‹ Lettres d'un magnétiseurChapitre 4 sur 14 · LETTRE III · texte numérisé non relu

LETTRE III

21 iH. le Docteur trousseau.

Monsieur,

L'intérêt que je prends incessamment à la propagation et au crédit du magnétisme me fait un devoir de vous exposer quelques considérations sur la manière dont ont été faites les expériences de somnambulisme qui ont eu lieu chez yous mardi dernier, et sur la valeur de ces expériences.

D'abord je dois dire que les conditions dans lesquelles se sont trouvés les

magnétiseurs et les sujets étaient extrêmement défavorables; et vous, monsieur, dont la bienveillance égale le savoir, l'avez probablement remarqué tout comme moi. En effet, une atmosphère chargée d'électricité, un salon rempli (F air chaud , la présence si contraire aux somnambules de quelques incrédules systématiques, voilà ce qui existait.

Mlle Virginie, magnétisée à l'ouverture de la séance, a été, il est vrai, fort bien dirigée par vous, monsieur, qui l'avez conduite mentalement dans une maison du faubourg Saint-Germain. Cette somnambule, qui, dès le début, a Irèsexactement saisi votre pensée, a déclaré qu'il fallait suivre telle direction pour arriver au lieu de l'exploration , — que la maison ne bordait pas la rue, — qu'il fallait, pour y arriver, traverser un en-

droit ou il y avait des arbres, — quelle vovait une statue, — que la maison n'é • lait pas une maison bourgeoise, — qu'elle voyait des femmes portant un costume d lin caractère particulier.

Ces six expériences dont vous avez reconnu l'exactitude seraient-elles le résultat du hasard?. . Xon. 1 ° Toutes les maisons de Paris ne sont pas dans la même direction en partant de chez vous, et, en ne s'attachant qu'aux quatre points cardinaux, il y avait trois chances contre une, trois à parier contre un que la somnambule se tromperait si elle cherchait à deviner plutôt qu'à entrer en communication de pensée avec vous; 2° sur mille et une des maisons de Paris, il y en a une tout an p] :s qui ne borde pas la rue, soit mille chances contre une; 3° sur cent une des maisons qui peuvent être reçu-

lées de la rue, il y en a une, peut-être, dont la cour ou le jardin, en avant, soit pourvu d'arbres ; 4° sur niilJe une maisons, il n'est pas probable qu'il y en ait plus d'une où l'on puisse remarquer une statue; 5° sur cinq cent une maisons, cinq cents environ sont dites maisons bourgeoises; 6° enfin, je ne sais dans quelle proportion se trouvent à Paris les femmes portant un costume d'un caractère particulier. Maintenant, si nous voulions prendre la peine de récapituler et d'établir le calcul des chances contraires d'une part, celui des chances favorables d'autre part, nous verrions qu'il est absolument impossible que le hasard puisse être invoqué raisonnablement comme devant infirmer des faits si évidemment démontrés.

Ensuite, la somnambule s'est trompée

sur la question que vous lui avez adressée : «Qui m'a ouvert la porte? n Mais elle a déclaré elle-même que ses idées s'embrouillaient, que la chaleur la fatiguait, que, d'ailleurs, elle souffrait beaucoup d'un rhume manifeste. Au surplus, les faits négatifs ne sauraient anéantir les faits positifs.

La deuxième personne qui a été soumise à la magnétisation est une dame que je n'ai pas l'honneur de connaître, faisant partie de votre assemblée. Je n'ai nullement touché cette dame, je me suis contenté de fixer mes yeux sur elle, et de passer à deux ou trois pouces de distance mes mains devant sa figure et sa poitrine. Vous aviez bien voulu, sur mon invitation, constater l'état du pouls chez cette dame, et vous avez vu qu'au bout de peu d'instants, l'artère a battu vingt

fois de plus par minute; cependant la poitrine, dont l'ampliation se faisait avec eflort, était singulièrement oppressée, et les membres comme la tête éprouvaient des mouvemens nerveux très-remarquables. J'ai lieu de croire que si cette dame n'eût pas éprouvé les distractions desquelles on ne saurait se défendre au milieu d'une société nombreuse, elle se serait endormie du sommeil magnétique.

Plus tard arrivèrent MM. Marcillet et Alexis Didier, son somnambule ordinaire. Celui-ci, magnétisé par celui-là, se laissa tamponner et bander les yeux par les plus sceptiques de vos amis, et, dans cet état, commença une partie d'écarté avec les cartes fournies par vous-même.

A peine avait-il vaincu la première difficulté (prouvé qu'il voyait malgré l'occlusion si parfaite de ses yeux corpo-

rels), qu'on lui multiplia les obstacles. Il vit néanmoins très-fréquemment les cartes tenues par son adversaire, celles qui étaient encore au talon, et vous savez que l'épais cahier de papier que vous interposâtes plusieurs fois entre lui et son joueur adverse ne l'empêcha pourtant pas de nommer précisément les cartes qui lui étaient adressées; là, il n'v avait rien à dire, absolument rien. Les incrédules devaient passer condamnation, se soumettre à 1 évidence du fait, mais il nen a point été ainsi. Vingt cartes au moins ont été nommées par Alexis, ayant les yeux occlus, vues à travers des corps imperméables à la lumière, et placées de telle façon qu'un Argus des plus éveillés et des plus libres n'eût certes pu en reconnaître une seule. Eh bien ! cela n'a pas suffi. Cependant, les précautions

de défiance les plus minutieuses avaient été prises : magnétiseurs, somnambules et magnétistes, y compris M. le docteur Hamard , votre ami, tous étaient placés derrière Alexis de manière à ne pouvoir en aucune façon lui servir de compères, quand même, en cas de fraude, ils eussent consenti a s'abaisser a ce point. Il ne restait aux incrédules, pour refuser leur adhésion a la vérité, qu'une seule porte, porte habituellement fermée dans la bonne société ; ils s'en sont emparés avec empressement, sans songer qu'il y avait tout au moins de l'inconvenance à votre égard, et ils ont déversé sur ceux de vos amis qui s'étaient placés du côté opposé à Alexis et à nous, le soupçon injurieux dont ils ne pouvaient atteindre aucun des magnétiseurs ni des leurs.

M. David, surtout, si j'ai bien retenu son

nom, était si irrite de la réussite d'expériences qu'il taxait tout haut de bel i ses, même après les avoir vues, qu'il ne s'apercevait nullement de son peu de politesse envers vous-même qu'il aurait, je crois, appelé compère s'il l'eût osé. Mais laissons à M. David la liberté d'accepter ou de rejeter les faits; l'opinion d'observateurs tels que lui, quelle qu'elle soit, ne saurait avoir aucune influence sur les esprits froids et consciencieux.

Je ne sais, monsieur, comment s'est terminée votre soirée, puisque je n'ai pu y rester jusqu'à la fin. M. Gandillot, qui a assisté hier à mon cours, m'a dit qu'Alexis avait lu le mot Angleterre^ écrit dans l'isolement, par un des sceptiques, et enfermé sous cachet dans une épaisse enveloppe que la position d'Alexis relativement a la lumjère ne lui eût pas per-

— ÔO —

mis de pénétrer le moins du inonde, alors même que ses yeux eussent pu s'ouvrir tout grands, tandis que leur occlusion continuait d'être parfaite.

Veuillez vous rappeler, monsieur, le jour où vous vîntes chez moi avec votre ami M. Jules Janin , et où, malheureusement, vos occupations ne vous permirent pas de rester à la séance. Ce jour-là, le spirituel critique, qui avait été convaincu de la lucidité habituelle de Mlle Virginie peu de temps auparavant, dans une visite dont il m'honora; ce jourlà, dis-je, M. Janin fut tellement émerveillé de tout ce qu'il obtint de ma somnambule, qu'il me dit en me quittant :

« C'est incroyable ! c'est à faire perdre a la tête! Cette femme est si admirable, « que je voudrais pouvoir l'étudier tous a les jours ! » Ces exclamations de joie

Ji —

et d étonnement étaient bien molivées ; car voici ce qui s'était passé :

Dialogue.

M. J. — Pouvez-vous me décrire la maison à laquelle je pense actuellement?

Mlle V. — Oui, attendez un peu

J'y suis..... ce n'est pas a Paris ce

n'est pas dans une ville.... c'est à la campagne.... Il y a deux entrées à cette maison.... Voilà, de ce côté (elle l'indique de la main), une grille à travers laquelle on voit un jardin anglais, sur les côtés duquel sont des arbres (suit la description exacte de la maison).

— Qui est venu vous recevoir?

— Une femme (elle fait le portrait physique et le portrait moral de cette femme....) Les maîtres de la maison en sont absents.

— 11 n'y a donc que cette femme dans la maison?

— Il y a d'autres personnes ; mais ce ne sont pas les maîtres.

— Quelles sont ces personnes?

— Deux dames : la mère et la fille

je les vois bien (elle fait les deux portraits) ; elles ont bien du chagrin.... (elle fait l'histoire de ces dames, et donne tous les détails d'un événement qui les a récemment frappées).... mais vous les connaissez bien , vous, monsieur , ces dames,

— Laissons cela. Revenons à Paris...

Y êtes-vous?...

— Oui.

— Où ai-je été, hier, après mon dîner ?

— Attendez , je vais vous suivre

C'est près de chez vous, je vois bien

c'est une grande maison.... il y a. ...

Tiens, c'est le théâtre de l'Odéon... Je vois bien... vous n'entrez pas par la porte de tout le monde; pourquoi donc?...

Ah! je comprends... Vous n'avez donc pas besoin de carte, vous, pour entrer?... Vous faites signe seulement à l'homme qui est là, et vous vous contentez de dire : « C'est moi. »... Mais, attendez donc , pourquoi n'allez-vous pas où vous avez coutume de vous placer?.... Ah!

c'est différent.

— Savez-vous quel spectacle on donnait hier, à l'Odéon ?

— Non, depuis long-temps je ne fréquente plus les théâtres. Cependant, si vous le voulez, je vais vous faire le tableau des principales scènes ; songez-y.

— Eh bien, que voyez- vous au lever du rideau?

— Le théâtre représente.... (Ici la somnambule indique le décor, la dispo»

sition de la scène, les différents acteurs qui se présentent successivement ou simultanément, elle décrit la physionomie, le costume , la démarche de chacun d'eux, et prononce quelques mots de leurs rôles respectifs dont elle dit justement le sens.) Tout-à-coup, elle s'écrie : « Ah ! mon Dieu , qu'est-ce qui arrive là?... Comme c'est gros... C'est une femme.... elle m'a fait peur... Tenez, voyezvous, voici comment elle fait... » (La somnambule imite les gestes de la célèbre tragédienne Mlle Georges.)

— C'est très bien, mais par quelle pièce a fini le spectacle?

— Par une comédie mêlée de chant, que l'on représentait pour la première fois.

— Oô —

Ce dialogue terminé, M. Janin a déclaré que la somnambule avait été dune exactitude parfaite.

Après M. Janin, M. le docteur D...., qui arrivait depuis peu de temps de la Cochinchine , pria Mlle Virginie de lui faire la description d'une maison d'outremer qu'il se rappelait très-bien. La somnambule, quoique fatiguée déjà, a donné de la maison un tableau exact, allant jusqu'à signaler une montre solaire qui s'y trouve.

Voilà bien des preuves de la réalité des deux phénomènes les plus déniés par les incrédules : La compréhension delà pensée, tacite d 'autrui, et la vision sans le secours du sens an atomique; cependant, monsieur, si votre conviction n'est pas encore pleine et entière, s'il vous reste l'ombre d'un doute sur quelque

point que ce soit du magnétisme (non pas tel que certains enthousiastes le font, mais tel qu'il est aux yeux des personnes raisonnables qui s'en sont le plus occupées), je viens vous offrir de renouveler encore les expériences et de les répéter autant de fois que vous le jugerez nécessaire ; car je souhaiterais ardemment qu'un homme de votre caractère pût apprécier les immenses avantages que l'art de guérir peut tirer du magnétisme en particulier.

Voici pourquoi : D'abord, sans parler de la réputation justement acquise dont vous jouissez dans le monde, votre position de professeur de thérapeutique à la Faculté de Médecine de Paris vous permettrait de présenter aux jeunes gens qui se destinent a la pratique de l'art médical, la question jusqu'à présent si

controversée du magnétisme. Les applications que vous pourriez conseiller de cet agent, et les observations de somnambulisme auxquelles vous vous livreriez sans doute avec toute la prudence dont vous êtes capable, vous prouveraient bientôt que la thérapeutique de l'école restera insuffisante tant qu'elle n'en aura pas été enrichie, attendu que la matière médicale, pourtant si étendue déjà, est incomplète et n'indique nullement certaines substances curatives dont l'usage est mis assez souvent à profit par nos somnambules qui vont jusqu'à prescrire le mode de préparation et le mode d'emploi convenables.

Les modifications si remarquables que détermine dans l'organisme l'application du magnétisme vous amèneraient indubitablement à reconnaître que dans une

foule de maladies (et en général ce sont celles qui résistent le plus aux agents pharmaceutiques connus), les succès les plus admirables viennent couronner promptement les efforts du magnétiseur. Cependant vous serez à même de juger combien l'emploi du magnétisme, laissé à des mains inhabiles ou imprudentes, peut être dangereux pour les malades et même pour les magnétiseurs qui agissent sans discernement. Enfin, vous appellerez probablement l'attention du gouvernement sur la pratique du magnétisme, abandonnée jusqu'ici à tout le monde, et pour laquelle il serait temps d'établir des lois réglementaires comme on en a établi pour la pratique de la médecine. La nécessité des règlements dont je parle vous paraîtra d'autant plus urgente que vous ignorerez moins les fautes

qui ont été commises et se commettent journellement en magnétisme. Un opuscule ayant pour titre : Physiologie et Hygiène du Magnétiseur, que je fais imprimer actuellement , et dont vous voudrez bien me permettre de vous offrir un exemplaire, vous prouvera déjà combien il importe à la sécurité publique d'astreindre les magnétiseurs de profession à des examens, a un diplôme, comme cela a été fait pour les médecinspraticiens.

J'aurais encore bien des choses à vous dire, mais ma lettre est déjà longue et je dois penser que vos occupations vous laissent peu de temps à donner à la lecture .

Daignez agréer, etc.

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