NT
ours tué par votre serviteur, que nous ferions notre entrée triomphale à Channay. Mais tranquillisez-vous; nous comptons si peu rencontrer de grands fauves, que notre fusil est chargé avec du petit plomb, et que notre ambition se borne à souhaiter d'arriver au campement avec une demi-douzaine de perdreaux. Je me hâte d'avouer que j'arrive bredouille dans toute la force du terme. En fait de gibier, je n'avais vu qu'un écureuil si gai et si heureux de vivre, que c'eût été un crime de lui envoyer une charge de plomb.
Mais si je n'ai pas abattu de gibier, un chasseur que nous renconträmes au milieu de la forèt avait été plus heureux que nous. Il portait un superbe chevreuil, qu’il était allé « prendre » pourun deses clients. Le vendredi, il devait en livrer un autre à un restaurant de Montréal. Après cela, il ne lui en resterait plus que cinq.
— Vous les tenez donc renfermés dans une étable? lui demandai-je tout ahuri.
— Pardon, monsieur, réponditsimplementle chasseur, mais je les vois tous les soirs à l’abreuvoir et je n'ai pas de concurrent ici.
Cela ne me parut pas trés poétique.
IL faisait noir lorsque nous arrivàmes à Channay Les défricheurs nous avaient précédés; ils chantaient sous la tente en attendant le souper que le cuisinier, dont les « fourneaux » étaient déjà en pleine activité, préparait tout en prenant sa part du concert improvisé.
Quelques campagnards qui nous avaient prêté leurs chevaux et leurs voitures pour transporter nos bagages à Channay, ainsi que des colons établis dans le voisinage, vinrent fumer leur pipe autour du feu.
Leur conversation m'intéressa vivement. L'un d'eux
DR
avait accompagné le matin, jusqu'au delà de la frontière, une famille canadienne que le luxe avait ruinée et qui allait cacher aux Etats-Unis sa honte et sa misère.
« — Le luxe, s'écria-t-il, voilà la grande cause de l'appauvrissement de certaines familles canadiennes; voilà le chancre qui dévore souvent les ressources de la classe agricole. Si l’on additionnait le montant de toutes les dépenses inutiles, on trouverait une somme suflisante pou: créer une aisance à la moité des Canadiens émigrés aux Etats-Unis. Le luxe en est arrivé à ne plus ruiner seulement les prodigues, mais à s'imposer en quelque sorte à des gens économes. On convient de ses effets désastreux, mais on est entraîné; on n’a pas la force de se mettre au-dessus des préjugés; on vide sa bourse, malgré sci, en gémissant. On se prive mème du nécessaire pour suivre le mouvement général. Que de gens sont aujourd'hui dans la misère pour n'avoir pas écon)misé, lorsqu'ils en avaient l’occasion! Que de pauvres Canadiens pleurent en ce moment, loin de leur pays, une honnète aisance qu'ils ont perdue par leur faute !»
C'était parler comme un livre, et je n’en perdis pas un mot.
Mais je vois qu'il est temps de terminer ma lettre. Je reprendrai mon recit la semaine prochaine
Votre tout dévoué, JEAN LACHARRUE.
Sherbrooke, 10 novembre 1882.
Mon cher Directeur,
Le retour annuel de la fête de Saint-Hubert m'a fait penser aux chasseurs belges qui l'ont pris pour patron. J'ai pensé au pénible métier qu'ils font et je me suis souvenu que chaque lièvre qu'ils réussissent à tuer leur revient, — en moyenne, -- à la modique somme de 875 francs 39 centimes. Cela résulte d'une savante statistique.
Ici ce n'est pas tout à fait la même chose : la chasse est libre, de même que la pèche, et l’on prend du gibier et du poisson sans beaucoup de peine. On ne croirait rien aux récits des chasseurs et des pêcheurs, si l'on ne voyait au marché vendre du saumon àraison de 50 centimes la livre, des truites au même prix et des lièvres… frémissez, Nemrods belges, des lièvres à raison de 75 centimes à 1 franc les deux!... La poule au pot du bon roi Henri IV ferait rire les Canadiens qui achètent de beaux poulets plumés et vidés, prêts à passer au feu, moyennant la somme minime de fr. 1-50 à 2-50 la couple. J'ai
acheté, samedi dernier, une bonne grosse poule, toute jeune; elle me coûtait 48 centimes la livre!
On me dira, peut-être, qu'à ce compte le campagnard ne gagne rien à élever des poulets. Et si ces poulets ne lui coûtent que la peine de les voir courir?
Mais nous voilà loin du village de Channay et de nos bons défricheurs. Ii est difficile de parler chasse sans vagabonder 1 peu. Reto'rnons à notre feu et à nos compagnons de bivouac.
On se montre très heureux d'apprendre que j'ai l'intention de me fixer au Canada, de devenir défricheur et de faire tout ce qui est en mon pouvoir afin d'engager beaucoup de cultivateurs belges à venir. On promet de faire le plus charmant accueil à mes compatriotes, de leur donner un rude coup de main pour la première installation, en mêmetemps que de bons conseils. Ceux qui me parlent ainsi ne sont pas des spéculateurs intéressés, mais bien d’honnètes campagnards qui ont passé par toutes les phases de la vie du colon. Presque tous ont bien réussi; mais ils n'ont pas boudé à la besogne, ils n'ont pas gaspillé leurs ressources. Ils savent que les Belges sont d’habiles cultivateurs, des fermiers sobres, économes et ennemis du luxe; ils leur prédisent beaucoup de succès.
L'obscurité la plus compacte couvre la terre, mais la flamme de notre feu de bivouac trace autour de nous un grand cercle lumineux sur lequel se découpent nos silhouettes. Et je me mets à songer à mes amis du pays qui seraient tout surpris de me voir ici dans cette clairière obstruée par des troncs d'arbres roulés là pour être brûlés, au pied d’une colline boisée où, il v a un an à peine, rôdaient les fauves, maîtres incontestés de
ss 0e
ces vastes domaines; s'ils me voyaient, dis-je, entouré de ces hommes barbus coiffés de grands chapeaux mous dont les bords leur couvrent à moitié la figure, dont le plus timide a sur la conscience le meurtre d'au moins une demi-douzaine d'ours. S'ils me voyaient ici, pensaisje,mes amis s'imagineraient que je suis en très mauvaise société. Eh bien! ils se tromperaient bien! Je confierais sans crainte à ces compagnons à l'aspect sauvage ma bourse et ma vie, bien persuadé que ni l’une ni l'autre ne courraient le moindre danger. Dans ces figures ornés d'une barbe inculte brillent des yeux honnètes, qui vous regardent en face ; ces habitants des bois sont les hommes les plus honnêtes du monde, ces rudes bûcherons qui barreraient le chemin à un ours pour lui demander sa fourrure et sa vie, qui manieraient sans trembler le fusil et la häche, s’il prenait envie à un conquérant de passer la frontière, ces défricheurs intrépides sont des chrétiens. Malgré leur air quelque peu rébarbatif, ils sont doux comme des agneaux; on peut compter sans crainte sur leur bonne foi et leur dévouement.
Voilà que l’infatigable cuisinier vient de terminer les préparatifs du souper. Debout, les amis, et à table! Chaque fumeur secoue sur l’ongle de son pouce la cendre de sa pipe; on s'approche d’une table fabriquée à la hâte avec des planches fournies par la scierie de la colonie naissante ; ceux qui n'ont pas pris part à la causerie autour du feu sortent en rampant de la tente qui sert en même temps de magasin, de salon et de chambre à cou- . cher; on dit une cour‘e prière, et les mâchoires se mettent à fonctionner avec une vigueur et une célérité remarquable. On n’a pas besoin de me presser : je mange comme un loup. L'air et l'exercice sont des apéritifs
ce 0T
qui valent cent fois mieux que toutes les drogues du monde.
Tout à coup, la lune apparaît dans tout son éclat, au milieu de sa cour nombreuse et brillante d'étoiles. Quel admirable spectacle ! La ligne ondulée de collines couvertes d'arbres séculaires s'étend au loin, s’abaissant, s'élevant, formant des vallées, montant jusqu'aux nues, empruntant de l’astre de la nuit une teinte argentée qui charme la vue et porte l'âme à la rèverie. La petite rivière de Saint-Joseph, qui coule à nos pieds, livre de continuels combats aux blocs de rochers qui obstruent son lit, et ses flots forment des cascatelles écumantes dont le murmure s’entend au loin. Je suis tellement ravi à l'aspect de cette belle nature si riche et si grandiose, que j'oublie de boire et de manger. M. Chicoyne me rappeile à la réalité en m'offrant un verre de vin de Channay.
— Du vin! mais je croyais qu'on n’en récoltait pas dans ce pays.
— Au contraire, nous en avons en abondance.
Je bois; c’est de l’eau claire, glacée; c’est de l’eau du Saint-Joseph. On rit de bon cœur, je ris comme les autres; et, faute de mieux, c’est de l’eau que je bois à la santé de mes amis du vieux pays, à celle des amis de ma nouvelle patrie, au bonheur et à la prospérité de ma chère Belgique, à l'avenir de la libre et hospitalière contrée dont les habitants accueillent si bien l’émigrant . belge.
JEAN LACHARRUE.
Sherbrooke, le 17 novembre 1882.
Mon cher directeur,
Maintenant vous vous demandez sans doute : « Où le pauvre Jean aura-t-il passé la nuit?... On ne peut pas se tenir pendant une dizaine d'heures autour d’un feu de bivouac. »
Le logement est ce qui doit inquiéter le moins les voyageurs au Canada. Vous êtes fatigué, la nuit tombe, et vous voyez, an bord de la route, la cabane du pêcheur ou la demeure plus confortable du fermier. Frappez sans crainte, et il vous sera ouvert. Demandez l'hospitalité, et elle vous sera accordée de la façon la plus cordiale.
Je voulus d’abord m'étendre sous la tente des bûcherons, sur les branches de sapin amassées à la hâte par mes compagnons de voyage. Ces robustes gaillards n'avaient pas le moins du monde l’air d’être vaincus par le sommeil, et je m'attendais à d'intéressants récits. Mais M. Chicoyne me fit observer qu'il ferait assez froid avant la fin de la nuit, et il me conduisit l'hôtel.
L'obscurité complète m'empèchait de voir, à cent
om GS de
mètres du campement, une cabane en troncs d'arbres, bâtie sur la rive gauche du Saint-Joseph, à quelques pas d'une autre cabane tou: aussi rustique, celle dans laquelle a été célébrée la première messe, lors de la fondation de Channay.
Précédés par un défricheur qui porte un fanal, nous longeons la rivière. Le chemin est étroit, et à tout moment je trébuche contre des quartiers de roches. Nous arrivons cependant sans accident.
Voici l'hôtel... Quelques troncs d'arbres ont fait les frais de cette bâtisse primitive. L'architecte a oublié de mettre une serrure à la porte que ferme un simple loquet. Cependant cette maison est habitée, pour le mement, par une dame et sa petite fille ; le chef de la famille a fait une entreprise du côté de Québec et il ne reviendra que dans quelques jours. En attendant, sa femme et son enfant sont là seules, au milieu des grands bois; ce qui ne les empèche pas de vivre et de dormir en paix. Ils ont la conscience tranquille et l'esprit aussi; ils savent que ce n'est pas dans les forêts canadiennes qu'on rencontre des voleurs et des malfaiteurs.
La plus grande propreté règne dans la maison. Les vases en cuivre et en fer blanc reluisent comme de l'or, ce qui rend plus délicieux encore le bol de lait que l’hôtesse nous offre avec un empressement prouvant que nous sommes les bienvenus.
Un colon, établi un peu plus loin, dans la « noire forêt, » vient allumer sa pipe en passant.
Il est ravi de rencontrer un Belge, un homme du vieux pays. Je vante l'hospitalité canadienne et j'apprends, outre beaucoup d’autres détails, ce qui suit :
Dans ce pays, il y a beaucoup de marchands ambulants
LU
ss: Cl de
et même le métier est excellent. Dans plusieurs bourgades éparses, il n'y a pas de stores (c'est ainsi qu'on appelle ici les magasins). Le « marchand » est donc toujours le bienvenu.
Lorsqu'il arrive le soir dans une ferme, il dételle son cheval, le met au pacage et « déclare » qu'il logera à la ferme.
— C'est bien, répond le fermier; vous souperez avec nous ?
— Ma foi, oui.
— Très bien, voici une bonne place.
Pas plus de cérémonies que cela. C2 n’ajoute rien au menu, on ne fait ni plus ni moins de frais, mais tout est offert de bon cœur. Pour rien au monde on ne refuserait l'hospitalité au voyageur qui arrive le soir dans une ferme canadienne.
Le matin, on sert le déjeuner, on donne un coup de main pour atteler le cheval et « bon voyage! »
Ah! J'oublie... Le marchand a toujours un petit cadeau à offrir aux enfants. Mais, en ouvrant ses valises, il montre, sans en avoir l'air, les articles les plus nouveaux de son magasin portatif, et jamais il ne quitte la ferme sans gagner au moins son écu. Dans toute une semaine, il ne dépense pas cinq liards pour son entretien et celui de son cheval.
Je parle un peu de tout avec mon compatriote.
Je suis étonné d'apprendre qu'il y a au Canada, comme dans tous les pays du monde, des gens qui ont — comme on dit — de la peine à joindre les deux bouts. Il y a tant d'argent à gagner ici, etl'on peut y vivre d’une manière si économique !
À quoi donc faut-il attribuer la gène, je dirais presque