LETTRE XVIII
A Monsieur le Colonel S***,
PARIS
Quand le monde, comme au cinquième siècle, n'a plus de force que pour détruire, quel pourrait-être Tappui de la société ? Et qui est capable de porter le poids d'un Etat qui croule, quand on voit la destruction certaine par la révolte ou par Tépée? C'est l'armée. Entre le désespoir et le découragement, abîmes creusés par une catastrophe sociale, on n'a d'appui que dans l'armée, uniquement dans l'armée.
Cependant l'unitarisme a prétendu se donner pour le vengeur de l'Italie, humiliée toujours par les armes étrangères. L'Itahe n'était pas, disait-on, un monde sans soleil, mais le soleil y était sans force. Les gloires de l'Italie avaient disparu, et quels abaissements n'avaientelles pas laissé derrière elles? C'était la décadence militaire et politique qui affligeait surtout les unitaires. Qui aurait pu blâmer l'ardeur de ce patriotisme? Tout homme doit être jaloux de la grandeur et de la dignité de sa patrie ; mais il était clair que la révolution, par ses regrets, se fardait devant la postérité et l'histoire. Elle reniait même l'histoire et un passé glorieux.
Etait-il donc vrai que l'Italie n'eût guère d'autre force qu'un faux sentiment d'orgueil? L'Italie n'avait-elle pas des armées suffisantes, sans écraser comme aujourd'hui les finances italiennes ?
Gênes et Venise avaient jadis dominé l'Orient par leurs flottes
corame par leur commerce. Les escadres de Gênes s'étaient, une fois, hasardées à menacer les côtes de TAngleterre. Venise résista seule et pendant des siècles à l'empire Ottoman. Un empereur d'Allemagne avait fui devant les armes italiennes. Charles VIII, de France, avait été obligé d'abandonner l'Italie plus rapidement qu'il ne l'avait traversée. Les Italiens, et surtout ceux du royaume de Naples, avaient combattu glorieusement sous les Normands, sous les Aragonais, et plus tard sous les étendards de l'Espagne, dans les Pays-Bas et dans la Catalogne. Alexandre Farnese, Vasto, Cantelmo, Poderico étaient les premiers généraux de leur époque. Le Piémont, quand il se contentait d'être un royaume modeste^ mais bien gouverné, avait des troupes excellentes, surtout une bonne artillerie. Il avait contribué à tenir tête à Louis XIV ; la patrie du prince Eugène fut sauvée alors par un siège mémorable. Le royaume de Naples comptait parmi ses gloires le siège de Messine, la bataille de Bitonto et celle de Velletri. Dans les temps plus récents, Naples opposa une résistance obstinée aux Français, soutint un siège mémorable à Gaëte et à Civitella del Tronto, combattit vaillamment à Campotenese, à Sainte-Euphémie et à Mileto. Sous l'Empire, les légions Napolitaines avaieot lutté avec gloire dans le Tyrol, en Espagne, en Allemagne. En Espagne, elles combattaient contre leurs propres frères qui y venaient de la Sicile, amenés par les Anglais. Dans la bataille même de Macerata^ les Napolitains avaient lutté un contre trois pendant trois jours. Et l'Italie avait perdu, depuis des siècles, le souvenir d'une bataille de trois journées. L'armée italienne des autres Etats, tirée de la patrie desSforza, des Colonna, de Fernucio, de Montecucauli , le Végèce italien, avait combattu vaillamment en Espagne, eix Lombardie^ et jusque sur les rives de la Moscowa. De nos jours il y eut encore de belles pages de guerre à Goito, dans la prise de Messine et de Catane, et dans la défense de l'armée napolitaine depuis le Volturae jusqu'à Gaëte.
Ce n'est donc pas le manque de valeur, la faiblesse militaire ou la division géographique des Etats qui a souvent perdu l'Italie ; c'est la discorde politique , c'est la jalousie excitée et entretenue par l'étranger, et qu'une fédération solide pouvait faire disparaître, Il y avait l'exemple de la Suisse qui était assez proche. L'Italie, d'ailleurs, était, par sa situation péninsulaire, bien plus en dehors des querelles européennes que la France et l'Allemagne, Et même au milieu des
guerres qui la dévastaient, elle régnait toujours par la religion, les lettres et les arts.
Or, voilà cinq ans qu'on a substitué l'unité à l'union possible, et grâce à l'audace des usurpations, on a institué cette unité par le fer, par le feu, par la ruine. Toutes ces nationalités séculaires, jadis rivales de gloire, ont été absorbées l'une après l'autre par la trahison et écrasées ensuite parla force brutale. Les grandes capitales ont été réduites à n'être plus que des préfectures sous des proconsuls déconsidérés. On a rempli les prisons, on a relégué les suspects, on a brûlé des villes, on a désolé les campagnes. On a demandé une popularité facile à des opinions qui voulaient être flattées et peut-être perverties. Dans les temps de révolution, les esprits veulent être agités plutôt que rassurés, étonnés plutôt que satisfaits. Et la force ? L'armée et la marine ont surpassé de peu les armées et la marine des sept Etats préexistants. Mais est-elle mieux organisée cette armée, plus instruite, mieux habillée et animée d'un meilleur esprit ? La dignité et la grandeur qui étaient le dithyrambe sacré des unitaires, où sont-elles ? Ne pourrait-on pas leur demander désormais : — Qu^avez-vous fait de l'Italie ?
Rome, le 15 Octobre 1864.