‹ Lettres d'un étudiant [microforme]Chapitre 3 sur 12 · TR ARDENNE NET PE RIRE · texte numérisé non relu

TR ARDENNE NET PE RIRE

que battement de l'horloge est le glas funèbre du trépas, chaque minute de notre existence est attachée à soixante cercueils, aux larmes et aux lamentations de soixante familles.” Que deviendrons-nous? L’héroisme et la gloire ne font pas respecter l’homme par le temps. “//a viator, a dit un écrivain, Xeræm caleas * on ne peut faire un pas sans fouler aux pieds un héros !” Et que ne foule-t-on pas? Elle est bien triste la grandeur de celui dont les vers sont devenus les frères, dont la poussière est la mère et la sœur. Disons plutôt : Arrêtetes pas, voyageur audacieux, n'avance pas davantage, ne vois-tu pas que tu marches sur ceux qui t'ont engendré ? Voyageur, bientôt on passera sur ce qui porte ton nom, rien non plus ne sera reconnaissable de ta poussière. Chacun a son tour. Il viendra un jour où le soleil se lèvera encore, 1. ses rayons ne seront plus pour nous ; les astres continueront leurs mouvements journaliers, et d’autres mortels seront là pour les admirer. En vain se débattrait-on avec le temps, le temps nous fait pirouetter dans les espaces avec lui. Le temps, figuré

par l'antique Saturne, dévore ses propres enfants, il dévore les siècles et

les hommes, il dévore les monuments mêmes qu'ils ont laissés pour prolonger une ombre d'eux-mêmes.

Messieurs, si j'en avais le droit, je vous demanderais aujourd’hui où l'avenir vous paraît si riant et si vaste, où votre imagination ravie se plaît à créer mille projets fantastiques, je vous demanderais, dis-je, que sera devenu le brillant auditoire qui m’environne dans soixante ans ? que restera-t-il de cette Jeunesse si riche d'espérance dont j'ai l'honneur de faire partie ? Un ancien roi qui se jouait avec la vie humaine, voyait un jour défiler devant lui plus de cinq millions d'hommes tous vigoureux et pleins de force qu’il conduisait à la conquête du monde ; il les contemplait avec satisfaction du haut d’une montagne ; puis tout à coup il ne put retenir ses larmes. “ Quoi ! dit-il, un siècle ne sera pas écoulé et cette armée florissante, l'élite de mes Etats, cette armée innombrable sera prosternée dans la poussière ; et moi, qui suis leur chef, je ne serai plus ! Qu'est-ce que c’est donc que l'humanité !” En effet, messieurs, que trouvons-nous de Xercès, que trouvons-nous de tant d’autres hommes qui cèdres d’un jour élevaient leurs têtes altières et étonnaient la terre de leur grandeur ! Que reste-t-il d'Alexandre, cet homme que le monde semblait ne pouvoir contenir, et dont maintenant nous chercherions en vain la tombe ? Le temps a passé sur lui et si l’histoire ne nous avait transmis son nom, nous ne saurions pas s’il eut existé. Que reste-t-il de César, d’Auguste, de ces empereurs romains qui se faisaient offrir de l’encens sur les autels des dieux ? Bonaparte, géant de notre siècle, qu’est-il devenu ? Charlemagne, Louis XIV, Henri IV ont eu leurs propres cendres outragées par le temps, et

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elles ont été jetées aux quatre vents. Leur postérité qui semblait si bien affermie sera bientôt éteinte loin du trône où ils commandaient, et toute leur grandeur restera seulement dans le souvenir des hommes (1).

Il y a eu de grands empires en Asie, on a vu des cités populeuses et orgueilleuses de leur roi, et le passant n’en reconnaît plus la trace. Babylone, Tyr, Pergame, Athènes ne peuvent plus être retrouvés : plus un seul monument ! Des animaux immondes parcourent seuls leurs enceintes silencieuses. En Amérique, il y a eu aussi de grands peuples, des empires florissants, des villes superbes, où se trouvent maintenant ces amas de grandeurs ? Non loin du sol canadien, on aperçoit sur les bords d'un fleuve quelques colonnes renversées, des ruines d’édifices détruits par le temps qui attestent l'existence ancienne d’une naticn puissante et civilisée.

E Qu'est devenue cette nation ? Demandez-le aux quelques indiens qui res-

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tent encore dans les Florides ; ils n’en ont conservé aucun souvenir. Parcourons tous les pays, partout se montrent les mêmes ravages du temps.

Il est d'immenses monuments que la main des hommes a construits comme pour élever un trophée de leur néant, comme pour porter‘jusqu'au

.ciel, suivant l'expression de Bossuet, le pompeux témoignage de leur

vanité. Ces monuments, ces pyramides qui dominent le monde, ont résisté au temps jusqu’à ce jour, mais c’est pour dire à l'avenir les effets terribles du temps. Destinés à renfermer la pourriture des rois, ils ont vu passer à leurs pieds quatre-vingt générations humaines, ils ont assisté à toutes les révolutions, ils ont vu tomber ce qui paraissait le plus solide et le plus inébranJable, ils ont été témoins de toutes les folies des hommes qui, souvent, prévenant la marche du temps, ont tout détruit pour régner, et ont ensuite accablé le monde de leur propre chute.

J'en ai assez dit, messieurs, sur les ravages du temps ; je n'ajouterai maintenant qu’une réflexion qui vous plaira davantage. Si le temps a tant d'influence sur nous, s’il préside à notte sort futur, nous pouvons de notre côté influer sur le temps et modifier en quelque sorte seseffets. Il est des destinées dont l’homme a été fait dépositaire, il est des intérêts sacrés qui lui sont confiés et qui ne dépendent que de lui. Ainsi, messieurs, vous avez un avenir qui repose entre vos mains, et cetavenir est précieux, et vous devez lé préparer en profitant des soins et des leçons qui vous sont prodigués dans le cours de votre éducation. En répondant à l'attente de ceux qui vous instruisent, n’en doutez pas, votre rôle sur le grand théâtre du monde sera beau, il sera avantageux pour vous, avantageux surtout pour les frères à qui vous devez un jour vous dévouer. Puissent vos pas être toujours

(1) Lorsque cette conférence fut faite, les Bourbons étaient en exil.

marqués par des vertus et des bienfaits ; les bénédictions de vos concitoyens seront votre couronne, et votre vie aura été pleine devant Dieu et devant les hommes. C’est le souhait que je forme pour vous en.terminant cette lecture.

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DIOCLÉTIEN (1) AYANT RÉSOLU DE DÉTRUIRE LE NOM CHRÉTIEN EXHALE CONTRE LES FIDÈLES TOUTE SA FUREUR (2).

qui rien ne peut résister dans l'univers, moi dont le nom fait fléchir NA les peuples et trembler les rois, moi dont légal n'existe que dans les cieux, je serai bravé par ce qu’il y a de plus vil et de plus méprisable dans mon empire ; la faiblesse se rira de ma puissance ! Suis-je encore Dioclétien ? Où est donc ma force et ma grandeur ? Où est donc celui qui se nommait hier l'héritier des Césars et le dominateur des nations ; celui doñt partout on respectait la voix, et dont la volonté faisait marcher le monde ?Dioclétien, où es-tu ? Qui ose lever la tête devant toi ? O dieux! l'aurais-je cru avant ce jour? c’est une secte ignoble et barbare sortie de la Judée, ce sont les disciples d’un malfaiteur puni du dernier supplice qui osent se déclarer les ennemis des dieux et de Dioclétien. Et je n’ai prisla pourpre impériale et je n’ai porté la terreur de mes armes et je ne porte le sceptre du pouvoir suprême que pour essuyer cet excès d'outrages ! Estil vrai que mon bras n’a pas encore brisé ces bêtes orgueillguses d’un nom inscrit sur un gibet infâme, et qui affectent de mépriser ce qu’il y a de plus vénérable et de plus sacré sous mon règne ! Oseront-ils longtemps encore, audacieuses victimes, me mépriser moi-même et fouler aux pieds les images augustes de mes dieux ? Grand Jupiter, lorsqu'on a sous les yeux les spectacles qui se renouvèlent tous les jours dans ces temps d'horreur, l’âme est interdite et le sang se glace de stupeur. Oui, j'ai vu de mes yeux un de ces fanatiques : c'était un jeune homme que les chrétiens avaient transformé en furie ; ma présence ne lui a point imposé ; mes menaces et mes caresses

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(1) Dioclétien (Caius-Valerius-Aurelius), empereur romain, né de parents obscurs en Dalmatie, 245 après J.-C. De soldat, il s’éleva par son mérite à la charge de commandant des officiers du palais, qu’il occupait sous Numérien. A la mort de celui-ci, en 284, il fut élu en.yereur à Nicodémie, Il choisit son ami Maximien Hercule pour collègue, et s’adjoignit comme césars, en 292, Constance et Galérius, Dioclétien était grand capitaine, et protecteur des talents et de la science, Une sanglante persécution contre les chrétiens souilla son règne. Il abdiqua la couronne à Nicomédie en 305, et se retira à Salone, où il passa le reste de ses jours en repos. Il mourut l’an 313 (Dict. de biog. gén., par Léo Joubert, )

(2) Essai écrit pendant le séjour de l’auteur au collège de Montréal,

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temple. La mère était là cependant, mère digne d’un meilleur fils, son épouse était là, et leurs larmes, leurs supplications, leurs cris de terreur et

| de désespoir n'ont servi que d’aiguillons à son impiété. L'enfer était-il

dans son cœur ? Quels sont donc ces chrétiens qui veulent triompher des puissances du ciel et de la terre sous la hache même des bourreaux ? Il est temps que je l'avoue : je suis vaincu, les disciples du Supplicié m'ont

vaincu. Mais que n’ont-ils pas vaincu ? Les dieux sont trop faibles pour leur résister. Qu'’êtes-vous devenus, dieux de Rome et des nations ? Il fut untemps-où vous n’étiez pas sourds aux vœux des mortels, où votre

voix se faisait entendre dans les sanctuaires et dans les bois sacrés. Alors

vous aviez soin de votre gloire, et vous punissiez les profanateurs. Main-

tenant, vos louanges ne se font plus entendre dans les palais que vous habitez parmi les hommes, les hommes ne vous connaissent plus, ils ne craignent plus vos vengeances, vous êtes en butte tous les jours aux plus atroces infamies. Dans votre impuissance, cédez-vous aux chrétiens ? ou bien si vous me laissez le soin de vous venger, secondez donc mon pouvoir.

| Ne voyez-vous point ces chrétiens sur le point de tout renverser ? Les

voilà bientôt sur les marches du trône, bientôt ils pourront placer leur

| Christ sur les autels qui vous ont été consacrés. Ce ne sont plus seule-

ment, en effet, de faibles femmes, des enfants timides ou des esclaves qui

| adorent le Galiléen : ce sont des hommes courageux et forts, ce sont des | soldats de l'armée et du prétoire, ce sont des sénateurs, les personnages les plus distingués dans tous les corps de l'Etat, qui ne craignent pas de pu-

blier hautement leur foi ; en un mot, Rome même est chrétienne ! Oui, les

chrétiens marchent tête levée dans Rome, ils pénètrent jusque dans mon

palais, ils étalent à ma vue leurs superstitions et leur culte monstrueux ;

[j'en suis témoin, et c’est moi qui les souffre ! A la vérité, que n'ai-je pas | fait ? Me reste-t-il autre chose qu’à être traîné derrière leur char de triom-

phe ! Affronts innattendus. Ah ! avant qu'ils pèsent plus longtemps sur moi, avant qu’une tache éternelle souille mon nom, j'écraserai le dernier

| Romain ! A tout prix je délivrerai la terre de ces téméraires que la foudre [n’anéantit pas ; il faut enfin que l’hydre à cent tétes disparaisse de la face

du monde. Car j'en viendrai aux dernières extrémités, je veux que la

guerre la plus terrible et la plus opiniâtre leur soit déclarée. Leur sang

est une offrande agréable à nos dieux, leur sang réjouira les hommés qui

[abhorrent un culte ennemi et exécrable. Je verserai donc leur sang. Le

père verra périr l’un après l’autre tous ses enfants, et son cœur saignera

avant qu'il soit lui-même égorgé ; l'épouse sera livrée à la rage des bêtes féroces en présence de son époux, et celui-ci verra déchirer ses membres dans l’amphithéâtre, et il verra ses entrailles dévorées, et il déplorera peutêtre sa propre férocité en attendant le même tourment ; on‘arrachera du sein de la mère son tendre nourrisson, on frappera sa tête sur les murailles, et le sang rejaillira jusqu’à elle.

Mais où m'entraine ma colère ? N'’ai-je pas déjà tout essayé vainement ? Les bourreaux ne sont-ils pas las de frapper ? A quoi servent les tourments ? Ds les recherchent, ils les ambitionnent, et c’est là qu'ils fixent leur gloire et leur triomphe. Plus il en périt, plus ils croissent en nombre comme en force : leur sang est une nouvelle semence de chrétiens. Déjà les supplices me manquent. Par Hercule, j'en suis effrayé, je ne sais quelle puissance me résiste !.. Ne nous décourageons pas cependant, le temps est veau de frapper le dernier coup. Il faut donc que j'essaie de nouvelles armes. Eh bien, je combattrai maintenant par la douceur et la séduction des plaisirs, ceux que je n'ai pu vaincre par la crainte des roues ou des bûchers ; je prodiguerai les charges et les récompenses, j'offrirai des trésors, je promettrai des honneurs. Non, non, ne nous décourageons pas, redoublons nos efforts. Ne puis-je pas aussi opposer les chrétiens aux chrétiens, rompre les nœuds qui les attachent ? la désunion fera leur faiblesse, la discorde les détruira. Je déchaînerai le père contre le fils, le fils contre le père, l’ami contre l'ami, le protecteur contre le protégé ; ennemis plus puissants que moi contre eux-mêmes, comment résisteront-ils à tant d’assauts différents ?

Christ, tu n'es qu’un dieu éphémère, ton règne est déjà fini, l’ordre est rétabli, le ciel est vengé.

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