LETTRE XX
A Monsieur le Général **^,
PABIS.
L'armée italienne, en 1863, Monsieur le Général, n'était forte que de 273,044 hommes, et le ministre de la guerre comptait beaucoup, paraît-il, sur les réserves. L'armée active ne figurait que pour 234,726 hommes. Or, les différentes principautés italiennes avaient des armées effectives dont la somme totale s'élevait à 233,768 hommes, mais qui étaient tous sous les drapeaux. L'armée italienne donc n'est guère plus nombreuse et coûte néanmoins bien davantage. On a osé faire débiter par la presse qu'à présent l'armée compte 374,134 hommes, selon les rapports officiels. La garde nationale présente un effectif de 1,230,988 avec une réserve de 766,452, dont 728,216 mobilisables. Mais on connait la fable des bâtons llottants. L'armée a été dernièrement diminuée, et on a commencé par dissoudre le corps des vétérans, composé d'anciens soldats napolitains.
Oserait-on se flatter de tromper l'Europe par ce mirage ? Le tiers de l'armée italienne se compose de jeune soldats, parlant tous une langue différente ; ils ont des traditions, des affections, des intérêts divers.' S'il est vrai que la valeur est tout entière dans l'état moral du soldat, comment a-t-on su provoquer l'énergie morale de ces soldats ? Quand on les mènera au feu, auront-ils tous présente à leur pensée une même patrie? Non, ce sera une patrie différente, regrettée et qui ne peut être oubliée. Si le gouvernement italien avait été intelligent et animé de véritable patriotisme, son premier soin devait être de calmer les esprits, d'effacer les dernières traces de la lutte,
d'éteindre chez les vaincus l'amer souvenir de leur défaite, d'éveiller ce sentiment de solidarité et d'unité nationale, lien moral et vie même de l'armée italienne. Mais, loin de là, il sema du premier instant, dans le royaume des Deux-Siciles, la défiance et la haine par l'orgueil et le mépris. Aussi il y a maintenant quatre-vingt mille Napolitains qu'il faut compter seulement pour s'en garder. Le gouvernement italien n'a pas osé en former des régiments, de même qu'il a dissous la division toscane. Il n'aime pas qu'on jette des pierres dans l'eau de sa source. Il a confondu toutes les nationalités, surtout il a disséminé les Napolitains dans tous les vieux corps piémontais; il n'a pas formé les soldats de seconde catégorie dans les provinces méridionales. 'Les recrues ont été envoyées dans les places fortes, soumises à des instructeurs piémontais et traitées fort rigoureusement. La législation est barbare , comparée aux Codes napolitains. Pas une armée au monde n'a de règlements plus durs. On attache lessoldats^ pieds et poings liés, à an poteau, on les y condamne au pain et à l'eau. Dans tous les corps de garde on voit suspendues des chaînes ; les piquets même des officiers en sont surchargé», comme une cour de justice au X" siècle. Cette discipline de fer e»t appliquée sans merci aux Napolitains. C'est qu'on ne peut pas rapprocher les deux pôles.
Les Ilotes sont toujours groupés entre eux. Us se refusent à toute liaison avec leurs camarades, ils n'en comprennent pas le langage et n'en sont pas compris* Les turcos de l'armée italienne payent de haine le mépris qu'on affecte envers eux. Ces soldats, habitués à un régime plus généreux, jadis si bien vêtus, si bien nourris, s'indignent de se voir condamnés à une nourriture rebutante et à n'être couverts que de haillons. Ils sont contraints de s'ensevelir dans cette inexorable capote, qu'on leur impose même en été et sous le soleil de Naples.
C'est une chose touchante, mon Général, de retrouver chez leê soldats napolitains une foi inébranlable à la résurrection de leur patrie. Ecoutez leurs chants I Ce sont les chants de leurs montâgned, ce sont les souvenirs de la patrie absente. Le chant est une passion innée chez le peuple napolitain. Il éclate souvent comme le cri de l'âme, de la source intime de ses sentiments. Maintenant, de même qu'au commencement du siècle, les chants sont les seuls interprétée des sentiments dti peuple. Or, il est aisé de juger, par ces chansons
que les soldats ont apportées de leurs hameaux, quel trésor de sentiments haineux fermente dans le cœur de ces braves opprimés.
Interrogez ces soldats pâles et mal vêtus, approchez-vous dju factionnaire qui se promène sur les murs d'Alexandrie et de Gênes, et ils vous repondront par des soupirs étouffés ou par des menaces contre leurs oppresseurs. Ils vous demanderont aussitôt, les larmes aux yeux, des nouvelles du roi, et leur roi c'est François II.
La défiance entre ces soldats et le gouvernement est mutuelle. On vient d'ordonner une levée de cinquante-cinq mille hommes, et on a licencié les soldats de la première catégorie napolitaine, bien que le temps de leur service ne fût pas encore achevé. On préfère les conscrits aux hommes aguerris qui ont appartenu à Tapcienne armée. Le gouvernement a des doutes sur la fidélité des soldats des provinces annexées ; mais il a la certitude que les Napolitains attendent, en frémissant, la guerre pour tourner leurs armes contre l'unité. On retient sous les drapeaux les soldats du vieux Piémont et les Lombards qui viennent de l'armée autrichienne. Mais on n'ose pas encore organiser la seconde catégorie des conscrits du royaume de NapleSi Au sein du Sénat, le ministre de la guerre, délia Rovere, a déclaré que quatre-vingt mille hommes de l'ancienne armée napolitaine avaient refusé de servir sous les drapeaux de l'unité. C'était presque le chiffre total de l'armée au moment de Tinvasion de Garibaldi, et aussi presque le double de celle qui avait combattu au Yoltume et au Garigliano.
Rome, le 10 novembre 1864.