LETTRE IV
21 M. le ïhictfitr S.,;. t
Monsieur,
Permellez-njoi de venir vous rappeler une conversation que nous avons eue ensemble, il y a déjà quelques mois, au sujet du magnétisme. Vous aviez eu de Mlle Virginie la preuve indubitable du phénomène de compréhension de la pense'e, et tout en reconnaissant l'immense portée philosophique de ce fait, vous ne
le trouviez pas Je nature a convaincre les médecins, les savants, de l'utilité du somnambulisme dans la pratique de l'art médical, parce que, disiez -vous avec raison, de ce que telle faculté nous est démontrée, il ne faut pas inférer que tout ce que certains esprits considèrent comme vrai, le soit effectivement. Je convins, vous vous le rappelez, que par cela seul qu'un individu peut entrer en communication d'intelligence avec une personne qui lui est sympathique, ce n'est pas un motif suffisant de conclure que cet individu a le pouvoir de sentir les douleurs d'autrui, d'apprécier les symptômes d'une affection interne, ou cachée à ses yeux de chair, devoir enfin, a travers l'épaisseur des tissus, des os, des muscles, une lésion organique dont on ne peut d'ailleurs, dans certains cas? avoir la preuve
acquise que par l'autopsie, laquelle même ne suffit pas toujours à la démonstration de la cause pathogénique de la mort. Je vous fis observer cependant que, si les expériences dont vous aviez été témoin et auxquelles vous aviez pris part ne vou's suffisaient pas pour admettre la vision à travers les corps opaques, la vision à distance, etc., je me faisais fort de vous en convaincre.
Vous me dîtes alors : Si vous me montrez cela, j'engagerai quelques-uns des hommes haut placés dans les sciences à s'occuper de vos expériences, et je crois être certain qu'ils ne s'y refuseront pas. M. Ara^o lui-même voudra constater le fait, et je suis persuadé qu'il le publiera partout, même au sein de l'Institut.
Il est inutile que je vous redise l'objec* tion que je vous fis au sujet de M. Arago;
je souhaite m'ètre trompé, et je le désire bien sincèrement; car, malgré toutes les plaisanteries d'assez mauvais goût auxquelles le savant astronome a été en butte à l'occasion de la dernière comète, M. Arago n'est pas moins ira homme éminemment distingué, et assurément digne de la célébrité qu'il a acquise.
Peu de temps après cette conversation, vous voulûtes bien répondre à l'invitation que je vous adressai de vous rendre chez moi pour observer le fait de vision, et vous savez, Monsieur, que plusieurs expériencesfsuccessives ne vous permirent plus de douter de l'exactitude de mes assertions ; car, parmi les preuves de clairvoyance que vous eûtes à constater, une surtout était péremptoire: le titre d'un livre relié choisi par vous,
présenté par vous, fut lu à travers la couverture.
Aujourd'hui, Monsieur, que je puis disposer d'un peu de temps et de quelques somnambules remarquables, je viens vous prier d'avoirla bonté de prêter à ce pauvre magnétisme, condamné en moi, vous le savez, par deux tribunaux successivement, comme étant un pouvoir imaginaire, chimérique, repoussé par les plus simples notions du bon sens, et qu'on ne saurait admettre sans faire abnégation de sa raison ; de prêtera ce pauvre magnétisme, dis je, l'appui de votre crédit, en obtenant de vos amis, des savants, de M. Arago même, que l'on veuille bien voir le fait dont vous doutiez naguère, le constater et le proclamer; voilà tout.
Je vous ai parlé de ma théorie, dont
je n'ai laissé entrevoir qu'une ombre légère dans mon Traité du Magnétisme ; mais nous la laisserons dormir : nous ne nous occuperons que de faits, et s'il faut même, pour les voir établis conformément à la vérité, brûler mes manuscrits, j'en ferai gaimentun auto-da-fé, sans regretter un seul instant toute la peine que j'y ai prise ; car je comprends que la cause du magnétisme ne doit pas être l'objet d'un calcul d'amour-propre personnel, mais, au contraire, celle de tous les hommes de science, de tous les philanthropes, de la philosophie, enfin.
Ainsi, j'abandonnerais volontiers à d'autres plus pénétrants que moi le soin d'établir une théorie rationnelle du magnétisme.
S'il vous est possible d'arranger une séance pour l'un des jours de la semaine
prochaine, je vous en saurai gré. Cette séance pourra être tenue, soit chez moi, soit chez vous, comme on le voudra ; je me mets entièrement à votre disposition pour le lieu, le jour et l'heure.
Daignez agréer, etc.