‹ Lettres d'un ministre émigréChapitre 11 sur 63 · LETTRE XL · texte numérisé non relu

LETTRE XL

A Monsieur le général de W^**,

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Malgré rinvasion des Etats Pontificaux, le combat deCastelfidardo et Taffreux bombardement d'Ancône, on ne voulait pas se persuader, à Gaëte, que le Piémont osât assaillir le royaume et que 1- Europe pût le souffrir. Mais c'est mal raisonner que conclure de ce qu'un événenement n'est pas probable, qu'il n'arrivera pas; Cependant les avis venant de toutes parts, le roi, son conseil entendu, se décida à faire un mouvement offensif, et à risquer une nouvelle bataille pour reconquérir les ressources de la monarchie et se retourner ensuite contre les nouveaux agresseurs. • :

Malheureusement, après la bataille du 4*" Octobre, le moral de l'armée s'était de nouveau altéré. Les jeunes généraux, dans la bà~ taille de Monte Sant'Angelo, avaient entrevu un grand but et les moyens de l'atteindre. Maintenant ils se regardaient comme tout à fait délaissés par l'Europe et destinés à périr. Ils obéissaient encore, mais en murmurant : ils étaient redevenus capricieux , indociles , frondeurs. Leurs sentiments, dissimulés pendant un mois, n'avaient donc pas tardé à reparaître. C'était un désespoir factieux. Ils se refu-^ saient à épuiser les dernières chances de la fortune, et regardaient tout sacrifice comme funeste à l'armée et inutile au sort de la guerre. Voilà ce que tout le monde, excepté le soldat, sentait confusément, et ce que chacun e^tprimait, avec le langage qui lui était propre. L'indiscipline des esprits est la plus funeste dç tquteg dçins les armées. ïl n'j manqy^it plus cfne Iç scandale,

On ne put donc décider le général en chef à faire un mouvement offensif. Il n'avait plus les ressources morales qui suppléent à Tinsuffisance des moyens matériels, ni Télanqui triomphe des difficultés. En vain on s'efforça de lui faire comprendre que les Piémontais allaient franchir la frontière et jeter leur épée dans la balance, qu'ainsi l'armée se trouverait dans une position fort critique et même désespérée. Menacée sur sa ligne de communication , il faudrait de toute nécessité qu'elle reculât sur le Garigliano, et de là sous Gaéte , où l'armée aurait été obligée de se rendre ou de se dissoudre ; autant valait-il la voir détruire par le feu dans une entreprise hardie et généreuse. On proposa inutilement au général en chef d'éviter Santa- Maria et démarcher sur Naples par la route d'Aversa. L'ennemi ne le serait pas exposé au risque d'être rejeté sur le Vulturne, serré par l'armée et contraint à déposer les armes. Les napolitains avait sur lui l'avantage de réunir toutes les armes, trois mille chevaux, une belle artillerie.

Dans ses hésitations, calculées peut-être, le général en chef demanda une autorisation du conseil d'Etat pour bombarder Santa- Maria si la ville opposait une forte résistance. On perdait ainsi du temps, on démoralisait l'armée . On se bornait à des sorties de Capoue, à des escarmouches, qui , la plupart du temps favorables , nourrissaient l'animosité des soldats contre leurs chefs et tenaient les passions dans une agitation continuelle.

Mais déjà les faits étaient irrémédiables. On avait nié l'entrée des Piémontais dans le royaume, comme on nie le danger qu'on redoute le plus. Mais quand on fut convaincu des nouvelles entreprises savoyardes, il fallut prendre un parti qui allait décider du sort de l'armée et du royaume . La détresse menaçait de devenir extrême ; la province où l'armée était acculée n'avait presque plus rien à fournir; on n'avait plus d'argent dans les caisses. L'hiver approchait, les soldats manquaient d'habillemens. Us murmuraient contre leurs chefs qui, ayant hésité à marcher sur Naples, avaient vendu, disaient-ils, leur roi, leur sang et leur pays. On découvrit même un complot contre la vie des généraux.

Ge fut le f 2 Octobre que les Piémontais, mettant de côté les vain.s déguisements, envahirent le royaume . Ils s'avancèrent sans déclaration de guerre, et même sans cette espèce de notification hypocrite qui avait précédé l'envahissement des Etats Pontificaux . Les mi-

nislres respectifs étaient encore accrédités auprès des deux Cours . On manquait de prétextes qui pussent donner quelques apparences de justice à la violence qu'on avait méditée. On avait embarqué à Gênes un corps qui devait mettre Naples à l'abri de toute entreprise de Tarmée royale; à Turin on avait donc redouté ce mouvement, que les généraux, à Capoue, avaient déclaré impossible.

Il fallait se décider; l'armée, menacée sur ses derrières, ne pouvait plus garder ses positions sur le Volturne. Elle reçut l'ordre de se retirer sur le Garigliano. Puisqu'aucun obstacle n'arrêterait plus l'ennemi, il ne fallait pas se laisser serrer de trop près, si l'on voulait passer tranquillement le fleuve et avoir le temps de s'y établir. On avait évacué les hôpitaux . Les maladies résultant de marches pénibles et inséparables de toute agglomération d'hommes , s'étaient aggravées par les miasmes du Volturne. Les soldats, d'ailleurs , devaient marcher par un temps affreux et sur des routes que la pluie avait dégradées, presque défoncées . Attaqués par les Piémontais à San Giuliano et à Cascano, ils les repoussèrent vigoureusement, franchirent le fleuve et prirent une forte position sur la rive droite du Garigliano. Ils croyaient y avoir trouvé, pour quelque temps au moins, un asile. Les Piémontais, s'étant présentés le 29 Octobre pour forcer le passage, avaient été repoussés encore et ils s'étaient retirés en désordre.

Dans ce moment, l'amiral de l'escadre française venait de déclarer à Gaête qu'il ne pouvait plus, comme on l'avait promis, garantir la ligne du Garigliano à Sperlonga. Il devenait donc impossible aux Napolitains de défendre leur droite. Il fallait se retirer encore.

L'armée napolitaine, campée derrière le Gari^iano , était déjà réduite aux plus cruelles extrémités. Derrière la barrière du fleuve, elle ne pouvait ni se réorganiser, ni se refaire. La contenance si ferme de la retraite venait de montrer combien son moral était encore vigoureux. Mais les combats, les fatigues, les maladies, la garnison de Capoue abandonnée à elle-même, avaient réduit l'armée d'opération à un peu plus de vingt mille hommes présents sous les armes. Les bataillons, fort restreints par cette campagne si courte et si active, présentaient à peine les deux tiers de leur effectif. L'armée avait eu de brillants succès sur le Volturne, à Trifrisco, àCajazzo, à Roccaromana, et deraièrement à Cascano et au Garigliano. Elle en aura peut-être encore; mais ce seront des succès stériles, et les avantages

mêmes qu'elle obtiendra l'affaibliront chaque jour davantage. Sans être dans un dénûment absolu, l'armée avait été jusqu'alors dans un état misérable, vivant sur une langue de terre, où l'on avait exercé sans beaucoup de fruit le système de réquisitions. Les malades étaient entassés dans un hôpital improvisé à Teano. Dans les premiers jours, faute de médicaments, ils avaient cruellement souffert. A présent sur un sol marécageux, les soldats se voyaient dès le premier jour en proie aux fièvres et menacés de la disette la plus affreuse. Exténués de fatigues, ils allaient n'avoir plus de quoi vivre. Les chaussures et les pantalons en toile étaient en lambeaux, au milieu des pluies et à l'approche de l'hiver. Ces soldats qui avaient montré dans la mauvaise fortune une constance à toute épreuve, se voyaient à la veille d'être consumés par la fièvre et par la faim.

Us apercevaient cependant sur la rive opposée l'ennemi qui avait des tentes, des vivres, l'abondance qui lui arrivait de Naples, tandis qu'ils couchaient, eux, dans les humides sillons d'une terre homicide. Il est peu d'armées, j'ose le croire, qui n'eussent fondu entièrement par de telles épreuves. Nos soldats étaient si près de leurs foyers et exposés à tant de séductions I Mais ils montraient une patience égale à leur fidélité. Il n'y eut pas une seule désertion.

La notification de l'amiral avait rendu impossible de garder la droite du Garigliano. On n'avait pas élevé, et on ne pouvait plus

élever en peu d'heures des retranchements en terre, pour se couvrir d'une manière quelconque ; comment travailler sous le feu de l'escadre sarde ? Elle s'était déjà approchée du rivage et avait tiré des bordées sur le camp. D'un autre côté, un pont allait être jeté aux environs de Traetto par la colonne principale des Piémontais. D'autres troupes se massaient du côté de Martola. Des détachements commençaient déjà à être débarqués sur les derrières de l'armée. Les troupes napolitaines avaient dû se déplacer pour se mettre à l'abri des coups de l'escadre.

11 n'y avait d'autre parti à prendre que celui d'une prompte retraite, et ce parti même était malheureusement loin d'être simple. Il n'y avait à choisir qu'entre deux dangers ; force était de se hâter, car autre chose était de faire cette, retraite à son heure, par un mouvement libre et spontané, autre chose de le faire précipitamment sous la poursuite et le feu de l'armée et de l'escadre ennemie. L'ocpasion, cet instant si fugitif à la guerre, pouvait s'envoler. Les mq-.

ments sont précieux et c'est faiblesse de les perdre à se lamenter. Ainsi, quoiqu'il y eût là matière à de sérieuses et même à de tristes réflexions, l'armée devait au plus tôt se mettre en retraite et s'éloigner du fleuve, dernier obstacle à l'invasion.

Le mouvement commencé, des combats très-vifs eurent lieu toute la journée du 2 Novembre. Mais l'ennemi fut toujours repoussé et tenu à distance. Les colonnes napolitaines devant en grande partie marcher le long de la côte, eurent à défiler sous le feu de l'escadre.' Deux compagnies du 6"* chasseurs restées à l'arrière-garde, à l'embouchure du Garigliano , furent entourées par les détachements débarqués de l'escadre ; elles se battirent en désespérées, et deux fois s'élancèrent à la baïonnette. Le capitaine Bozzelli qui les animait , fut tué ; un grand nombre de soldats furent littéralement hachés. Les survivants, la plupart blessés, restèrent prisonniers de guerre.

L'armée avait rétrogradé, non pas battue, mais profondément irritée. Elle s'apercevait que ni sa bravoure, ni sa résignation aux plus cruelles souffrances ne lui avaient servi. Elle croyait que, n'ayantpasmarchésur Naples. par l'indécision de ses chefs , elle avait été sacrifiée. Aussi les accusait-elles sourdement de toutes ses infortunes. Dans l'état général de fatigue, de dépit et de révolte morale où l'on était, les soldats portaient sur leurs visages l'expression de la plus profonde anxiété. Ils allaient, serrés les uns contre les autres, la tête baissée, dans une tristesse amére, ne disant mot, ne regardant rien.

En arrivant à Mola, comme on n'en était plus à compter avec le malheur, on apprit que la place de Capoue, abandonnée à elle-même, avait dû capituler.

Rome, le 26 Juin 1861.

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