‹ Lettres d'un étudiant [microforme]Chapitre 8 sur 12 · II · texte numérisé non relu

II

L Samedi, 6 août 1853.

Æù cune Iétite, aucune marque de souvenir ou d'amitié. J'allai Hiér soir chez Mme T** : ; mes affaires qui sont nombreuses, tu le sais. m’avaient empêché d'y faire mes petites visites quotidiennes depuis quelques jours. Je m'attendais à te trouver, du moins à recevoir un paquet bien volumineux à mon adresse. Vrai comme tu es là, il n’y avait rien du tout. Mme T*# est au désespoir, Lapointe est aux abois, W. D** est de mauvaise humeur, G** est en fifre, L** est inquiet pour la sûreté de la province. ‘ Voilà, dit-il. la citadelle assiégée, c'est fini, sauve qui peut ! ” tout le mon-

(1) Nom sous lequel on désigne généralement le village de Saint-Vincent de Paul, près de Montréal,

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de vit sur des épines, un sourd murmure parcourt la cité. J. C** (r) dit qu'il s'en swcre. Il achève le vingtième chant de Milton ; il va commencer Cooper's poems.

C'est donc pour te dire qu'il y a aujourd’hui quinze jours que je t'ai écrit la lettre que tu viens de lire. Je l’ai mise au bureau de poste du chemin Papineau ; mais vu qu’il a été impossible de te la faire parvenir, j'ai pris le parti de te l'envoyer à cette heure avec une autre par une poste un peu plus sûre. Gare aux six sous ! Le diable pourrait bien entrer dans ta bourse, s’il n’y est pas entré déjà. C’est bon, ça paiera pour les pipes et le tabac que tu m'as dépensés depuis cet hiver. Car j'en atteste ici le ciel et tous ceux qui ont eu le malheur de te connaître, c'est un scandale de te

oir ainsi toujours vivre aux dépens des autres, de te voire mollement prendre tes aises et ton plaisir sur la ruine de ton prochain. Quand je pense que je me suis trouvé aujourd’hui sans pipe, sans argent pour en acheter, sans crédit pour en emprunter, au point que j'ai été obligé de voler la pipe de L**, qui est une véritable antiquité, et qui offre en même temps n modéle d'art et d'industrie ; elle a été raccommodée en trois endroits. Be te la montrerai ; tu n’en diras rien à personne. J'ai bien des choses à te dire, mais je suis trop pressé dans le moment, Êt j'ai la tête tellement remplie que je ne sais par où commencer. Pendant Que j'y pense, je ne peux pas oublier de t'annoncer, comme une bonne ouvelle, que M. B** m'a prêté son Sysfème sur l'indivisibilité de la hatière. Je n'ai pas eu le temps encore de l’étudier. J'ai bien hâte ceendant de le connaître le plus à fond possible ; on en tire des conséhences de la plus haute importance, des conséquences qui touchent à la hilosophie et à la théologie. C'est quelque chose de fondamental que ce fstème ; s’il était plus connu, je crois qu’il ferait beaucoup de bruit. B** est parti ces jours-ci pour la cataracte de Niagara ; 1l va nous bporter de brillantes descriptions.

Pour moi, je suis surpris quand j'y pense. Mais n'importe, je suis encofen ville. Ja nuit seulement j'ai des songes ravissants qui me transpornt tantôt au lac de Belœiïl où mille nymphes empressées m'invitent à me fraichir dans des ondes bienfaisantes ; tantôt sur le penchant d'un rafii-

2(1) C** dont il est question ici pour la deuxième fois et qui était un des amis intimes

l’auteur, avait un faible pour les œuvres poétiques. Un jour, en feuilletant de vieux buquins au marché Bonsecours, il découvre deux volumes qui portaient le titre de voper's poems ; et sans prendre la peine de les ouvrir, il en paie la valeur et les embrte chez lui Comme M. Audet était son compagnon de chaque jour, il s’empressa lui faire connaître sa bonne fortune ; mais en ouvrant les volumes en sa présence, il ouve à sa grande surprise qu’au lieu des œuvres du poète anglais de ce nom, il avait ut simplement acheté un 77aité sur les comptes publics. Ceci explique l’allusion que . Audet fait dans ses lettres à propos des poèmes de Cooper.

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de entre deux rives fleuries où de molles sirènes me distraient par leurs chants de la vue du danger ; tantôt dans la plus vieille forèt du nouveau monde, où l’on n'entend que la nature, où l’homme n’est rien qu’un témoin aussi sublime que le spectacle.

Mais ces séduisantes images me laissent bientôt avec le sommeil, au réveil. C'est une véritable transfiguration ; je suis porté à me tâter d’un bout à l’autre pour m'assurer si c'est bien toujours moi qui suis moi.

Ce matin, surtout, j'ai été désappointé au plus haut point. Jamais si beau rêve n'avait caressé mon imagination. J'étais devenu marabout, et je faisais pour la troisième fois mon pélerinage à la Mecque, au tombeau de Mahomet. Je m'avançais doucement, la nuit, sur un noble coursier arabe au milieu des plaines de l'Orient. Le temps était calme et prêtait aux méditations enchanteresses et au recueillement de la piété ; une légére brise seulement agitait les feuilles du palmier et de l'olivier et...caressait les poils de mon menton ; mon oreille se plaisait à entendre ce bruit flatte. 1'ciseau qui charme la nuit venait y ajouter ses accents tantôt passionnés, tantôt tristes, tantôt joyeux, tantôt d’une douceur mélancolique. Mes yeux erraient en même temps sur le riche tableau qui m'entourait, je regardais le ciel, je regardais la terre, je regardais à ma droite un vaste désert qui me faisait l’effet d’une mer paisible. Au ciel, la lune était argentée et silencieuse, elle semblait dire au voyageur de la solitude : ‘“ Ecoute la voix de Dieu, il parle ; écoute la voix de ton cœur, c’est ici la même voix que la voix de Dieu.” Et j'écoutais, et mes sens étaient attentifs ; mon cœur tressaillait, et mon âme transportée volait dans les plaines azurées, et les astres lui faisaient entendre leur éternelle harmonie. Mes yeux, fatigués de l’enthousiasme des grandeurs, se reportaient sur la scène qui s’étendait autour de moi. Je vis les arbres, les fleurs et les arbustes qui s'inclinaient sous la majesté des cieux ; au loin sur la montagne, c'était le cèdre qui détachait sa tête séculaire d’un nuage pâle transparent ; près de moi c'étaient des herbes vertes qui se courbaient ensemble, comme si une vie les avait animées ; et un chant glorieux semblait sortir des vallées et de la montagne au milieu du silence : “ Salut à celui qui fit le cèdre de la montagne et l’herbe de la vallée ; que toute la création l'adore, que le silence l'admire.” Et ces voix se taisaient. Puis je vis de légers brouillards parcourir lentement la plaine où je me trouvais ; ces brouillards prenaient peu à peu des formes fantastiques et diaphanes, ils me paraissaient comme des esprits visibles. Je me dis : “ Voilà sans doute les génies de la contrée, esprits de Dieu à qui Dieu a dit: Veillez sur les pas du voyageur. Protégez ma course aventureuse à travers le désert inconnu, guidez les pas de mon coursier ; éloignez de moi les embüches et les maléfices des anges

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Je regardai encore, et je vis que la souffrance, l'angoisse, le désespoir, toutes les tortures de l'âme, animaient et faisaient marcher les ressorts des squelettes maudits. Puis les uns baisaient la poussière devant un tyran, et celui-ci se plaisait à les frapper ; il faisait craquer leurs os, il renversait les têtes qu'il venait de mutiler. Tout à coup, un esclave plus fort que son roi se leva de terre et terrassa celui-ci avec un crâne abattu et à son tour il vengeait ainsi le peuple. Bien des cris de douleur se faisaient entendre et je voyais des peuples succéder aux peuples, des tyrans aux tyrans.

‘“ Abdiel, entendis-je alors, regarde maintenant dans cette direction. Vois-tu cette tour géante qui menace les astres ? Elle est anéantie, mais son ombre existe encore. C'est au pied de cette tour orgueilleuse que

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s'élevait l’opulente cité qui n'est plus. Lorsque les hommes commencérent cet ouvrage, ils pensaient leur puissance sans bornes. Le Seigneur a confondu leur insolence et il les a divisés dans leurs langages * c’est depuis ce temps-là que les hommes et les peuples ne se reconnaissent plus pour frères. Leur division vient de leur orgueil.” Lorsque l'ange eut fini de parler, ma vision s'était évanouie. Une nature plus belle et plus riante s'offrit à mes yeux. La nuit même avait fait place à une brillante aurore. Une verdure luxuriante était à mes pieds, les fleurs ouvraient leurs calices embaumés, les arbres relevaient leurs têtes chevelues. Je n'osais cependant avancer parmi ces richesses de la nature, je tremblais malgré moi de toucher ce qui fut la cendre des morts, je respectais tout ce qui s'offrait à ma vue, car il me semblait voir là des cœurs palpiter, des chairs s’animer, des âmes vivre avec des passions diverses. (1)

Pendant que j'étais abîmé dans ces réflexions, je me réveillai tout à coup. J'avais la tête prosaïquement posée sur un oreiller de coton jaune, les membres en désordre scilicet, etc. Mon cheval arabe m'avait trahi ; je n'étais plus qu'un petit Canayen ; mais je m'en reconsolai en pensant que de ministre du prophète Mahomet, je redevenais ton ami très affectionné.

P. S. — Je crois que jamais ni la fameuse Babylone, où j'ai été cette nuit, ni Tyr, ni Pergame, ni Athènes, ni Sparte, ni Rome, ni la Barbarie n’ont possédé un original comme ‘T**. Quand il est quelque part, on ne peut l’en dénicher, s’agirait-il des intérêts les plus sacrés de la patrie, de la religion ou de l'humanité, s’agirait-il même de ses propres intérêts. Voilà la moitié des vacances passée, et mon brave ami est encore à Lachine.Tu vas faire un Chinois !

Saint-Louis de Gonzague, 6 novembre 1853.

CR CHER AMI. — ‘Tu t'impatientes sans doute de ma lenteur à t'é- (| ; crire, mais j'ai préféré retarder un peu afin de pouvoir t'appren- : Ÿ dre plus positivement quel était et quel devait être mon état à Saint-Louis de Gonzague. ;2 n'ai commencé à faire l’école que jeudi dernier : la maison n'étant pas prête encore ; j'avais hâte cependant de voir comment les choses s’arrangeraient. Je t’assure que dans ma maison, je

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