LETTRE IX
A Monsieur le général de TV'***,
BBILIN.
Une canonnade assez vive retentissait le 4" Octobre du côté de Maddaloni. C'était le corps de Won-Mechel qui arrivait, et fort taH encore. Ce général, lui aussi, avait changé quelque chose à ses \nà^ tructions. Il avait laissé un fort beau bataillon de chasseurs à fieûl^ monte, tandis que rien ne menaçait ses derrières. La lenteur quii avait mise dans ses dispositions Tavait empêché d'arriver à ten^ps devant Tennemi. Ce général devait, par la route de Ducenta, passer vers les Ponti delta Valle, descendre sur Maddaloni et Caserte, et se trouver ainsi sur les derrières de Sainte-Marie. La base de ses opérations était assurée par le général Colonnà , dont la division s'étendait de Trifrisco à Cajazzo ; mais il s'y était pris trop lentement.
Il poussa des reconnaissances vers Piedimonte et Cerreto, et s'occupa à bâtir un petit pont entre Avignanello et Amoroso. Il y perdit deux jours. Le général en chef se vit obligé de lui écrire de Capoue, le 30, qu'il allait marcher le lendemain et lui commanda de faire son mouvement pour le soutenir. Mais le retard avait été déjà fatal. La coopération de ce général allait manquer au corps de la droite.
Le général Won-Mechel avait divisé son corps en deux colonnes: celle de droite était formée de toutes les troupes de ligne sous les ordres du colonel Ruiz, poussé en avant avec une brigade et quelques débris d'autres troupes, parLimatola. Peu après Won-Mechel l'avait rejoint et s'était entretenu avec lui dans la soirée du 30, à Amoroso, lui assignant un autre rendez-vous à Ducenta. Ce second entretien eut lieu dans k nuit, et Won-Mechel le finit en ordonnant à Ruiz
de se rendre à Caserta-Vecchia. De son côté, il se mit en marche pour Maddaloni. Soit calcul, soil excès de confiance, il n'ammena avec lui que les trois seuls bataillons étrangers et une demi-batterie. Il avait oublié aussi, en sortant de Cajazzo , d'avertir le général en chef de son mouvement. Maintenant, en sortant de Ducenta, Won-Mechel allait trouver beaucoup d'obstacles pour marcher rapidement. Ainsi la colonne, au lieu de se porter sur Solopaca et de là sur Maddaloni, s'était tournée vers les Ponti délia Valle, Le général sentait le besoin suprême de gagner du temps et allait droit à l'ennemi. La colonne de droite marchait aussi eh avant, mais à une forte distance et sans qu'on eût assigné au colonel Ruiz un point de ralliement.
L'ennemi se défiant, était sur ses gardes. Il avait fait placer toutes ses troupes disponibles vers le point où il se croyait menacé. Aussi, contre son attente, le général Won-Mechel le trouva fortement établi sur les hauteurs et autour d'un moulin. Néanmoins il fit ses dispositions avec promptitude, et l'attaque commença.
La principale qualité des garibaldiens consistait à bien résister dans un poste défensif, où leur courage trouvait un point d'appui dans la nature des lieux. Ils firent un feu plongeant et meurtrier; mais les carabiniers étrangers avancent toujours, les chassent devant eux, et les acculent au moulin. Ce bâtiment était fortement occupé. Une nouvelle lutte s'engage ; les carabiniers en délogent l'ennemi, le poursuivent, et traversant le pont au pas de course, s'emparent de deux pièces de canon et s'élancent vers Saint-Michel.
Cependant le second bataillon s'était mollement porté vers les hauteurs à droite. Il n'arriva pas ou ne voulut pas remplir sa tâche. Il fallait à tout prix s'emparer de Sa*int-Michel. Les carabiniers du 3-, commencèrent à gravir les hauteurs et s'efforcèrent d'arriver sur le plateau. Mais l'ennemi s'y était renforcé, et le bataillon se vil repoussé de front et menacé en flanc. L'artillerie napolitaine le dégagea à temps, tenant les garibaldiens en respect. Il y eut un moment d'hésitation. Dans cet instant, on vient annoncer au général Won-Mechel qu'un de ses fils a été tué. Foudroyé par une si triste nouvelle, il se frappe le front en s'écriant : Ah l mon fils! Mais se tournant aussitôt vers ses soldats, il crie : Vive le roi ! en avant donc, mes enfants! et il lance son cheval. Les soldats, émus et excités, le suivent en répétant le cri de vive le roi ! La lutte devient furieuse, opiniâtre. L'ennemi y envoie dés
troupes fraîches et des soldats réguliers. Malgré ces renforts, un seul bataillon l'ébranlé, Tartillerie le contient ou le détruit. Le colonel Dunyon, qui encourageait à la résistance et donnait aux siens l'exemple de la plus grande bravoure, tombe blessé. Ses soldats l'emmenèrent hors de la mêlée. Sa légion était décimée, plusieurs officiers étaient morts ou blessés. Encore un effort, et les garibaldiens vont être rejetés sur Maddaloni. Mais de nouveaux renforts arrivent; ils reprennent haleine et le combat redevient plus acharné En ce moment, deux heures après midi, la fusillade est générale.
Cependant Won-Mechel était dévoré d'impatience. 11 restait devant ce fatal rocher de Saint-Michel, et ne recevait pas de nouvelles de la colonne de droite. Celle-ci avait été obligée de faire un long détour par Limatola et Castel-Morrone. Quoiqu'elle se fût hâtée, elle s'était trouvée tout à coup arrêtée parla TorredeMorrone qui lui barrait le passage. C'était un vieux château féodal à côté du village.
L'ennemi s'y était fortifié et s'y tenait en masse. On ne pouvait pas laisser cette tour sur ses derrières ; il fallait l'emporter à tout prix. A l'attaque impétueuse, on opposa une résistance opiniâtre. On s'acharna longtemps autour de cet obstacle, mais on finit par s'en emparer. On y fit trois à quatre cents prisonniers, on prit un canon; grand nombre d'ennemis restèrent sur le carreau. Cet obstacle imprévu avait retardé de quatre heures la marche de la colonne. Si elle eût pu poursuivre son chemin, elle eût tourné la position que Won-Mechel attaquait de front, et décidé le sort de la journée. Mais on n'avait pas indiqué au colonel Ruiz un point de ralliement, et il ne connaissait pas le plan du général. Ainsi la colonne poussa en avant, tandis qu'elle aurait dû se tourner vers la gauche. Elle repoussait les ennemis partout où elle les rencontrait, mais sa marche en était encore retardée.
Elle ne pouvait donc arriver là où le combat était toujours sanglant et le terrain disputé.
Le colonel ne put atteindre les hauteurs de Caser ta- Vecchia, lieu désigné; que vers trois heures et demie.
Le général Won-Mechel, ne le voyant pas arriver, commençait à hésiter ; il se douta qu'il s'était déjà trop engagé. Il ne recevait aucune nouvelle du corps principal de son armée ; il n'entendait pas
gronder le canon du côté de Sainte-Maria, et il commença à soupçonner qu'aucun mouvement n'avait été exécuté du côté de Capoue. Ce doute était effrayant. Dans ce moment il s'aperçut que le second bataillon de carabiniers, après s'être battu mollement, avait fait un mouvement rétrograde incompréhensible. C'était ce même bataillon dans les rangs duquel avaient circulé des proclamations révolutionnaires à Palerme. Aussi il avait le plus souffert des désertions à Tennemi. Maintenant, à la vue de ce mouvement, le général avait été d'abord étonné et l'instant d'après il craignit d'être trahi. Ne perdant passa présence d'esprit, avant que le jour ne déclinât vers sa fin, il ordonna la retraite; il envoya en avertir la colonne de droite où elle pouvait se trouver, pour être suivi dans son mouvement. Mais l'ordre devait nécessairement arriver fort tard. Une suite de collines s'interposait entre les Ponti délia Valle et Caserta Vecchia jusqu'où la colonne avait poussé.
Au moment de commencer le mouvement de retraite, les officiers d'artillerie napolitaine faisaient sentir au général qu'ils ne pouvaient pas suivre le mouvement sans risquer de perdre leurs canons, ce qui le jeta dans une plus fâcheuse inquiétude; mais il fallait se décider. Il ralentit son mouvement. Chargé, il chargeait à son tour et descendait eh ordre et lentement. Deux fois il tourna le front, revint à la charge et obligea l'ennemi à remonter vers ses positions. 11 se replia ainsi sans atoir essuyé un échec. L'artillerie foudroyait l'ennemi , et filait ensuite sans être inquiétée. C'est elle qui avait arrêté la poursuite, par moment furieuse, de l'ennemi.
On avait combattu pendant huit heures. Les attaques avaient été poussées avec vigueur. La fougue, d'un côté, et la ténacité, dé l'autre, avaient été admirables. Mais le nombre et la position avaient donné à l'ennemi de grands avantages. Néanmoins, si le courage était égal, le soldat napolitain était revenu au sentiment de sa supériorité. La colonne se retira donc, emmenant trois pièces de canon conquises et des prisonniers. Elle s'arrêta à la Catinella et y prit position, sans être troublée par l'ennemi. Elle avait eu deux cents hommes hors de combat, parmi lesquels six ofiiciers. Reprenant ensuite son mouvement, le général fit reposer sa colonne à Ducenta. De là, il expédia au colonel Ruiz un nouvel avis de la retraite qu'il venait d'exécuter.
Rome, le 6 Juin 1865.