‹ Lettres d'un émigrant ou Voyage au Canada [microforme]Chapitre 6 sur 29 · PUR · texte numérisé non relu

PUR

Mais je sais une chose, c’est que je me fie plus volontiers aux braves Canadiens qui croient en Dieu et qui prient, à ces hommes robustes et courageux qui n’entreprennent rien sans implorer le secours d'en Haut, qu'à ces messieurs les beaux parleurs européens qui sont tout contents d'eux-mêmes lorsqu'ils ont trouvé une insulte nouvelle à lancer aux charrues croyant en Dieu. J'ai parcouru les forêts canadiennes, j'ai dormi sous la tente des défricheurs, dans la cabane en écorce d'arbres des chasseurs d'ours, j'ai reçu l'hospitalité dans d'humbles fermes, bâties en troncs à peine dégrossis, et jamais je n'ai ressenti la moindre inquiétude. Mes hôtes partageaient de bon cœur leur frugal repas avec l'explorateur européen; ils lui cédaient généreusement leur meilleur lit et la place la plus commode au coin du feu; ils priaient Dieu avant d'accorder à leurs membres fatigués un repos bien mérité; j'étais tranquille, je me trouvais au milieu d'amis sincères. |

Ah! puisse le Canada conserver toujours ses mœurs simples et honnêtes, sa foi robuste et son caractère généreux! Puisse-t-il ignorer à jamais ces prétendus bienfaits de la civilisation, qui, sile bon Dieu ne s’en mêle pas, auront fait bientôt de la Belgique le pays le plus pauvre et le plus malheureux du monde!

Pardonnez-moi tous ces détails, mon cher directeur, je m'efforcerai de voyager plus vite dans ma prochaine lettre.

Votre tout dévoué, JEAN LACHARRUE.

re cu tee venant,

Sherbrooke, le 25 octobre 1882.

Mon cher directeur,

J'ai reçu, il y a huit ou dix jours, une lettre du pays. L’ami qui m'écrivait m'apprenait que les premières neiges avaient fait leur apparition dans les Ardennes belges, qu'à Bruxelles il faisait bien froid, qu'il pleuvait trop, que tout le monde était enrhumé, bref qu'on prévoyait le moment où Bruxelles ne serait plus habitable que pour les ambiphies. Mon ami est poëte, ce qui me fait supposer qu'il exagère légèrement; cependant je suis persuadé qu'en ce moment il fait plus beau ici qu’en Belgique. Les gais rayons du soleil pénètrent dans mon petit cabinet de travail où le feu est éteint : je puis, pour le moment, me passer de ses services. Cette nuit, il faisait un clair delune magnifique ; on y voyait comme en plein jour. J'ai fait comme Calino, je me suis levé, et j'ai passé plus de deux heures dans ma cour, m'amusant à mettre en ordre ma provision de bois pour l'hiver. Le froid ne m'a pas incommodé le moins du monde.

Vous me répondez que tout cela est bel et bien, mais que notre voyage d’un bout à l’autre du lac Mégantic menace de se prolonger indéfiniment...

A vos ordres, mon cher Directeur, nous partons.

— À pied, me demandez-vous maintenant?

C'est vrai. J'ai oublié de vous dire qu’un minuscule bateau à vapeur nous aftend. Nous passons sur un pont de troncs excessivement mobile, nous grimpons à bord, nous partons, traînant à la remorque une chaloupe “emplie d'outils et de vivres pour la colonie de Channay. Cinq ou six ouvriers défricheurs nous accompagnent. L'un d’eux est chargé de faire sauter des blocs de rochers qui obstruent la Rivière Arnold, et il se met bravement à ‘umer, assis sur un petit baril de poudre bouché d’un côté à l'aide d'une poignée de paille. Il est tout étonné lorsque je le prie de fumer ailleurs, mais il l’exécute de bonne grâce en riant de mon excès de prudence.

Ce brave Canadien est un rude gaillard dans toute la force du terme ; il a été marin pendant plusieurs années, il a pèché la baleine et chassé l'ours. N’allez pas croire cependant que j'ai eu affaire à un M. de Crac quelconque. Le bon garçon ne se vante pas d’avoir fait preuve d’un courage extraordinaire en tuant chaque hiver une bonne douzaine d'ours, au temps où cet intéressant quadrupède, que le fusilier Pitou appelait un insecte incommode, était plus abondant dans le pays. Jamais il n’a pu en abattre un seul à coups de fusil ; l'ours évite soigneusement de se trouver nez à nezavec l’homme, et c’est à l’aide de pièges qu'on le prend. On dresse les embüches le soir, et le lendemain on va décrocher maître Martin pendu, trépassé et gelé. Donc pas de grands dangers à courir, peu de frais et, comme salaire, une belle fourrure que les balles

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n'ont pas endommagée et qui vaut de 50 à 70 francs ; de plus une chair succulente dont pas une once ne se perd et que l'on vend ici de 60 à 75 centimes la livre, alors que le bœuf toute première qualité ne vaut que 50 à 60 centimes.

J'entends ici par centimes la centième partie d’un franc. Les centins Canadiens sont la centième partie d'une piastre, et la piastre ou dollar vaut fr. 5,95.

Nous avançons toujours... Vous ne sentez, ni roulis ni tangage ?.. C'est bien commode, n'est-ce pas, de voyager ainsi, sans quitter sa chaise ?

Voici la baie des sables; le lac n'est pas bien large, l'air est pur, nous [voyons parfaitement les deux bords, couverts d'arbres q° ne toucha jamais la serpette de l'élagueur ct dont le branchage touffu intercepte la clarté du jour. Par ci par là une large éclaircie et, au milieu, la cabane en troncs d'arbres d’un défricheur. Honneur à ces vaillants travailleurs, à ces conquérants pacifiques ! Savent ils bien le grand service qu'ils rendent à leur patrie et à l'humanité, en ajoutant auxterres déjà si étendues du Canada de nouvelles terres à cultiver? Un philosophe a dit : « Celui qui fait croître deux brins d'herbe là où un seul était produit, est un bienfaiteur public. » Que de mérites n’ont pas ces braves défricheurs qui, le plus souvent sans autre fortune que leurs deux bras, leur courage et leur confiance en Dieu, procurent à l'agriculture et à l'industrie de nouvelles ressoures ! C'est de tout cœur que je souhaite à ces hommes modestes, mais éminement utiles, paix, bonheur et prospérité.

Le petit bateau marche toujours avec rapidité. Du rivage, un homme assis près d’un feu de branches nous crie le bonjour. « C'est l'ermite! » me disent mes comp’gnons de voyage.

En effet, je vois une petite cabane, adossée contre un rocher à pic, assez grande pour y loger un homme qui se contente du strict nécessaire comme espace et comme meubles. C'est là que vit seul, toujours seul, entre le grand lac et la grande forèt, un philosophe chrétien, quelque peu misanthrope, qui préfère les truites du Mégantic et les lièvres du bois à la société de ses semblables.

Nous arrivons à Lourdes, c’est-à-dire au petit coin de terre acheté par la Compagnie de colonisation des cantons de l'Est, en vue d'y faire plus tard un débarcadère et d'y établir des hangars pour ses bois.

Trois ouvriers de la Compagnie nous attendent ; ils.

font la cuisine à la façon dessauvages. Sur deux poteaux plantés en terre, un bâton est atiaché horizontalement. A ce bâton est suspendue une énorme marmite en fonte et sous cette marmite flambe un feu, mais un feu comme on n'en fait que dans les pays où le bois ne coûte rien.

Nous nous mettons à table — une table bien solide, ma foi, avec des troncs d'arbres pour montants — et nous faisons houneur au festin. Du thé, du pain frais, des haricots cuits à l’étouffée, du lard et des tartines au sirop d'érable forment le menu. L'air frais a aiguisé notre appétit, etle cuisinier est tout joyeux de nous voir manger de si bon cœur.

Et maintenant en route pour Channay, à travers bois, le fusil sur l'épaule et l'œil au guet. Nous entrons dans le domaine des ours... qui ont capitulé sans se défendre. Si j'étais romancier, c’est en ce moment que je vous en ferais voir de toutes les couleurs! Vous assisteriez à des luttes héroïques, et c'est le bras en écharpe et précédé de quatre hommes portant sur un brancard improvisé un

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