‹ Lettres d'un ministre émigréChapitre 16 sur 63 · LETTRE XVI · texte numérisé non relu

LETTRE XVI

A Monsieur le duc de M^^'^y

GENËVE.

Nous nous intitulons siècle de progrés, parce' que nous avons découvert la vapeur et Télectricité. Mais Thistoire conflrmera-t-elle ce titre orgueilleux ? Quel est donc notre progrés politique, après tant de révolutions, tant de lois éphémères et tant d'institutions aux titres pompeux ? Avons-nous gagné sur nos ancêtres en sagesse et en puissance? Et qu'est-ce que cette unité de l'Italie , unité qui devait faire oublier les républiques de Venise, de Gênes, de Florence, et le royaume de Naples ?

L'arbre se juge à ses fruits, selon l'Evangile. L'expatriation et la réaction qu'on a appelé brigandage dans ce royaume, étaient déjà des protestations énergiques contre les chimériques avantages des annexions. Vous aviez déjà dénoncé les fusillades philanthropiques de ces proconsuls Piémontais dont le nom appartient à l'histoire, et qui resteront, grâce à vous, attachés à son pilori. Le royaume Italien . devait lutter, dès le premier instant, contre les consequences.de son principe. On s'était raidi contre le royaume de Naples, qui ne voulait pas être at|f orbe par l'unité ; on s'était joué de tout principe ; on n'avait pas voulu se souvenir que l'existence d'un peuple doit être fondée sur sa propre conscience, et celle-ci ne se forme que par les mœurs, les traditions et l'histoire.

On a invoqué l'unité pour justifier la violence. Cependant les émeutes de Juin viennent de montrer quelles passions ardentes couvent sous la cendre. Le sang a coulé à Turin, quand à peine on a essuyé le sang versé à Gaëte et Castelfldardo. On cherche à colorer l'âpre et ardent égoïsme de Turin et son ambition locale par ses

aspirations vers Rome; mais c'est Tesprit municipal, éveillé partout, qui s'irrite contre la cabale Toscane. Tous aiment à se couvrir de ce voile transparent de Rome ; mâîs allel au fand, et vous verrez sans peine à quoi l'on prétend. Rome n'aurait pas moins frappé au cœur Turin que ne le fait aujourd'hui Florence. La ville des Médicis et des Lorrains s'enveloppera, elle aussi, de ce voile dédaigneux , pour flatter les exigences municipales. Mais elle aussi ne voudra pas perdre sa domination, et elle compte sur le temps. Quoiqu'on sente bien qu'on s'est engagé dans une voie dont on n'est pas sûr, on espère arriver au moins à la crainte qui empêchera de revenir sur ses pas. C'est ainsi qu'on s'efforcera de concilier les choses inconciliables.

Florence, mon cher Duc, pourrait un jour se soulever comme Turin, ne voulant pas perdre le titre et les prérogatives de capitale. £n attendant, la capitale séculaire de U maisoa de Savoie descend au rang d'une ville de province* Ei ée <|HeUe vUle encore I Mais après avoir U'availlé et a^^é à s'annexer les autre» (Miilies de l'Italie, jKHivait^lle se flatter de a'étre pas i sou tour annexée? Désarmai Turin, blessée au cœur, est à même d'apprécier f uelies <mt du étne les deuleurs de Naples, quand du rang d'une 4es plus splendides capitales de l'Europe) elle se vit réduite à la ceodition de ville 4e province. Âhl nous, nous seuls peut-être^ pouvons comprendre les angoisses des Piémontais» Turin va devenir une viUe du royaume d'Italie, comme elle l'était au temps de Bere&garie. Qui l'eût dit au prince Eugène^ quand il délivrait la patrie de Pi^o Micca du siège mémorable des Français 1

Dans peu de temps, c'est la loi Pïca ({u'en va appliquer à la maison de Savoie. A Rome même eUç aurait été cendamnée au domidUo coatto. Elle aurait été séparée de son sol et de ses racines ; elle y aurait été enveloppée par la révolution cosmoi^lite) pour aj^MTendre bientôt que du Capitele à la roche TatpéUnfne il n'y m qn'mm pm. C'est ^e les auteurs d'une révolution eonunencent par être coupa- Ues et finissent par être victimes^

Le roi Victor-^Emmanuel ira chercher^ «auvent peot^tre» dans le palais Pitti le repos dont il jouissait dans le château de Monoatieri. Mais il ne le trouvera pas plus qu'il ne l'a trouvé dans le pahk des rois de Naples, et dans les beux enchantés de Pditîei on éb Casesle. Il doit s'apercevoir qu'il a été entraîne sur une mer sans riva^^ Le voilà, depuis le sang versé à Turin^, triste et Jugitii^ ce toi oigiiàre

triomphant et populaire. L'équilibre ne lui sera plus possible ; il versera dii côté où il a penche^ et ne s'en relèvera plus. Tant qu'il a marché avec la révolution, il a joui d'une popularité d'emprunt. A présent il doit commencer à s'apercevoir qu'on s'était servi de lui comme d'un instrument de transition , instrument que l'état de l'Europe rendait encore indispensable. Mais quand il a voulu rompre avec la révolution à Âspromonte, quand le sang a été répandu à Turin, cette jeune royauté a tout à coup vieilli. Une révolution qui avait beaucoup d'ambition et ne craignait pas les aventures, une habileté ministérielle sans scrupules ne pouvaient pas se laisser tempérer par une royauté qui n'était pas sans reproches. Elle ne ralliera plus derrière elle ni ceux qui veulent marcher, ni ceux qui pensent être allés déjà trop loin, et elle se trouvera toujours en face des partisans politiques et religieux des régimes déchus. Désormais elle ne fera plus rien, et tout en respectant matériellement les chambres, elle ne pourra y puiser aucune inspiration. La révolution, et le jour n'est pas loin peut-être, la regardera avec méfiance ; à la méfiance succédera le mépris. Nous autres, nous la regarderons désoiH mais avec une amére tristesse. Le jour où une révolution enchaîne une maison royale à son char, elle la perd à jamais.

En attendant, la révolution italienne entre dans une phase. Cette royauté, reconnue de fait jusqu'à présent, signe maintenant une convention qui la fait reconnaître de droit : mais cette convention ne serait-elle pas le commencement des expiations? Le roi d'Italie abandonnant le trône sur lequel s'assirent ses ancêtres glorieux, la révolution ne voudra pas renoncer à Rome; car ce serait briser l'unité. D'un autre côté, la politique de la France ne peut pas abandonner Rome : c'est pour elle une politique traditionnelle. Cette politique doit concourir de tous ses efforts au maintien de la souveraineté pontificale, et refouler par la force morale et, au besoin, par les armes, les empiétements et les agressions de la révolution. Bientôt on devra se rendre à l'évidence. Nul ne sait ce que l'avenir réserve aux nations. Mais depuis le transfert delà capitale, les émeutes de Turin, le sang versé, là, comme dans le royaume de Naples, les Italiens ne sont plus une nation, mais plus que jamais un assemblage de gens se détestant entre eux, en attendant le jour où ils pourront s'entr'égorger.

Rome , le 29 Septembre 1864.

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