‹ Lettres d'un ministre émigréChapitre 17 sur 63 · LETTRE XVII · texte numérisé non relu

LETTRE XVII

A Monsieur C***, sénateur,

HADBID.

A la chute du royaume dltalie, en 1814, s'était répandue et enracinée une opinion qui était une réaction de l'assujettissement à l'Empire français ; on invoqua l'indépendance italienne. On était humilié que l'Italie ne jouât pas de rôle dans la politique générale de l'Europe. Il est vrai, disait-on, que l'Italie n'est plus cette république de princes, ayant toujours des prétentions les uns contre les autres, entrete- . nant une guerre tantôt sourde, tantôt éclatante et nourrie par les intérêts opposés. Mais les aigles latines où sont-elles ? L'Italie porte toujours dans son sein tout ce qui doit soutenir sa politique. Elle a l'unité de religion (ce qui n'existe pas partout ailleurs), celle de la langue, de la littérature et de l'histoire. Elle a toujours le génie des sciences, des lettres et des arts ; elle a montré, sa valeur sur tous les champs de bataille de l'Europe.

Dans cette idée de l'indépendance il n'y avait pas cependant le germe de l'unité de l'Italie. On voulait l'autonomie des différents Etats de la Péninsule. L'opinion des écrivains était que l'action intelligente des gouvernements pût développer efficacement les conditions du bien-être et de la force du peuple italien. C'était l'esprit de conciliation, qui est indispensable pour le gouvernement de sociétés aussi complexes que nos grandes sociétés modernes. On voulait des réformes, mais non le renversement de tous les rapports établis. Les conspirations militaires de 1820 et 1821 , les troubles de l'Italie centrale dix ans après, en furent la preuve évidente.

Cette pensée de conciliation possible, fondée sur Tordre et la fédération , avait tâché , jusqu'en 1848, de raffermir la confiance publique à travers l'incertitude des idées et l'instabilité des événements. On regardait l'Eglise comme un moyen puissant pour la régénération italienne, comme elle l'a toujours été. On voulait à la tête de la fédération le Souverain Pontife, représentant de la civilisation introduite dans le monde par le christianisme. Par là, on ressuscitait le parti des Guelfes.

Malheureusement l'ambition de la maison de Savoie en fut excitée. Elle voulut s'emparer de cette idée et se poser comme la promotrice de l'indépendance.

Le Piémont avait occupé la place laissée vide par la chute des ducs de Milan. Les montagnes, l'aspect général du pays, le courage des habitants, lui assignèrent son rôle entre la France et l'Autriche. De là toute l'histoire et les malheurs de cette contrée. L'agrandissement du Piémont, en 1845, n'avait été inspiré que par la jalousie contre la France, à qui il devait fermer les Alpes, et les plaines de la Lombardie. Mais la maison de Savoie, surtout depuis la révolution de Juillet, ne voulait plus être exposée à la conséquence forcée de sa position géo*graphique et politique*

M révolution cependant lui gardait ses rancunes de 1831. Elle tournait encore ses regards vers Naples. En 1831 l'insurrection des . Romagnes ayant éclaté^ on avait offert au roi de Naples le rôle ambitionné par le Piémont. Ce fut sur le refus de Ferdinand II qu'elle se tourna vers Charles-Albert, Après la mort du duc d'Orléans, la fin supposée alors prochaine du roi Louis-Philippe^ le levain de U sédition et la faiblesse d'une minorité en France, relevèrent les espérances du parti unitaire en Italie. Mais c'était encore une opi-* ^ion qu'on n'osait pas avouer ; on ne respirait pas encore la faction ; il n'y atait pas d'accord établi entre la société visible et les sociétés secrètes. On marchait avec beaucoup de précautions. On faisait cirou^r une médaille sur laquelle était représenté l'ancien lion de récusson de Savoie^ tenant line aigle entre ses griffes, avec le mot faUends^ Dans quelques discours, dans quelques brochureSt on déclarait qu'aucun Italien n'était étranger à la maison de Savoie^ la seulia qui fût d'origine italienne.

C'est ainsi qu'on allait peu à peu ouvrir les écluses au fiot révolutionnaire, Les autres gouvernements de la Péninsule n'en parais^»

saient pas inquiets. C'esl qu'ordinairement le oalme de la sur» iaee nous fait perdre de vue ce qui a'agite dan& les couches infé-^ rieures. On s'ra fiait, peut-être» aui grandes puissances intéressées au maintien de l'équilibre européen. Néanmoins on remarquait un étoignement prononcé entre la oour de Naples et celle de Turin* L'Autriche, de son coté, se tenait circonspecte. Voyant que la maison de Savoie roulait entraîner les autres princes italiens à tourner comme satellites autour de l'astre piémontais^ elle se préparait à la lutte. Elle ne supposait pas la possibilité de l'unité ; mais elle était persuadée que sous Yérone, ancien théâtre de ses luttes avec la France^ elle serait bientôt appelée à combattre*

La guerre et la révolution ayant éclaté en 4 848 , Tantagonisme entre Naples et Turin se manifesta ouvertement. Le Piémont ne voulut pas se Uer pour la guerre de Tindépendance ; à Naples on %en^ tait qu'on n'avait aucun intérêt à aller au secours de l'ambition pié«* montaise. Le Piémont aurait dû voir qu'il ne pouvait avoir deux guerres sur les bras, lorsqu'il n'était pas en état de suffire i une seule. Mais à Turin on parut convaincu qu'une couronne ne coûtait que la cérémonie de la placer sur une tête. Le duc de Gènes atten-<^ dait un signe de son père, pour aller jouer à Palerme le rôle que le duc de Guise, deux siècles auparavant, avait joué à Naples.

On sait le travail du Piémont pour se relever du désastre de Novare. Sa politique avait besoin du patronage de la France, elle voulait aussi se faire un appui de l'Angleterre, et se flattait d'empêcher la révolution de la déborder. Mais elle n'était nullement décidée à braver leq dan« gers de l'anéantissement des Etats italiens. On était loin de penser que Turin pût en peu de temps devenir la capitale des annexions éven** tuelles. La guerre de Grimée et le congrès de Paris permirent au Piémont de se donner les apparences d'un dévouement tout désinté^ ressé et même héroïque. Il mit en avant la question de la nationalité, qu'il disait être le sentiment le plus noble des Italiens. Mais le cabinet de Turin était alors si loin de rêver l'unité de l'Italie, qu'il travailla, peu après, à une combinaison révolutionnaire qui devait la rendre impossible. Il envoya une députation d'émigrés Napolitains à Aix-^les^Bains pour s'entendre et se concerter avec un prince fran^ çais qui affichait des prétentions au trône de Naples. Ce fut le comte de Cavour qui fournit à ces émissaires l'argent et les instructions, et ce fut aussi de la légation sarde à Naples que partirent, dès ce moment,

toutes les excitations pour agiter le royaume. Les regards avides du Piémont se tournaient seulement vers la Lombardie. Ils se plongeaient, pleins de colère, dans les horizons méridionaux, parce qu'ik y trouvaient un fort adversaire placé devant lui. Aussi tous les complots tendaient- ils à exciter une révolution dans Tintérét d'un prétendant inconnu, qui, dès lors, ne pouvait y trouver des conditions favorables. Dans tous les cas, c'était implanter dans le midi de l'Italie rinfluence et peut-être la domination française ; c'était ramener les complications du commencement du siècle.

Mais ce fut après la guerre de 1859 et le traité de Yillafranca que le Piémont se montra ce qu'il avait toujours été, au dire de l'histoire, le plus traître des alliés et le plus incommode des voisins. Les luttes parlementaires et politiques lui avaient déjà donné une influence qui s'étendait au-delà de ses frontières et rayonnait dans la Péninsule. Maintenant le rôle qu'il venait de jouer dans la guerre le plaçait plus que jamais en évidence et dans une situation hostile en face de Rome et de Naples. Il va donc se mettre à la queue de la révolution pour piémontiser l'Italie, et sa politique devient trèsaccusée et très-persévérante, sinon très-honnête et très-honorée.

Mais depuis qu'on a prononcé le mot Vltalie est faite, a-t-on conquis l'ordre qu'engendre le jeu régulier des institutions, et d'où naissent à la fois la réussite et le progrès ? L'italie est-elle plus forte, plus indépendante depuis qu'on a donné au parti unitaire les moyens de mettre en mouvement tous ses ressorts? A-t-on éveillé un génie plus ardent et plus belliqueux ? Depuis que la maison de Savoie représente la tête et l'espoir de la patrie italienne, la Péninsule est-elle plus tranquille au-dedans et plus respectée au-dehors ? Jouit-elle d'une indépendance différente de celle du royaume d'Italie du commencement du siècle ? Ce royaume italien pourrait-il, avec son indépendance, maintenir même sa neutralité, se ménager les profits de la paix, ou jeter Yépée italienne dans la balance et profiter des chances d'une guerre européenne ? De nos jours, d'ailleurs, on a souvent vu se renouveler l'exemple du prince de Conti, de Stanislas Leczinsky et de ce Théodore qui finit par avoir recours à l'humiliante générosité de lord Walpole. On ferme troj) volontairement les yeux, et on oubUe que la révolution est un Mahométisme politique, toujours impitoyable envers ceux qui, après l'avoir aidé, lui résistent.

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