‹ Lettres d'un étudiant [microforme]Chapitre 9 sur 12 · FA · texte numérisé non relu

FA

La

(1) En lisant ce petit chef-d'œuvre, ceux qui ont lu Lamennais reconnaîtront dans

cette peinture saisissante un fervent disciple et imitateur du célèbre auteur des Paroles d'un croyant,

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ne puis guère être plus pauvrement. Je n'ai encore pour mes quarante élèves dont la plus grande partie est arrivée le premier jour, que deux tables et deux bancs, desquelles tables il y en a une composée de trois planches raguées sur deux chevalets. Pas une chaise pour m'asseoir, obligé par conséquent de recourir sans cesse aux voisins pour cette commodité. Un poêle qui a été fait du temps de Ponce-Pilate et sur lequel la main des siècles a imprimé plus d'une injure ; on ne pouvait pas le wéner, je l'ai fait graisser. Un plancher. Dieu du ciel, il faut que je te parle de mon plancher. C’est un plancher à la moderne, celui-là ! c’est un plancher qui a été fait six mille ans après la création du monde ; aussi l’art ne peut-il guère aller plus loin. Situ entrais dans ma maison, cher ami, et que tu poserais un moment le pied à terre, tu croirais marcher sur des ressorts, tu sentirais le balancement enivrant d'une balençoire, tu sentirais frémir le sol sous tes pieds, les poutres gronder sourdement, les murailles craquer et s'ébranler, et tu verrais devant toi se dresser une planche géante qu’en avançant tu ferais bientôt décliner, comme la vague sous ie pied de Nepturne. Mais je t'en avertis, mesure bien tes pas, car serais-tu une divinité de premier ordre, la planche rebelle peut te jouer un tour et te servir de trappe fatale par où tu serais précipité dans l'empire noir. L'autre jour, je me suis trouvé tout d’un coup dans la cave s'en m'en apercevoir. Ce n’est pas tout ; ne te hasarde jamais à descendre dans cette caverne par le milieu de la maison, surtout ne t’amuse pas à lire dans les astres pendant ce moment-là : une planche, cédant tout à coup, te ferait décliner jusqu’au fond d’un puits à l’eau saumâtre et vaseuse qui est plein jusqu’au bord. Ce n’est pas tout encore ; lorsque tu entres le matin dans ce sanctuaire, tu aperçois devant toi un ‘“ ‘on de rats et de souris qui font “kit, kit, kit,” alors tu peux t'amuser à les bonrsuivre comme des ennemis vaincus d'emblée jusque dans leurs sombres et impénétrables retraitres. Lavenette aurait beau jeu dans ce lieu-là (1).

J'ai ici beaucoup de plaisir et d'ennui. Je m'ennuie beaucoup, parce que je suis séparé de tout être à qui je puisse m'attacher intimement. J'ai trouvé cependant des hommes agréables, entre lesquels je dois placer premiérement, M. l'abbé S**, le curé de la paroisse, qui est un homme très iustruit, très spirituel et plein de prévenance et de politesse ; je l'ai vu hier soir, il m’a invité à fumer avec lui, il m’a raconté son histoire ; ii doit venir chez moi, lorsque je serai établi. Secondement, M. V.-A. I.

ide M** quiest plein aussi d'enjouement tt d’avances flatteuses. Peut-

être vais-je m’engager à travailler avec lui cet hiver. Je me suis bien amusé pendant les quelques jours de vacances qué j'ai eus. Tu sais déjà que

(1) Allusion à un des héros du roman de Louis Desnoyers: Aobert Robert,

nous avons ici une gentille petite rivière qui coule devant la porte de mon provisoire logis, et qui fait serpenter tranquillement, au milieu des verts bocages et des forêts éternelles, une éternelle nappe d'eau. Cette petite rivière ne peut être mieux située ; elle offre les plus jolis contrastes, elle forme avec les alentours les plus pittoresques paysages. Tantôt elle forme une cascade bouillonnante qu‘ se pare de toutes les couleurs d'Iris, et paraît s'amuser à former mille petits cristaux liquides qui se transforment bientôt dans le tourbillon ; tantôt elle se promène lentement comme une reine habillée de verdure et couronnée de fleurs et de feuillage ; rien ne la trouble, elle est seulement ridée comme la vieillesse. Je me promène souvent le soir sur ses ondes voyageuses, et alors je me demande souvent quand, dans combien d'années, dans combien de siècles, elles repasseront au même lieu, où sera alors ma barque ; où serai-je, moi, qui suis porté par elles. Oh ! que je suis petit, me dis-je, nageant sur et dans l'infini, et supporté par l’éternité. Et lorsque les ténèbres m'ont surpris dans mon canot, je vois surgir une infinité de souches sur lesquelles je vais me frapper ; ces souches d'arbres noircies par le feu ou par le temps dont l’onde est parse-

mée, me paraissent comme des têtes de morts, et je vois s'étendre au mi-.

lieu d'elles une grande ombre légère : c'est pourtant mon ombre. Ilya aussi dans les eaux des arbres tout entiers ; celui qui est tant soit peu poëte se plaît à recomposer toutes les métamorphoses de la mythologie : ici doit être telle naïade transformée par Jupiter ; ici, telle hymadriade ; là, telle nymphe trop amoureuse ; ici, au milieu, telle bergère qui essaye de se sauver à la nage des poursuites de son amant et qui eut le même sort que lui. Un homme ordinaire rit de l'enthousiasme des poëtes ; mais ne faut-il pas vivre d'enthousiasme, et est-il possible à l'homme de la nature de ne pas mettre la vie dans tout ce qui existe, de ne pas se créer partout des âmes et des divinités ?

Je passais avant-hier dans le chemin de la reine avec mon capot dont tu as entendu parler plusieurs fois (1). Un marchand de pommes se trouvait là qui dit en me voyant que j'avais l'air d’un faux prophète. Qu'en dis-tu John (2)?

Adieu. Je suis, comme toujours, ton ami très affectionné.

(1) Il était, si nous ne nous trompons pas, en drap d’éléphant de couleur grisâtre, très long et très ample, et son père le lui avait acheté tout fait l’hiver précédent ; il lui avait attiré de la part de ses amis et connaissances, une foule de quolibets.

(2) I appelait souvent son ami par ce nom,

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Saint-Louis de Gonzague, 8 décembre 1853

ON cher W*#—Je crois que ma lettre va être longue ; je suis » plein de nouvelles de la dernière importance et du plus haut intérêt. Peuples, prêtez l'oreille ; nations, soyez attentives ; univers, fais silence ; grandes actions, faits héroïques, actes de magnanimité et de vertu, œuvres divines et humaines, disparaissez un moment ; j'ai ici à dévoiler la trame providentielle qui a enchaîné le fil de mes jours depuis que je suis descendu dans la lice où viennent se mettre zn spectacle les enfants du premier homme. Oui, mon cher ami, il s’est passé de grandes choses depuis que je suis ici. 11 me tardait de <onnaître le dénouement de tant de misères et de souffrances par lesquelles j'ai passé ; à présent, je puis dire comme Enée, ouvrant à ses compagnons de vastes espérances et allant fonder la ville éternelle :

Per varios casus, per tot discrimina rerum, Tendimus in Latium

C'est par mille affaires fâcheuses, c’est par mille déboires, c'est par mille situations déplorables que j'ai trouvé la route de la fortune et du bonheur (1), la voie qui doit me conduire au terme de mes souhaits et de ma destination. Il y a bien longtemps que je voulais trnuver le repos, que je voulais mettre fin à toutes mes inquiétudes et à mes incertitudes ; une foule d'obstacles se présentaient. Tout maintenant est brisé et surmonté, toute voie a été redressée, tout sentier aplani ; et une voix m'a crié, c'était comme la voix d’un prophète ou d’un précurseur, ou plutôt la voix de l'âme qui se fait entendre à tout homme commençant à jouir de la vie: “ Avance, nouveau chevalier de ton siècle ; prends l'épée du progrès, l’'armure de la civilisation, le glaive de la liberté, et fais-toi un chemin à travers les ennemis du progrès, de la civilisation, de la liberté. Travaille pour Dieu et pour la patrie. Dieu t'appelle, la patrie te sourit. Va jouir des droits de l’homme, tu es émancipé ; prends ton essor ; que ton corps possède la terre et ton âme les cieux.” Telle est, mon cher T**, Ja voix qui s’est fait entendre à mon oreille, cette voix qui a dû vibre: dans ton âme comme dans la mienne, car nos deux âmes sont homogènes. Je l'avais déjà entendu plusieurs fois, mais elle arriva un jour en temps opportun ; le ciel venait enfin jouer son rôle céleste dans le mien, il venait seconder mes efforts, et apposer le premier sceau de prospérité sur mon avenir. Que de choses pénibles avant d'arriver là ?

(1) 11 le croyait, tant l'idéal avait d’empire sur lui,

Tu dois t'en douter un peu—-quoique je ne t'ai fait à peu près que des peintures riantes dans ma dérnière lettre, —je demeurais, cher ami, dans une famille qu'on aurait appelé à bon droit, du temps de Lafon. taine, une famille de vilains. Je me contentais de cette maison pour le moment, vu que je m'attendais &.us les jours à me fixer dans mon logis à ressorts. C’est bien l'homme qui propose et la femme qui dis pose ; je soupirais sans cesse après l'arrivée de ta mère ; je lui avais écrit deux lettres, et je n’en reccvais aucune nouvelle, Que faisait-elle, la mée? Elle avait reçu mes missives qui la pressaient de venir au plus tôt en aide à un civilisateur. Elle avait appris combien je souffrais dans cette maison de charretier où j'étais toujours en plein cœur d’enfer, moyennant huit belles piastres par mois ; elle avait su que je tendais de jour en jour à devenir sauvage au milieu de cetw race inculte qui révèle peu parfois par ses manières et son langage, et son origine et ses mœurs antiques. Cependant, des circonstances tout à fait impérieuses la retenaient, malgré elle, à Montréal. Que faire dans le monde sans argent, depuis que nous ne sommes plus dans l’âge d’or ? Depuis la découverte des métaux, tous les cœurs ne sont-ils pas forgés en fer ? Je languissais et je me tordais dans l'attente : Mme T** avait encore plus à souffrir : elle souffrait de son embarras et du mien.

Un beau dimanche matin— c'était le 4 décembre 1853—j'étais allé à la messe paroissiale, suivant mon habitude, profitant du mauvais temps qui était mieux en harmonie avec mon capot. Je servis, suivant la coutume, de spectacle à plusieurs commères qui poussaient leurs filles en me regardant. Je regardais, moi, tous ces yeux en regrettant qu’ils ne fussent pas tous des miroirs de génie. Je ne sais pas si elles avaient envie de m'adorer: je t'assure que j'avais bien l’air d'un dieu avec ma barbe de Jupiter olympien. Il faut que je me vante, en passant, d’avoir fait retourner un petit groupe de grotesques naïades qui faisaient mine de vouloir me dévorer ; je les ai regardées longtemps de mon côté, d'une façon à les foudroyer. Toujours faut-il arriver au fait. Après la messe, je sors de l'église tranquillement ; j'écoute un moment le crieur qui, dans son avis public, imita son curé : il s'agissait de vendre des dindes à la rafle. La chose m'intéressa peu ; je passai outre en toisant, sans faire semblant de rien, une foule de petits fats qui luttaient ensemble en joutes de sottises et de grossièretés. N’empêche, j'étais sur le chemin ; je marchais en n'apitoyant philosophiquement sur le sort des hommes sans éducation. J'étais entièrement absorbé par mes réflexions, lorsque arrivant près de la maison d'école, j'aperçois un petit jeune homme devant la maison qui avait l'air de m’attendre et qui me souriait. Je ne supposai rien d’extraordinaire ; je hâtai toutefois le pas pour

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