Je passai très agréablement une partie de la journée aux Moulins Nantais. On y découpe un arbre plus vite et plus facilement qu’une ménagère ne découpe un pain. Et comme ces ouvriers canadiens sont adroits! Tenez, la chaîne sans fin emmène un tronc qui sort tout ruisselant du lac. Deux hommes, armés de crocs, le mamient comme s’il s'agissait d'un fétu de paille. Une, deux, trois. ça y est! L'arbre a marché le long de la scie qui lui a enlevé une large tranche, à seule fin de le dresser, et de lui apprendre à vivre. Il retourne en arrière, on l'avance d'un cran, une, deux, trois. ! voilà une belle planche qu'on enlève, qu’on dresse en coupant les bords, et ainsi de suite. En moins de c'nq minutes, l'arbre le plus gros est débité en planches ou en madriers.
Sur le lac, un jeune homme de quinze à seize ans fait la pèche aux troncs ou aux billots, pour me servir du mot technique. Son agilité et sa vigueur m'étonnent. À chaque moment je crois qu’il va prendre un bain, car les troncs sur lesquels il court menacent de se dérober sous ses pieds; mais jamais il ne perd l'équilibre, le billot qu'il doit conduire à la chaîne sans fin lui sert de bâteau : ce jeune Canadien rendrait des points à Blondin.
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A l'usine, pas un cri, pas un mot déplacé, surtout pas un blasphème. Quelle différence avec beaucoup d'ateliers belges! Je témoigne mon admiration à mon cicérone, qui me montre un passage d'un rapport imprimé en 1632 var les soins d’une compagnie de colonisation française. Il mérite bien l'honneur d’une citation :
« Nous avons appris, et nous regardons comme une règle certaine que, pour former une bonne colonie, il faut commencer par la religion. Elle est dans un Etat ce qu'est le cœur dans la composition du corps humain, la partie première et vivifiante. C'est sur la religion que les fondateurs de grandes républiques ont assis ces édifices qu: ne subsisteraient plus s'ils avaient eu un autre fondement. Ainsi nous protestons qu'elle sera toujours précieusement traitée, et qu'en toutes rencontres nous la ferons présider à la Nouvelle-France. »
En 1643, les fondateurs de la colonie de Montréal adressèrent une supplique au Pape Urbain VIII, pour lui demander de bénir leur œuvre. Cette insigne faveur, qui leur fut accordée, ne contribua pas peu aux brillants succès qui couronnèrent leurs efforts.
La Compagnie de colonisation des cantons de l'Est a suivi cet exemple. Dans le récent voyage que Mgr Racine, le vénérable évêque c° Sherbrooke, fit à Rome, il sollicita et obtint une bénédiction spéciale de S. S. Léon XIIT pour la Compagnie, pour ses entreprises et tous ceux qui s'y emploieront. Un document constatant cette faveur insigne estrespectueusement conservé dans les archives.
Tout cela fera peut-être sourire de pitié les librespenseurs Belges; il est vrai que je n’écris pas pour ces messieurs-là. Ils ont trop d'esprit pour me comprendre, e’ je ne me soucie guère d'entrer en relation avec eux.