‹ Lettres d'un ministre émigréChapitre 19 sur 63 · LETTRE XIX · texte numérisé non relu

LETTRE XIX

A Monsieur le Colonel S***,

PABIS.

Les Piémontais ont toujours été un peuple dévoué et brave. L'armée, fut souvent malheureuse, mais toujours vaillante. La position du Piémont entre la France et rAutriche et les guerres fréquentes occasionnées par les jalousies de ces deux puissances ont beaucoup contribué à entretenir Tesprit militaire du pays. Mais où est maintenant Tarmée piémontaise? On Ta dissoute, on Ta fondue dans l'armée italienne. L'aristocratie s'en est retirée; le peu de représentants qu'elle y compte vivent isolés. Ce sont des individualités, ce n'est plus un corps dont l'honneur plus que l'argent est chargé de payer les services.

Les bases de l'armée italienne sont d'autant moins solides qu'elles sont plus étendues. Voyez cette maison militaire du Roi : elle compte neuf lieutenants généraux, deux majors généraux, vingt-cinq aides de camp, et quatre-vingt-onze officiers d'ordonnance (1). Voyez le génie qui n*ia pas moins de quatre lieutenants généraux, neuf majors généraux, seize colonels, treize lieutenants-colonels, trente-huit majors. L'artillerie a onze lieutenants généraux, huit majors généraux, vingt-quatre colonels, quatre-vingt majors et deux cents quatre-vingt-onze capitaines pour six régiments. Enfin , il a six généraux de corps d'armée, soixante-treize lieutenants généraux, quatre-vingt-un majors généraux. En dehors de tout cela, on a vingt-

(1) C'était ainsi selon Y Almanach militaire de 1864; maintenant on a réduitia maison du roi à viîSgt-trois personnes, dont un aide de camp lieutenant général, deux lieutenants généraux, deux majors généraux, un colonel, etc.

cinq lieutenants généraux à la retraité, soixante-quatre majors généraux. Tous les généraux, tous les colonels des provinces annexées qui ont été mis au repos, ne comptent pas sur les rôles. Trois à quatre seulement ont été retenus en activité* C'étaient les artisans de la trahison et les héros du serment violé.

Ajoutez à ces états-majors plus de quatre cents employés du ministère de la guerre et une intendance militaire, avec neuf cent vingtsept individus de tous grades en activité.

Les éléments de l'armée piémontaise ont été dispersés dans les rangs d'une armée plus nombreuse, mais qui n'en est ni plus unie, ni plus compacte. On a donné de l'avancement aux anciens sousofflciers, même dans les armes spéciales. On a jeté dans les rangs et dans tous les grades les aventureux compagnons de Garibaldi, qui n'ont été élevés qu'à l'école de l'insurrection. Il en est parmi eux qui n'oat pas même affronté ces dangers. Tel qui a rang dô général a 3oigQeusement évité, quoique lieutenant dès l'origine, de s'exposer âux rudes épreuves de la guerre. Tel autre gé&éral ne s'y est préparé que par le métier de folliculaire. Plusieurs n'ont eu également que l'éclat de la poUronerie. Il en est un qui n'a d'dutre titre que d'avoir renoncé aux fonctions du sacerdoce, un autre d'avoir été apothicaire. Parmi les officiers ^périeurs on trouve même un cuisinier.

Cet élément révolutionnaire entretient encore dans les rangs les soupçons^ les jalousies et la discorde. Rien n'égale la morgue des officiers piémontais et leur mépris pour les nouveaux arrivés. Rien ue peut exprimer le dépit concentré de ceux-ci contre leurs orgueilleux camarades. L'aristocratie piémontaise se retire du service, froissée surtout de ce contact. Ce qui en reste est haï par l'élément démocratique. Mais c'est dans les rangs inférieurs; c'est parmi les «oklatSy sortant des classes populaires, et qui gardent plus longtemps l'esprit d'une nation, qu'il faut étudier l'armée italienne. Les vieux soldats de l'armée sarde n'estiment pas les officiers des autres Etats de l'Italie. Les officiers seront braves, selon eux, mais quel drapeau les trouvera fidèles ? Les vieux Sardes affichent un grand mépris pour ceux des officiers napolitains qui furent traîtres à leur roi. On Ae souvient du eri de réprobation qui accueillit les nominations de M* Nunziante et de M. Pianelli aux grades de généraux de l'armée italienne. Le minislpe de la guerre dut s'en justifier k la tribune et ne le fit qu^en aggfatant^ s'il était posâMe^ k o(«d«ke é9*ees gêné»

raux. Ils avaient rendu, disait-il, de biens grands services à la cause de ritaUe.

Cest ainsi que la plupart des officiers qui avaient forfait à Thonneur militaire, voyant leur position intolérable, ont demandé et obtenu leur retraite. Aux autres, on la donnera, et malgré eux, avec le temps. Il n'y a que ceux qui suivirent leur roi et le défendirent jusqu'au dernier instant, qui obtiennent de la considération. Mais ceux-là aussi inspirent de la défiance au gouvernement et n'obtiendraient pas la confiance de leurs soldats.

Rome, le 28 octobre 1864.

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