‹ Lettres d'un ministre émigréChapitre 12 sur 63 · LETTRE XII · texte numérisé non relu

LETTRE XII

A Monsieur le général de W^"^*^

Les nouvelles de ces désastres arrivant coup sur coup, et chacune apportant une tristesse et un désespoir de plus, le roi, pour, décider les mesures à prendre à Gaëte, réunit son conseil.

L'armée allait être acculée sous cette place, où elle se serait trouvée dans une situation sans issue. L'immobilité était impossible ; Tidéé de faire capituler les débris de Tarmée, comme à Palerme et Villa San Giovanni, était insupportable. Je me permis alors de suggérer un plan : c'était de jeter les restes de l'armée dans les Abruzzes et de changer ainsi le théâtre de la guerre. Il fallait se hâter. L'armée aurait gagné une ou deux marches sur l'ennemi pour s'éloigner et pénétrer dans les Abruzzes, sans être poursuivie. Là elle trouverait des vivres, de l'argent dans les caisses, des populations attachées à a cause du roi, et qui, depuis deux mois, ne demandaient que des chefs et des armes. L'armée, en arrivant, aurait écrasé les trois à quatre cents Piémontais qui étaient à Aquila. Les autres détachements, s'ils n'avaients pas été accablés, se seraient précipités sur la route de Naples, L'armée se serait formé une base du château d'Aquila et de Civitella del Tronto qui résistait encore. Le terrain des Abruzzes ne permettant pas d'employer de la cavalerie, on pouvait la faire descendre dans les plaines des Fouilles, où il n'y avait pas de troupes piémontaises. Elle y aurait trouvé des ressources abondantes, et aurait excité et soutenu l'insurrection de cette province.

L'infanterie, dans les Abruzzes, favorisée par la nature des lieux, sur un terrain si accidenté, et abritée parles montagnes, se serait reposée, nourrie, ravitaillée. La neige allait bientôt la défendre pour quelque temps.

Selon moi, l'ennemi aurait été dans une alternative également dangereuse. Allait-il suivre l'armée dans les Abruzzes? 11 aurait alors abandonné l'idée du siège de Gaéte, et la garnison était assez forte pour reconquérir le terrain perdu; ou bien iralt-ll attaquer la place, alors il aurait permis à vingt mille hommes de s'accroître, d'insurger les Abruzzes et de lui tenir tète plus tard en continuant la guerre avec succès. Les Piémontais, n'ayant pas une cavalerie et une artillerie suffisante n'auraient pas osé se porter dans les Pouilles. La cavalerie napolitaine y aurait soulevé trois provinces et donné la main aux insurgés qui commençaient à se montrer dans la Basilicate. Qui pouvait dire ce qui en serait advenu, et prévoir les événements qui auraient surgi en Europe? 11 était temps encore de prendre des déterminations salutaires, à la condition qu'elles fussent conçues et exécutées sur le champ.

Le roi et le conseil adoptèrent ce plan. Le roi voulut lui-même l'annoncer au nouveau général en chef : c'était Salzano. Le général Ritucci, avec son chef d'état-major, avaient été appelés dans la place et y étaient restés. Le général Salzano entra une heure après dans le conseil, ou s'était rendu aussi le comte de Trapani. Après m'avoir écouté froidement, il répondit qu'il avait été amené à pren> dre une autre résolution par l'avis d'un conseil de guerre. Il lut cet avis, qui était de se retirer sous les murs de Gaëte. Tout le monde en fut étonné. En vain je lui représentai que vingt mille hommes ne trouveraient où se placer, la place ne pouvant les contenir. Où logerait-on la cavalerie î Que ferait un corps d'armée resserré dans une langue de terre très-étroite, dominée par les hauteurs, et d'où il serait en peu d'heures foudroyé, anéanti ? Il ne pourrait se déployer pour un mouvement offensif, ni déboucher que par une rue longue et étroite du faubourg. Il viendrait dévorer les vivres de la place en peu de jours. A quoi lui servirait-il alors de s'être réfugié sous le canon de cette place î A s'exposer aux privations, aux intempéries, à la faim. Il serait condamné à périr, et entraînait dans sa destruction la perte de Gaëte.

I.* général n'opposait pas de raisons. Il s'obstinait à répondre

qu'il ne pouvait s'engouffrer dans les Abruzzes pour y faire une guerre de brigands. Je lui répondis, en souriant, que nous ne lui donnions pas un rôle de Spartacus, mais de Sertorius. Il ne me comprit pas, et répartit dédaigneusement qu'il ne pouvait pas compromettre sa réputation militaire. Impatienté à mon tour, je lui dis que j'ignorais qu'il en eût une. Le débat devint une dispute et le roi dut intervenir. Connaissant l'esprit de ses généraux, le roi n'osait ordonner, de crainte de n'être pas obéi. Les autres membres du conseil, et surtout le vieux général Casella, ministre de la guerre, recoururent alors à la persuasion. Le général parut fléchir, mais il se borna à dire qu'il exposerait ce projet aux généraux. Voilà où l'on en était déjà arrivé !

Le conseil des généraux, en effet, fut réuni à Mola, en présence du vieux ministre de la guerre. Mais le respect qu'il inspirait ne contint pas les généraux, qui firent à ses raisonnements l'accueil le plus froid. Ils se montrèrent indociles, marchandant insolemment leur obéissance. C'était l'indocilité de Capoue qui devenait la révolte de Mola. Ils répétaient avec colère le refrain du général en chef: qu'ils ne pouvaient pas faire une guerre de brigands. Ainsi ce fut le résultat de ce jour sinistre qui décida, plus que toute autre cause, les désastres de l'armée et le sort de la monarchie. Le moment était suprême. Briser les épées de ces généraux à la face de l'armée, dans le moment oii elle allait être attaquée, c'était lui causer un ébranle* ment qui eût amené la défaite. Ne pas prendre de dispositions, c'était exposer l'armée à un égal désastre. Ordonner sans espoir d'être obéi, c'était provoquer une révolte ouverte. Et l'ennemi s'approchait à grands pas I

Cependant le ministre de la guerre étant parti , les généraux, ramenés à plus de calme, firent savoir au roi qu'ils étaient dér cidés à barrer la route à l'ennemi, et à tenir à Mola jusqu'à la dernière extrémité. Ils abandonnaient ainsi à la fortune leur règle de conduite. C'était une transaction entre la révolte et la soumission, mais dont l'exécution était impossible.

On ne tarda pas à en avoir la triste preuve. On avait perdu un temps précieux. L'escadre sarde, à tir de pistolet de l'egcadre française, vint bombarder la petite ville de Mola. Peu après, les phalai* ges piémontaises assaillirent le faubourg. Un bataillon étranger lâcha pied. Il fut impossible de le retenir. Les fuyards se jetèrent

sur les bataillons napolitains qui, serrés comme ils étaient, ne pou* valent ouvrir les rangs pour les laisser passer. L'encombrement dan« une rue étroite, fut bientôt extrême. Ne pouvant arrêter les fuyards, ni déboucher de la ville pour se déployer afin de contenir la fougue des assaillants , on commença à descendre par le révers de Mola , et on arriva dans la plaine sous Gaête. Le combat acharné soutenu par rarriére-garde, qui ralentit Timpétuosité de Tennemi , empêcha la défaite. Le général en chef ne «e trouva point sur le lieu de la lutte; il se tint dans la place.

Alors une division se trouva avoir perdu ses communications. £Ue dut se retirer vers la frontière et entrer dans les États Pontificaux; Cette division était forte de dix mille hommes , dont trois mille de cavalerie , avec une artillerie également inutile dans un pays de montagnes; de plus, elle se trouvait encombrée d'un grand matériel. C'était la même situation que celle des corps polonais en 4^31 et de Tarméede Don€arios après Bergara. La division pénétra dansiez États de l'Église , sans rien perdre de tout ce qu'on laisse ordinaire** ment après soi, quand on est suivi de trop près, mais dans l'élat la plus misérable. Les soldats exténués de fatigues, et n'ayant pas reçu de distribution depuis quarante-huit heures, succombaient à la pdne. Ceux qui étaient aU;eints de la fièvre expiraient sur la i^tis. Quelques autres tombaient d'inanition avec leurs chevaux. A la £a^ tigue et à k faim se joignait le désenchantement, nous ne disons pas iasse^^ un sentia^ent de stupéfaction. Une capitulation leur fut oCerte, siais les soldats |iréférèrent déposer les arn^s aux maûif des Français.

Cependant, sous Gaëte on éprouvait bientôt le manque de vivre^y les intempéries, l'iiHlisciipIine et suitout la mauvaise voionté des g^éraiiXv Le roi avait été obligé de congédier bon nomh'e de mh dats^ de relâobier les prisonniers et d'ëioignei* de la placée <{uelquesfaa« taillooïs qui se dirigèi^nt par mer vers les Étaits Pointifi<^tttx« La bri*^ gade étrangère, danfô k nuit même de k déroute ie M olai, mût aussi, à travers les montagnes. «Kécuté sa anetraite vers la frofltiènBi. Quelques généraux , se i>laigiiaAt de <oe qu''Otn laissait mouriDde laim leurs soldats, exposés à toutes les intempéries hors de la {^laee, dc®naient leur démission. Deux d'entre eux s'adressaient même au ministre d'Esi:)agne pour être transportés à Na^es éur mi pyroscaphe espagnol.

Les Piémontais voulurent profiter du moment et de Tencombrement de troupes qui restaient hors de la place ; l'ide'e d'un siège qui eût prolongé la résistance, inquiétait le gouvernement de Turin et le général piémontais. Le 42 novembre, il fit donc canonner le faubourg et jeter des grenades dans J 'esplanade de Montesecco, pour déloger les troupes, ou plutôt y jeter la confusion. Si elles avaient été obligées d'entrer dans Gaëte, on se promettait bientôt la capitulation. Aux premiers coups de canon, les chasseurs napolitains s'étaient jetés en avant et avaient repoussé l'attaque. Mais tout à coup un commandant, marchant droit aux Piémontais, leur livra son bataillon. Sept à huit officiers seulement et une centaine de soldats purent se retirer sous la place. Cette défection avait contraint les autres bataillons à la retraite. Les débris d'un bataillon étranger, laissés à découvert, se défendirent avec une bravoure héroïque. Mais plusieurs tombèrent aux mains de l'ennemi. C'est ainsi que la place de Gaête se trouva abandonnée à elle-même, et n'eut plus désormais qu'à soutenir un siège sans espoir de secours extérieurs.

noHE, le 12 Août 186i.

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