‹ Lettres d'un émigrant ou Voyage au Canada [microforme]Chapitre 8 sur 29 · ET DE · texte numérisé non relu

ET DE

la misère qui règne dans un si grand nombre de familles ?

Quoiqu'il soit au fond un très brave homme, le Canadien n’est pas parfait.

J'ai déjà dit qu'il n’est pas trop bon cultivateur. Il convertit très bien la forêt en terre plus en moins labourable, mais i! n'améliore pas assez. Il ne connaît pas la culture soignée, l'art d'utiliser les plus petits coins de terre et de faire produire.

Cependant ce n'est pas à ce détaut, à ce manque de clairvoyance, qu'il faut attribuer le mauvais état des finances de beaucoup de campagnards.

Ce qui dévore surtout les ressources de la classe agricole, c’est le luxe. Je crois enfavoir déjà parlé.

Les fils de fermiers veulent avoir de beaux vêtements, an cheval de luxe, une belle voiture, un splendide traineau. Les demoiselles connaissent et suivent les modes de Paris, et passent volontiers leur temps à tapoter sur un piano. Ce n’est pas ainsi qu'une ferme prospère.

Il arrive souvent que les folles dépenses amènent la

misère. On commence par hypothéquer la ferme, et l'on i finit par la vendre. Lesf vieux parents, usés par les tra- â vaux et même par le chagrin, ne peuvent plus compter À

que sur le zèle et l’activité de leurs enfants. Mais ceux-ci sont trop fiers pour semettre at travail, surtout pour entrer au service d’autres fermiers, et ils s'expatrient, abandonnant à leur triste sort un père et une mère dont la faiblesse est la première cause de tant d'infortunes.

Il y encore l'usure.

Lorsqu'un campagnard a besoin d’une somme d'argent pour améliorer sa ferme ou augmenter ses cultures, il la trouve facilement. Mais lorsqu'il a perdu tout crédit

dit

par des dépenses inutiles, il est forcé de recourir à des usuriers, qui achèvent sa ruine.

Ce ne sont pas seulement les fermiers qui sacrifient au luxe, à la folle envie de briller; beaucoup d'ouvriers imitent cette manie. Ils ont des salons ornés avec un luxe au dessus de leur condition, et leurs femmes ont l'air de grandes dames qui craignent de salir leurs petites mains en se livrant à d’autres travaux que la fabrication de la pàtisserie. C’est à peine si elles daignent « cuisiner » un peu et s'occuper du linge et des vêtements. C’est le mari qui coupe le bois, puise l’eau, peine du matin au soir et se prive même du nécessaire pour payer les robes et les chapeaux de madame son épouse. Je suis loin d’être partisan du système arabe qui impose aux femmes les corvées les plus pénibles; mais dans les fermes canadiennes, et surtout dans les familles ouvrières, je voudrais voir les femmes plus actives. Elles y gagneraient sous tous les rapports. Les fermières et les ménagères belges peu fortunées jouissent d'une meilleure santé, elles sont beaucoup plus robustes que les Canadiennes, mais aussi clles travaillent davantage.

L'ivrognerie cause infiniment moins de ravages au Canada qu'en Europe; cependant, l'eau de feu fait ici quelques victimes. C’est cependant une chose prouvée depuis longtemps : le fermier qui s’adonne à la boisson est un homme perdu.

On le voit, le diable pénètre un peu partout, et ceux de mes compatriotes qui viendront à mon exemple s’établir dans les campagnes canadiennes ne doivent pas s'imaginer qu'ils seront ici tout à fait à l'abri de la tentation, et qu'ils n'auront jamais de mauvais exemples sous les yeux.

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Je leur dis tout cela afin qu'ils se mettent bien sur leurs gardes et qu'ils soient prémunis contre tous les entrainements. Avec du zéle et de la persévérance, on a la certitude de réussir ici; cependant, les dépenses inutiles et le manque de calcul ruinent — dans tous les pays du monde — les meilleurs établissements.

Dix heur:… sonr::t à l'antique coucou ; il est temps de songer au :°::5 La journée a été rude; j'ai à peine le temps de di: 5° caurte prière et de me déshabiller. Le doux murmu:e de !: rivière frappe toujours mon oreille, mais bientôt je me sens partir pour le pays des rèves. Pendant quelques instants, il me semble qu'un tourbillon m'emporte à travers des arbres séculaires, serrés les uns contre les autres; puis, tout à coup, je me retrouve au pays, au milieu de mes amis qui me serrent les mains, me recommandant de leur écrire souvent... Le navire quitte la rive, les amis agitent leurs mouchoirs, je les salue de loin, puis.

Je dors comme un homme qui n'a que cela à faire, jusqu'à six heures du matin.

Où est mon compagnon de voyage ?

Je le trouve au milieu de ses hommes qui ont préparé un immense bûcher auquel je dois mettre le feu.

Jamais! brûler de si beau bois, une provision pour tout un hiver, ce serait un véritable crime!

Il n’y a rien à dire, je dois m'exécuter. « Si vous ne brûliez pas ce bois, me dit-on, où le mettriez-vous ? Celui qu'on coupera ensuite sera utilisé, mais, en ce moment, il s’agit de faire de la place. »

C'est ainsi que se commencent tous les défrichements. On coupe d'abord le menu bois, puis quelques grands arbres sur lesquels on place du bois à peu près sec, et

le feu balaye la place où doit s'élever la cabane en troncs du défricheur.

Tout en soupirant, je frotte une allumette sur la manche de ma veste, je l'approche de quelques copeaux bien secs; bientôt la flamme pétille, les branches s'enflamment, les troncs prennent feu, une immense colonne de fumée monte en tourbillonnant vers le ciel. et je m'aperçois que le brasier grille ma barbe et menace de me roussir de la plante des pieds au sommet de la tête.

A présent, il s’agit de donner un coup de main pour la construction d'une maison qu'on va élever sur r. autre coin de la clairière, et qui doit être sous toit avai la tombée de la nuit.

— Impossible !

— Impossible? C'est vous qui dites cela, M. :: directeur?

— Non.

— Alors, c'est vous, lecteur? Eh bien! Venez donc voir et ne me traitez pas comme certains farceurs traitaient autrefois les « napoléonistes », lorsque ces braves vieux de la vieille racontaient leurs exploits. Moi je ne raconte pas ici ce que j'ai fait, mais bien ce que j'ai vu; et je n'avais pas mes yeux en poche, je vous le garantis.

Les troncs sont équarris et coupés sur la mème longueur. Les bouts sont taillés en « queue d'aronde », afin qu'ils puissent s’enchàsser les uns dans les autres. On en place quatre, et voilà un peu moins d’un pied de maçonnerie achevée. Puis quatre autres, et ainsi de suite. À midi, quand le cuisinier nous appelle pour la soupe, la charpente du toit est en place. Le soir, la maison est achevée, sauf quelques détails. On achète les

portes toutes faites, de même que les chassis. Le plancher sort tout raboté de l'usine.

Le lendemain, promenade dans la forêt séculoire. Oh! que c’est beau! Je voudrais cependant y voir plus de petits oiseaux et... moins d'éperviers. Avis aux chasseurs.

De temps en temps un écureuil a l'air de vouloir me frôler le nez avec le panache qui orne la chute de ses reins. Le petit effronté! Croit-il que mon fusil n'est pas chargé, ou s'imagine-t-il que je l'épargnerai toujours malgré son insolence ?

J'espère toujours rencontrer un ours; car, oubliant la fameuse fable dont on cite si volontiers la morale, j'ai promis une belle fourrure à un de mes amis. Ps plus d'ours que sur la main.

Quand j'étais tout petit, on m'appelait le chasseur d'ours. Pourquoi? C'est une histoire bien émouvante que je raconterai peut-être un jour.

Et me voilà dans la forêt aux ours, dans ce fameux beerenbosch, dont j'ai parlé si souvent dans ma jeunesse. Seulement, l'ours n'est pas l'ami de l’homme, et il s’obstine surtout à ne pas honorer de sa confiance ces méchants bûcherons dont la hache est toujours affilée, dont la main ne tremble pas et dont le cœur ne connaît pas la crainte.

Il y a deux ans à peine, de nombreux ours rôdaient encore dans le canton de Woburn. Aujourd’hui, maître Martin a décampé : sans avoir le moins du monde envie de faire pénitence, il paraît qu'il aime la vie d’ermite. Cependant, je ne désespère pas de me trouver un jour face à face avec un de ces Canadiens rebelles à toute idée de civilisation. L'un de nous y laissera sa peau, et j'espère bien que ce ne sera pas moi.

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Voici maintenant la rivière Arnold. D'où vient ce nom? Il y a longtemps, en 1717, si j'ai bonne mémoire, le général américain Arnold passa la frontière canadienne à la tête d'une armée assez nombreuse. Il campa sur les bords de la rivière qui a gardé son nom. La disette éprouva cruellement ses soldats, qui se virent réduits à faire de la soupe avec. des tiges de bottes.

Autrefois, cette petite rivière était bien souvent barrée par les travaux des castors. J'ai trouvé, par ci par là, des traces de ces animaux si actifs et si industrieux ; mais 1l paraît que ces fabricants non brevetés de digues et d’écluses ont suivi les ours dans leur retraite.

Jamais le temps ne m'a paru si court qu pendant les cinq jours que j'ai passés au milieu des bois, en compagnie des défricheurs.

Mais il fallait bien songer au retour... comme je dois songer en ce moment à terminer ma lettre. C'est ce que je fais, en vous priant, mon cher directeur, de me croire toujours

Votre tout dvoué, JEAN LACHARRUE.

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Sherbrooke, le 25 novembre 1882.

Mon cher directeur,

Après avoir visité Channay et ses environs, la rivière Arnold, où je trouve à chaque £a les traces du castor que le bûcheron a chassé du pays, et les belles terres qui s'étendent à l'Est du Mégantic, il est temps de songer au retour. Le désir de revoir ma famille qui m'attend à Sherbrooke, et la fatigue que m'occasionnent ces longues courses à travers la forêt, me font saluer avec joie le grand lac dont les eaux bleuâtres semblent boire avidement les derniers rayons du soleil couchant.

Il a été convenu que nous allumerions un grand feu au bas de la berge, à l'endroit où se fera plus tard le débarcadère de Lourdes. A ce signal, le petit bateau à vapeur, à l'ancre dans une baie un peu plus loin, près d'une scierie mécanique, devait venir nous prendre et nous conduire aux Moulins Nantais, où nous passerions la nuit.

Pendant que M. Chicoyne explore les environs, songeant peut-être, colonisateur infatigable, à de nouveaux établissements, je me mets bravement à l'œuvre. Je me

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