‹ Lettres d'un ministre émigréChapitre 14 sur 63 · LETTRE XIV · texte numérisé non relu

LETTRE XIV

A Monsieur le général L^^"^,

TIBVME.

Avant ces événements, la garnison était déjà épuisée ; elle avait souffert des fatigues excessives. Les soldats étaient exténués; quelques-uns pouvaient à peine soutenir le poids de leurs armes. Ils se couchaient par terre quand parfois leur travail était interrompu. Les boulets et les bombes ne troublaient plus leur repos, car on s'habitue à tout. Les matelots surtout étaient en haillons, et leurs figures portaient les marques de la lassitude et des privations.

Le typhus, cette dernière calamité des villes assiégées, s'était abattu sur Gaëte, avec cette fatalité invisible et sinistre qui devait bientôt accabler la garnison et peut-être l'anéantir. Le 26 décembre, en retournant de France, Tamiral français me l'avait annoncé sur la Bretagne, Bientôt le doute ne fut plus possible. La fièvre, augmentée par la misère, la malpropreté de la ville et la qualité des vivres, prit un caractère effrayant. Ce nouveau et terrible ennemi fait bientôt des victimes nombreuses. Le duc de Santovito, et quelque temps après le duc de Sangro, et bien d'autres meurent à peu d'intervalles.

Ces deux généraux étaient dévoués au service du roi par principes, par inclination et par reconnaissance. Le général Ferrara et le confesseur de la reine les suivirent. Tous mouraient dans la casemate royale, et à peu de distance de la chambre du roi. Le président du conseil et plusieurs généraux furent atteints de la fièvre. On comptait, dans les hôpitaux, huit à neuf cents malades^, et on en perdait déjà près de soixante par jour.

Dans les mêmes hôpitaux gisaient les blessés, manquant des secours nécessaires et ressentant toutes les ardeurs de la fièvre. On les voyait immobiles, dans ce calme et ce silence qui annoncent la résignation et la foi. Les médecins en désespéraient. De leur part la science et le zèle ne faillirent point. Mais vivant dans une atmosphère em* pestée, les blessés étaient bientôt atteints par le typhus. C'est par ce terrible fléau, plus que par le manque d'instruments, désormais édentés, que la plupart des amputés mouraient peu après l'opération.

Au milieu de ces horribles ravages, les sœurs de charité ne furent ni moins intrépides, ni moins exposées. Elles étaient là pour recevoir la mort. Tout le monde était témoin de ce dévouement du jour et de la nuit, au milieu de l'ébranlement des hôpitaux et du sifflement sinistre des obus . Tous admiraient avec attendrissement ces soins de mères qui entouraient non-seulement les blessés, mais les malades atteints d'une fièvre mortelle. Les soldats montraient à ces religieuses un respect profond et reconnaissant, une obéissancô filiale. Ils en accueillaient avidement les paroles y et mouraient avec la sérénité et la conscience d'un devoir accompli.

La comtesse Jurien de la Gravière venait d'apporter du linge et des médicaments. Elle partagea, pendant quelques jours, les soini et les dangers des sœurs de charité. Mais celles-^ étaient déjà ali^ tées, elles pliaient sous le fardeau. Une d'elles était morte, les autres ixialades; il n'y en avait plus que trois qui se soutenaient encore. Le» hôpitaux vont donc manquer même de ce secours providentieL

La situation misérable de la ville ne pouvait qu'accroître toujours Vintensité de l'épidànie* La ville n'est qu'un amas d'ordures. L^ rues sont parsemées d'animaux morts de faim. Les mulets du train avaient, dès les premiers jours, rongé, faute d'avoine, les planches de^ chariots» Maintenant ils se traînaient péniblement dans les rues, léchant les portes, les immondices ou la peau des animaux morts. On avait ordonné de tuer les chiens, une prime avait été accordée pour les faire disparaitre ; mais c'était la faim qui les tuait. Quand on trouvait des animaux de toute espèce étendus dans les rues, on les attachait par une corde et les soldats les jetaient du haut du Corrion francete. Vne odeur fétide s'élevant bientôt de ce côté et empêchant la respiration, on s'aperçut que les animau?^ tpmbés entrç )es anf raptwositég des rochers s'y étaient putréfiés,

Il était impossible aux barques de les tirer loin eu rivage ; on ne pouvait recoirrtr 9u feu, mr il y atail nn rmgtmn de pondre ai>4e9« Ms. Un marin Éè dévMt ; il se H» à ane eorde, et se fit deseendre, restant suspendn mat un ]nrécipfce. Arrf f è sur le» mehers, il jeta les restes immondes de tant d^animanx i la mer. En rementant, la eorde cra<|uait ; pendant quelque temps on fnt dans la plus terrible anxiété; on s'attendait a le f oir se briser snr les roebers.

Les cadavres ensevelis sous les mines causées par les explosions, firent entrevoir la crainte d'un plus terrible fléau. Les médecins redoutaient la possibilité de la peste. Aux premiers rayons du printemps elle pouvait germer de tant d^éléments morbides semés dans la ville. En attendant, le typhus prenait des formes toujours plus hideuses. Mais parmi les blessés et les malades, admirables de courage en face de l'ennemi, de patience dans la misère, c'était toujours le même silence, la même immobile résignation. Quand des obus pénétraient dans les hôpitaux, ceux qui en avaient la force se levaient sur leur séant pour crier : vive le roi ! Souvent ceux mêmes qui en furent blessés poussaient ce cri national.

Les ministres, les hauts fonctionnaires, les officiers supérieurs n'ont plus d'appointements. Les premiers n'obtiennent leur frugal repas que dans la casemate royale. Les officiers sont réduits au tiers de leur solde, et par l'exiguité des ressources, jointe à la cherté des vivres, ils n'ont plus les moyens de subsister. Ils partagent les distributions du soldat. Plusieurs, atteints par la fièvre, manquent, eux aussi, de secours; ils se résignent à leur sort.

Malgré ce spectacle navrant et de tous les instants, le carnaval avait essayé de prendre ses ébats. Les soldats le célèbrent à leur façon. Grotesquement accoutrés, au son du tambour de basque, ils exécutaient à cinq ou six la danse nationale, la tarentelle. Une foule de militaires de toute arme les suivaient par les rues étroites de la place. On entonnait une chanson populaire d'autres jours. On y avait changé les paroles, dans les casernes, pour en faire une chanson de guerre contre le roi du Piémont et les Piémontais. Chaque couplet était suivi du cri de vive le roi ! Celui qui marchait en tête de cette cohue, entendant le sifflement de quelques obus, faisait semblant de le détourner de son orbite par son éventail ; les autres feignaient de }e chasser avçç leurs tambours à grelots, Et tQi|t je fflonde de se

garer à droite et à gauche ; puis, quand Tobus avait éclaté, chacun de rire, de battre les mains et de crier encore vive le roi 1

Le chant et la danse se poursuivaient jusqu'à ce que la mascarade se fût rangée devant la casemate royale, pour y répéter ses refrains.

C'est ainsi que les soldats s'efforçaient de se livrer aux transports de leur folie volontaire. Ils en ressentaient une sorte d'action magnétique. Un passé tout récent les attirait, parce que ce passé représentait un bonheur placé hors de leur portée par le destin ; mais ce rire chez quelques uns était un spasme pénible; cette danse était la danse de la mort. A côté de ces tristes joies, le feu du dehors et le fléau du dedans sévissaient avec une rapidité et une violence effrayantes.

Rome, le l** Septembre 4861

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