‹ Lettres d'un ministre émigréChapitre 10 sur 63 · L'INSUBORDINATION · texte numérisé non relu

L'INSUBORDINATION

LETTRE X

A Monsieur le général de W^^*.

BERLIK.

Pendant ce temps le colonel Ruiz, qui avait toujours avancé, était arrivé fort tard sur Caserta vecchia. Assailli par l'ennemi, il avait lancé en avant le 45' de ligne, qui repoussa les attaques.

Le colonel s'était établi sur les coteaux qui entourent le village. H avait poussé plus avant le colonel du 6* avec quatre compagnies, et envoyé aux avant-postes quelques détachements du 8* de ligne. Il attendait dans cette position les nouvelles du général, pour se précipiter en avant ou appuyer vers sa gauche. La fin du jour approchait et il n'était pas sans inquiétude. C'est dans la nuit qu'il reçut l'ordre de se mettre en retraite. 11 fit aussitôt ses dispositions ; mais ce n'était pas sans difficulté, quoiqu'il ne \it plus d'ennemis devant soi. Le colonel du 8' demandait du temps, parce que son régiment se trouvait morcelé en détachements, et il ne pouvait le reformer en peu d'heures.

Néanmoins la retraite commença. Le 8* de ligne ouvrait la marche, l'artillerie le suivait, un bataillon du 6' se tenait sur la gauche. On devait se réunir dans la plaine de Morrone, On poursuivit la petralte sans obstacles, malgré les murmures des soldats qui n'auraient pas voulu abandonner leurs positions. Ils venaient à leurs défiances. La colonne, traînant aprè3 elle deux à trois cents prisonniers, alla s'arrêter à Morrone.

Un succès inattQndt} 0}.ait cepçqdatlt ré&eryé à l'pnneuîi ; car, à

mesure qu'il arrivait dans la plaine, le colonel Ruiz s'aperçut qu'il n'était plus suivi parle 6\ Voici ce qui s'était passé. Le colonel du 6' se trouvait, avec ses quatre compagnies, posté avant Caserta-Vecchia, Il reçut Tordre de se retirer, vit le danger et prit ses dispositions à la hâte. Il avait déjà commencé son mouvement, lorsque les soldats qui avaient supporté impatiemment leur immobilité, entendant l'ordre deretraite,commencèrent à murmurer. Entraînés par une confiance excessive, ils se mirent à crier qu'au lieu de se retirer il fallait descendre et s'emparer de Caserte : si la colonne les abandonnait, ils combattraient seuls; rétrograder, c'était trahir. Dans ce moment les détachements attardés du 8* s'engageaient d'eux-mêmes. Ceux du 6' commencèrent à frémir; ils voulaient courir là où leurs camarades se battaient. Le colonel n'eut pas assez de fermeté pour résister à cet élan imprudent. Il craignait, lui qui venait quelques jours auparavant d'être nommé colonel, de paraître lâche ou traître aux yeux de ses soldats. Cette faiblesse allait bientôt lui devenir fatale. Il se mit à la tête de sa petite colonne, descendit des hauteurs et voulut pénétrer dans les faubourgs de Caserte. C'était une insubordination et une folie. Aussitôt il se trouva jeté au milieu d'ennemis dix fois plus nombreux. Les garibaldiens, aux premiers coups de fusil, s'attendaient à une attaque furieuse que leurs chefs ne savaient comment expliquer. Mais, dans la nuit, une grande masse de troupes étaient venues par le chemin de fer à Caserte. L'alarme donnée, tout le monde fut sur pied. On ne prit d'autre disposition que de marcher tous où l'on entendait la fusillade. Garibaldi lui-* même s'avança par la droite, en se couvrant par le bois de Caserte. Bientôt les forces du général Sirtori, les compagnies de bersagliers piémontais, et une partie des troupes de Bixio accourent de tous côtés. Tous tombent sur les quatre compagnies du 6* et les détachements du S\ Tout retour était impossible. Le colonel voit qu'il ne peut pas se dégager du grave péril dans lequel l'ardeur de ses sol-, dats et son imprudence l'avaient entraîné. Il fait avertir le colonel Ruiz du danger imminent où il se trouve: il demande du secours. Le colonel lui fait répondre de le demander à celui de qui il avait pris la permission de ne pas suivre la retraite. Le colonel Ruiz pensait qu'il ne devait pas compromettre le salut de ses soldats et son artillerie pour un insubordonné, qui, à l'heure même, était sans doute prisonnier. Le malheureux colonel du 6* voit alors que, s'il n'y a plus

moyen de reculer, il ne faut pas céder sans combat. La lutte s'engage, mais elle était trop disproportionnée. On donnait, on recevait la mort, mais sans but et sans espoir. On ne pouvait que vendre chèrement sa vie. Les quatre compagnies se battent, en se retirant pour regagner les hauteurs. Mais les ennemis, s'acharnant à la poursuite, ne les laissent pas respirer. Aussi le colonel, ne voulant pas sacrifier inutilement ses braves et imprudents soldats, fait cesser le feu. Il est obligé de mettre bas les armes, avec un peu plus de trois cents hommes.

On ira bientôt mener ces soldats en triomphe à Naples et les livrer aux insultes et aux menaces d'une vile populace, comme on l'avait fait naguère, dans la haute Italie, des prisonniers de Castelfidardo et d'Ancdnë. On aura grand' peine alors à les sauver de la fureur factice des camorristes. Cependant ces soldats se montrèrent très-dignes, dans leur malheur, contre les violences de cette cohue immonde, excitée par la police. On croyait relever l'esprit abattu de la révolution. Mais les deux jours de combats avaient fort ébranlé la confiance, et bien des illusions s'étaient évanouies.

Quelques fuyards, qui avaient rejoint la colonne du colonel Ruiz, y apportèrent la nouvelle de ce désastre et semèrent dans les rangs la colère et l'indiscipline. Au passage du fleuve pour se rendre à Cajazzô, le colonel avait ordonnée au lieutenant-colonel commandant le 8* de se poster sur les hauteurs à droite. Celui-ci résista, lui reprochant la perte de ses détachements. Il s'ensuivit une dispute scandaleuse, et les soldats du 8', criant vive le lieutenarU-colonel, se précipitèrent vers le fleuve et le franchirent à gué. Le reste de la colonne traversa le pont, mais morne et désespérée.

Voilà, général, quelle fut l'issue de ces deux journées qui n'en devaient faire qu'une. Le mouvement du corps de droite, au 1" Octobre, avait été intempestif, parce qu'on avait engagé une action générale avant de savoir que celui de la gauche fût entré en ligne. Quand celui de la gauche se portait en avant et attaquait de son côté, il était déjà fort tard. Le jour suivant, aucune diversion ne fut opérée par celui de la droite. Pendant toute la journée du 2 Octobre, à Capoue, on s'obstina à garder l'immobilité. On ne se donna pas la peine de connaître le sort du général Won-Mechel. Peut-être s'attendait-on à en être averti, et, ne l'étant pas, on restait sans inquiétude. On ne se souvint pas non plus des ordres laissés par le

roi, en partant pour Gaête. Won-Mechel mil, le premier jour, une lenteur inexplicable dans ses mouvements; le général en chef, à

. son tour, garda une immobilité inexplicable dans le second.

On a le droit de reprocher au général Won-Mechel sa lenteur, ral)andon d'un beau bataillon de chasseurs à Cajazzo, l'oubli dans lequel il tomba en n'avertissant point de son mouvement le général en chef, et en n'assignant pas de point de ralliement à sa colonne de droite. Peut-être aussi pourrait-on l'accuser de ne s'être ménagé aucune réserve. Hais il devait compter sur les efforts du corps de droite, dont il avait à seconder l'attaque, et dont il ne reçut jamais de nouvelles. Ainsi, quand même par une meilleure disposition de ses forces, par plus d'ensemble dans l'attaque et en surmontant tous les obstacles, il se fût emparé des positions des Ponti délia Valle et de Saint-Michel, et fût descendu dans la plaine de Caserte et de Haddaloni, son corps, au jour suivant, serait tombé au milieu de toutes Ibs forces ennemies. Il aurait été fort compromis et sa rétraite devenait impossible.

C'est ainsi, général, que Garibaldi n'aurait pu jamais rien imaginer de plus heureux que d'avoir à combattre avec toutes ses forces, l'un après l'autre, les deux corps de l'armée napolitaine. S'il ne Int pas écrasé et détruit le 4*' Octobre à Sant'Angelo et Santa Maria, ce ne fut qu'en rappelant ses forces de Caserte et de Maddaloni, au plus fort de la mêlée et du danger. Le lendemain, rassuré du côté de Capoue, il put faire refluer en grande partie ses troupes vers les lieux qui avaient été abandonnés. Malheureusement la perspicacité du soldat napolitain lui faisait sentir par instinct les fautes de ses généraux. Aussi, après l'issue de ces combats, il revint à la tristesse

' des premiers jours de Septembre. Il entait renaître ses soupçons.

Rome, le 13 Juin 1865.

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