‹ Lettres d'un étudiant [microforme]Chapitre 7 sur 12 · LETTRES INTIMES · texte numérisé non relu

LETTRES INTIMES

Montréal, 4 juillet 1853.

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ON cher ami, — Figure-toi que j'ai fait chauffer mon encre pendant trois quarts d'heure, et elle est encore blanche comme le démon! Tiens, elle commence à être noire. Ily a donc trois quarts d'heure que je suis arrivé de chez toi tout essoufflé, pour répondre à ta lettre que l’enfer consume ! Ah ! infâme lettre. Vilain T** (1), puisses-tu passer tes vacances à lire une pareille écriture. Ah! je me suis bieu dit: “ Mais rira bien, Talbot, qui rira le dernier.” (2)

Si j'avais à te raconter tous les désagréments que j'ai eus à sub'r aujourd’hui, trois feuilles de papier ne suffñraient pas à contenir toutes mes vociférations. 7e crois que le ciel, la terre et les enfers ont conspiré contre moi. D'abord, tu sauras que ce matin, je me suis levé de travers, et ce n'est pas tout, il n’était pas moins de sept heures et quart. J'étais d'humeur massacrante, j'aurais cassé toutes les vitres, si je. n'avais pas été pressé de me rendre avant la fin de la messe au collège (3). Je partis, clopin-clopant, le ventre vide et les cheveux hérissés ; je n'avais même pas eu le temps de me peigner avec mes doigts. J'arrive juste au moment où le père N***, du haut de l'autel, annonçait une composition de chimie pour cet après-midi. ‘Que la peste t'étouffe !” lui répondis-je bien haut en moi-même. La messe étant finie, je passai en classe avec les autres. Sur ces entrefaites, notre aimable professeur de métaphysique me saisit par le bras pour me demander si j'étais encore déterminé à honorer tout sim-

(1) Cette lettre ainsi que les suivantes, ont toutes été adressées à M. L.-W. T**, ami intime de l’auteur.

(2) Allusion à un poème sur Jeanne d'Arc que l’auteur et son ami avait lu ensemble, et qui les avait fort amusés, à cause de la faiblesse de certains chants.

(3) Les élèves entendaient la messe tous les matins avant de ce rendre en classe.

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Après la classe, dont je passai la plus grande partie dans le pays des songes et l’autre partie dans le paradis des oies, je sortis tranquillement, bien résolu à ne me faire ennuyer par personne sur ma route, mai” bien de m'ennuyertout seul (1). Ouahl!ilest bien vrai de dire qu'il y a des jours néfastes. J'avais dépasse le coin de la rue McGill en fuyant (2), lorsque j'aperçu mon inportum lecteur de Ai/ton et de Cooper's poems qui m'attendait avec son air béat, et pourquoi? Pourquoi? tu le sais déjà.

Mon C*** n'avait-il pas fait une di/igence (3), la semaine dernière. Ne venait-il pas de i'achever hier soir. N’avait-il pas pris ses résolutions en grec et fait sa prière en latin. Je lui disais à tout moment qu'il faisait beau, que nous aurions un beau congé demain, que T** revenait aujourd'hui. Je lui aurais dit que tu étais évêque de l'ile Sainte-Hélène, il en aurait été de même. Nous nous sommes rendus jusqu’au magasin de Mussen avec sa diligence.

—Bonjour, Lapointe (4).

—Au revoir, C**,

Je le quittais le cœur joyeux et plein d’espérance, mais ma journée n'était pas finie. Je coudoie en ce moment même ton enragé M** qui s'empare de moi, et me demande de suite de son air suffisant et courtois si . j'allais encore au collège. J'avais ma ceinture, j'avais mon Bouvier sous le bras, cher ami ! De fil en aiguille, il en vient à me répéter les déclama-

| tions qu’il avait apprises par cœur, il y a trois ans, contre messire P**,

L Faisant semblant de l'écouter, je soupirais après le moment fortuné où nous | arriverions chez D**, son patron. Il me quitta là en effet, mais nouveau | déboire, j'aperçois ton cousin B** qui marchait doucement à six pieds : devant moi sur la rue Lagauchetière. Je n'avais pas le temps de l’éviter,

(1) Il demeurait alors avec sa famille, moins sa mère qui était morte, à l’angle sudouest des rues Wolfe et Dorchester ; la maison est en bois, et se compose d’un rez-dechaussée avec toit mansard. Elle existe encore, et elle appartient encore à la succession. M. Audet père est mort le 23 décembre 1887.

(2) Le collège de Montréal était alors situé dans la rue du Collège.

(3) On appelait diligence le rapport que les élèves avaient à faire de l'instruction religieuse qui était donnée chaque dimanche,

(4) Comme la plu art des membres de la famille Audet, l’auteur était plus connu sous le surnom de Lapointe.

je l'aborde hardiment ; nous avons parlé tout le long du chemin jusqu'à l'encoignure Dorchester-Wolfe, de l'église St-Pierre et du père L#*, J'étais enfin rendu au logis. J'allume ma pipe et je prends mon Régnault que je n'avais pas encore ouvert depuis longtemps, Dieu le sait! Il fallait bien préparer un peu ma composition, de la chimie... ta, ta, ta. J'entends frapper à la porte.

Je n'avais pas encore vu la définition

—Entrez.

Aussitôt six poils jaunes séparés en trois s'introduisent doucement, doucement. Enfin, qui est-ce que c'était ? - C'était, en vériré, je te le dis, —c'était G. S**, en corps et en âme, qui venait de promener à Lachine ses dix-huit poils tous surpris de voir le jour.

—Bonjonr, Lapointe.

—Comment vas-tu, G** ?

Préliminaires nécessaires. Puis la conversation s'établit entre les pouffées de tabac ; ‘T** en fut le sujet principal. Quelle ne fut pas ma stupéfaction, ma désolation et mon admiration en même temps, lorsque j'appris que T** retardait son retour pour venir en aide à la beauté souffrante (quelle poésie !) et concourir pour sa part à former des citoyens et des citoyennes appelés à devenir plus tard le soutien, le support et l'appui de la société naissante.

Oui, T'** fera son chemin. Il rextreen grade; et cependant il n'est encore qu’à son début. D'écolier, le voilà devenu professeur. Certes, il fera quelque chose. Je le vois déjà la férule en main, la plume ;"r l'oreille, du haut de la tribune, donner aux enfants du XIXème et aux pères du XXème siècle les rudiments des sciences et des arts, leur faire part des lumières qui doivent bientôt porter au dernier échelon de perfectionne- ‘ment la société humaine, fonder sur des bases solides leur avenir, et établir en eux l'avenir brillant qui sourit d'avance au Canada. Je t'ai toujours dit, cher ami, que ta carrière était belle à parcourir, que tu aurais un rôle lumineux à faire sur le théâtre social.

Mais trève ! G** est parti ; je dîne à la hâte, et il faut que je parte pour aller étaler ma science au collège. Nous avons eu pour composition une longue explication des propriétés, de la composition, etc., de l’eau, et l'analyse et la synthèse de l’eau, par dessus le marché. Je n'avais rien lu de tout ça, aussi l’ai-je passé l’infernal après-midi. J'ai fait des phrases aussi longues qu'aujourd'hui, puis demain ; ensuite j'ai fricassé ça ensemble à peu près comme les recommendations et les commissions à ta famille. Je vais t'en lire un petit morceau pour te le prouver ; c’est insignifant, mais c'est aussi drôle que mon bavardage ordinaire :

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‘,., Par suite de cette propriété de tomber en pluie, l’eau fait aussi tomber tous les gaz insalubres ou en excès qui se sont élevés dans l'air ; elle ramène l'harmonie qui tend à se détruire. Après avoir semé partout l'abondance et des bienfaits de tout genre, l'eau retourne au sein de la mer pour revenir encore, et elle voyage ainsi depuis six mille ans. L'eau qui entre en ébullition à 100° se solidifie à o , je crois, ou à je ne sais combien de degrés au-dessous de zéro (vid. Régnault). La glace n'est pas sans utilité dans les régions froides. Sans avoir égard à ceux qui aiment à patiner (j'y suis fort indifférent), il est beau l'hiver de voyager sur un pont de glace qui s'étend tout le long du Saint-Laurent, et de pouvoir dire au roi des fleuves : ‘“ Je passerai sur toi et tu ne t'entr'ouvriras pas pour ‘“m'engloutir, tu ne mouilleras pas même la semelle de mon soulier ; je me “ris de tes fureurs, tu es enchainé par tes propres ondes.” Une considération importante à faire c'est que la glace pèse moins que l’eau, ayant une

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moindre densité. Sans cette attention de la Providence, les rivières ne se- U raient bientôt qu’une masse de glace quine fondrait jamais, même sous dE les plus hautes températures. Tout ce qui vit dans l’eau périrait ; l’eau

serait immobile, et par là même entrainerait la mort universelle ; plus de moissons, plus de végétation dans les champs et dans les prairies, plus de vie pour l'animal, désordre à son comble dans toute l'économie du monde.”

Je suis sûr que tu pestes contre moi en lisant toutes mes sottises. Tu n'as pas fini, va ! il faut que tu paies au centuple le mauvais quart d’heu, È re que tu m'as fait passer en me faisant lire ces combinaisons de phrases” | amalgamées je ne sais comment, sur ton dernier morceau de papier. Toi, tu n'auras pas seulement le tourment de lire, tu donneras six sous pour lavoir ce tourment (r). Coquin, tu vas bien tâter l'enveloppe avant de payler ! Il est vrai que j'avais bien envie d'y mettre une vieille gazette que j'ai dans mon coffre, mais j'ai pris un autre parti. Je mé suis dit : Il vaut ieux le faire enrager pendant une heure et demie en lui faisant lire cette espèce d’encyclopédie.…

? Tu ne sais pas encore que je suis revenu chez moi vers cinq heures, ce soir. J. D** était déjà assis vis-à-vis de moi avec un de mes cahiers à la imain. Ilm’a conté une douzaine de mensonges sur desaffaires survenues Lentre lui et son oncle A**, Pendant qu'il parlait, je lisais l’histoire des Chinois.

Cet être-là a la manie de parler de choses ennuyeuses. Chaque fois que je veux reporter les idées sur quelque chose d’intéressant, ou il ne ré-

(1) C'était le taux, à cette époque, du port d’une lettre adressée de la ville à la campagne.

pond pas, ou il cherche une transition pour arriver à son oncle, et pour parler de ce qu'il a fait, et de ce qu'il fera, et de ce qu'il ne fera pas, tantôt au collège de Sainte-Thérèse, tantôt à celui de Saint-Hyacinthe, S'il fait une question qui peut devenir un lieu commun intéressant, il en a regret aussitôt, et il n'attend pas la réponse.

Lorsque j'eus soupé, je gagnai le chemin Papineau pour lire ta lettre (x). G#* avait vainement épuisé pour la lire tout son savoir-lire. Je suis parvenu toutefois à tout comprendre !

Il n'y avait rien de bien nouveau chez toi. Ils se portent tous bien, attendant ton retour avec beaucoup d'impatience.….

Je m'attendais bien à recevoir, moi #ussi, une lettre directe de toi, Point. Tu ne dois pourtant pas manquer d'aventures galantes ou romanesques, au milieu des ris, des jeux, des grâces et des amours.

Ne sois donc pas si négligent. Envoie-moi quelques brillantes descriptions, quelques sentiments lyriques, quelque roman, quelque poème, quelque satyre, n'importe. Parle-moi un peu des scènes villageoïises ; tu dois être à portée de voir quelque drame grotesque et plaisant ; tu dois aussi avoir quelque Chateauvert dans ta classe ; parle-moi de tout, de M. Brrr et de M. Krrr. Je serai content.

Ma lettre commence à avoir un faux côté, hein !

je n'ai jamais vu une farce pareille à celle qui vient de m'arriver. Comme je commençais à te parler de J**, il arrivait encore à la maison. Je lui dis que je t'écrivais ; il m'a dit de continuer ‘ma lettre, et j'ai continué à

médire contre lui. Ila saisi ma lettre tout à l’heure ; il a fallu qu'il lut au moins les deux premières pages ; maïs il a eu le bon esprit de s'arrêter à mon morceau sur l'eau. Dieu soit béni ! Il lui a été aisé d'apprendre par sa lecture que tu étais instituteur ; nous avons bavardé là-dessus jusqu’à neuf heures et demie. Il a parlé d'aller faire une visite en monsieur à ton établissement, et d'apporter, pour les jeunes sylphides surtout, une bonne provision de médailles et d'images ; etilest parti. Je crois qu'il va insérer un billet dans mon enveloppe pour toi. Les grandes phrases ne manqueront pas, non plus que dans la mienne.

Je n'ai plus qu’à t'apprendre une nouvelle que tu ignores sans doute, c’est que nos vacances sont avancées de huit jours cette année, à cause des réparations à faire dans le collège. Nous les aurons donc dans quinze jours, le 19 juillet.

L. Plamondon, rue Saint-Paul, enseigne du Castor, fait démolir sa mai-

son et offre e: vente au prix coûtant un fonds de marchandises et hardes |

(1) La nère de ‘T** demeurait en cet endroit,

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ans doute, c'est A cause des rés quinze jours,

émolir sa maiises et hardes

faites de 75,000 dollars.

du Canada (1).

Je te présente les saluts et les amitiés de ta famille, ainsi que de toutes tes connaissances, et te renouvelle l'expression des sentiments avec lesquels je suis ton ami le plus dévoué.

C'est la pJus belle occasion offerte aux acheteurs

IT

Primæ script et legende,

ON CHER AMI, — Je n'ai rien d'extraordinaire à te dire aujour, é d'hui ; je n'ai pas le temps non plus de t'écrire en règle. Mais Li n'importe, j'ai voulu faire voir que je ne t'ai pas oublié...

Il existait autrefois et il existe encore aujourd’hui, dans l'île de Montréal, une gentille petite maisonnette située sur un coteau verdoyant, au nord de la ville, Là, on n'entend ni le marteau du forgeron résonnant sur l’enclume, ni la scie du menuisier qui fait gricher les dents, comme on dit dans notre bon patois canadien, ni le tumulte des enfants du peuple, ni la voix impérieuse du maître qui commande à ses employés. C'est le séjour de la paix ; les zéphyrs seuls en troublent la tranquillité, et seulement le soir, quand partout tout est calme, l'on entend un dernier écho qui vient là pour mourir. Cet écho se compose de bien des bruits ; il renferme le frémissement de tous les insectes qui ont concouru tout le jour au grand travail de la nature, il renferme tous les soupirs des vents, il renferme et ésume toute la vie, tous les murmures d’une vaste population qui va s’endormir ; il y a là les gémissements de la douleur, les cris de la veuve et de l'orphelin, les cris de la misère, les cris de l'angoisse, les cris du désesoir ; et ces cris se confondent avec les expressions plus rares du bonheur, s cris de la joie, les cris du triomphe, les cris de l'admiration, les cris de L fortune, enfin les cris du désir et de l'ambition. Oh ! que j'aime à traire ainsi dans mon âme les passions humaines, lorsqu'elles sont à la eille de se taire. Et que j'aime bien plus à les entendre de cet endroit qui t'est si bien connu (2), où nous avons fait de la poésie, où nous nous ommes communiqués tant de fois nos impressions, où nous avons admiré avec tant d'enthousiasme les folies sublimes d’un homme divin par son gé: ie (3). Souvent encore, je vais faire dans ce lieu des promenades solitaies ; je monte mon imagination, je m’extasie devant mille objets enchan-

(1) Ce marchand s'était fait une réputation par ses annonces alléchantes. (2) Résidence de Mme T**.

(3) Lamartine,

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teurs qui souvent n'existent que dans mon esprit ; je me réveille ensuite, je ris un peu de moi, puis arrivé à la petite maisonnette aux contrevents verts, je frappe à la porte. Mais il ne m'est plus donné de trouver mon ami dans le sanctuaire de l'amitié ; la petite chambrette consacrée aux muses et à la philosophie est maintenant vide, quelques papiers épars et en désordre attestent seulement qu’il doit revenir. Je maugré un peu contre mon destin ; je parle un peu de toi, et je m'en reviens au logis, après avoir bu cependant un ou deux verres de bière d’épinette à ta santé...

Je vais être obligé de clore ma lettre, il est tard, il est temps d’aller la porter chez toi...

, Rien de bien nouveau, si ce n’est que nous sommes en vacances. J'ai remporté trois belles cartes de la distribution des prix. L'examen a été très intéressant ; je te donnerai plus tard de plus amples détails. Je pense aller aux Ecarts (i), la semaine prochaine, pour y passer quelques jours.

Nous avons fait une grande veillée, jeudi soir, chez G. D** ; RY*# y était avec sept ou huit autres. Nous avons beaucoup ri, surtout en écoutant la lecture du poème le plus original et le pluseffrayant que j'aie jamais vu. C'est une traduction de l'apocalypse de saint Jean, et toute la critique qu'on pourrait en faire pourrait se réduire à ceci : c'est le chef-d'œuvre de la bêtise de l'esprit humain.

Ta famille et la mienne t'attendent au commencement de la semaine prochaine. Il est inutile de dire que nous te désirons.

J'ai bien hâte de recevoir de toi une longue et jolie lettre. Adieu. Ton ami très affectionné.

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