‹ Lettres d'un ministre émigréChapitre 2 sur 63 · J. SANNAZAR · texte numérisé non relu

J. SANNAZAR

LETTRE I

A Monsieur le duc de 3/*^*,

GENÈVe.

Les hommes y mon cher Duc , pour qui l'histoire n'est pas une simple série de faits amenés par le liasard , mais plutôt la réalisation d'un ordre d'idées qui se développent sous les lois de la logique , vous sauront gré d'avoir rappelé à leur attention le va^te et grandiose tableau de la domination Aragonaise. Cette grande révolution du XV* siècle , la chute des Aragonais , qui modifia si profondément le système politique de l'Italie, est, peut-être, l'une de celles que notre époque connaît le moins. Il semble qu'on se soit étudié à Tobscurcir. Maintenant cette histoire vous appartient , vous la connaissez à fbnd^ parce que vous avez puisé aux sources , et souvent à des sources oubliées. L'histoire veut être vue de loin, et pour prendre ses proportions, elle a besoin de perspective. Vous n'apprécierez pas les faits avec les pensées d'un temps postérieur, et vous serez calme, impartial, en jugeant à distance ces Aragonais, dont la catastrophe ressemble tant à celle des Bourbons.

Dans vos études, vous avez rencontré cette noble figure de Jacques Sannazar, qui, même en se reflétant dans une eau violemment troublée , nous présente une image fidèle. Issu d'une famille patricienne, il eut une existence toute d'honneur et de dévouement. Il fut poète célèbre, serviteur fidèle, et, la catastrophe arriyée, il fut chrétien résigné. Il ne rentra dans sa patrie qu'à la mort du roi Frédéric, Il

vécut retiré du monde , toujours en commerce avec les muses, et il fut

Maroni

Froximks iii tut^ulo.

Il resta jusqu'au dernier instant un homme remarquable , aimé et recherché pour la loyauté de son caractère et pour l'élévation de ses sentiments. Il dut à sa foi l'énergie de son âme et l'inspiration de sa ne. Nos pères étaient, par la croyance, droits comme leurs épées.

Le type en serait-il perdu ? Non, J'aurais voulu donner son nom académique à^Actius sincerus à la suite dé mes lettres Napolitaines ; mais je ne pouvais signaler son exemple comme une exception. Bien des émigrés Napolitains, homiliefs de cœur, en ont renouvelé le souvenir. Il leur suffit de rester debout, lorsque tant d'autres sont tombés, de garder des convictiotis et le respect du courage et du malheur. Et cependant qu'il est long le chemin de l'exil ! Naples est trop belle pour qu'on la quitte sans une larme 1 Ce ciel enchanté , ces monuments consacrés par l'histoire, il a fallu les abandonner, s'éloigner eh combattant de cet horizon, pour apprendre.

Corne sa di sale I.Ù scènder e'I salir per l'eUtrui soale (i).

Il y a des cœurs brisés par les souvenirs du passé qui ne s'ouvrent pafe facitement à Tespénnce ; mais notre foi serait bien faible, si nous sttpposiohs pour 1391 instant la possibilité de l'unité Italienne. Pour \km^ la M et te <;onscience «dus ont foit une obligation de voir la grandeur^ rindépen4ance de l'Italiedansia fédération. Pour nous, -i n'y a d'tmîté que wlle de la religion , de la Uttérature at de la gloire. I^lm^'anité des £Ms, sous le mipage d'une gj^ande puissajice, an n'a ^éd^u'ittiii^grande servitude. £t maintenantiles ye^x les {)lus .rebelles ^ètvelËfiisQ Sirïèii&di^é^j non pas étonnés. Il ^'y a .pas de stabilité possible. Le pouvoir s'est assis au milieu dej^opulîajtionsdoglle cœur ^)d{HJuA'ofeatÉaf{Ûe3Etltorts^]âv9i?it les traditions, dontlêsmiçejLu^^^oaune ^vitfn^agB^istaiydiffitiwi^ m^^rales d'un,peuy[de spi^tt

^'ifliii$ÀiaiàfdBàtdi^mtu^iiSfi([}Atl^^ toujours la situation

^«|ùe<ïiJpî'etiailifinitt«>f0||)lala% 4i«B«f^W<^iîèUOur4'Jiui , ,j)leine de

pérUs demain , au miliaii des rivaUtéa^ des déf^noa^ ^ 4^^ animosités ombrag^pse», de& jaloiiM^^ et de& exaltations politique^.

Avec les invasions de 48pO, mon oher Duc, tous ]^s points 4'APPui sociâui^ étaient brisés. Les anciennes bases étaient en rqines , les nouvelles ne pouvaient exister. I^e principe créateur ne peut pas niarcher de pair avec le principe destructeur, D'ai^^urs, on ne ^*en versa pas seulement Vé^ifloe , on diiapidu ses p^atériaux. Aussi tops les honiipQfi i%\4i gu'on essaya > devaient si^ocessivemept s'user sans Iruit et dépérir s^ps laisser de regrets, f^e cpp)tâ Igayopr mourut à temps. Qe 1^, les pYiances épuisées, le crédit paf4Hi l'^SfU?^ oppriipée, les pauvres sans refuge , les ouvrier^ s^ns tr^yail, §t partout 1^ mé^ Çanpe, la crainte, les doutest L«e peuple, gccablé sous les impôts et sous le poids des armes, soupire, se tait oii maudjt ; d'autpes s'agitent convulsiyen^ent, à )a recherche du bonheur que la révolution leuf avait promis. I^es masses , comme plongée^ dans un sommeil lé^bar-r gique f restent sans intérêt dans l'Htat , sans action sur le§ affaires, Pour elles le gouvernement est une dure oppression , uu caucbepiar dont elles ne peuvent se débarrasser, et la haine qu'elles lui gardent est un sentiment qu'on n'a p^s le droit de regarder avec surprise. Ici, la haine du peuple ne peuf se dire aveugle comme son amour, he^ calme peut venir par moments après la tempête ; mais depuis cinq ans, on ne cesse 4'aperce voir de sombres nuages qui obscurcissent le cjel, et qi|i sont le triste pronostic d'un nouvel ouragan. Ce qui le fera éclater, c'pst ce courant de baine qui poursuit tout gouvernement violent. Et le gouvernement Italien a tout prévu , excepté peut^tre, le malheur et l'occasion. Il ne veut pas se dire qu'un gouvernement sans estime est un gouvernement mort. Il se laisse tromper par ce certain calme qui apparaît dans l'aspect de tous ceux qui ont beaucoup souffert. Mais cela ne trompe que l'œil vulgaire. Oui , il est grand le nombre de ceux qui ne peuvent être spectateurs indifférents des guerres civiles , qui maintenant éprouvent cet ennui des âmes tourmentées éprises de la vertu , mais sans force pour se la donner. Ils sont , partout en Italie , inquiets sans prévoir la fin de leurs inquiétudes. Ils ont fini parla pratique du renoncement, de l'indifférence, de la somnolence, témoin les collèges électoraux qui sont partout désertés. C'est ainsi qu'on descend rapidement vers ce système étroit, où la sagesse consiste à se cacher, à esquiver les périls . comme à se dérober à ses desseins. C'est le stoïcisme qui vient apre^les désastres

politiques, mais qui ne donne point la paix. C'est une passion résolue à couver toutes les tristesses du désespoir politique. Toutefois, dans ce mélange de bonnes intentions et de tristes défaillances qui engendre une indéfinissable tristesse , au milieu des vœux pour la pacification et pour le bonheur de la patrie , qui est la seule prière que le patriotisme puisse arracher à ces esprits faibles, il y a la masse du peuple qui s'irrite contre ses maux , qui maudit son état et le gouvernement ; aussi les esprits, de jour en jour, se découragent ou s'exaltent , les cœurs s'aigrissent , et l'incertitude s'accroît avec la misère. Le Statut a beau reconnaître et consacrer les droits politiques et les prérogatives civiques, ces droits et ces prérogatives seront illusoires aussi longtemps que subsistera l'arbitraire de l'autorité gouvernementale. Ce n'est plus une question de liberté, mais de finances. Que ces attentats à son honneur, à sa foi , à ses libertés , que cet art de révolter les consciences soient pour l'Italie une leçon et surtout un encouragement à la lutte. Il faut la prévoir ; car les partis s'agitent , et ils peuvent, à un jour donné , devenir furieux et se déchirer de leurs propres mains.

Pour nous, mon cher Duc, quoiqu'il puisse arriver, nous devons 'combattre de toutes nos forces l'injustice et l'oppression. C'est par une lutte constante et opiniâtre que nous pouvons retenir la patrie sur le bord de l'abîme. Et l'abîme existe ; il est là. Quand même nous ne serions pas tenus de vaincre, nous sommes tenus de combattre. Un jour les Italiens nous applaudiront de notre constance. Ne manquons pas à notre devoir ; le Ciel fera le reste.

RoMR , '^0 septenibi'o 1864.

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