‹ Lettres d'un ministre émigréChapitre 13 sur 63 · TIENNE · texte numérisé non relu

TIENNE

Lorsque vous étiez en extase devant ce beau ciel de Naples, que vous en respiriez Pair embaumé, auriez-vous pensé que de nouvelles révolutions et de nouvelles guerres y éclateraient pour tout bouleverser et tout détruire ? Et tout récemment vous n'auriez pas supposé qu'une place formidable dût tomber en peu de temps par de nouveaux engins de guerre ?

Or, voici cette émouvante Iliade.

Le départ de Tescadre française ôtait à la place de Gaéte tout espoir d'assistance du dehors. C'était un duel à mort qui allait commencer. La résolution du roi, de la reine, des princes, de la garnison était très-ferme. Ils voulaient se battre jusqu'à la dernière extrémité. Le courage grandissait avec le péril.

Dans la soirée du 1 5 novembre, veille de sa fête, le roi m'avait fait appeler et m'avait demandé, en souriant, de signer un papier sans le lire. Il m'assurait qu'il ne s'agissait de rien qui pût compromettre mon honneur. Je signai sans hésitation. S. M. fit alors venir son confesseur qui signa également. Quelques jours après, et quand le papier avait été déjà envoyé à Rome, j'appris que c'était le propre testament du roi.

L'amiral ennemi, même avant le départ de l'escadre française, avait fait ses préparatifs d'attaque. C'était le 22 janvier, un véritable jour de printemps : au premier mouvement de l'escadre sarde, la place ouvrit le feu avec un bruit épouvantable. Quinze batteries ennemies, avec soixante-huit pièces, répondirent. Les neuf bâtiments de l'escadre sarde, parmi lesquels un vaisseau de ligne, cinglant

de Mola, avaient pris leur rang de bataille, et lançaient sur la place un torrent de feu. Aussi loin que le» regards peuvent atteindre* auHlessus, au-dessous et autour de soi, on ne voit que fumée, on n'entend que le bruit du canon et le sifflement des boulets. On en est ébloui, étourdi.

Mais si tout attriste, tout exalte. La musique des tirailleurs de la garde, celles des 8* et 9* bataillons de chasseurs, à découvert sous le bombardement, poursuivent leurs morceaux d'harmonie italienne. Quelques soldats de ligne dansent au milieu des explosions d'obus ; c'était une frénésie de braver la mort. Les officiers d'artillerie du front de mer envoient demander au roi des bouteilles de Champagne, pour les boire à sa santé. Le capitaine Henry de Maricourt, vaillant officier français, traverse quatre fois la place, bravant une grêle d*obus pour porter cette requête. £t aossitdt des valets de pied àccoumit, eti s'expossfil eux-mêmes, pour satlsfeire i ce désir.

Tendis qu'on supponslt fttnsi^ avec une fermeté si gaie, un hor<» rible bombardement, les sœurs de la Charité, impassibles et infatigebles, pansaient les blessés sous les projectiles de l'ennemi. Les plus malheureux, dans cette lutte formidable, étaient les habitants^ lA plupart indigents. L'ennemi tirant pltitdt sur la ville que sur tes fortifications, ils couraient éperdus, ou s^abritaient dans les caves et lesétables. Les édifices étalent ébranlés, quelques maisons eroolaient, un incendie éclatait.

Cependant, à midi, Tescadre Sardé reoulalt sa ligne de bataille, et bientôt se mettait hors de portée. Elle continua son feu, mais lfin« çant ses coups à la mer; canonnade inutile! Les boulets venant olourir au pied du revêtement, excitaient la gattë des artilleurs et dds matelotflé Ils hissèrent leurs mouohoirS) faisant signe aux bltim^ti de s'approcher* Ainsi il était désormais prouvé que k flotte ennemie, même sans la présence de l'escadre française, n'aurait Jamais pu exercer, seconder efficacement les progrès de rattaque^ Les assied géants continuèrent, du côté de terre, leur feu jusqu'à minuit, f^a garnison se reposa.

On se montrait fier du dévouement héroïque avec lequel chacun avait rempli son devoir. Toutes les physionomiesétâient épanouies, les esprits avaient repris leur confiance* Les soldats chantaient dans les rues ; partout on criait vive le roi !

M^is c'étaient de tripte» Joies. Tpifs les engiiia destrueletirt Ifive^

tés par la soience sont maintenant éprouvés contre Gaète. Désormais le feu ne cessera plus un instant. Au feu des batteries ennemies s^ajoutera, dans la nuit, celui des barques canonnières qui, en la tour<nant, attaqueront la place. Avec leurs feux courbes, elles s'efforceront d'atteindre la casemate royale.

Si Ton n'était plus condamné au supplice de l'attente, on était décidément exposé aux souffrances et aux dangers d'un bombarde* ment sans interruption. Le roi n'avait d'autre souci que celui de ges soldats et des habitants qui allaient être écrasés par le feu des assiégeants. La place répondait toujours, mais sans se hâter. Cependant des éclats de pierres, de la maçonnerie des embrasures et des murailles des parapets, volaient tout autour, dans toutes les directions. Il était presqu'impossible aux artilleurs de servir leurs pièces. L'intérieur des batteries était couvert de ces éclats.

Vers la fin du 4 février, au milieu d'un bombardement effroyable, la réserve des munitions de la batterie Pianco-Basso Cappelletti sauta avec un horrible fracas. Le bastion en fut ébranlé, un pan de mur s'écroula et forma une rampe. Le pan de mur abattu fit craindre, dans le premier moment, qu'il n'exposât la place à un assaut. Le vieux général Traversa, à qui jamais rien n'était un obstacle, et qui savait partout se rendre utile, se précipita vers le le lieu de l'explosion; leschasseura le suivirent en courant. Dians la nuit même on détruisit la rampe, et cette première brèche fut fermée.

Cependant vers le soir du jour suivant, une seconde explosion bien plus terrible se fait entendre. Partout on a senti le sol trembler sous tes pieds. Des globes de fumée s'élèvent dans les airs, suivis d'une {duie de pierres; on reste un moment dans l'obscurité. C'était un second magasin à poudre, à la jonction du front de mer, qui venait de sauter. Quelques habitants, fuyant éperdus, répandirent la nou^ Telle de ce dernier désastre, avec les exagérations que pouvaient y ajouter des imaginations frappées de terreur.

Malheureusement la réalité n'était guère moins cruelle. Les ténè*bres dissipées, on s'aperçut avec effroi que le bastion Dente di Sega son Antonio, et les maisons environnantes s'étaient écroulés. La batterie de la citadelle avait été fortement ébranlée, et crevassée en plusieurs endroits. Il n'y avait que des décombres qui laissaient voir une large brèche du côté de la mer. La porte de terre, la grand'garde tout »>ait (Jjsparu, et les batteries enyifonnantes étaient annulées. Qn ne

voyait que des cadavres broyés, des affûts brisés, des ruines partout. Un grand nombre d'artilleurs et de chasseurs avaient été ensevelis sous les décombres.

Avec eux était resté sous les ruines le brave et modeste général Traversa, qui avait jusqu'alors échappé aux plus graves dangers. Ce vieux soldat, dont l'activité était infatigable, s'était trouvé au siège de 1806 : Gaete devait être sa tombe. 11 ne s'était permis, pendant trois mois, aucun repos, et n'avait rien négligé de ce qui pouvait servir à la défense de la place. Il avait donné l'exemple de ne se refuser à aucune espèce de travail, de supporter toutes sortes de peines, et de braver tous les périls.

On trouva blessé, au-delà des décombres, le lieutenant-colonel du génie Paul de Sangro, mon neveu, qui seul avait émis l'avis que la place ne tiendrait plus que quinze jours. Et le quinzième il allait mourir, dans mes bras, de sa blessure. Peu avant d'expirer, il fit écrire sous sa dictée une lettre à sa malheureuse mère, lui demandant sa bénédiction, et la conjurant de se consoler de sa perte, puisqu'il mourait pour son roi et sa patrie.

Plus de trois cents personnes avaient péri, soldats ou habitants, sous les batteries et les maisons renversées. Un seul officier de chasseurs avait échappé comme par prodige. On ne rencontrait, pendant une heure, que des soldats estropiés, des femmes inondées de sang et poussant des cris affreux, des enfants hors d'eux-mêmes fuyant et criant au secours.

Au même instant toute l'artillerie ennemie était dirigée sur le lieu du désastre. On y tirait avec fureur, avec rage. Mais tout le monde y était déjà accouru. Les premiers soldats, en arrivant, restèrent immobiles d'étonnement et de douleur ; mais aussitôt ils se mirent à travailler sous un feu continuel, sans plus se troubler ou se rebuter.

L'ennemi continuant à tirer avec acharnement, le blindage de la casemate royale fut deux fois broyé. Dans la nuit du 4 février, un éclat de bombe entra dans la chambre du roi et traversa la place même d'où il venait de faire un pas en avant. Les généraux et moi, qui étions autour de lui, nous fûmes saisis de stupéfaction. Le roi ne fit que sourire, en disant : Ah I si f avais été là !

Rome, le 20 août 1861 .

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